ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

La conscience abstraite de Sunn O)))


Sunn O))) est depuis toujours une entité mystique dans le monde de la musique extrême. On ne sait pas vraiment à quoi s’attendre jusqu’à ce que l’on en vienne à écouter les premières pièces du groupe. Lent, puissant, intrigant, éminemment à part. Sunn O))) est devenu une figure emblématique du mouvement drone et de l’avant-garde. Depuis 1998, le duo O’Malley / Anderson sert une musique authentique, abstraite, qui ne sied pas à tout le monde et qui se traduit par de long morceaux, joués fort, aux basses omniprésentes, et peu de notes. Quatre ans après Kannon, les Américains nous reviennent avec Life Metal, réalisé pour la première fois en cent pour cent analogique. Il sera suivi en fin d’année par Pyroclasts, issu de la même session d’enregistrement, mais conçu dans un esprit différent.

A l’occasion de la sortie de ce nouvel album, le groupe en a profité pour faire un tour de l’Europe et donc de France à travers huit dates. C’est lors de notre rendez-vous à Rouen que nous avons pu rencontrer l’une des têtes pensantes du groupe : Stephen O’Malley, juste avant qu’ils fassent trembler la ville.

Pour l’anecdote, pendant notre entretien, un incendie s’était déclaré dans la ville, près de la salle, occasionnant l’inquiétude de Stephen, le regard rivé à travers la fenêtre sur le grand nuage de fumée, et une mise au point de sa part sur l’usage de fumigènes lors des concerts : « Les fumigènes, ce n’est pas à base de feu. C’est à base d’eau, en fait. Ça n’implique rien qui brûle, or c’est quelque chose qu’on doit parfois expliquer à l’organisation de certaines salles. Ils croient qu’il y a de la chaleur ou ils se posent des questions sur le système d’alarme et la sécurité. En fait, c’est du brouillard, pas de la fumée. La fumée vient de quelque chose qui brûle, et le brouillard, ça vient de l’évaporation. » Nous voilà rassurés.

« Chaque personne impliquée dans le groupe est totalement libre de l’interpréter comme elle le souhaite, et elle a des raisons différentes de faire cette musique ou de s’impliquer dans le groupe. […] Cette flexibilité est très importante pour la vie du groupe et de ce projet. Ça lui permet de se transformer, de progresser, de muter ou de changer au fil du temps et de rester intéressant. »

Radio Metal : Vos titres d’albums, à l’instar de votre musique, ont toujours été assez abstraits. Vous sortez désormais un nouvel album qui s’intitule Life Metal : qu’est-ce que vous mettez derrière ces mots ?

Stephen O’Malley (guitare) : Beaucoup de gens sont intrigués par la signification de ce titre. En fait, je le trouve assez direct. Ce que j’ai remarqué, en parlant avec des journalistes et autres, c’est que quand les gens ont une histoire avec la musique de Sunn O))), ça semble logique voire simple, mais s’ils ont plus une histoire avec le metal ou la musique sombre, c’est presque un titre provocant, comme si c’était une déclaration audacieuse utilisant parmi les mots les plus simples qui soient [rires]. Tu l’as dit toi-même : nommer et incorporer le langage a un but différent avec la musique abstraite de Sunn O))). J’aime le fait qu’il y ait plusieurs sens possibles en fonction de celui qui écoute. C’est comme notre musique : la façon dont les gens la perçoivent, au final, est subjective. On peut avoir de l’empathie et de la compréhension vis-à-vis des idées d’autrui, mais vraiment, notre réalité, c’est notre propre perspective. Peu importe dans quoi je trouve du sens, ça ne signifie pas forcément que j’essaie d’être évangélique avec ce sens auprès d’autrui. L’un des bénéfices et l’un des aspects les plus intéressants dans la signification que Sunn O))) peut avoir chez les gens, en général, est que c’est très sujet à interprétation par l’individu, et les gens avec qui je parle ont des points de vue très intéressants que je n’aurais peut-être jamais considérés moi-même, sur ce que c’est, ce que ça veut dire ou ce que ça représente à leurs yeux. Ma propre expérience au sein de la musique et du concept n’est qu’une voie possible. Donc je n’essaierai pas de la définir.

Le dossier de presse déclare que vous étiez « déterminés à créer de la nouvelle musique et une nouvelle méthode de travail en studio ». Peux-tu nous expliquer cette différence dans la méthode ?

Steve Albini, l’ingénieur avec qui nous avons travaillé, qui a enregistré et mixé l’album, est un incroyable expert en matière de son et d’enregistrement. Il a sa façon de faire les choses, qu’il a développée au fil de trente ou quarante ans. Il est parfait avec le placement des microphones, le type d’équipement qu’il utilise, etc. Il est extrêmement compétent avec l’enregistrement. C’est comme un directeur de la photographie ; c’est le terme que je ne cesse d’employer. C’est comme un grand directeur de la photographie avec une super caméra, une superbe perspective avec la couleur et un grand angle. Ça sonne vraiment énorme. On ressent vraiment l’expérience de la musique qui est jouée, on peut entendre les différentes expressions des amplis de façon très distincte, et à la fois, le son a une présence massive et cohérente. On peut entendre de nombreux détails, et le souffle, la portée et l’ampleur du son sont impressionnants. Ses outils sont adaptés à un processus analogique, ce qui implique d’enregistrer sur bande, de mixer sur bande, avec une table de mixage analogique… Sans utiliser d’ordinateur. Nous sommes d’une plus jeune génération et une grande partie de notre musique a été produite en utilisant Pro Tools, évidemment. Nous avons déjà utilisé des bandes par le passé mais ne se servir que de bandes, c’est très différent dans le processus de prise de décision exécutif. Ça devient plus fondé sur la performance et l’assurance des décisions car il n’y a pas beaucoup de possibilités de revenir en arrière sans avoir à tout refaire. C’était le bon moment de faire ça sur cet album, ça nous a permis d’être très en confiance avec notre son et nos idées, et de les mener à bien de façon plus directe, plutôt que de laisser le mix ouvert à plein de possibilités. Tout était prêt à mixer quand le moment était venu, car on ne conserve pas vingt versions d’une piste sur bande. C’est bien trop encombrant et onéreux. Donc, techniquement, voilà une réponse à ta question, au sujet de la méthode.

Avec un type de musique aussi abstrait, et puisqu’il apporte tant à votre son, est-ce qu’un ingénieur du son tel que Steve Albini fait partie intégrante du processus créatif, presque comme un membre du groupe ?

Non, il n’a joué d’aucun instrument. Ça reste un ingénieur. Une chose dont nous n’avons pas parlé en interview est la façon dont nous avons travaillé par le passé avec les producteurs, et ce de manière parfois très créative. Certains producteurs… Comme Randall Dunn, avec qui nous avons fait de nombreux albums, était très impliqué dans le côté artistique. En fait, travailler avec un ordinateur, pour l’enregistrement, l’édition et tout, ça permet souvent bien plus de choses, car on peut essayer des idées, faire des collages de diverses façons sans avoir à prendre la décision critique trop tôt dans le processus, c’est en tout cas mon expérience avec la musique abstraite. Steve est plus un ingénieur technique, il n’était pas autant impliqué dans le processus artistique ; il n’a rien écrit ou arrangé. Bien sûr, il a fait des suggestions de temps en temps, mais… Le mot « documentariste » ne serait pas le bon mais c’est quelque chose de plus proche de ça. J’aime le terme de directeur de la photographie parce que c’est une compétence qui requiert beaucoup de talent, mais ça consiste aussi à servir la direction d’un autre artiste. Sans lui retirer quelque capacité artistique que ce soit… C’est également intéressant de travailler avec quelqu’un qui est un tel expert en matière de son, en termes plus techniques, et non dans un côté où on peut partir en transe ou dans le mysticisme avec des termes philosophiques, mais rien qu’en disant : « D’accord, techniquement, il faut qu’on fasse ça, il faut qu’on mette ce microphone ici, car la phase est dans une certaine bande de fréquence, et il faut qu’on essaye ces micros ici afin d’obtenir une représentation sur bande qui soit… » Le but est d’enregistrer aussi bien que possible et ne pas modifier plus tard, ne rien avoir à corriger. Tu veux la performance et la capturer aussi bien que possible. Car c’est aussi ça la réalité de la musique, si on y pense en termes philosophiques. La musique n’existe que lorsqu’elle se produit, quand elle est dans l’air. D’une certaine façon, avec l’enregistrement, ça va bien plus profondément dans ce que ça pourrait représenter. Je pense que l’approche basée sur l’exactitude de la performance est un petit peu plus fidèle à ce qu’est notre musique, tout du moins, c’est mon interprétation.

Le son et la texture du son étant au centre de votre art, est-ce que le fait d’utiliser une production analogique et même opter pour une sortie en vinyle était l’étape suivante dans une logique de quête de pureté du son ?

Non. Pas exactement. C’était une opportunité que nous avions, pour la première fois, de faire de l’analogique du début à la fin. Mais nous n’avons pas fait ce processus pour que ce soit un concept en soi. Nous voulions travailler avec Steve à cause de la qualité de ses enregistrements, ainsi que de son processus de mastering. Nous voulions ce qui sonne le mieux avec notre musique. Et dans ce cas, nous avions également l’occasion d’essayer de faire un master entièrement en analogique pour le vinyle. Donc nous avons tenté le coup, mais nous avons aussi essayé d’autres choses, impliquant notamment de faire des transferts digitaux et d’enregistrer autrement. Il se trouve que l’enregistrement analogique sonnait… il y a quelque chose là-dedans ! Donc nous avons décidé d’opter pour ça. Ce n’était pas une quête dogmatique pour le tout analogique depuis le départ, mais nous avions cette option, or nous ne l’avions jamais fait avant.

« Les études sur la conscience sont très importantes pour moi aujourd’hui et la musique a été un peu la clef pour incorporer ceci au cœur de ma vie, car la musique représente une part très importante du rôle que je joue dans le monde. »

Comment avez-vous partagé le travail en studio entre toi et ton acolyte Greg Anderson ?

Greg et moi nous nous sommes retrouvés durant deux longues sessions d’écriture à Los Angeles le printemps dernier. Nous avons donc vraiment uni nos forces et travaillé sur les compositions en duo ; c’est comme ça que nous avons toujours initié le processus. Nous avons fait une grande quantité de démos, en fait, il existe un paquet de démos pour cette œuvre, et ensuite nous avons fait une session de pré-production avec Tos [Nieuwenhuizen], notre claviériste, dans un très beau studio à Los Angeles où nous avons tout installé comme pour un enregistrement complet. Nous avons fait plusieurs jours de pré-production afin de préparer et mieux définir les arrangements, et répéter. Donc quand nous avons été au studio de Steve, nous étions très bien préparés, plus que nous nous étions préparés en amont de tous les autres albums. Mais nous avions besoin de passer à la vitesse supérieure, car nous voulions optimiser le temps passé avec Steve, et nous avions le temps et les ressources pour le faire. Donc chez Steve, nous avions la majorité des structures des compositions, certaines marchaient plus ou moins. Généralement, la façon dont ça fonctionne est que Greg ou moi prenons la tête pour diriger l’enregistrement des parties. Pour la même chanson, l’un d’entre nous dirigera toute la partie fondation et l’autre dirigera la partie détails et overdubs, ou alors on peut partager les deux, ou alors une personne fait tout, ou alors une personne s’occupe de détails très précis qui définissent la chanson d’une certaine manière. C’est toujours un partenariat et c’est très amusant de procéder ainsi. Ça fait que c’est authentique, et ça écarte le côté ego, d’une certaine façon, car c’est partagé. C’est généralement un environnement assez ouvert aux suggestions, modifications de parties et autres, y compris de la part des autres musiciens.

Une violoncelliste, un bassiste et un artiste de musique électronique ont participé à Life Metal. Qu’est-ce que ces gens apportent à votre art ? A quel point ont-ils été impliqués dans la création de cet album ?

Je pense que leurs rôles sont évidents dans la musique en tant que telle avec leurs performances. Hildur chante certains morceaux et joue du violoncelle électrique sur d’autres, je dirais dans une approche plus spectrale, et c’est quelque chose sur lequel nous avons travaillé ensemble en studio, en lui donnant des instructions et elle jouant, mais ce n’était certainement pas des instructions restrictives, c’était vraiment une collaboration pour essayer de trouver quelque chose. En fait, nombre de ces parties étaient en réaction aux enregistrements de guitare, et il s’agissait de travailler avec les sous-entendus, les larsens et les harmoniques, etc. qui se trouvaient dans la base de l’enregistrement. Et elle joue aussi du halldorophone, un genre de violoncelle à larsen expérimental, sur l’album, sur une chanson qui s’intitule « Novae », qui est presque comme une partie de concerto pour l’instrument, d’une certaine façon. C’est son cerveau qui a joué cette partie, en tant que soliste. Et ensuite, nous avons réagi à ce qu’elle a fait en l’accompagnant d’un peu de guitare. Anthony Patera, en fait, a créé un arrangement complet pour le grand orgue avec lequel il travaillait en Allemagne au même moment, et il l’a enregistré, en se basant vraiment sur la structure de la composition « Troubled Air ». Donc ça, c’était un processus différent. Il l’a enregistré là-bas et ensuite nous l’avons transféré sur bande au studio. Il a donc enregistré un véritable arrangement pour le grand orgue. Ensuite, à partir de cet arrangement, nous avons fait des enregistrements supplémentaires de guitare afin de construire d’autres structures dans le morceau. Tim Midyett a pour sa part joué de la basse en studio avec nous, en tant que quartet. Il joue en live avec nous aussi. Il a joué de la basse et de la guitare barytone. La personnalité du musicien est là dans la musique et l’amitié et les affinités entre les gens qui jouent, selon moi, c’est le noyau dur de la musique ; le son en est le résultat. Tim est un vieil ami. C’est la première fois que nous jouons ensemble avec Sunn O))) mais nous nous connaissons depuis très longtemps.

Tu disais que vous êtes ouverts « aux suggestions, modifications de parties et autres ». Ça veut dire que vous n’êtes pas attachés à une certaine vision et que vous laissez les autres interférer avec votre univers ?

Je ne crois pas que ce soit contradictoire. Le cœur de la vision, c’est clairement nous, mais ouais, c’est complètement ouvert pour que les autres… Comme lorsque Anthony Pateras écrit un arrangement pour le grand orgue. Je n’ai rien apporté directement à cet arrangement en tant que tel, mais bien sûr, la musique que Greg et moi avons préparée est la base de cet arrangement. C’est un compositeur ultra-talentueux, donc son arrangement sera unique… bon peut-être pas unique mais il reflétera vraiment son style. C’est ce qui est intéressant dans une collaboration. Nous n’embauchons pas des musiciens de studio. L’intérêt, c’est l’apport des gens, leur personnalité artistique, leur caractère musical.

Le contraste entre la lourdeur de la musique et le côté éthéré de la voix de Hildur Guðnadóttir sur « Between Sleipnir’s Breath » nous renvoie à tes tout débuts dans Thorr’s Hammer. Est-ce intentionnel ?

Non. Encore une fois, c’est une prestation réactive et subjective. C’est intéressant que tu décrives ça ainsi. Je crois que son… Je ne vais pas faire de commentaire par rapport à mon opinion sur ce que peut faire ressentir la quantification psycho-acoustique de sa voix, mais je trouve que c’est intéressant que tu soulèves cette idée.

« J’ai toujours trouvé que la musique et l’imagination visuelle étaient soit totalement liées, soit exactement la même chose ; c’est de l’imagination sensorielle. »

Dans le dossier de presse, il est question de « thèmes développés en termes de clarté et d’énergie, tandis que les signaux visuels pointent vers des zones inconscientes de pratique et le duo a réalisé qu’ils exploraient d’autres zones de conscience via le son/le temps et le son/la manipulation d’énergie ». Au final, le but premier de ce projet est-il d’explorer la conscience ?

C’est une bonne question. Personne ne me l’a encore posée. J’ai écrit le dossier de presse, donc ça reflète un peu mon point de vue. Et je voudrais faire remarquer que quand ça touche à ce type de sujet, c’est souvent mon point de vue. Il peut être partagé par d’autres musiciens, mais ce n’est pas eux qui font cette déclaration dans cette phrase en particulier. Et je ne dis pas ça pour suggérer qu’il y a des discordances dans le concept philosophique, c’est juste que chaque personne impliquée dans le groupe est totalement libre de l’interpréter comme elle le souhaite, et elle a des raisons différentes de faire cette musique ou de s’impliquer dans le groupe. Greg et moi jouons ensemble depuis très longtemps, nous avons plein de points de vue très complémentaires par rapport à ce que nous faisons mais nous avons également plein de points de vue individuels sur le sens à donner aux choses, sur ce que c’est, etc. Je crois que cette flexibilité est très importante pour la vie du groupe et de ce projet. Ça lui permet de se transformer, de progresser, de muter ou de changer au fil du temps et de rester intéressant. Les études sur la conscience sont très importantes pour moi aujourd’hui et la musique a été un peu la clef pour incorporer ceci au cœur de ma vie, car la musique représente une part très importante du rôle que je joue dans le monde. Donc, ce genre de profond intérêt pour l’esprit, la présence, la perception, la méditation, le temps et toutes ces choses, ainsi que l’existence dans l’espace, puis travailler la musique de façon très élémentaire, avec l’énergie, les fréquences et le côté physique, et même de façon sculpturale, je dirais, j’ai toujours pensé que tout cela devait être lié, mais sans que ça se restreigne mutuellement. Et surtout avec les morceaux de Pyroclast, qui font partie de la même session que Life Metal, j’ai trouvé que ça approchait ces idées de façon très claire, pour moi, comme nous ne l’avions jamais fait auparavant. Nous jouons certains de ces morceaux en concert, peut-être que vous pourrez le ressentir, dans ces longs formats d’harmonies drone de vingt minutes. C’est d’une nature différente. Ça fait depuis pas mal de temps que Sunn O))) travaille sur l’élasticité du temps. Je trouve que c’est un sujet très intéressant, par rapport à la fois à la musique et à la conscience. C’est juste une autre subjectivité.

Non seulement le côté visuel, avec beaucoup de fumée et les costumes de moines, est très important dans vos prestations live, mais plus généralement, l’aspect sensoriel l’est également beaucoup, avec notamment les vibrations. L’environnement live, globalement, semble primordial dans votre approche : quelle est la place des albums et du travail en studio par rapport à ça ?

C’est vrai. C’est également une bonne question. Car les albums ont un rôle différent pour moi. Ils représentent également un autre type de processus créatif. C’est une opportunité d’explorer plus finement certains cadres, et d’essayer de les présenter d’une autre façon compositionnelle. Je vois un peu ça comme une géométrie : peut-être qu’un ou deux côtés de cet objet sont destinés au live, et ensuite, à un moment donné, ça se mélange un peu avec le côté enregistrement/documentation, mais peut-être pas totalement. Ensuite, il y a d’autres parties, comme la lumière, et finalement d’autres aspects, comme le texte ou la vidéo, pourraient être impliqués dans cette géométrie globale, qui forme Sunn O))), mais ce sont des choses de nature bien distincte. Mais tout le potentiel du projet dépasse toutes ces choses prises de façon individuelle. Ceci dit, pour nous, l’un des grands défis au moment d’enregistrer les albums, ça a été : « Comment fait-on pour que ça sonne comme on veut que ça sonne ? » Et deuxièmement : « Comment fait-on pour que la qualité des enregistrements soit suffisamment bonne pour que quelqu’un qui écoute avec ses écouteurs puisse vivre une expérience qui soit… convenable, sans avoir une sonorisation complète avec de gros haut-parleurs ? » Nous y sommes parvenus, dans certains cas, mais ça a été l’un de nos défis. Et une chose à propos du fait de travailler avec Steve qui était très intéressante était qu’il enregistrait immédiatement d’une façon qui permettait d’obtenir ce résultat. Je pense que la transparence de l’interprétation était très grande. La qualité de l’enregistrement à la première prise était déjà… wow ! Je veux dire que nous n’avons pas été obligés de beaucoup expérimenter avec la manière d’enregistrer, il suffisait de le laisser faire. C’était transparent. Alors nous pouvions nous focaliser sur… le fait de jouer [petits rires], d’exécuter la musique.

Le 31 mars, vous organisez une session d’écoute à La Gaîté-Lyrique, à Paris, à fort volume, et le niveau sonore quand vous jouez en concert est généralement très élevé. Penses-tu que votre musique est faite pour être jouée fort pour être appréciée ?

C’est ce dont je parlais dans la précédente réponse : c’est l’un des défis dans la réussite d’un enregistrement avec Sunn O))), le fait qu’on ait plus de flexibilité [avec la façon dont le son est délivré]. La session d’écoute est une occasion de s’amuser avec les fans et de jouer le disque fort avec de gros haut-parleurs, et de l’apprécier comme ça, car quand on est au studio de mastering, l’installation des enceintes est juste démente ! Quand tu masterises, plus jamais ensuite tu n’auras l’occasion d’entendre l’album comme ça ; c’est incroyablement précis et de haute qualité. Mais le but du mastering est de faire que ceci puisse passer sur de nombreux systèmes. Avec Monoliths & Dimensions, nous avions fait des sessions en studio pour les journalistes, pour différentes raisons, principalement pour éviter que la musique fuite sur internet, mais cette fois, on est dix ans plus tard et la façon dont la musique est distribuée sur internet n’est plus aussi importante – tu sais, avec les fuites et autres – car on sort de toute façon la musique assez tôt, et ça ne nuit pas à l’intégrité de l’album. Mais nous trouvons toujours que c’est cool de présenter la musique ainsi, en écoutant tout l’album, dans le noir, fort, en groupe, mais c’est aussi censé être amusant, n’est-ce pas ?

« Rencontrer l’art est comme une façon de m’alimenter, quand ça m’émeut, ça valide sa raison d’être, quelle qu’elle soit. »

A propos de votre expérience live, quelqu’un a écrit : « J’ai rencontré Dieu, il est venu en moi avec sa basse. » Que penses-tu de l’approche religieuse que certains peuvent avoir avec votre musique ? Penses-tu qu’il y ait un aspect religieux chez Sunn O))) ?

Dieu ? Wow… Peut-être pour certaines personnes. De toute évidence, c’est le cas pour cette personne. Je ne sais pas si le lien que j’entretiens avec la religion permet ça ; la spiritualité est un autre type de chose. Pour moi, ça a plus à voir avec la conscience, pas Dieu ou la religion ; je pense que c’est un peu tiré par les cheveux. Ce n’est que du son, une vague d’énergie ; comme en physique quantique, il se pourrait que la même vague d’énergie soit le matériel de base de toute matière et antimatière. Donc, suivant quel est ton concept et ton idée de ce qu’est Dieu… C’est un peu tiré par les cheveux quand même, ceci dit. Nous ne sommes que des musiciens. Peut-être que nous ajoutons de la profondeur à la musique de façon spirituelle et métaphysique, voire ritualiste, avec des aspects cérémoniaux. Enfin, nous ne sommes pas John Coltrane [rires] ou ces artistes voulant qu’il y ait une profonde activation de l’esprit. Peut-être que pour certaines personnes, il y a effectivement cette nature profonde. Pour moi, c’est bien plus élémentaire.

Il se trouve que votre musique est si abstraite qu’il est presque nécessaire d’employer des métaphores visuelles pour en parler…

Je ne peux que parler pour moi, je suis quelqu’un d’extrêmement visuel imaginativement parlant. C’est normal pour moi de faire ça. C’est tout simplement comme ça que j’articule [ma musique]. Je ne sais pas si c’est nécessaire, mais ça l’est pour moi. Les gens ont différentes façons de traiter les métaphores de façon à pouvoir communiquer. Ceci est la manière, semble-t-il, qui me permette de le faire, même si ça reste abstrait quand j’en parle la plupart du temps [rires]. Je ne sais pas si ça a plus de sens, mais… J’ai toujours trouvé que la musique et l’imagination visuelle étaient soit totalement liées, soit exactement la même chose ; c’est de l’imagination sensorielle.

L’illustration de l’album est une peinture abstraite de Samantha Keely Smith, et pour l’un de vos T-shirts de tournée, vous avez travaillé avec une artiste française dénommée Sœur Alice. Comment choisissez-vous ces artistes avec lesquels vous travaillez ?

Je ne sais pas comment je choisis, si ce n’est quand je tombe sur leur art et que je me sens ému par rapport à cette rencontre. Et ça ne concerne pas que l’art abstrait, mais plein de types d’arts, visuel, musical, écrit, l’art de la vie… Quelqu’un comme Elodie [Lesourd] peut parler du but de l’art ou de pourquoi il existe, de façon bien plus claire et précise que moi. Pour moi, ceci dit, rencontrer l’art est comme une façon de m’alimenter, quand ça m’émeut, ça valide sa raison d’être, quelle qu’elle soit. C’est ce que j’ai vécu avec ces artistes. Aussi, j’adore collaborer avec différentes personnes, donc c’est très facile de dire : « Faisons quelque chose de simple ensemble, comme un T-shirt. » Peut-être qu’eux-mêmes pensent du bien de Sunn O))), genre : « Oh, super ! Faisons quelque chose, ponctuellement. » Avec Samantha, évidemment, c’est plus profond ; il fallait que ça le soit parce que ses peintures sont également très profondes. Nous nous sommes rencontrés, nous avons eu plein de discussions intéressantes et avons trouvé que nous avions un vocabulaire très similaire pour décrire ce que nous faisons, et aussi notre relation psychologique à ce que nous faisons… Nous avons découvert que nous avions beaucoup en commun ! Il s’est avéré que c’était une super façon de visualiser la musique que nous avons faite pour Life Metal, je crois, et c’était frais et original pour nous également.

En parallèle de Life Metal, vous avez également travaillé sur un second album plus méditatif intitulé Pyroclasts. Quel est le lien entre Life Metal et Pyroclasts ? Comment vous êtes-vous retrouvés à faire deux albums en parallèle ?

Nous n’avons pas vraiment fait deux albums en parallèle. Nous avons fait une session avec Steve. Donc nous avions nos compositions, et ensuite, j’ai en quelque sorte proposé de faire une répétition chaque jour où, quand les musiciens arrivaient au studio et quand tout le monde était prêt à s’y mettre, avant que nous ne fassions quoi que ce soit, nous ferions une improvisation autour d’une structure harmonique pendent un certain temps, afin d’installer l’atmosphère, de se dire bonjour, de commencer la journée de travail et balancer du vrai son. Et Steve enregistrait immédiatement ça. Quand nous avions fini les enregistrements, nous avions beaucoup de matière, y compris ces enregistrements-là, dont de très bons ; tout n’était pas bon, mais certains l’étaient vraiment. Pour la majorité du mixage, nous traitions ça comme un seul album, mais Greg et moi, nous nous sommes dit que ça ferait un triple album et c’est juste… Enfin, je sais que Swans a fait plusieurs triples albums, mais c’est trop demander. Nous avons également décidé d’être plus exécutifs dans notre manière de présenter nos compositions en tant que Life Metal, et ensuite cette autre approche serait un autre disque. Je trouve que c’est plus cohérent, d’une certaine façon, même si ça pourrait être vu comme : toute la session avec Steve, c’est l’album, et c’est un peu le cas, c’est l’expérience et c’est cette époque du groupe, mais j’aime procéder comme ça. Ça rajoute aussi un petit peu plus de complexité à la musique, globalement. Je l’espère. Donc la méthode pour faire la musique est assez différente, mais ça provient de la même session et c’est analogique, nous avons enregistré sur bande et mixé sur bande. Nous ne l’avons pas encore masterisé mais j’imagine que ce sera également fait en analogique. Mais j’en parlerai plus en détail quand l’album sortira.

Interview réalisée en face à face le 9 mars 2019 par Matthis Van Der Meulen.
Fiche de questions : Chloé Perrin, Matthis Van Der Meulen & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Matthis Van Der Meulen.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Ronald Dick.

Site officiel de Sunn O)) : sunn.southernlord.com

Acheter l’album Life Metal.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Hellfest - Mainstage 2 - Jour 2
    Slider
  • 1/3