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Interview   

Au coeur de Pallbearer


En seulement quelques années, une poignée d’albums, et quantité de concerts, les Américains de Pallbearer ont su se faire une place de choix dans une scène doom contemporaine un peu saturée : maîtrisant leurs classiques sur le bout des doigts et affirmant discrètement mais sûrement une esthétique unique – massive, claire et ambitieuse –, ils se sont peu à peu éloigné du doom traditionnel de leurs débuts pour suivre une trajectoire qui peut faire penser à celle de leurs concitoyens de YOB.

À l’occasion de leur retour au Roadburn aux Pays-Bas, nous avons pu discuter avec Brett Campbell, chanteur et guitariste du combo, juste avant la performance intense et fédératrice du groupe sur la mainstage du festival. Quelques semaines après la sortie de leur dernier album Heartless, c’était l’occasion rêvée pour revenir sur la genèse de ce disque sombre et sophistiqué, et sur ce qui fait de Pallbearer Pallbearer. Enthousiaste et détendu, Brett nous parle de sa vision de la musique, d’où vient Pallbearer, et de l’élaboration de Heartless.

« Ce qui m’intéresse, c’est de repousser les limites des schémas du rock ou du metal. »

Radio Metal : Vous êtes en tournée en Europe depuis le début du mois. Comment ça se passe ? Qu’est-ce que ça vous fait de jouer ces nouvelles chansons en live ?

Brett Campbell (chant & guitare) : C’est super fun ! Nous avons tourné pendant à peu près trois semaines aux États-Unis, puis nous avons directement enchaîné ici en Europe ; nous en sommes à six semaines de tournée, en gros. Les nouvelles chansons sont vraiment super à jouer. Ce sont les plus compliquées techniquement et à tous points de vue, donc au début de la tournée – je parlais de ça hier justement avec un autre membre du groupe – nous nous éclations vraiment sur nos vieilles chansons, mais pour les nouvelles, nous restions très statiques à regarder nos doigts… Mais maintenant que nous les jouons depuis quelques semaines, nous nous éclatons vraiment sur tous les morceaux, c’est devenu plus facile pour nous de jouer les nouveaux, ce qui est bon signe : nous nous améliorons ! C’est vraiment fun, et nous prenons vraiment du plaisir à jouer toutes ces chansons.

Il me semble qu’avec cet album, vous vous éloignez de plus en plus d’où vous avez commencé. C’est toujours du doom, mais c’est aussi beaucoup d’autres choses. Le communiqué de presse parle de « monumental rock », même plus de doom ou même de metal. Est-ce que c’est quelque chose que vous faites volontairement, est-ce que vous avez envie d’aller explorer d’autres choses ? Est-ce que toi, tu considères votre musique comme du doom ?

C’est du doom, mais c’est aussi beaucoup d’autres trucs. Un communiqué de presse, c’est pour les journalistes ; en ce qui me concerne, je n’y réfléchis pas trop. J’aime le doom, Saint Vitus est l’un de mes groupes préférés de tous les temps ; il y a beaucoup de groupes de doom que j’adore, mais personnellement, ce qui m’intéresse, c’est de repousser les limites des schémas du rock ou du metal. J’aime les groupes indéfinissables comme Dysrhythmia par exemple. Je ne sais pas si nous atteindrons jamais leur niveau de technique qui est complètement dingue et absurde – peut-être, qui sait – mais tant que c’est chargé en émotion et que c’est exigeant musicalement, ça m’intéresse. Mon critère est celui-ci plus qu’une quelconque question de genre, qui finalement m’importe très peu. Ce que nous tendons à faire, c’est quelque chose de lourd, d’intéressant, et de mélodique, peu importe qu’on finisse par qualifier ça de doom, de rock ou que sais-je. Nous utilisons la formation d’un groupe de rock donc techniquement, c’est ce que nous sommes, mais ça pourrait être n’importe quoi d’autre.

Avec Joe [Rowland, basse], avant Pallbearer, vous étiez dans un groupe qui s’appelait Sports. C’était un groupe très expérimental qui tirait sur le drone et la noise. Est-ce que tu penses qu’il a eu une influence sur Pallbearer ?

Complètement. Nous avons passé trois ou quatre ans dans ce groupe, nous avons même fait quelques concerts avec Sports après avoir commencé Pallbearer. Ado, j’écrivais des choses très techniques et des arrangements tentaculaires – ce qui n’est pas très différent de ce que je fais maintenant à vrai dire, c’est assez marrant, mais j’espère que je me suis un peu amélioré ! – et Sports m’a permis de déconstruire la musique, de l’envisager avec patience, et d’y laisser des espaces négatifs au lieu d’essayer d’y caser le plus de choses possible. Au début de Pallbearer, nos chansons avaient beau être extrêmement lentes, elles étaient toujours plus rapide que les gigantesques explorations sonores de 45 minutes que nous faisions avec Sports [rires]. Je pense que notre utilisation des pédales d’effet vient de Sports aussi. Nous avons des tonnes et des tonnes de pédales et de choses comme ça, c’est vraiment une composante à part entière de ma manière de jouer de la guitare. Maintenant que nous écrivons de vraies chansons, c’est super d’avoir une palette de sons possibles aussi large, et je pense que ça aussi nous a grandement influencé en tant que groupe.

Tu as déclaré que les paroles sur cet album étaient moins métaphysiques et abstraites que par le passé, plus terre-à-terre. Pourquoi, et est-ce que ça a eu une influence sur ta manière d’envisager les chansons et leur écriture ?

Pas vraiment. Les paroles émergent de la musique et de ce qui se passe dans ma vie à ce moment-là, de ce qui me passe par la tête et de ce qui me préoccupe au moment de l’écriture. C’est vraiment très simple voire nécessaire de voir tout ce qui se passe dans le monde autour de moi, et je crois que les sujets que je voulais aborder, que ce soit à grande échelle des questions sociales ou des choses plus personnelles, demandaient quelque chose de direct. Mais il y a des choses plus métaphoriques, qui ressemblent plus à ce que fait typiquement Pallbearer sur cet album aussi, dans « Dancing In Madness » par exemple. Je sais à peu près de quoi parle cette chanson, mais c’est globalement un long stream-of-consciousness, donc je ne peux pas en parler précisément. C’est de là que vient le titre : il m’a semblé approprié parce que les paroles sont une sorte d’explosion sur le papier. Donc sur cet album, il y a un peu des deux, des choses poétiques et subtiles, et des choses plus directes. Ressort ce qui doit ressortir !

« ‘Heartless’ semblait être le terme approprié parce qu’il résume les thèmes de l’album même au-delà de ça : je crois que c’est là où on en est en tant qu’espèce en ce moment. »

Puisque nous parlons de « Dancing In Madness » : tu utilises un éventail très large de techniques vocales sur cette chanson, dont des choses très gutturales qui sont nouvelles pour Pallbearer je crois. Tu fais des progrès énormes vocalement sur chaque nouvel album. Est-ce que c’est quelque chose que tu travailles en particulier, ou est-ce que ça vient tout simplement du fait que le groupe est de plus en plus solide, ou qu’il progresse naturellement ?

C’est un peu tout ça à la fois. Depuis que nous avons sorti Foundations Of Burden, nous avons joué peut-être un millier de concerts, donc j’ai eu beaucoup, beaucoup d’entraînement. Dans Sports, je chantais directement dans ma pédale d’effet, la voix était toujours modifiée, donc je n’avais jamais vraiment été chanteur. Depuis le début de Pallbearer, en fait, j’apprends à chanter, et non seulement à chanter, mais en plus à chanter sur un groupe très bruyant, ce qui est encore une autre paire de manche ! Ça demande de connaître certaines techniques pour ne pas complètement niquer sa voix, parce que ça arrive très vite, si les balances ont été mal faites par exemple, ou tout simplement le fait d’être en tournée pendant des mois à la suite… Mais si tu peux tourner pendant des mois avec un mixage pourri et encore parvenir à chanter malgré tout, alors en studio, ce sera super facile. C’est un peu l’épreuve du feu !

Le titre de l’album, Heartless [Sans cœur], semble paradoxal car la musique de Pallbearer est toujours très chargée en émotions. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

La chanson « Heartless » existait déjà au moment où nous réfléchissions à un bon titre pour l’album, et un jour, j’ai eu une sorte de révélation, et je me suis dit que « Heartless » résumait bien beaucoup des thèmes de l’album, comme le manque d’empathie et l’insensibilité qui règnent dans le monde actuel. Il y a du nationalisme partout, on a peur de l’autre… Quand bien même moi, j’essaie d’avoir de la compassion et d’être gentil, tellement de gens ont peur des autres, cet égoïsme est vraiment très répandu de nos jours. « Heartless » semblait être le terme approprié parce qu’il résume les thèmes de l’album même au-delà de ça : je crois que c’est là ou on en est en tant qu’espèce en ce moment.

Il me semble que dans Heartless, les chansons s’enchaînent les unes les autres jusqu’à transformer l’album en une longue chanson de 50 minutes. Et puis il y a des influences évidentes des Pink Floyd. Du coup, est-ce que vous envisagez Heartless comme un concept album, ou au moins comme un tout plus qu’une succession de chansons ?

Oui ! Nous envisageons tous nos albums de cette façon. Ce n’est pas un vrai concept album dans la mesure où il n’y a pas d’idée unificatrice derrière, mais l’enchaînement des chansons est très important à nos yeux, et nous avons consacré beaucoup de temps au choix de l’ordre des chansons pour cet album. Lorsque nous composons, une fois que nous avons une idée d’à quoi ressembleront chacune des chansons, nous nous concentrons sur la manière dont chacun de ces morceaux s’inscrira dans le tableau, dans l’album. Il y a des choses sur lesquelles nous travaillons que nous devons abandonner parce qu’elles ne collent pas avec le reste. Nous les mettons de côté, mais nous les gardons pour plus tard. Il y a un long passage de « Dancing In Madness » par exemple que j’ai écrit au moment où nous travaillions sur Foundations Of Burden. À l’époque, j’ai estimé que ça ne collait pas avec le reste, donc je l’ai mis de côté, et je l’ai utilisé cette fois-ci. De même pour une partie de « I Saw The End » qui a été écrite à l’époque de Sorrow And Extinction. Nous mettons certaines choses de côté jusqu’à ce qu’elles puissent faire sens dans le contexte d’un album. Quand nous avons déterminé la direction du disque, nous nous concentrons sur la place de chaque chanson afin qu’elle s’y inscrive au mieux. Tous nos albums sont envisagés comme un seul long morceau.

Pour Foundations of Burden, vous aviez travaillé avec le producteur légendaire Billy “Engine-Ear” Anderson, mais pas sur cet album. Est-ce que vous vouliez travailler différemment cette fois-ci ? Est-ce que vous avez appris suffisamment de cette expérience pour continuer seuls ?

Oui, c’est à peu près ça. Lorsque nous avons enregistré notre premier album, c’était notre ami Chuck [Schaaf] qui était en charge de la production. Quoi qu’il arrive, nous avons toujours un schéma de base, nous savons la manière dont nous voulons que les choses se manifestent. La manière dont tout va s’articuler est aussi écrite dans la musique, d’une certaine manière. Nous avons appris des choses super intéressantes avec Billy, et pour plusieurs raisons, il nous a semblé logique de le faire nous-même cette fois-ci – parce que c’était plus simple, plus économique, parce que le studio était très proche de chez nous (à part pour Joe qui habite à New-York) et qu’il était très bien… Billy a accompli un boulot formidable, il a apporté de très bonnes idées de transition et nous a appris des choses précieuses à propos de la superposition de parties de guitares, mais c’est nous qui avons apporté la majeure partie des idées. Je ne minimise pas son rôle du tout, mais comme nous étions très investis dans la production, nous nous sommes dit qu’avec ce que nous avions appris de lui, nous pourrions enregistrer près de chez nous pour beaucoup moins cher, avec le reste de notre budget acheter de l’équipement, et ainsi avoir du matériel de meilleure qualité et jouer en live sur les instruments avec lesquels nous avons enregistré. Nous avons fait des économies, nous nous sommes simplifiés la vie, et puis en plus… nous avons pu dormir dans nos propres lits [rires].

« Il y a cette attitude, en Arkansas… […] En gros, ce sont des rednecks défoncés qui inventent des trucs dingues ! [rires] »

J’ai lu dernièrement une interview de toi où tu parles de ton matos et de tes synthétiseurs, justement. C’est intéressant parce que votre musique est à la fois très technique et émotionnelle, ce qui n’est pas si courant que ça. Comment trouvez-vous l’équilibre entre les deux ?

Nous aspirons à être techniques dans le sens où nous créons des arrangements complexes. Mais en même temps, nous sommes des personnes émotives, donc ça va ressortir aussi… Je ne sais pas trop. Nous ne le faisons pas exprès ! Mais notre soif de complexité dans notre musique n’est pas causée par un quelconque talent de musicien. Franchement, nous jouons tous à notre extrême limite. Il n’y a pas de Steve Vai dans le groupe ! La complexité vient vraiment des arrangements, je crois ; elle vient des interactions entre les différents membres du groupe. Nous ne nous disons jamais : « Hé, regarde ce super solo ! » ; quand bien même nous avons des solos, le but n’est jamais de montrer à quel point tel membre du groupe est au point techniquement, mais de montrer comment en tant que groupe nous pouvons mettre au point ces arrangements quasi symphoniques. Nous nous inspirons de groupes comme Yes : oui, ils déchirent tous individuellement, mais ils ont finalement peu de solos, c’est surtout une question d’assemblage de sons différents qui créent ensemble ce truc symphonique énorme. Voilà à quoi nous aspirons. Dysrythmia est comme ça aussi : les trois membres du groupe sont incroyables, mais ils ne font pas les malins, c’est la qualité architecturale de leur musique qui compte.

Dans une vieille interview, Joe décrit le son de l’Arkansas ainsi : « Ce sont des harmonies de guitares permanentes, beaucoup d’interactions entre deux lead guitaristes, et des structures de chansons vraiment inhabituelles. » Ça décrit plutôt bien Pallbearer ! Comment et à quel point votre environnement a influencé votre son ?

Énormément ! Il y a cette attitude, en Arkansas… Personne ne fait gaffe à cette scène, elle est isolée, plutôt petite, mais très forte. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire [rires]… Je pense que c’est ce qui a créé cet environnement où les gens peuvent être extrêmement créatifs sans copier les autres scènes : ils s’en tapent, s’amusent, boivent du sirop pour la toux et finissent pas inventer ces trucs bizarres… En gros, ce sont des rednecks défoncés qui inventent des trucs dingues ! [Rires] Je ne sais pas trop comment expliquer ça, il doit y avoir quelque chose dans la psychologie des gens ici qui fait qu’ils finissent par faire de drôles de trucs. Quand j’étais plus jeune, j’étais très rangé, quasiment straight-edge – pas activement, mais je ne buvais pas et ne prenais pas de drogue – donc quand j’ai découvert ces groupes, je me suis dit : « Ouah… Ça existe ? Et en plus, ici ? Incroyable ! » Et voilà comment je me suis retrouvé sur la voie obscure sur laquelle je suis maintenant [rires]. C’était vraiment dingue de voir tous ces groupes qui apparemment n’avaient aucune limite, n’avaient rien emprunté à d’autres sons, et faisaient juste leur truc. On pouvait toujours entendre quelques échos d’autres groupes, mais vraiment, ils en faisaient leur propre truc. Ça a été vraiment très inspirant pour moi. Du coup, nous nous sommes dit que nous allions essayer de faire notre propre version de cet état d’esprit. Nous essayons de garder ce côté Arkansas, mais à notre manière. Il y a une sorte de fil conducteur entre tous ces groupes, mais pour autant, ils avaient tous un son unique. Nous voulions nous placer dans cette continuité, je crois.

Qu’est-ce que le groupe a de prévu pour les mois à venir ?

Tourner jusqu’à la fin des temps ! [Rires] Pour le moment, voilà nos plans. À partir de demain, nous avons une pause de deux semaines, puis nous irons en Australie, puis nous reviendront en Europe à l’automne, puis aux États-Unis et au Canada… Nous allons tourner jusqu’à notre mort, plutôt tôt que tard [rires] !

Interview réalisée en face à face le 23 avril 2017 par Chloé Perrin.
Retranscription et traduction : Chloé Perrin.
Photos : Diana Lee Zadlo.

Site officiel de Pallbearer : pallbearerdoom.com.

Acheter l’album Heartless.



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