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Interview   

Coheed And Cambria et ses « explorations spontanées »


S’il y a un groupe inclassable, c’est bien Coheed And Cambria : si on peut y retrouver des éléments, rock, metal, pop, emo, hardcore ou progressifs, le groupe ne rentre pour autant vraiment dans aucune de ces cases. Et force est de constater que Vaxis – Act II: A Window Of The Waking Mind ne fera rien pour arranger ça… et c’est tant mieux, car c’est pour son côté aussi singulier qu’étrangement accessible qu’on aime Coheed And Cambria. Avec son dixième album et deuxième d’une pentalogie conceptuelle tournant toujours autour de l’univers Amory Wars, le combo américain mené par Claudio Sanchez ne s’est pas refusé grand-chose, allant du « A Disappearing Act » au très théâtral « Window Of The Waking Mind ».

Nous avons justement échangé avec le chanteur-guitariste de la conception aussi bien musicale que thématique du disque qui, par ailleurs, voit le jour vingt ans après le premier album, The Second Stage Turbine Blade. L’occasion d’un petit flash-back pour évoquer les débuts du groupe qui, déjà, se distinguait par son originalité. Nous en avons aussi profité pour évoquer Taylor Hawkins, le regretté batteur des Foo Fighters qui était venu leur prêter main-forte à l’époque du remarquable Good Apollo, I’m Burning Star IV, Volume Two: No World for Tomorrow (2007).

« Il y a un cas dans l’album, quand j’ai enregistré ‘Bad Man’, où j’étais complètement défoncé [rires]. Ce n’est pas quelque chose que je ferais en studio avec des gens présents, ma paranoïa exploserait… »

Radio Metal : Vaxis Act II nous transporte à travers différentes atmosphères, ce qui en fait parfois presque une comédie musicale (en particulier sur le dernier morceau « Window Of The Waking Mind »). Dirais-tu que vous avez – consciemment ou pas – compensé les restrictions physiques qui nous ont été imposées par le contexte en étant encore plus libres avec l’esprit et votre expression ?

Claudio Sanchez (chant & guitare) : Oui, je suppose. La plupart des musiques que j’écris, je le fais dans cette pièce [montre son studio]. Je compose de la musique comme ça depuis que je suis gamin. J’avais certaines des musiques avant le confinement, mais celui-ci a effectivement influé sur l’état d’esprit, à se dire que la vie est trop courte, et peut-être que nous sommes un peu plus vite sortis de notre zone de confort que par le passé. Je me disais que je ne devais pas me soucier de la façon dont les gens perçoivent Coheed et que je devais explorer ce que je choisissais d’explorer à cet instant précis, car c’était le bon moment de le faire. Et je pense que conceptuellement, ça avait aussi du sens. Et oui, l’environnement et les circonstances ont clairement poussé à faire des explorations spontanées. De même, en 2016, on m’a demandé d’écrire une comédie musicale sur Le Portrait De Dorian Gray d’Oscar Wilde. J’ai écrit le premier acte de cette pièce. Ça n’a finalement abouti à rien, mais je pense que certaines des approches que j’ai eues avec ça a un peu déteint sur cet album.

D’ailleurs, tu as déclaré que souvent, les groupes qui sont là depuis longtemps et ont constitué une forte communauté de fans ont tendance à essayer de donner à ces derniers ce qu’ils veulent, sans prendre trop de risques, mais vous, vous ne vouliez pas de limites au processus créatif. D’un autre côté, on dirait que Coheed And Cambria n’a jamais vraiment eu de limites. Du coup, que considères-tu comme un « risque » dans cet album pour le groupe ?

Bonne question, parce que oui, j’ai clairement dit ça par le passé et je crois vraiment que nous nous étendons au-delà de nos limites, mais parfois, après avoir écrit des chansons pendant vingt ans, il y a des choses que je peux inconsciemment éviter. Par exemple, une chanson comme « A Disappearing Act », ou même « Shoulders ». Pendant longtemps, essayer d’écrire une chanson de Coheed plus blues me paraissait être complètement bizarre, mais maintenant, quand j’étais en train de composer « Shoulders » et que ça débouchait sur le refrain, c’était très clair : « Oh, c’est un morceau de Coheed ! », alors que dans le passé, peut-être que si je faisais quelque chose comme ça, ça n’était pas aussi évident. « Bad Man », je pense, est un autre de ces morceaux qui évoluent dans un univers plus facile à avaler pour moi en tant que The Prize Fighter Inferno, qui est un autre de mes projets, mais j’étais là : « Pourquoi ? » Ça sonnait autant Coheed que le reste.

« A Disappearing Act » était un exemple que j’avais en tête : elle se démarque en étant probablement votre chanson la plus dansante. Imagines-tu un jour les gens danser sur du Coheed And Cambria en boîte ?

Oh, bon sang, j’ai vu des gens danser sur du Coheed And Cambria, et ce n’est pas beau à voir ! Je plaisante [rires]. J’ai été influencé par tellement de types de musique en grandissant en tant que compositeur que je ne me suis jamais imposé de limites, en disant : « On est tel de groupe de metal ou on est tel ou tel type de groupe. » J’ai juste envie d’explorer la musique parce que j’aime tous les types de musique. Je pense que ça se ressent dans pas mal d’albums de Coheed que nous avons faits. Ce type de pop qu’on retrouve sur « A Disappearing Act », « Bad Man » ou « Love Murder One », c’est quelque chose avec lequel j’ai grandi. On y retrouve parfois une forme de nostalgie des années 80 et les mélodies sont très en avant et au centre. C’est simplement le type de musique que je compose et c’était le bon moment pour lui donner une place dans la lignée de Coheed And Cambria.

Les parties de chant ont été faites à au moins deux endroits : chez toi et dans un studio à Los Angeles. Est-ce que le lieu où tu travailles et enregistres a la moindre importance ou la moindre influence sur ta prestation ?

Oui, absolument. D’abord, certaines chansons, « Beautiful Losers », « The Liars Club », « Blood », « Labbers Of Supremacy », sont celles qui ont été écrites dans un appartement, à deux rues de la maison où je vis maintenant. Donc la prestation sur certaines d’entre elles a été enregistrée avec le même microphone et [de manière] plus calme. Je ne voulais pas que les voisins m’entendent. Quand je chante, ça peut être très bruyant, et comme j’étais en train d’enregistrer des démos pour pas mal de morceaux, je voulais être le plus discret possible. Les refrains de certaines de ces chansons ont été refaits à Los Angeles pour avoir une prestation plus dynamique, mais nous avons gardé certains des enregistrements plus calmes, juste pour le côté dramatique. Nous ne voulions pas essayer de recapturer ça. Un grand nombre de ces chansons – en fait toutes – reposent plus ou moins sur les bases que j’avais quand je les ai écrites. Donc je les ai enregistrées en même temps que j’étais en train de les composer. Ensuite, je les ai envoyées aux autres membres du groupe pour qu’ils contribuent avec leurs parties, puis nous les avons envoyées à Zach [Cervini] pour la préproduction, et finalement, nous sommes allés à Los Angeles et nous avons discuté de l’approche que nous voulions avoir, nous avons mis de la vraie batterie, etc. Quand je suis allé à Los Angeles, j’ai amené un disque dur supplémentaire avec dix autres chansons et j’ai dit à mon collaborateur Zach Cervini : « Voici dix autres chansons. Si tu peux en trouver deux ou trois que tu penses avoir une atmosphère que l’on n’a pas encore dans cet album, dis-le-moi et on les explorera. » Il a choisi « Shoulders » et « A Disappearing Act ». Ils ont viré deux chansons de l’album pour les mettre à la place. Le reste des chansons, « Bad Man », « Love Murder One », « Window Of The Waking Mind », ont été enregistrées dans cette pièce [où je me trouve actuellement] avec le même microphone.

« Quand je suis sur scène, je peux jouer avec mon imagination et penser à des choses auxquelles mon anxiété ne me laisse pas penser ailleurs. »

Tu as donc enregistré une bonne partie des morceaux dans un cadre intimiste, tout seul. Nous avons eu un échange avec Joe Satriani qui a enregistré ses parties de guitare pour son dernier album également seul chez lui, et il a dit « que [s]on style de jeu changeait quand [il] n’étai[t] pas observé ». Est-ce que ça a le même effet sur toi ?

Oui, absolument. Le problème est que j’aime travailler à des heures étranges où je ne peux demander à personne de m’aider. Parfois, il m’arrive de travailler à cinq heures du matin, et ça semble dingue de demander à quelqu’un d’ouvrir un studio à cette heure-ci pour faire quelque chose comme ça. Mais oui, j’aime travailler seul. J’aime essayer de me mettre dans l’état d’esprit de l’émotion que j’essaye de faire ressortir dans la prestation. Il y a un cas dans l’album, quand j’ai enregistré « Bad Man », où j’étais complètement défoncé [rires]. En général, je ne fais pas ça, parce que sinon je n’y arrive pas, je suis très introverti. Je fume très rarement de l’herbe, mais il se trouve que j’étais dans une certaine période, nous étions en pleine pandémie, ma femme et moi avions de l’herbe, donc j’ai dit : « Tu sais quoi ? Je vais me faire un joint et je vais enregistrer du chant, et on verra ce que ça donne. » Je pense que ce sont parmi mes prestations vocales préférées dans l’album. Ce n’est simplement pas quelque chose que je ferais en studio avec des gens présents, ma paranoïa exploserait… Donc ça a créé un passage plutôt cool dans l’album.

Tu viens de dire que tu étais introverti : comment concilies-tu cette nature introvertie avec le fait d’être un chanteur de rock, qui est, de base, un boulot assez extraverti ?

Exact, mais tu sais quoi ? Il m’a fallu vingt ans pour être à l’aise pour parler comme ça, ça n’a jamais été simple pour moi, mais jouer sur scène, c’est fantastique, je me retrouve à jouer dans ma propre tête. Je me sens très à l’aise sur scène. Ce n’est pas comme marcher dans la rue. Quand je suis sur scène, je peux jouer avec mon imagination et penser à des choses auxquelles mon anxiété ne me laisse pas penser ailleurs. C’est donc très facile pour moi de faire ça. Il y a des aspects dans le fait d’être une figure de proue dans un groupe de rock qui peuvent être difficiles, mais être sur scène n’en fait pas partie, en tout cas pas pour moi.

Autant tu ne t’es pas imposé de limites dans le processus créatif, autant, en dehors des trois dernières chansons, elles sont toutes très concises, à la différence de Vaxis Act I. D’où est-ce que ça vient ?

En écoutant Vaxis Act I, je trouve que cet album est trop long. C’était la première fois que Coheed a sauté dans le siège de producteur et que nous avons pu travailler l’album nous-mêmes dans un studio à Woodstock. Nous étions tellement excités par toute la musique que nous étions là : « On met tout dans l’album ! » Maintenant, je l’écoute avec des oreilles de fan, j’ai un avis objectif, et je trouve que l’album est trop long, ce qui peut paraître dingue venant de ma part. Donc j’ai gardé ça en tête quand j’étais en train de composer et constituer l’album. Il y avait d’autres chansons, comme « The Joke », « The Miracle », « The Business Of Saving Yourself », « Good Morning Sunshine »… Il y a des morceaux qui sont terminés et attendent de futurs albums. Je n’ai pas envie de vivre une expérience où j’arrive au huitième morceau en me disant : « Ouah, on dirait qu’on atteint le point culminant et maintenant on va arriver au dénouement de l’histoire, mais oh, attends une seconde, on n’en est pas au dénouement. On dirait que le point culminant n’en était pas un. Il y a encore des hauteurs à gravir » et je ne voulais pas que ça se passe ainsi dans cet album.

Vous avez aussi laissé tomber une chanson qui s’appelait « Hallelujah Quarantine »…

Oui, c’était une chanson que j’avais enregistrée en démo vers l’été 2019. J’ai commencé à construire cette chanson pour le… Il y a un événement qui a lieu dans l’histoire qui s’appelle le Cotillon. C’est comme ça que ça s’appelle maintenant, mais à l’origine, ça s’appelait la Quarantaine. C’est là où les fugueurs grimpent sur cette sorte de rocher flottant qui abrite le Liars Club. C’est juste un moment de célébration, je suppose, mais bref, à l’origine, ça s’appelait la Quarantaine et « Hallelujah Quarantine » était la chanson que j’ai composée pour ça. J’en ai fait une démo, mais l’automne 2019 est arrivé, on a commencé à parler des masques, et je me suis dit que ce serait maladroit par rapport aux événements auxquels on était tous en train d’assister, les gens qui mouraient, etc. Je pensais que ce n’était pas convenable de continuer là-dessus. Ceci étant dit, le morceau est correct, mais je pense que les chansons de Vaxis Act 2 sont nettement meilleures que « Hallelujah Quarantine ». Cette chanson existe et peut-être qu’un jour elle sortira dans un autre cadre ou que j’en récupérerai des bouts, des mélodies, ce genre de choses, mais globalement, elle n’était pas si géniale.

« Quand j’ai créé l’idée d’Amory Wars en 1998, étant introverti, c’était très dur pour moi d’être la figure de proue d’un quelconque exutoire. Donc je me suis dit : ‘Si je dois être le chanteur de ce groupe, je vais construire une fiction dans laquelle je peux cacher mes propres histoires.' »

Ceci est donc le deuxième chapitre de l’histoire Vaxis prévue en cinq parties. La première est sortie en 2018. Beaucoup de choses se sont passées dans le monde et peut-être dans ta vie durant ces quatre années. Tout le concept était-il figé il y a quatre ans ou le laisses-tu évoluer avec le temps ?

Oh, absolument. Je le laisse totalement évoluer. C’est très flexible. C’est ça le truc avec Coheed, et je pense que c’est la raison pour laquelle nous avons vingt ans d’histoire. Le concept est largement inspiré par la vie. Autant j’adore l’idée de conceptualiser quelque chose et de penser que c’est ma finalité, que c’est ce qu’il faut que j’accomplisse, autant la vie est toujours ce qui dicte ce que je mets sur papier. Même si elles ont une place dans le concept, toutes ces chansons reflètent vraiment les expériences que j’ai eues dans ma vie en tant que père, en tant que mec qui essaye d’être un bon mari, ce genre de chose. C’est le rôle dans lequel je me vois dans les histoires de Vaxis, celui du père. Quand j’ai créé l’idée d’Amory Wars en 1998, encore une fois, étant introverti, c’était très dur pour moi d’être la figure de proue d’un quelconque exutoire. Donc je me suis dit : « Si je dois être le chanteur de ce groupe, je vais construire une fiction dans laquelle je peux cacher mes propres histoires. »

Ta vie est donc le lien entre la musique et l’histoire, mais les deux sont-elles indissociables pour toi ?

Pour un fan, la façon dont il veut consommer Coheed And Cambria est très subjective. On peut uniquement écouter la musique, sans faire de lien avec le concept, car la musique renvoie à des vécus, des histoires, dont le cœur du message est, je pense, universel. C’est vraiment, subjectivement, à l’auditeur de voir s’il veut lier la musique et le concept. Enfin, bien sûr, je sais que le concept est partout sur la pochette de l’album, mais je trouve surtout que ça a de la gueule [rires]. Ce n’est pas complètement nécessaire, mais si vous voulez lier les deux, ne vous privez pas. C’est cool de voir [le concept] prendre vie dans différents univers, surtout pour moi, parce que je sais ce que les passages signifient vraiment.

Evidemment, étant une histoire de science-fiction, une grande partie de celle-ci et de la musique, en général, a un côté évasion. Dans quelle mesure, selon toi, la musique comme celle de Coheed And Cambria a eu et a toujours un rôle à jouer dans la vie des gens dans les moments difficiles et inquiétants comme dernièrement ?

J’ai envie de croire – et j’espère – que c’est aussi important que ça l’a toujours été. Je suppose qu’il y a beaucoup de choses à consommer aujourd’hui. Quand j’étais adolescent, la musique était vraiment l’un des rares exutoires artistiques que je connaissais en dehors des films ou des livres. Maintenant, on a toutes sortes de choses qui… Je ne sais pas trop ce que je suis en train d’essayer de dire, Nicolas [rires]. Mais ça l’est pour moi, à certains moments. J’ai écouté l’album aujourd’hui pendant que je marchais pour rentrer chez moi et je l’ai trouvé inspirant. Parfois, c’est ça le truc, quand on crée de la musique, c’est dur d’être un auditeur objectif. Il me faut généralement des années pour écouter mes propres créations et les apprécier sans les critiquer. Il faut du temps pour arriver à faire ça, donc je ne peux pas dire en toute honnêteté que j’ai écouté l’album sans émettre de critique, mais je l’ai beaucoup aimé. Quand certaines chansons sont passées, ça m’a ramené au moment où je les ai écrites et à propos de quoi je les ai écrites. Ça m’a fait monter les larmes aux yeux sur le chemin. C’est spécial pour moi.

Est-ce également de l’évasion quand tu es dans le processus de création ?

Oui, absolument. Quand je me mets sur une chanson et que je suis vraiment investi dedans… La porte [de mon studio] est normalement fermée, mais quand je suis dedans, je me prends pour le batteur, et si je suis sur un passage de basse, je me demande : « Qu’est-ce que cette basse va faire ? » Je deviens une partie de tous les tentacules auxquels la chanson essaye de recourir. La musique a toujours été ça pour moi. Je compose de la musique depuis l’âge de treize ans. Enfin, pas de manière théorique, je ne comprends pas tellement la théorie musicale, donc je ne suis pas assis là à noter des progressions sur une partition. Pour moi, c’est toujours juste du feeling, c’est la surprise. J’ai peut-être l’air ignorant, mais pour moi, quand un refrain arrive, il faut que je le sente, il doit être comme il faut, il doit s’inscrire dans un moment qui répond à la question que pose le couplet. S’il ne fait pas ça, alors il y a des chances pour que je le dégage. Mais en majorité, c’est toujours du feeling, et quand le feeling est fort, je me perds.

« Quand un refrain arrive, il faut que je le sente, il doit être comme il faut, il doit s’inscrire dans un moment qui répond à la question que pose le couplet. S’il ne fait pas ça, alors il y a des chances pour que je le dégage. »

Maintenant, parlons un peu du premier album de Coheed And Cambria, The Second Stage Turbine, qui fête ses vingt ans cette année. A cette époque, quelles étaient tes ambitions en tant qu’artiste et musicien en sortant cet album ?

C’est drôle, parce que lorsque nous étions en train d’enregistrer cet album, nous le faisions en tant que maquette. Donc nous pensions ce qui est devenu l’album final comme étant juste une poignée de titres démos que nous voulions utiliser pour obtenir un contrat avec une maison de disques. En tout cas, c’était ma compréhension des choses à l’époque, et quand Equal Vision a décidé qu’il voulait signer le groupe, qu’il trouvait la musique bien telle quelle, que pour eux c’était le produit final, ça nous a un peu surpris. A l’époque, nous voulions juste être dans un groupe. Nous voulions tous jouer de la musique qui parlait aux gens, et c’était à peu près tout. J’ai rêvé que ce groupe m’offre cette vie, c’est sûr, mais c’était dur d’imaginer que ça allait arriver, car parfois j’avais l’impression que Coheed était un peu un outsider, même avant qu’il n’arrive sur la scène en 2002. Nous avions toujours ces chroniques bizarres dans les fanzines locaux, car nous étions étranges. Nous n’avons jamais fait partie d’une scène. Si la scène dans laquelle nous jouions était la scène punk, nous avions des fanzines qui nous démontaient parce que nous ne jouions pas exclusivement du punk. Ce n’est pas quelque chose que je voulais faire. J’aimais tout type de musique et je voulais utiliser tous les outils à ma disposition pour créer le message que je voulais. Ce n’était que du rêve à l’époque.

Tu as dit que vous étiez un outsider, et c’est vrai : vous êtes arrivés à une époque où le rock et le metal modernes étaient en train d’évoluer pour devenir plus sombres, lourds, agressifs, sous-accordés, etc. alors que vous êtes arrivés avec une musique qui sonnait certes moderne mais faisait l’inverse : c’était lumineux, exaltant, tu chantais assez aigu… Vous détonniez dans le paysage. Dirais-tu que c’était à votre avantage ou désavantage ?

Je pense que c’était à notre avantage, c’est sûr. Mais c’est drôle que tu parles de metal, car la scène d’où nous venions en 2002 était principalement la scène hardcore/emo, mais quand ce groupe débarque en tournée au milieu d’un tas de groupes emo, c’est un peu bizarre, c’est différent. Donc pareil ici. A savoir si c’était du metal, même si quand on pense aux paroles, les chansons sont clairement plus sombres que ce qu’elles laissent entendre, et oui, j’ai peut-être de longs cheveux et ça a peut-être du sens dans le rayon metal, mais quand tu entends le groupe, t’es là : « Quoi ? C’est un groupe de metal, ça ? Non, pas du tout ! » [Rires] Je pense que nous avons toujours été dans une catégorie bien à nous, sans vouloir paraître pompeux. Nous sommes une curiosité et nous embrassons ce fait. Parfois, c’est dur de faire en sorte que les gens extérieurs à notre monde le voient, car c’est très facile de compartimenter les choses, c’est-à-dire que, ayant une chanson comme « Welcome Home », pour les gens ça veut dire que nous devrions être classés dans telle catégorie, mais c’est simplement parce qu’ils n’écoutent pas, car il y a une telle étendue stylistique dans Coheed que nous ne sommes rien. Nous sommes juste Coheed !

Cet album est sorti avant la première bande dessinée qui elle a été publiée en 2004, et il présente les personnages de Coheed et Cambria qui donnent leur nom au groupe. Cependant, celui-ci a existé sous ce patronyme plusieurs années auparavant. Comment et quand as-tu initialement imaginé ces personnages et l’univers d’Amory Wars ?

En 1998, j’ai fait un voyage à Paris, en France. C’est là que j’ai conceptualisé l’idée de Coheed et Cambria. A l’origine, ça s’appelait Bag On Line Adventures d’après un magasin de sacs situé de l’autre côté de la rue où je vivais dans le troisième arrondissement, et Coheed et Cambria étaient juste deux personnages que j’avais créés sur un coin de table avec un ami. J’ai acheté une guitare quand j’étais en France et j’ai écrit deux chansons. Il s’agissait de « Time Consumer » et « Everything Evil », et c’était à peu près tout. A l’époque, je jouais dans un groupe – mais nous n’étions signés sur aucune maison de disques – qui a fini par adopter le nom Coheed And Cambria. Et quand le groupe a signé sur Equal Vision en 2001, j’ai amené ce concept avec moi. A l’époque c’était seulement prévu que ce soit une trilogie, et c’était vraiment une histoire sur mes aventures dans ce nouvel endroit. Je viens de New York et je n’avais pas beaucoup voyagé dans ma jeunesse. Je n’avais jamais été plus loin que le New Jersey. Donc en 98, quand je suis venu à Paris, c’était comme arriver dans un autre monde, et c’était tellement inspirant pour moi que j’étais là : « Ok, je pense que je peux en faire quelque chose, je peux créer de la musique. » Encore une fois, on parle d’un gamin, sans maison de disques, avec juste son imagination. J’étais là : « Je vais construire une histoire dans la musique qui parlera de cette expérience. » A l’origine, ça devait parler de moi et de cet ami à qui j’allais rendre visite, mais quand je suis rentré chez moi et que je me suis vraiment mis à l’étoffer, j’ai commencé à voir que je ne jouais plus le rôle de Coheed, mais qu’en fait, les deux personnages reflétaient mes parents et que j’étais l’un de leurs fils. J’ai donc changé le nom en Amory Wars, d’après la rue dans laquelle j’ai grandi.

« A l’origine, ça s’appelait Bag On Line Adventures d’après un magasin de sacs situé de l’autre côté de la rue où je vivais dans le troisième arrondissement, et Coheed et Cambria étaient juste deux personnages que j’avais créés sur un coin de table avec un ami. »

On a récemment appris le décès du batteur des Foo Fighters, Taylor Hawkins. Il a joué en tant que batteur de session sur Good Apollo, I’m Burning Star IV, Volume Two: No World for Tomorrow – qui est d’ailleurs mon album préféré de Coheed And Cambria. Quels sont tes souvenirs de lui et de ces sessions ?

Oh, c’est vraiment ton préféré ? C’est génial ! C’est drôle que tu dises ça, Nicolas, parce que ma perception de No World est qu’il ne faisait pas partie des préférés des fans, sauf que toi et un autre intervieweur tout à l’heure, vous semblez aimer cet album, donc je suppose que ma perception de la façon dont cet album a été reçu à l’époque était clairement différente, ou juste erronée ! Mais pour en revenir à ta question sur Taylor… A l’époque, notre batteur Josh [Eppard] et le bassiste Mike [Todd] avaient quitté le groupe. Ils avaient des problèmes. Ils luttaient contre une dépendance à certaines substances et ils ont décidé de quitter le groupe. Mike a fini par revenir, mais pas Josh. Nick Raskulinecz, qui a produit cet album, avait suggéré Taylor Hawkins en tant que batteur parce que Chris Penny, anciennement de The Dillinger Escape Plan, ne pouvait contractuellement pas jouer sur notre album. Donc nous avons pensé : « Ok, pas de problème. » Taylor a apporté une énergie et un esprit à cet album dont, je pense, nous avions désespérément besoin, car c’était notre seconde sortie sur une major. Nous n’avons pas vraiment assuré avec le premier, à cause des dépendances et des annulations qui ont découlé. Nous avions bien besoin d’espoir et je pense que Taylor a apporté une énergie qui a fait que c’était très amusant pour nous, et ça nous a un peu fait oublier les circonstances et la réalité à laquelle nous étions confrontés. Je pense que c’était vraiment nécessaire à l’époque. Il était amusant. Je n’avais jamais connu une telle énergie. Il était toujours positif. Il avait aussi de super idées. Ce qui était très sympa est que, quand il jouait, il me rappelait Josh, pas en termes de personnalité, mais il y avait quelque chose dans sa manière de frapper la batterie… C’étaient des batteurs qui frappaient fort. C’est quelque chose que j’ai appris avec l’âge : j’aime quand un batteur frappe vraiment la batterie. C’était un mec très musical. C’est très triste qu’il ne soit plus parmi nous. Enfin, notre amitié n’a pas été plus loin que ces sessions, mais c’était très important pour nous d’avoir quelqu’un comme lui pour nous aider à nous diriger vers la phase suivante du groupe.

Tu as sorti l’an dernier un album en tant que The Prize Fighter Inferno. Comment comparerais-tu ce que tu as mis dans Coheed And Cambria et ce que tu as mis dans ce projet solo ? D’où vient l’inspiration pour les deux ?

Comme je disais, l’inspiration pour Vaxis, c’est vraiment mon fils et ma femme, ce sont mes muses pour ces albums. J’ai écrit l’album de Prize Fighter parce que mon grand-père est décédé. C’était vraiment une réflexion sur le fait d’être un introverti à New York City et sur ce qu’on a vécu avec la pandémie, les manifestations et tout. Cet album était donc inspiré par ce genre de moments. J’ai écrit le morceau d’ouverture de cet album, « More Than Love », pour mon grand-père, car je ne pouvais pas aller le voir quand il était en train de mourir, à cause de la peur que ma femme soit infectée, car elle est à risque à cause de sa maladie auto-immune. J’ai écrit le dernier morceau « Stay Where You Are » pour ma mère parce qu’à la fin, l’hôpital était fermé et qu’elle ne pouvait pas aller le voir. Si je n’écrivais pas pour Coheed, je le faisais pour Prize Fighter et ils ont tous les deux permis d’exorciser certains démons de façon appropriée.

Interview réalisée par téléphone le 6 avril 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Alexandra Gavillet (2, 5 & 6) & Jimmy Fontaine (4).

Site officiel de Coheed And Cambria : www.coheedandcambria.com

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