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Interview   

Le cœur tendre de Lofofora


Et si être punk, ce n’était pas juste hurler, faire du bruit et sauter comme des déglingués ? Et si être punk c’était aussi se poser dans un beau studio avec des guitares acoustiques et des balais en guise de baguettes ? Et si intensité pouvait rimer avec subtilité ? C’est tout ce que tend à démontrer Lofofora avec son nouvel album Simple Appareil, qui en aura déstabilisé plus d’un. Mais après, tout, déstabiliser, ce n’est pas ça, finalement, être punk ? Surtout, si on lui donne sa chance, qu’on prend le temps de rentrer dans son univers feutré, c’est toute la classe de l’album qui nous éclate à la figure.

Simple Appareil, c’est cette volonté de Lofofora d’explorer de nouveaux confins de son art… ou plutôt son artisanat, comme nous en parlons ci-après avec Reuno. Il nous explique leur expérience dans un registre autant inhabituel pour eux que pour leur public, se mettant à nu, devant revoir notamment la relation entre instrumentation et chant. Une nouvelle facette de Lofofora mais aussi du batteur Kevin Foley – invité en intérim pour l’occasion, le temps que Vincent Hernault revienne d’un tour du monde -, lui qui avait construit sa réputation dans le milieu du metal extrême voire carrément brutal…

« Nous avons toujours répété à notre public qu’ils ne devaient pas être des consommateurs passifs qui engloutissent tout ce qu’on leur déverse sur la tronche, la gueule ouverte, comme des petits oisillons innocents. À partir de là, notre façon de les respecter, c’est aussi de ne pas leur servir toujours la même soupe. »

Radio Metal : Tout d’abord, d’où est venue l’idée de faire un album acoustique ?

Reuno Wangermez (chant) : C’était l’envie de faire quelque chose que nous n’avions pas encore fait, comme à peu près à chaque album. Mais là, nous avons poussé le vice un peu plus loin. C’est aussi lié au fait que, que ce soit Phil, le bassiste, ou Daniel, le guitariste, sur les derniers albums, pour quelques titres, ils avaient déjà composé chez eux en acoustique. Donc l’idée germait depuis quelques années et là, nous nous sommes décidés. Rien de plus étonnant.

D’habitude, quand les groupes s’adonnent à l’exercice de l’unplugged, c’est plutôt pour retranscrire des morceaux électriques en acoustique. Sauf que là, vous avez choisi de proposer des morceaux originaux. Du coup, comment avez-vous abordé la composition dans ce contexte ? Qu’est-ce que ça change par rapport à un album normal ?

Ça change tout. Déjà, nous ne nous sommes pas enfermés dans un local. Nous avions déjà beaucoup composé à trois, car notre batteur, Vincent, est parti faire du vélo pendant un an et demi. C’est rigolo à dire comme ça, mais il est maintenant en Asie, il est arrivé là-bas avec sa chérie. Il nous fallait donc un batteur de remplacement, mais le début de la composition s’est juste fait à trois, et nous avons bossé dans mon salon. Ça changeait un peu de s’enfermer dans un local de répète. Nous avons essayé de faire mûrir les idées, l’instrument n’est pas le même, le son n’est pas le même, donc à partir du moment où tu ne joues pas pareil, où tu ne joues pas avec le son de l’ampli, avec ce qu’on appelle le sustain… C’est-à-dire quand tu frottes les cordes et que le son reste, avec une guitare électrique, mais que tu bosses avec une guitare acoustique, ce n’est pas du tout le même rendu. Il a donc fallu vraiment tout repenser, et même si les copains tâtaient un petit peu de la guitare acoustique chez eux, là, ils s’y sont mis sérieusement. Ce n’était vraiment pas un instrument qu’ils avaient l’habitude de pratiquer, donc ça nous a pris un peu plus de temps pour la composition. Il nous a fallu à peu près un an entre le début de la compo et la fin de l’enregistrement. Au niveau de l’émotion aussi, ça emmène tout de suite vers d’autres choses. On est moins dans une teneur agressive par rapport aux précédents albums de Lofo en électrique.

L’album s’appelle Simple Appareil, un titre explicite pour ce disque. L’expression est souvent associée à la nudité, à l’intimité. Est-ce que, comme une personne se mettant à nu en public, vous avez ressenti une gêne, ou du moins une appréhension, à l’idée de « dénuder » Lofofora avec ce disque ?

Un petit peu. Une gêne, peut-être pas, mais c’est sûr qu’il y a eu un certain dénuement [petits rires]. Nous nous sommes quand même sentis comme mis à nu. Tu entends n’importe quel coup de médiator, il ne passe pas inaperçu, et n’importe quel mot sera perçu, puisqu’on comprend évidemment beaucoup mieux les paroles que dans l’exercice de l’électrique. Puis c’est un terme qui est utilisé dans l’une des chansons et quand j’ai proposé ça aux copains, nous nous sommes mis d’accord assez rapidement sur le choix du titre de l’album. Et puis aussi la simplicité de l’appareil, au niveau de l’instrument, il y avait aussi ce double-sens qui allait bien pour cet exercice-là.

Penses-tu que faire de la musique pour Lofo dans son « plus simple appareil » vous ait permis d’atteindre l’essence, le cœur du groupe ?

Le cœur du groupe, c’est le nôtre, c’est la personnalité de chacun des individus. Nous sommes assez différents dans nos caractères au sein de Lofofora, et les trois doivent se combiner pour donner du Lofofora. Donc c’est un peu comme si tu imaginais que Lofofora était un resto, et qu’un jour, les chefs changent le menu et décident de te faire goûter autre chose, et ton plat préféré n’y est plus. Donc tu te risques à essayer de goûter quelque chose que tu n’avais jamais essayé auparavant. C’est un petit peu ça aussi, notre démarche. Ça reste nous-mêmes, sous une facette que nous connaissons nous-même de notre personnalité, intra-Lofo, nous savons qui nous sommes, mais maintenant, nous en dévoilons peut-être plus à notre public. Le mec qui fait les gros yeux et qui crie sur scène, ou en tout cas qui chante fort, c’est bien moi, mais c’est une facette de ma personnalité que je mets en avant dans le côté électrique. Là, c’est peut-être un autre côté de moi-même, et des autres par la même occasion, qui est dévoilé dans cet album.

Ta voix gagne forcément en présence grâce à l’espace libéré par l’absence de guitares électriques, de grosse batterie, etc. Comment as-tu vécu cette expérience en tant que chanteur ?

C’était assez différent pour moi au sein de Lofofora de chanter en donnant moins de voix, même si dans beaucoup d’albums de Lofo il y a quand même un morceau tranquille. Nous l’avions fait avec « Bienvenue », sur l’album Le Fond Et La Forme, ou encore un morceau qui s’appelle « Transmission », sur L’Épreuve Du Contraire. Il y a souvent une partie cool, comme ça. Mais le fait de vraiment chanter, de faire des genres de mélodies en donnant peu de voix, c’était assez nouveau pour moi. Si ce n’est que j’ai aussi un autre projet en plus de Lofofora qui s’appelle Madame Robert, et qui fait du rythm’n’blues, en français, avec l’ancien batteur et bassiste de Parabellum. Et en fait, je venais d’enregistrer l’album pas longtemps avant – l’album sortira à la rentrée prochaine – , et c’est un groupe dans lequel je m’étais déjà livré à cet exercice. Nous avons quelques morceaux qui sont plutôt blues, plutôt posés dans ce projet-là, et comme j’avais enregistré les voix pas longtemps avant de faire l’album de Lofofora, ça m’a aidé à ne pas avoir trop de complexe, à mettre moins de volume, moins d’énergie à la voix.

« Entre Rodin, Le Caravage et le chanteur de Lofofora, il y a quand même un univers. C’est peut-être qu’eux sont plus des artistes et moi je suis plus un artisan. »

Le message que tu fais passer dans les chansons est lui-même, de fait, davantage mis en avant. Est-ce que ça a changé ton interprétation et ton approche des paroles ?

Forcément, puisque lorsque tu dois extirper ta voix… Comme tu l’as bien dit, c’est vrai que les copains m’ont laissé plus de place, du fait qu’il n’y avait pas de disto, etc. Donc moi, la place, j’essaie de la prendre. Et de ce fait, même l’écriture, tu l’abordes différemment, même si c’est toujours un petit peu les mêmes thèmes dont je parle dans les albums de Lofo. Là, ils sont abordés sous une autre facette, avec peut-être un peu plus de réflexion. Et comme tu n’as pas à sortir les mots des guitares qui jouent très fort, tu es moins appelé à écrire des phrases choc, ou des trucs qui sonnent un peu comme des slogans, comme j’ai peux le faire au sein de Lofofora, pour que l’idée transperce le mur du son. Là, j’ai pu prendre le temps d’aller plus sur des images, même si j’ai toujours eu un langage assez imagé, être un peu plus dans la réflexion, sur des textes que chacun peut s’approprier à sa manière et s’en faire sa propre interprétation.

Penses-tu que cela t’ait poussé à avoir une écriture un peu plus « intime » ?

Je ne sais pas vraiment. Je n’aime pas trop les termes comme « introspective », etc. C’est toujours ce que j’ai fait. De toute façon, à moins que tu écrives des campagnes publicitaires, quand tu écris des chansons, des poèmes ou de la littérature, je pense que pour que ça puisse toucher les gens, il faut déjà que tu écrives avec tes tripes. Donc au niveau de l’introspection, je pense que j’en étais déjà là. Non, je pense que c’est juste sur les émotions transmises, où c’est moins sur de la colère. Je dis souvent, lorsque je rencontre des gens dans ma vraie vie qui me demandent ce que je fais comme métier, puis ce que je fais comme musique, je dis qu’avec les copains, nous faisons du rock fâché. Pour les gens qui ne connaissent pas exactement ce qu’est le metal, enfin, les étiquettes de la musique, je dis que nous faisons du rock fâché. C’est vrai que les textes de Lofofora sont souvent basés sur la colère, parce que cette musique m’emmène par-là. Moi, j’écris toujours sur la musique. Donc à partir de ce moment-là, avec les instrus qu’ont sorties mes copains sur l’album acoustique, je suis parti dans d’autres émotions.

En as-tu profité pour faire découvrir à l’auditeur d’autres nuances de ta voix ?

Ça s’est fait de soi-même. Il n’y a pas des moments où je me suis dit : « Tiens, je vais leur montrer à quel point j’ai un beau grave. » Mon beau grave est sorti tout seul [rires].

On a vu plusieurs réactions de fans qui se disaient un peu perdus et déstabilisés avec les premiers titres dévoilés, ils n’attendaient pas du tout Lofofora dans ce registre. Est-ce que c’était le but recherché quelque part, de dérouter l’auditeur ?

Oui, forcément. Quoi qu’il en soit, nous restons de vieux punks, et les festivals de pogos et les avalanches de slams, nous avons donné à fond. Donc pour nous, être encore des punks à notre âge, et après quasiment trente ans d’existence du groupe, ce n’est pas de faire des trucs à deux cents à l’heure, avec des guitares encore plus grosses. La course à l’armement, nous avons assez donné. C’est plus, ouais, justement, les dérouter. Nous avons toujours répété à notre public – et je pense que c’est ça qu’ils aiment aussi chez nous – qu’ils ne devaient pas être des consommateurs passifs qui engloutissent tout ce qu’on leur déverse sur la tronche, la gueule ouverte, comme des petits oisillons innocents. À partir de là, notre façon de les respecter, c’est aussi de ne pas leur servir toujours la même soupe. Et ainsi, pouvoir les désarçonner en disant « cette fois-ci, on fait un album acoustique », je pense que c’est plutôt cool. C’est assez cohérent avec les émotions que nous avons essayé de partager depuis le début avec ce groupe, entre nous et le public. C’est-à-dire de ne pas les prendre pour des pinpins qui sont prêts à gober n’importe quoi, et de ne pas non plus leur manquer de respect au point de leur resservir toujours la même chose.

Y avait-il un défi de montrer que la rage et l’intensité pouvaient aussi s’exprimer de manière plus subtile sans forcément gueuler dans un micro par-dessus un mur de guitares ?

Non, parce que je pense que quand nous faisons de la musique, quand nous composons avec les copains, que ça soit en acoustique ou en électrique, nous ne pensons pas du tout à démontrer quoi que ce soit. Nous pensons juste à faire les morceaux que nous avons envie de faire au moment où nous les faisons, et nous ne nous posons même pas la question de comment ça va être perçu par le public. Ça, nous nous le demandons une fois que c’est dans la boîte. Mais sinon, auparavant, nous faisons ce que nous avons envie de faire entre nous et ensuite, advienne que pourra. Maintenant, je sais que j’ai une façon d’écrire où même si j’essaye de m’adonner à des choses un peu plus poétiques, sans utiliser un P majuscule, en toute humilité, je pense que le côté acide et sarcastique que je peux avoir au quotidien transparaît également dans cette forme d’expression.

Qu’a apporté le batteur Kevin Foley à ce disque, selon toi ?

De la rouquin’attitude ! Non je déconne ! [Rires] Comme depuis toujours, dans Lofo, lorsqu’il y a un membre qui part et qu’il y en a un autre qui le remplace… Et là, ce n’est qu’un CDD qu’il a chez nous, le temps que Vinvin finisse son tour de vélo à travers la planète. C’est par un ami en commun que nous avons été mis en contact. Kevin, nous l’avions déjà croisé une ou deux fois, et le contact était vraiment cool avec lui. C’était lors de dates avec Benighted, et nous avons toujours apprécié ces mecs-là pour leur naturel, et ce qu’ils envoient sur scène. Et puis Kevin, nous l’avions vu jouer avec Benighted à la première date de L’Épreuve Du Contraire – comme quoi c’est assez marrant les histoires de symboles. Nous étions dans un festival de metal, où à part Vinvin et Kévin, tous les batteurs avaient des batteries où tu as l’impression qu’ils sont des démonstrateurs pour la baguetterie, les grosses batteries de metalleux sur des racks, avec tout le matériel qui va bien. Et nous et Benighted, nous avions des batteurs qui jouaient sur des batteries rock, et qui pour autant, envoyaient sévère.

« Quand on me fait des compliments que je trouve presque exagérés sur la musique que je fais ou des paroles que j’écris, et l’effet que ça peut faire à certaines personnes dans leur vie, j’ai l’impression qu’on parle de quelqu’un d’autre. »

Et ce mec-là, même quand il bourrine comme un malade, on sent que c’est un mec qui a le groove, et qui a une vraie énergie rock dans ce qu’il est en train de jouer. A part sa grosse caisse, sa batterie n’est pas triggée. Et lui déteste ça, le son triggé, c’est juste par esprit pratique, on va dire. Et il en avait marre de faire du blast ; c’est un peu pour ça qu’on le reconnaît depuis longtemps, il est très doué pour ça, mais maintenant que je le connais, ce n’est pas la musique qu’il écoute, il n’écoute pas forcément beaucoup de trucs extrême mais plus des trucs qui groovent, qui sont plus dans des énergies assez rock n’ roll. Nous sommes un groupe qu’il écoutait et lorsqu’il était ado, donc c’est assez marrant pour lui, ça le fait marrer de se retrouver avec nous aujourd’hui. Et puis l’entente sur le plan humain est juste parfaite. C’était drôle pour nous de lui dire : « Tiens, ce morceau-là tu ne veux pas essayer de le jouer avec des balais ? », et il s’est retrouvé à jouer avec des balais pour la première fois, et il a réussi à nous faire monter les poils, car c’est un musicien très doué. Il joue de la batterie depuis qu’il a cinq ans, un truc comme ça. Donc pour le coup, moi, je n’aime pas démontrer des choses à travers ma musique, nous ne faisons pas de concours de braguette. C’est bon pour les militaires et les sportifs, les médailles. Nous ne sommes pas là pour ça. Je suis content que les gens vont pouvoir se rendre compte que c’est avant tout un grand batteur, plus que juste un blasteur de folie. Ça, ça me fait plaisir.

L’album a été enregistré à Midilive, les anciens studios de la maison de disques Vogue, qui a de nombreuses références prestigieuses, rempli d’histoire et qui contient du matériel vintage. Cherchiez-vous dans ces studios non seulement le son, très authentique, mais aussi l’atmosphère qui s’en dégage ? Quand on écoute l’album, on a vraiment l’impression d’être dans la pièce avec le groupe…

En partie, oui. Nous avions fait une liste de studios, certains nous étaient proposés par notre label, et nous les avons suggérés à Serge Morattel qui a enregistré cet album avec nous. C’est le troisième album studio que nous faisons avec lui, et c’est lui qui avait mixé notre live L’Épreuve Du Concert également. Et dès qu’il a vu les photos et la liste du matos de Midilive, il a dit : « Il n’y a pas photo, c’est vraiment là qu’il faut aller. » Il nous a dit que c’était un endroit qui avait été conçu pour enregistrer de la musique à l’époque, et c’est vraiment ça, ce n’est pas un endroit qui a été transformé en studio comme c’est beaucoup le cas. Ca a vraiment été construit pour ça. Et ça a été fabriqué à une époque où tout n’était pas forcément amplifié et tous les instruments n’étaient pas forcément électriques. Donc à partir de ce moment-là, il a dit que pour du son acoustique, c’était vraiment l’endroit idéal. Moi, j’étais content, parce que c’était une idée que j’avais suggérée, et les copains étaient assez chauds aussi pour aller là-bas parce que c’est aussi un endroit où l’on peut enregistrer live. Souvent nous n’avons pas enregistré live avec Lofofora pour des raisons pratiques. C’est-à-dire que mettre tout le monde dans une même pièce à faire beaucoup de son, très fort, ça fait que la basse et la guitare repassent dans les micros de la batterie, etc., alors que là-bas, il y a moyen d’isoler tous les instruments, c’est comme ça que nous avons procédé, et de fait, il y a beaucoup d’instrus qui ont été enregistrées, les trois gars en live. Moi, je faisais des voix témoins en même temps et après, nous nous appliquions à faire la voix un peu plus précisément. Mais tout a été enregistré en sept ou huit jours. J’ai dû faire toutes les voix en trois ou quatre jours. Pas plus. Donc c’était vraiment un album enregistré dans l’instinct. C’est aussi ça qui donne à l’écoute l’impression que tu es avec le groupe, c’est parce que tu y es [rires].

Le fait d’enregistrer live permet vraiment de capturer l’instant pour de vrai. Comment était l’atmosphère en studio pendant l’enregistrement ?

C’était assez posé. Comme d’habitude, nous allons dire des conneries tout le temps, parce que Serge est une personne qui a beaucoup d’humour, et nous ne manquons pas une occasion de raconter une connerie non plus. Ça se fait vraiment facilement depuis quelques albums, et notamment depuis que nous bossons avec Serge. Ça doit aussi coïncider avec l’expérience que nous avons, et qui fait que maintenant nous nous mettons moins la pression lorsque nous allons en studio. Ça se fait assez sereinement et en bonne camaraderie, en rigolant, tranquillou.

Vogue était un label à l’origine spécialisé dans les enregistrements jazz mais qui a ensuite accueilli des artistes plutôt variété tels Johnny Hallyday, Jacques Dutronc ou encore Françoise Hardy. Est-ce que tu te sens proche de cette variété française-là, et de cette époque-là ?

Oui, forcément. Cette époque-là, c’est un peu vers le moment où je suis né et c’est dans cette culture-là que j’ai été baigné. Bien que, pas trop Johnny, mais Dutronc est quelqu’un qui compte beaucoup pour moi. Mes oncles écoutaient beaucoup ça, les frères de mon père, avec qui je passais du temps quand j’étais môme. Ils écoutaient beaucoup Jacques Dutronc. Moi, je kiffe. D’ailleurs, mon autre projet, Madame Robert, c’est vraiment influencé directement par Nino Ferrer et Jacques Dutronc, et un peu cette époque de la fin des années 60, début 70 où c’était quand même assez prolifique. J’aime bien ces personnages, un peu comme Eddy Mitchell, qui ont un côté un peu dandy français, débonnaire. Maintenant, ça ne transparaît pas trop dans Lofofora, quand même. Mais c’est un endroit, pour en avoir eu l’historique de la part des mecs qui travaillent là-bas, où tu as quand même eu des gens comme Aretha Franklin, Diana Ross, Led Zeppelin, aussi bien qu’Annie Cordy et Carlos. Donc il y a énormément de gens qui sont passés dans ce studio. Par contre tu m’apprends le coup du label qui était jazz au départ. Merci pour l’info.

Ça a beau être acoustique, l’instrumentation est très chiadée, si bien qu’il y a un côté quasi cinématographique, on imaginerait bien certaines chansons dans des films de Tarantino voire de Sergio Leone. Était-ce le genre d’atmosphère que vous cherchiez à développer, genre road trip ?

Non, carrément pas mais c’est une interprétation. C’est la première fois qu’on me dit ça et je trouve ça plutôt cool ! Même s’il y a pas mal de morceaux posés, c’est vrai que Daniel, dans sa manière de jouer de la gratte, par moment, il y a un côté à la fois blues et hispano. Nous ne faisons pas du Kendji ou du Gipsy Kings non plus, mais c’est vrai qu’il y a un peu cette atmosphère qui peut faire pas vraiment Western, mais je vois ce que tu veux dire. C’est cool, comme ça les gens l’écouteront dans leur bagnole [rires].

« Moi qui ai vécu enfant dans les années 70, sont passées dans mes oreilles plein de choses imparfaites, dont le charme se situait aussi là. Il y a plein de morceaux de rock légendaires où il y a des pains, des moments où ça frise un peu, où c’est un peu imparfait, et si ce petit son imparfait n’y était pas, ça ne nous aurait peut-être pas fait exactement la même chose. »

L’artwork lui-même est très épuré avec juste le nom du groupe et de l’album inscrit sur un fond boisé. Est-ce que c’est la dimension artisanale que vous avez voulu mettre en avant ?

Complètement. Nous avons bossé ça jusqu’au bout, puisque encore une fois, c’est Phil qui s’est mis à la création de la pochette, et comme c’était avec des guitares en bois, nous sommes restés dans cette texture-là. Et à vrai dire, il l’a vraiment fait à la pyrogravure. Les titres tels qu’ils sont écrits au dos de la pochette, c’est de la pyrogravure, tout comme devant, et le livret, c’est une espèce de poster dépliant, avec un super grand dessin qui est cool que Phil a fait à la pyrogravure. Donc c’était beaucoup de travail.

Cette dimension artisanale est quelque chose que semblent vouloir retrouver de plus en plus de groupes. Dans une interview récente, Bobby Blitz d’Overkill disait même qu’il se voyait plus comme un artisan que comme un artiste. Te sens tu proche de ce discours ?

À peu près, oui. Déjà, je suis issu d’une famille d’artisans et de commerçants, donc j’ai un grand respect pour ça. Même si faire des chansons, ce n’est pas un travail manuel, il y a une forme d’artisanat là-dedans. Ça se fait un petit peu dans les mêmes conditions. Moi, j’écris à la maison, un peu comme si j’avais mon atelier ; je n’ai pas une pièce particulière pour faire ça, mais ça s’apparente à ça. Mais évidemment, Gainsbourg, qui avait un discours là-dessus, sur l’art majeur et l’art mineur, disait que la chanson était un art mineur, et même si elle n’est pas mineure dans l’effet qu’elle peut avoir dans la tête et le cœur des gens, ou leur vie, c’est sûr que par rapport à un grand chef d’orchestre, à quelqu’un qui maîtrise parfaitement l’harmonie, qui est un musicien classique, ou un jazzman qui va enregistrer un album en un après-midi parce que de toute façon, il n’y a pas moyen de faire autrement, ou alors en faisant un morceau par jour… Ce genre de gens, j’ai l’impression que je ne peux pas me comparer avec. Entre Rodin, Le Caravage et le chanteur de Lofofora, il y a quand même un univers. C’est peut-être qu’eux sont plus des artistes et moi je suis plus un artisan. Mais ça me convient très bien. J’aime beaucoup l’art brut, et j’aime beaucoup les arts populaires, la culture populaire, la culture trash, j’aime bien ça. J’aime les films de série B, les bandes dessinées quand ce n’est pas trop compliqué et que ça ne ressemble pas à des tableaux, mais plutôt à de petits bonhommes dessinés sur des coins de table. Donc ça me va très bien, ce genre de définition.

Où situes-tu la différence entre l’artiste et l’artisan ? Est-ce que c’est une question de niveau technique, d’ambition ?

Je ne sais pas. C’est un peu comment on se voit nous. Par exemple, en ce moment, je suis aussi dans un projet avec les Tambours Du Bronx, un projet metal, et l’autre coup, Dom des Tambours Du Bronx expliquait qu’ils avaient plusieurs publics. Il y avait des gens qui les voyaient comme des punks qui tapent sur des bidons, il y en a qui vont les voir comme si c’était un spectacle, et lui me disait : « Nous, dans nos têtes on est des rockeurs ! » Tout ça, c’est vachement subjectif, je pense. C’est peut-être mon côté modeste, ou faux modeste, qui me pousserait à plus me ranger du côté des artisans que celui des artistes. Et tu vois, quand j’ai pu rencontrer des mecs que j’admire, même des rockeurs, j’ai par exemple eu l’occasion de croiser Lemmy ou des mecs comme ça, je n’ose pas leur parler, car je suis encore dans la position du fan, du mec qui écoute les disques des gens et qui peut être complètement transporté. Même quand on me fait des compliments que je trouve presque exagérés sur la musique que je fais ou des paroles que j’écris, et l’effet que ça peut faire à certaines personnes dans leur vie, j’ai l’impression qu’on parle de quelqu’un d’autre.

Trouves-tu que le goût du vrai, de la sueur, du travail, est trop absent de la musique moderne ?

Je me faisais la réflexion. Il y a quand même toute une génération qui fait du rock aujourd’hui, qui a commencé à écouter de la musique dans les années 90, et pour la plupart des groupes des années 90, tout est pro-toolsé à donf, c’est-à-dire passé dans le logiciel qui fait que tout vas être bien en place, que rien ne dépasse, donc c’est une certaine école dans laquelle je ne me reconnais pas du tout. Moi qui ai vécu enfant dans les années 70, sont passées dans mes oreilles plein de choses imparfaites, dont le charme se situait aussi là. Il y a plein de morceaux de rock légendaires où il y a des pains, des moments où ça frise un peu, où c’est un peu imparfait, et si ce petit son imparfait n’y était pas, ça ne nous aurait peut-être pas fait exactement la même chose. Donc peut-être qu’il y a une envie d’un retour – même si je n’aime pas trop ce mot car ça sent un peu la nostalgie quand on commence à parler comme ça – à des choses un peu plus simples. De toute façon, il y a beaucoup de jeunes qui se mettent à faire du rock garage, ou des metalleux qui font du thrash comme dans les années 80 ou 90. Il y a un retour à des choses avec un peu plus de saveur qu’une musique entièrement numérisée. Je pense qu’il y a de ça.

Je ne pense pas me tromper en disant que la chanson « Sven » parle de Sven de Parabellum et Le Bal Des Enragés, qui nous a quittés en janvier 2017. Comment en es-tu venu à lui dédier une chanson ?

Déjà, je pense que c’était un des mecs les plus extraordinaires que j’ai pu croiser dans ma vie et qu’il me manque encore énormément. Avec mon groupe de stoner, Mudweiser, il était venu jouer avec nous, et nous avons donc fait un morceau qui s’appelle « 777 », et d’ailleurs le triple 7 dans la chanson, c’était son chiffre fétiche. Nous avons aussi fait énormément de route ensemble avec Le Bal Des Enragés ; deux mois et demi avant qu’il nous quitte, nous étions encore sur la route ensemble. J’ai eu l’occasion, sur les trois derniers albums de Parabellum, d’écrire pas loin de la moitié des chansons. Nous avions aussi fait une tournée au début des années 2000, peut-être en 2003, Lofo-Parabellum, qui reste un souvenir incroyable pour tous les gens qui ont participé à cette histoire-là. Donc forcément, j’avais envie de lui rendre un petit hommage, et en même temps, comme il y a des instrus assez sombres sur cet album-là, quand Doudou nous a proposé ce riff, qui est finalement assez rock’n’roll à la Bo Diddley, j’ai pensé à Sven tout de suite. Et puis je me suis dit que l’instru était vachement joyeuse, et j’avais plus envie de raconter ses funérailles, qui ont été un moment assez exceptionnel, où tous les amis étaient là, ses enfants ont été incroyablement dignes, et c’était presque plus un hymne à la vie, qu’un grand moment de tristesse, même si la tristesse était bien sûr présente. Donc ça allait de soi pour nous d’essayer de lui rendre hommage si l’occasion se présentait, et je trouvais que de parler de sa disparition sur le morceau, sur la musique la plus joyeuse de l’album, c’était le meilleur hommage que nous pouvions lui rendre.

« Je trouvais que de parler de [l]a disparition [de Sven] sur le morceau, sur la musique la plus joyeuse de l’album, c’était le meilleur hommage que nous pouvions lui rendre. »

Tu as évoqué le spectacle metal des Tambours Du Bronx auquel tu participes avec Stéphane Buriez et Franky Costanza. Peux-tu revenir sur les origines de ton implication dans le projet ?

C’est un coup de fil de Dom, qui est un des marteleurs des Tambours, qui s’occupe un peu de la régie du groupe, etc., qui m’appelle un jour et qui me dit : « Voilà, il y a Franky, ex-Dagoba, qui nous a rejoint à la batterie, nous sommes en train de faire un projet metal, parce que nous venons plus de là que de la percu, il y a beaucoup de punks et de metalleux dans cette histoire-là aussi, et il nous faudrait un chanteur, et nous avons pensé à toi. » Du coup, quand on te propose un truc comme ça, il faut être le roi des nazes pour refuser, même si je lui ai dit que la raison voudrait que je dise non, parce que j’avais déjà trop de projets en route et que je n’avais pas le temps du tout pour faire ça. Mais je ne pouvais absolument pas dire non ! Direct, tu t’imagines à chanter avec derrière toi les gars avec les bidons, tu t’imagines au volant d’un V12, il y a une espèce de sentiment de puissance, un truc comme ça, que tu as envie de vivre.

Je leur ai vite proposé de faire ça avec un autre chanteur, pour qu’on puisse se remplacer si éventuellement j’avais des dates avec Lofofora ou autre. Je leur ai donc proposé Stéphane Buriez, et ils ont été enchantés, et du coup nous faisons le projet avec les deux. Nous avons dû écrire des textes sur des parties de percu où des fois ils avaient des boucles, des machines, mais là, ils ont composé des riffs dessus, ils ont posé des grattes, fait leurs enregistrements, ils nous ont envoyé les morceaux, et ensuite nous avons écrit des paroles sur les morceaux, sans bouger les structures. Nous avons travaillé ça à la maison et nous leur avons renvoyé ça par Internet. Ça s’est fait comme ça. Ensuite il y a eu des résidences, des répètes avec eux, et puis go ! C’est encore quelque chose de très spontané, avec une bonne bande de couillons, et je suis content de faire ça avec mon ami Stéphane Buriez, ça me fait plaisir que nous continuons à partager des trucs autres que dans Le Bal Des Enragés, donc c’est cool.

Il y a quelques années, Les Tambours Du Bronx avaient ajouté des éléments indus à leur spectacle, ce qui avait contribué à moderniser leur son, même si celui-ci est plutôt indémodable. Dirais-tu que le fait d’ajouter des éléments metal aujourd’hui est un nouveau parti pris de leur part pour se renouveler, ou est-ce au contraire un moyen pour eux de retourner aux sources de ce qui leur a donné envie de faire de la musique ?

Je vais répondre à leur place, parce qu’ils ont déjà évoqué ça dans des interviews que nous avons faites ensemble. Ils sentaient un peu une frustration vis-à-vis de ce qu’ils avaient pu vivre avec Sepultura. Ils ont joué avec eux à Rock In Rio, je crois qu’ils ont joué deux fois avec eux, et ils ont adoré se mélanger. Et comme ils viennent un peu de ce milieu-là, il y a ce fait-là, et le fait qu’un jour, ils reçoivent un chèque, et une lettre d’un certain Franck, qui est Franky Costanza, qui voulait leur commander un DVD, et ils se sont dit : « Mais c’est le mec de Dagoba ! » Ils lui ont donc écrit un mot en lui disant : « Le jour où tu te fais chier dans Dagoba, on t’embauche ! », et c’est quasiment ce qu’il s’est passé, à peu de choses près [rires], donc il les a rejoints. Donc ce sont plusieurs choses combinées. Sinon, ils préparent un autre spectacle pour après cette phase metal, qui sera différent à nouveau, donc c’est juste une parenthèse pour les Tambours. Une grosse parenthèse.

A ton avis, quelle est la durée de vie d’un tel spectacle ? Penses-tu que le truc soit voué à se reproduire, ou bien s’arrêtera fatalement à un moment ?

Nous avons juste fait la première date pour l’instant, donc c’est vraiment trop tôt pour te répondre là-dessus. Et puis ça dépendra de disponibilité, et de la demande aussi. Je pense que c’est surtout ça qui va faire la différence. Donc là, c’est un peu trop tôt pour te répondre.

Comment le public plus orienté « percu » des Tambours a-t-il perçu ce spectacle ?

Sur cette première date que nous avons faite, personne ne s’est sauvé en vomissant du sang, donc à partir de ce moment-là, tout va bien [rires]. C’est vrai qu’il y avait des gens qui étaient un peu estomaqués, qui n’avaient peut-être pas l’habitude de se faire brutaliser la face comme ça, avec les voix, les guitares, en plus des tambours. Mais je pense avant tout que ça reste un spectacle. C’est un peu comme Lofo qui fait de l’acoustique, ce n’est pas forcément ce qu’on attend d’eux au moment où ils le font, mais si les gens se sont donnés de la peine et y ont mis leurs tripes, je pense qu’il y a de quoi satisfaire même les plus « habitués », dans le sens des gens qui aiment bien retrouver leurs habitudes avec tel ou tel artiste.

Plus généralement, comme l’équipe des Tambours se renouvelle, voire se transmet presque d’une génération à une autre, penses-tu le collectif soit voué à perdurer à travers les époques et les modes ?

C’est déjà le cas. Ils ont trente-et-un ans d’existence, quand même, je sais qu’il y en a un qui est rentré il y a une dizaine d’années, et qui m’a dit qu’il y avait déjà plus de cent personnes qui étaient passées dans le groupe, il y a dix ans. Donc tu imagines que là, ils en sont à cent cinquante, si ce n’est deux cent, et ils ont déjà perduré et une identité tellement forte que ça se fond. Ça fait trente-et-un ans qu’ils sont sur la route, qu’ils sont passés par différentes phases, qu’ils ont un côté rockeur qui tape sur des bidons, ce sont des gens qui ont fait des spectacles plus institutionnels, comme à Verdun, ou qui ont joué avec Sepultura. Ils ont déjà une identité tellement prononcée que je pense que Les Tambours Du Bronx ne sont solubles dans rien du tout. Même quand il y a de grosses guitares, comme là, et qu’il y a nos voix qui se posent dessus avec Steph dans ce projet metal, et en plus une batterie, le centre du truc, ça reste quand même les Tambours. C’est tellement à part, que trente ans de vie, c’est déjà la preuve que tu ne suis pas la mode, et que tu es indémodable. Sinon, tu n’existes plus. Les survêtements violets et orange d’il y a trente ans, ça fait un moment qu’ils ne sont plus à la mode ! [Rires]

Interview réalisée par téléphone le 30 mars 2018 par Philippe Sliwa.
Fiche de questions : Philippe Sliwa & Nicolas Gricourt.
Introduction : Nicolas Gricourt.
Transcription : Robin Collas.

Site officiel de Lofofora : www.lofofora.com.

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