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Interview   

Cradle Of Filth et sa raison d’être


Fondé en 1991, Cradle Of Filth passe cette année la barre symbolique des trente ans. Plus remarquable est qu’à ce stade de sa carrière, le groupe conserve toute sa pertinence grâce à un renouvellement de line-up débuté il y a environ huit ans et ayant donné naissance à l’album Hammer Of The Witches, premier pas d’un nouvel élan créatif. Accueillant désormais Anabelle Iratni au clavier et au chant, Cradle Of Filth signe son treizième album, Existence Is Futile, qui s’inscrit à la fois dans la poursuite de cet élan et dans une sorte de résumé de carrière.

C’est dans ce contexte que nous avons eu téléphone un Dani Filth plus que jamais fier de son groupe et de sa production musicale. Il nous raconte un Existence Is Futile à peine impacté par la pandémie et ses thématiques touchant à l’existentialisme et aux préoccupations écologiques – ce n’est pas parce qu’on fait du metal occulte, avec tous les stéréotypes et clichés qui vont avec, qu’on ne peut aborder les problématiques du monde moderne –, et nous parle du Cradle Of Filth d’hier et d’aujourd’hui.

« L’album sonne comme il sonne parce que nous avons une large palette de musiciens très talentueux et éclectiques dans le groupe. Je peux le dire sans donner l’impression d’avoir la grosse tête parce que je ne suis que le chanteur, je me contente de traîner avec les musiciens [rires]. »

Radio Metal : Tu as déclaré que tu avais « essayé de mélanger tous les ingrédients de Cradle en un seul album ». Dirais-tu qu’il s’agissait de la feuille de route de cet album, surtout dans la mesure où sa sortie coïncide avec les trente ans du groupe ?

Dani Filth (chant) : Je ne pense pas que ç’ait été volontaire. Cet album est un amalgame de tout ce qui fait Cradle Of Filth, tous ces éléments que, je l’espère, les gens ont appris à aimer, ou peut-être à mépriser, chez Cradle Of Filth. Il contient tous les ingrédients et un peu plus que ça. C’est aussi un album très moderne, très actuel, et la production est géniale. C’est le résultat de trois ans passés sur la route. Nous avons tourné dans le monde entier pendant trois ans. Heureusement, nous avions écrit l’album, et nous étions sur le point de l’enregistrer quand la pandémie est arrivée. Nous avons eu la chance d’avoir enregistré la batterie et une partie des guitares avant que le confinement strict ne soit imposé. Je me suis retrouvé seul en studio avec le producteur pendant un mois ou deux, à travailler par demi-journées. J’ai eu le temps de profiter de ce que nous faisions, d’analyser en profondeur ce que nous avions créé, d’étudier certaines chansons pour m’assurer qu’elles étaient aussi bonnes que possible et de retirer tout le gras de l’album pour faire en sorte qu’il ne reste rien qui ne soit nécessaire. Le son est énorme, et parfois, il peut être plus difficile de faire simple que d’écrire une chanson de vingt minutes. Mais au final, ce n’est pas à moi de juger. Quand on me demande : « À quoi ressemble le son de l’album ? », je réponds : « Écoute-le ». Tu as un exemplaire, je ne vais pas te le décrire, parce qu’il y a tellement de choses dedans. Il y a des ballades et des chansons rapides et brutales, mais c’est romantique. Comment veux-tu expliquer ça aux gens ?

Tu as également déclaré que « cette fois, [tu as] essayé d’expérimenter un peu », mais que, « même si le côté extrême reste prépondérant, [tu] voulais malgré tout faire quelque chose de très accrocheur ». Et en effet, le résultat est à la fois accrocheur et très équilibré. Est-ce le genre d’équilibre vers lequel tend toujours un artiste tel que toi ? À quel point est-il difficile d’atteindre le point d’équilibre entre expérimentation, extrémité et le côté catchy ?

C’est assez difficile. Il faut commencer par écrire de bonnes chansons, qui ne soient pas trop longues. Je ne sais pas, je ne suis pas en train de dire que nous sommes passés maîtres en la matière. Le fait que j’ai réussi à préparer un excellent repas ne veut pas dire que je suis devenu un chef cinq étoiles [rires]. Mais je dirais qu’il est beaucoup plus difficile de produire ce que tu viens de décrire que d’écrire sans objectif précis ou de se dire : « Nous voulons incorporer tous ces éléments, mais sans rien affiner, alors nous allons les étaler sur dix minutes ». Un album est la somme des parties qui dépendent de ce qui s’est passé. Un album est conçu et naît dans des circonstances particulières. Il peut s’agir de ce qui se passe autour de toi ou dans le monde à ce moment-là, des livres que tu lis, des médias que tu suis, de quelque chose que tu as mangé, de l’heure de la journée, des personnes avec qui tu passes du temps… C’est quelque chose que tu ne peux pas planifier. Si c’était le cas, on écrirait des classiques tout le temps. Il arrive que tu te dises : « Oh mon dieu, nous avons écrit un album génial », mais le public pense le contraire. C’est aussi une question de temps et de lieu. Parfois, un album sort pile au bon moment. C’est comme si un Grand Prix s’invitait chez les disquaires, et soudain, on rejoint la course au moment crucial pour gagner.

Dans la même citation, tu dis détester le terme « expérimenter ». Peux-tu nous expliquer ce que ce mot évoque pour toi et pourquoi tu ne l’apprécies pas ?

Chaque fois qu’un groupe dit : « Nous avons expérimenté avec le nouvel album », tu te prends la tête dans les mains en te demandant : « On mon dieu. Qu’est-ce que ça veut dire ? » Surtout si c’est un groupe que tu aimes. Par exemple, l’un de mes groupes préférés est Bad Religion. Ils sont célèbres dans leur genre et ils sont les meilleurs dans ce putain de genre. Ils sont géniaux. Chaque album est fantastique. Mais quand ils déclarent : « Nous avons expérimenté avec le prochain album », tu te dis : « Par pitié, n’expérimentez pas trop, parce qu’on vous aime pour ce que vous êtes ». Je sais ce que je veux entendre sur le prochain album de Bad Religion. Si eux ne savent pas ce qu’ils veulent parce qu’ils sont en train d’expérimenter, ça ne promet rien de bon. Ce n’est qu’un exemple, je ne dis pas que c’est forcément le cas pour eux.

Comme tu l’as dit, tu as écrit les arrangements de façon à être très concis pour obtenir un maximum de clarté. J’imagine que c’est encore une question d’équilibre. Est-ce quelque chose qui s’acquiert avec la maturité ? Y a-t-il eu des moments, par le passé, où tu as l’impression d’avoir voulu en faire trop ?

Peut-être. Je n’ai aucun exemple à l’esprit, mais je suis certain que ça a été le cas. Je pense que l’album sonne comme il sonne parce que nous avons une large palette de musiciens très talentueux et éclectiques dans le groupe. Je peux le dire sans donner l’impression d’avoir la grosse tête parce que je ne suis que le chanteur, je me contente de traîner avec les musiciens [rires]. Mais je crois que ça vient du fait que Cradle Of Filth est une excellente équipe, d’autant plus depuis l’arrivée de notre nouvelle claviériste. Elle n’est d’ailleurs plus si nouvelle que ça, vu qu’elle fait partie du groupe depuis un an et demi, mais nous avions dû garder son identité secrète au moins jusqu’au livestream. Évidemment, le public allait la voir pendant le livestream et apprendre son identité, mais pendant un an et demi, c’est-à-dire pendant tout 2020, elle a dû rester complètement anonyme. Anabelle [Iratni] a beaucoup apporté au groupe et elle a rejoint ce qui, je pense, est notre meilleur line-up, qui dure maintenant depuis huit ou neuf ans.

« Si la race humaine survit jusqu’au 30e siècle, voire seulement au 25e, il ne faudrait pas que les gens regardent le passé et se disent : ‘Oh mon dieu, ceux qui vivaient au début du 21e siècle, quelle bande de cons ! […]’ Je n’ai pas vraiment envie de finir parmi ces gens-là dans les livres d’histoire. »

Existence Is Futile a été enregistré en 2020, en pleine pandémie. Le sentiment d’isolation, l’anxiété et le désespoir que nous avons tous ressentis en 2020 ont-ils eu un impact sur l’interprétation ?

En fait, j’ai bien apprécié l’année dernière. Ce n’est que cette année que j’ai commencé à me sentir un peu anxieux. Comme je l’ai dit, nous avons de la chance en ce sens que nous n’étions pas sur le point de partir en tournée – nous en revenions tout juste. Nous étions en train d’écrire un album, et nous eu la chance de finir d’enregistrer la batterie avant le confinement. Nous avons réussi à le faire. Nous avons en fait fini l’album mi-octobre l’an dernier, mais nous avons retardé la sortie pour des raisons évidentes. Je ne voyais pas l’intérêt de le sortir en pleine pandémie, et la maison de disques non plus. Il fallait qu’il y ait des gens pour en faire la promotion, et il fallait que nous puissions en faire la promotion nous-mêmes, c’est-à-dire jouer live. D’ici quinze jours, nous serons dans un avion pour l’Amérique si nous obtenons nos visas – ce qui devrait être le cas, touchons du bois ! J’ai vraiment apprécié. J’ai fait beaucoup de choses, l’an dernier. Un ami m’a rendu visite et est resté avec moi pendant deux mois, j’ai appris à cuisiner, j’ai une nouvelle copine et j’ai acheté une voiture. Du côté de Cradle, des trucs cool se sont passés aussi : nous avons créé des bières, et nous avons du gin rouge sang qui doit sortir bientôt. Nous avons également une anthologie de comics, des jouets… Ce sont des choses bizarres et géniales qui prennent du temps à organiser. Ce n’est que cette année, aux alentours de mars, que j’ai commencé à me dire : « Oh mon dieu, j’en ai tellement assez… » Ce qui m’a vraiment remis sur les rails, ce n’est pas seulement notre livestream, mais le fait d’avoir joué à Bloodstock, l’un des rares festivals autorisés à se tenir en Angleterre. Les vingt-deux mille festivaliers présents à Bloodstock avaient un immense sourire sur le visage tout le week-end parce qu’ils n’arrivaient pas à croire qu’ils étaient de retour dans une situation de live. Ce week-end était génial et revigorant.

D’un point de vue thématique, le disque parle d’existentialisme et de fin du monde. L’album était écrit avant le début de la pandémie, mais difficile de faire plus pertinent à l’heure actuelle. Penses-tu que ce que nous venons de traverser tombe à point et tend à appuyer tes propos ?

Je crois que les cataclysmes vont être nombreux, et ce n’est pas la première crise liée à un virus. Il y en a eu une très importante, la grippe espagnole, au début du 20e siècle. Je pense que c’est simplement un signal d’alarme. C’est affreux. C’est une tragédie de voir tellement de gens perdre leur vie ou leur gagne-pain. J’en fais partie parce que je suis dans le divertissement, qui est sans doute l’un des secteurs les plus touchés avec l’hôtellerie. Que pouvions-nous faire ? Rien du tout, et le gouvernement n’a rien foutu pour aider qui que ce soit. Étant donné que je possède l’entreprise Cradle Of Filth, je vais sans doute devoir payer plus d’impôts, donc je n’ai vraiment rien pour m’aider. Je connais beaucoup de musiciens qui ont dû trouver un boulot normal. Ils n’avaient jamais eu de travail normal avant, et ils ont dû faire des trucs à chier pour essayer de se maintenir à flot. Mais c’est derrière nous. Tout le monde a vécu des moments traumatisants, mais c’est la vie. Je pense que c’est un signal d’alarme. C’est également le sujet de la chanson « Suffer Our Dominion » : comme tout le monde le sait, il faut faire attention à la planète. J’espère seulement que toutes les promesses faites pendant la pandémie seront tenues, parce que si la race humaine survit jusqu’au 30e siècle, voire seulement au 25e, il ne faudrait pas que les gens regardent le passé et se disent : « Oh mon dieu, ceux qui vivaient au début du 21e siècle, quelle bande de cons ! Au 19e siècle, c’était l’industrialisation à outrance, mais on ne savait pas quelles seraient les conséquences. Au 21e siècle, on le savait parfaitement, mais personne n’a rien fait pour changer les choses. » Je n’ai pas vraiment envie de finir parmi ces gens-là dans les livres d’histoire. Nous sommes une minute avant minuit, il faut que les choses bougent. Si ce n’est pas le cas, cette pandémie ne sera que le premier d’une longue série de désastres à venir.

« Suffer Our Dominion » est justement une chanson assez politique. Tu as déclaré que, « en tant que groupe, [vous vous tenez] généralement à l’écart de la politique », mais vous avez fait une exception pour prendre parti pour l’écologique. Quel est ton rapport à l’écologie, surtout en faisant partie d’un groupe qui tourne énormément ?

Je ne pense pas que ce soit politique, c’est juste du bon sens. Je ne crois qu’il y ait la moindre notion de politique en jeu là-dedans. C’est simplement une observation évidence. Lewis Hamilton fait campagne pour l’écologie et pour la recherche d’alternatives aux carburants fossiles, et il se fait traiter d’hypocrite parce qu’il est pilote de Formule 1 et que les voitures de F1 brûlent énormément de carburant. Il a répondu : « Je sais que je suis hypocrite, mais c’est mon boulot. Je m’en sers comme d’une plateforme pour créer une prise de conscience. J’ai brûlé tout ce carburant, mais ça équivaut à environ trois camions. Ce n’est rien, c’est une goutte dans l’océan. » Nous pourrions tous devenir neutres en carbone, manger du tofu et faire tout ce qui est bon pour la planète, mais tellement de gens naissent tous les jours. L’important n’est pas ce que fait un individu, il faut que tout le monde s’y mette. Le problème, c’est qu’il y a trop de gens. La planète est surpeuplée, et il n’y a pas un seul gouvernement sur terre motivé pour aborder la question, parce que c’est un sujet sensible et que les gens au pouvoir ne le resteront pas longtemps s’ils en parlent. Ce n’est pas étonnant que je ne veuille même pas en parler en interview, parce que comme je l’ai dit, nous ne sommes pas un groupe politique. Ce qui m’énerve avec l’état actuel du monde, c’est qu’il y a des sujets tellement évidents dont personne ne parle. Si un extra-terrestre débarquait sur la planète, il n’aurait sans doute aucun problème à l’exprimer – à condition d’apprendre l’anglais, le français ou l’allemand, bien sûr. Mais on dirait que l’arbre cache la forêt, nous n’avons pas assez de recul.

« Si tu peux simplement demander à Google comment le gars s’appelle, où il vit et ce qui l’a influencé, ça tue le mystère qui a fait la réputation de groupes comme Bathory, Venom et Celtic Frost. »

D’un autre côté, tu as déclaré : « J’imagine que le titre, Existence Is Futile, est un peu macabre. Mais là encore, il s’agit de le reconnaître et d’affirmer que tout est permis parce que plus rien n’a d’importance. » Est-ce que cela ne peut pas être pris comme une invitation à ne plus se soucier de rien, par exemple en matière de questions sociales et environnementales ?

Non, c’est simplement ce qu’illustre l’artwork. C’est une œuvre du maître flamand Jérôme Bosch. Ses peintures sont toujours légèrement satiriques dans le sens où elles font la part belle au symbolisme. Le panneau droit, qui représente le Prince de l’Enfer, figure aussi sur la couverture d’Existence Is Futile. Bosch a dit en gros : « Nous avons le champ libre. Nous avons notre liberté et nous devons user de cette liberté avec respect. » Oui, la vie est un don. S’il n’y a pas de grand voyage spirituel, pas de grand plan divin, s’il n’y a pas de Oz au bout de la route de briques jaunes et que nous ne sommes là que pour exister… C’est comme ça que vivent les animaux. Un agneau naît, vit pendant un moment, sautille partout, se fait abattre, et on le mange. C’est l’histoire de la vie. S’il y avait autre chose, pense à tous les mangeurs de viande qui se retrouveraient en enfer, face à du bétail, à la fin de leur vie ! [Rires] Si la vie est vraiment aussi brève, il faut la respecter pour ce qu’elle est. Nous sommes ici pour un temps donné. Profite de la vie et de tout ce qu’elle a à offrir, mais en même temps, respecte-la, parce qu’elle peut continuer – ou pas.

Nous cherchons tous un but à nos vies. Quel est le but de la tienne et le but de ton art ?

Quel est l’objectif de la vie, sinon d’exister ? C’est ce que nous faisons ; nous traçons notre chemin dans un monde compliqué. C’est ce que nous savons faire. Si, au fil du chemin, nous avons pu donner un peu de saveur à l’existence des gens – du genre : « Je suis à fond dans le heavy metal, j’adore Cradle Of Filth, ils ont façonné ma vie. J’adore leurs paroles. J’adore leurs histoires » –, alors c’est ce que nous voulons faire. Ce n’est pas qu’une question d’existence, ça m’ouvre des portes pour autre chose. Je n’ai pas un boulot normal et je travaille sans doute plus que la plupart des gens, mais ça me donne l’opportunité de faire des choses que d’autres n’ont pas la possibilité de faire. C’est un bon tremplin vers d’autres choses. Ç’a été et ça reste un voyage formidable. Je ne peux pas vraiment t’en dire plus.

Tu as évoqué le line-up un peu plus tôt. Il semblerait que Cradle Of Filth ait gagné un nouvel élan depuis Hammer Of The Witches, ce qui coïncide avec un renouvellement du line-up, et cela se poursuit aujourd’hui avec Anabelle et Existence Is Futile. À de possibles exceptions près, penses-tu que, quand un groupe a une telle longévité, les changements soient inévitables et qu’il faille accueillir un peu de sang neuf pour continuer à avancer ?

Je crois que c’est le cas dans n’importe quelle profession. Les gens passent d’une chose à l’autre. De toute l’existence de Cradle Of Filth, nous n’avons viré que trois personnes. Je crois que nous avons eu au moins trente-deux membres. Ce qui s’est passé avec Lindsay [Schoolcraft], c’est que nous avons tourné pendant trois ans, et il ne faut pas oublier qu’elle est Canadienne. Quand nous avons fait le tour des festivals d’été en 2019, par exemple – ce qui a duré trois mois, avec des pauses ici et là –, nous rentrions à la maison, mais nous ne pouvions pas la renvoyer chez elle à chaque fois. Parfois, tu fais un festival le vendredi, un autre le samedi et un troisième le dimanche. Le temps de rentrer en Angleterre, c’est déjà lundi soir, et tu repars le jeudi. On ne peut pas faire rentrer quelqu’un au Canada, c’est-à-dire l’autre bout du monde, et faire revenir cette personne ensuite. Du coup, elle a passé ces trois mois loin de sa famille, de ses amis, de son copain, etc. Je sais que ça l’a beaucoup affectée. Nous nous sommes séparés à l’amiable. Annabelle est une excellente remplaçante. Elle jouait du clavier dans Devilment, mais brièvement – elle n’a fait qu’un concert avec nous avant ça. Pour l’instant, j’ai mis Devilment en pause à durée indéterminée, parce que, avec le nouveau management, Cradle a connu une renaissance. Pas une renaissance musicale, cet aspect remonte à environ huit ans, mais au niveau de tout le reste : notre éthique, notre travail, l’équipe qui s’est construite autour de nous… Ç’a donné un coup de fouet à tous les autres aspects du groupe. Son arrivée s’inscrit là-dedans, et elle a parfaitement sa place. C’est une excellente pianiste et une excellente chanteuse. Elle a proposé des chansons que nous avons adorées. Elle a une super personnalité. C’est exactement ce que nous voulions. Et puis elle aime plein d’autres types de musique. Elle est tout ce que nous recherchions chez un nouveau membre.

« A certains moments, j’ai été le plus gros fêtard qui soit. Je n’ai pas beaucoup d’exemples de gens qui aient été pires que moi à certains stades de ma carrière. Et je ne le regrette pas. Putain, c’est tout l’intérêt du heavy metal ! Si tu retires ça, pour moi, ce n’est plus du heavy metal. »

Lindsay a mentionné dans son communiqué qu’elle quittait le groupe pour des raisons de « bien-être et de santé mentale ». De façon plus générale, il semble que les questions de santé mentale soient de plus en plus répandues parmi les musiciens qui tournent ces dernières années. Comment entretiens-tu ta santé mentale dans cette industrie, surtout après une année aussi chargée que 2019 ?

Je ne sais pas. C’est assez facile de partir en vrille. Je pense que plus tu vieillis, plus tu comprends qu’il faut faire avec. Il faut simplement garder la tête sur les épaules et apprécier les choses telles qu’elles sont. Il faut s’entourer de personnes positives qui te soutiennent. Dresser des plans n’est jamais une mauvaise idée. Si tu établis un plan A, il te faut aussi un plan B et un plan C, au cas où le plan A ou le plan B se casserait la figure. Il faut faire attention à soit. Si tu bois et que tu fais la fête tous les soirs, ça va évidemment te rattraper à un moment ou à un autre. Si tu veux faire ce boulot, il faut te ménager, prendre soin de toi mentalement, être positif, accepter de prendre des coups et de continuer à avancer plutôt que de t’attarder sur les aspects négatifs et de te dire : « Oh mon dieu, je ne peux pas croire que ça vient de m’arriver! » Tout le monde a souffert pendant la pandémie, pas seulement les musiciens. Si tu gardes ça à l’esprit, il faut penser aux autres et réaliser que nous sommes tous dans le même bateau. Je sais que c’est facile à dire pour moi, mais tu me poses la question, alors je te réponds.

Le groupe a été fondé en 1991. Par conséquent, avec la sortie d’Existence Is Futile, le groupe célèbre ses trente ans. Que se passait-il dans la tête de Dani Filth en 1991 ?

Sans doute pas grand-chose [rires]. Je pense que l’anniversaire devrait tomber en 2024, car cela marquera les 30 ans de la sortie de notre premier album. Je considère qu’un groupe devient professionnel quand il sort un album. Ça me donne aussi l’impression d’avoir trois ans de moins ! Évidemment, je n’avais jamais pensé que le groupe durerait si longtemps, même si, dans ma tête, je le souhaitais. Quand tu crées un groupe, tu ne te vois pas jouer pour un chien et un vieux dans une salle vide. Tu te vois donner des concerts dans des stades, faire le Download, le Wacken et Ozzfest. Nous avons fait tout ça. Continuer ou non sur le chemin que tu t’es tracé dépend de toi. Parfois, les circonstances s’en mêlent. Parfois, il faut se trouver au bon endroit au bon moment. Parfois, c’est du hasard, parfois de la chance – et de temps en temps, ce sont les deux.

Même si le terme a été inventé par Venom, un groupe britannique, le public considère la Scandinavie comme le lieu de naissance du black metal, qui était dans ce que l’on considère aujourd’hui comme son âge d’or lorsque tu as fondé Cradle Of Filth. Quelle était ta perception de ce qui se passait à l’étranger alors que tu créais simultanément ton propre style de black metal en Angleterre ?

Un moyen de se faire connaître était de participer au tape-trading. Je dessinais des couvertures pour des magazines en échange d’interviews et de pubs pour Cradle. C’était comme ça que ça marchait, à l’époque. Personne n’avait de téléphone portable – ou, si tu en avais un, tu devais te balader avec le chargeur sur un skateboard. Tout fonctionnait par le bouche à oreille et le tape-trading. À l’époque, et encore à ce jour, j’étais en contact avec des gens comme Euronymous, Magus Wampyr Daoloth de Necromentia, Impaled Nazarene, Moonspell et des tonnes d’autres groupes. Nous avons participé à la toute première tournée d’Emperor. Nous avons eu Dissection, In Flames et Dimmu Borgir en première partie. Nous étions au beau milieu de cette scène. Ce qui nous séparait de la plus grande partie de la scène black metal, c’est ce qui nous séparait aussi de l’Europe continentale : la mer du Nord. Ça a contribué à notre développement et à notre évolution en tant que groupe.

C’était une période très excitante. Personne ne savait ce qui se passait. Nous étions tous jeunes et bornés. Le metal était devenu un peu bizarre, parce que tout le monde essayait de sonner comme un groupe de Seattle. Je crois que Metallica est le seul groupe à avoir survécu à ça. À l’époque, même les grands groupes de thrash se sont mis à faire des albums tordus et à essayer de se réinventer, tout en se débattant avec l’idée que soudain, le metal n’était plus cool. Le genre de metal qui se joue dans les stades l’était peut-être encore, mais le reste était désormais relégué à l’underground, tandis que le black metal, le death metal, le grindcore et le reste sortaient de sous leurs rochers respectifs et prenaient à nouveau de l’ampleur. Tout est cyclique. C’était une époque intéressante et magique. À l’époque, tu pouvais t’estimer heureux d’avoir une photo du groupe. Tu ne pouvais pas trouver d’informations sur le groupe ; tu avais le CD et c’est tout. Prends Burzum, par exemple. Il y avait une mauvaise photo de lui, qui donnait l’impression qu’il était immense et où il se tenait juste dans un coin. C’était une très mauvaise photo, mais tout le monde acceptait le mysticisme qui l’entourait. Si tu peux simplement demander à Google comment le gars s’appelle, où il vit et ce qui l’a influencé, ça tue le mystère qui a fait la réputation de groupes comme Bathory, Venom et Celtic Frost.

« J’étais convaincu que le metal était censé être une communauté super soudée, et je ne m’explique pas pourquoi ce n’est pas le cas. La communauté metal est la plus hargneuse qui soit : ‘Oh mon dieu, ce groupe est à chier !’ […] Parfois, c’est un peu gênant. »

Tu as l’une des voix les plus reconnaissables du metal extreme – si ce n’est la voix la plus reconnaissable. Comment as-tu créé et entretenu cette approche très personnelle du chant extrême ?

Je ne sais pas. Pour être franc, je ne me souviens pas comment j’ai commencé à chanter comme ça. Encore une fois, c’est le genre de chose qui arrive naturellement ; tu l’affûtes et ça devient ton outil. Tu prends l’habitude de le faire et tu développes différentes techniques. C’est plus une question de protéger sa voix. C’est difficile à expliquer. J’ai plusieurs techniques. Je ne répète ni trop peu, ni pas assez. Il faut juste trouver le bon équilibre. Certaines boissons, du repos… C’est délicat, tu ne peux pas prendre ça par-dessus la jambe. Il faut que tu te donnes à cent pour cent, sinon, ça ne marche tout simplement pas. Quand tu fais partie d’un groupe qui joue à cette vitesse et à ce niveau, tu te dois d’être professionnel et de te donner à cent pour cent. Tu es un peu comme un athlète. Je sais qu’il peut parfois sembler que les musiciens sont juste de gros fêtards. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, nous sommes passés par là ; à certains moments, j’ai été le plus gros fêtard qui soit. Je n’ai pas beaucoup d’exemples de gens qui aient été pires que moi à certains stades de ma carrière. Et je ne le regrette pas. Putain, c’est tout l’intérêt du heavy metal ! Si tu retires ça, pour moi, ce n’est plus du heavy metal. De la même façon, le metal est censé être dangereux, furieux et menaçant. Autre chose : j’étais convaincu que le metal était censé être une communauté super soudée, et je ne m’explique pas pourquoi ce n’est pas le cas. La communauté metal est la plus hargneuse qui soit : « Oh mon dieu, ce groupe est à chier ! » Va lire les commentaires sur Blabbermouth, bon sang. Je ne connais aucun autre style musical qui soit aussi hargneux, en dehors peut-être du rap hardcore et du grime – les rappeurs se bouffent entre eux, en fait. Mais je croyais que le heavy metal était censé être une communauté soudée, et parfois, c’est un peu gênant.

Tu es un grand amateur d’horreur et tu es connu pour ton chant suraigu. Il y a quelques années, tu as participé à un duo avec King Diamond sur une reprise de « Devil Women » de Cliff Richards. Te considères-tu comme une version extrême de King Diamond ?

J’imagine, oui. Il a toujours été une énorme influence. Don’t Break The Oath de Mercyful Fate a toujours fait partie de mes dix albums préférés. C’est l’un des albums qui a changé ma vie. Je ne sais pas pourquoi Metallica parle tout le temps de Melissa. Melissa est aussi un super album, mais ils n’ont rien joué de Don’t Break The Oath, qui est pour moi l’apogée de Mercyful Fate. C’est un album intemporel. Mais oui, c’est un peu de Bruce Dickinson, un peu de King Diamond, beaucoup de Stace McLaren de Razor et un peu de Kam Lee de Massacre – du moins pour le côté aigu.

Après trente ans de carrière, es-tu toujours en accord avec les ambitions et la philosophie que tu avais à l’époque en tant qu’artiste ?

Je le crois, oui. Évidemment, les choses ont beaucoup changé et j’ai plus de responsabilités. Je suis plus vieux mais aussi plus sage, comme on dit. Je pourrais répondre beaucoup de choses, mais je vais simplement dire « oui ». Je pense que je suis toujours la même voie. En fait, je suis plus motivé que jamais. Être dans cette position m’a permis de me faire plaisir sur plein de choses : l’horreur, étudier l’occulte, être un fan de metal, aller à des concerts, faire des trucs bizarres et merveilleux… Il y a quelques semaines, ma copine et moi avons fait une chasse aux fantômes dans une ville hantée avec les Ouija Brothers pour un podcast. Ça a vraiment changé ; comme je l’ai dit, j’ai plus de responsabilités, car le groupe a grandi. C’est un boulot, désormais. Ce n’est pas seulement un style de vie, c’est un boulot.

Interview réalisée par téléphone le 15 septembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Tiphaine Lombardelli.
Photos : James Sharrock.

Site officiel de Cradle Of Filth : www.cradleoffilth.com

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