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Interview   

Crown : la fin n’est qu’un début


Il y a des rencontres qui peuvent changer ou donner une autre dimension à un projet musical. C’est le cas de celle entre Stéphane Azam, fondateur en 2011 de Crown, et David Husser, producteur qui fut membre du groupe industriel Y Front. Aujourd’hui, Crown est porté par les deux hommes, l’un élabore la « recette », l’autre fait l’« assaisonnement », pour reprendre l’analogie culinaire de David. Surtout, ce dernier a pris à cœur de réaliser le potentiel de Stéphane, notamment au niveau du chant, et de lui donner confiance pour endosser le rôle de capitaine.

The End Of All Things, nouvel album de Crown, en est le résultat et démontre l’importance de la psychologie dans le métier de producteur. Exit les invités – à part la contribution remarquable de Karin Park (Årabrot) – mais aussi une bonne partie du chant hurlé, The End Of All Things ouvre une nouvelle ère pour Crown qui pourrait surprendre ceux qui ont suivi le projet jusqu’à présent. Nous avons échangé avec les deux musiciens pour qu’ils nous parlent de cette relation synonyme de renouveau.

« Il y avait une forme de timidité de sa part, ou peut-être de manque de confiance. Je me suis senti un peu une espèce de Robin des Bois pour le pousser au cul et lui dire : ‘Ecoute mec, tu peux tenir cette barre, c’est toi le capitaine.' »

Radio Metal : Comment vous êtes-vous rencontrés et comment en êtes-vous venus à travailler ensemble ?

Stéphane Azam : Je ne connaissais pas David personnellement, mais je le connaissais de son groupe des années 90 Y Front qui était un groupe d’électro indus. Ils ont sorti deux albums qui étaient vraiment super et que je place aux côtés de Ministry ou Nine Inch Nails – il n’y avait personne en France qui faisait ça. Quasi vingt ans après, nous nous sommes rencontrés, mais je ne sais même plus comment… Je savais qu’il était dans la région et j’étais toujours fan de ses productions et de ce qu’il faisait. J’avais toujours en tête Y Front qui m’avait vraiment scotché à l’époque. Pour l’album Natron qui est sorti en 2015, j’avais opté pour faire un mix avec quelqu’un, mais je n’étais pas très satisfait. Je me suis dit que j’allais essayer de contacter David pour voir s’il pouvait faire quelque chose.

David Husser : Nous avons refait le mix et un peu la partie électro. Nous avions dix jours. Dix jours après, il fallait que ça parte à la prod. C’est ce que nous avons fait. Nous nous sommes vraiment rencontrés dans le vif comme ça et c’était plutôt chouette.

Vous avez tous les deux pas mal d’expérience en tant qu’ingénieurs du son et producteurs. Diriez-vous que c’est votre approche du son qui vous a rapprochés ?

David : Non, je ne dirais pas ça. Tu sais, pour moi qui fais de la prod et suis mixeur, ingénieur, etc., le son c’est presque parallèle. Moi, je voulais être Jimi Hendrix ou Prince à la guitare quand j’étais gamin et pas ingénieur du son, genre « franchement c’est quoi cette histoire ! » Mais je me suis vite aperçu que la guitare, c’était une lutte incessante pour un résultat bien en deçà de ce que j’avais envie de faire et que, par contre, la production, c’est-à-dire driver les mecs, réussir à trouver le bon angle, l’arrangement, le petit twist intéressant sur une chanson, etc., je faisais ça très naturellement. Le son, c’est un truc que je fais presque sans y réfléchir. Evidemment, il y a des moments où tu te concentres sur un mix et tout, mais ce n’est pas mon focus. Mon focus, c’est la musique, comment elle se développe, à savoir si c’est le bon tempo, si la chanson se développe bien, etc. Donc nous sommes plus là-dessus avec Steph que le côté sonore pur.

Stéphane : Après, c’est vrai que quand je suis allé le voir, je me suis dit que ce serait la personne idéale pour ce type de musique.

Comment décririez-vous votre relation de travail ?

David : C’est simple : Steph a écrit tout ce disque. J’avais juste insisté pour lui dire qu’il fallait qu’il prenne beaucoup plus à sa charge la partie vocale que sur les albums d’avant, puisqu’il avait souvent beaucoup plus d’invités. J’avais insisté en lui disant : « Essaye de chanter avec ta voix claire », car je trouvais que c’était vraiment intéressant. Pas pour dire que ça devait être que ça, mais ça me paraissait être quelque chose qu’il fallait fouiller un petit peu. Je l’ai donc laissé écrire les chansons et une fois que c’était fait, j’ai mis les mains dedans pour l’aider sur les arrangements et pour développer les morceaux, des fois rajouter des parties ou simplement trouver la bonne formule d’enregistrement, que ce soit à la batterie ou pour diverses expérimentations. Si tu veux, Steph a la recette et moi je fais l’assaisonnement.

Sur cet album, il y a une vraie rupture, notamment au niveau du chant, par rapport aux albums précédents, et du chemin a été parcouru depuis le premier album. Il y a une vraie volonté de vous renouveler. Comment le changement s’opère ? Est-ce naturel ou bien le produit d’une réflexion ?

Stéphane : Pour chaque album, c’est venu naturellement. Par exemple, pour celui-ci, quelques mois avant d’entamer les démos, j’avais envie de faire quelque chose de beaucoup plus agressif, et finalement, quand j’ai commencé à écrire, c’est naturellement devenu… Déjà, je ne voulais pas faire la même chose. Après, je ne me disais pas non plus qu’il fallait faire quelque chose de totalement différent, mais je ne me suis pas donné de limites. C’est venu comme ça. J’ai commencé en décembre 2017 et j’ai bossé quasiment tous les jours, et ça venait comme ça.

David : Tu sais, franchement, je ne suis même pas sûr que nous ayons la réponse à ça. Je veux dire que je suis sûr que chaque discussion que nous avons eue pendant le mix de Natron a joué un rôle là-dedans. Le fait que je lui dise : « Putain, ce truc que tu chantes en voix claire là, la mélodie est mortelle », je suis sûr que ce petit pourcentage a fait son chemin. Je suis sûr que les réflexions des gens après font leur chemin. Même si c’est complètement inconscient, quand tu te remets à composer, tu as quand même en tête tes réussites – on peut considérer que ce sont des réussites, c’est-à-dire des trucs qui ont fait réagir les gens. A mon avis, la vraie réponse, ce serait plutôt ça.

« Après ma psychothérapie, je me suis rendu compte que j’étais un néoromantique, qu’en fait j’aurais bien joué ‘Still Loving You’ jour et nuit – j’exagère un peu –, que quelque part j’aimais les belles mélodies, etc. Je crois qu’inconsciemment, maintenant, j’aide les gens à passer ce cap. »

Apparemment, au départ, tu es parti dans un truc tellement différent que tu t’es même posé la question d’en faire un side-projet. Quel a été le déclencheur qui t’a fait te dire que ça rentrait dans l’univers de Crown ?

Stéphane : Il me semble que je l’ai fait écouter, déjà, à ma compagne. Quand tu composes, tu as un peu de mal à prendre du recul. Il y avait de toute façon ce côté hyper dark, très mélancolique qui subsistait. J’ai fait écouter à des amis et à David, et finalement nous nous sommes dit que ce n’était pas si différent que ça, puisqu’il y a quand même l’essence de Crown qui est dedans, même si c’est moins extrême. Même par rapport au label, à un moment donné je leur ai posé la question et ils m’ont dit : « Non, c’est raccord avec ce que vous avez fait avant. »

David : Il me semble que c’est moi qui avais dit ça et il me semble que quand j’ai dit ça, j’ai dit que c’était moi qui l’avais poussé à le faire sous le nom de Crown, mais en y re-réfléchissant après, je me suis dit que je n’étais pas sûr que c’était moi, mais que c’était lui qui tout d’un coup était venu vers moi et m’avait dit : « Je crois que je vais l’utiliser pour Crown. » Je le sais parce que je m’étais même dit : « Mais quelle feignasse, il ne veut pas faire de nouveaux morceaux ! » [Rires] J’ai dû appuyer le fait que c’était une bonne idée, mais je ne crois pas que l’idée venait de moi. Mais c’est un peu nébuleux, c’est un peu loin.

Musicalement, le son a un côté plus organique. Ce qui illustre bien ça, c’est la batterie qui a un côté plus joué, moins millimétré comme on peut l’entendre dans l’indus. Comment arrive-t-on à ce genre de résultat quand on travaille sur une musique qui, par définition, doit avoir au contraire un aspect très droit et carré ?

David : C’est marrant, parce que même si elle a été beaucoup dénaturée au fur et à mesure que nous avons travaillé, à la base c’est effectivement une vraie batterie. Quand nous avons commencé à bosser avec Nicolas Uhlen, qui est un pote à Steph et à moi, je lui avais dit : « Voilà les maquettes, voilà ce que Steph a joué, c’est souvent un peu identique. Fais-moi une proposition. Tu programmes chez toi un premier jet. » C’est ce qu’il a fait. Je n’étais pas d’accord avec grand-chose de ce qu’il avait ramené mais je n’ai rien dit [petits rires]. Je l’ai convoqué pendant deux jours pendant lesquels nous avons maquetté ensemble, et je lui ai cité des références des fois très loin – quand je dis « loin », c’est aussi loin que tu peux penser, genre Beyoncé, des choses comme ça. Je lui disais : « Joue derrière ça, vois-le comme un truc plus black, plus machin. » Je savais très bien qu’il n’irait pas jusqu’à dénaturer le morceau. En deux jours, nous avons figé à peu près tous les grooves et toutes les idées, et ensuite nous nous sommes lancés. Donc ça, c’est un processus quand même un peu réfléchi. Je savais que ça serait essentiel pour que ce soit vivant. Comme tu le dis, je ne voulais pas quantifier et éditer les choses à fond pour que ça devienne hyper droit, je voulais que ce soit vivant. Je voulais que ce soit ressenti et pas trop droit même dans la manière de le jouer.

Stéphane : Ce n’est peut-être pas forcément une référence que nous avons utilisée pour l’album, mais j’ai toujours été bluffé par ce que faisait Nine Inch Nails, car il y avait ce côté ultra-indus et à la fois des batteries très organiques. Ou même The Young Gods et des trucs comme ça : c’est très électro mais ça respire. Nous voulions vraiment redévelopper cet aspect-là, pour que ça ne soit pas ultra-martial.

David : Les morceaux ne s’y prêtaient pas. C’était de longues litanies, un peu sombres… Il fallait de toute façon que nous induisions de la vie à tous les étages, obligatoirement, donc la batterie c’était déjà une bonne manière de commencer.

Apparemment, donner de la présence à la voix, très grave, de Stéphane dans le son de l’album a été un vrai défi et ça vous a pris du temps pour trouver la bonne recette.

David : Absolument. Comme je te l’ai dit avant, j’avais remarqué qu’il avait un vrai potentiel et l’originalité des lignes de chant. Souvent, on n’y prête pas attention, mais sa manière de composer les mélodies est assez atypique. J’ai dû produire quatre cent cinquante albums, j’ai rarement entendu des mélodies comme ça. Ce sont des mélodies qui lui sont propres et particulières. Je l’ai donc encouragé dans ce sens-là et c’est vrai que quand il a commencé à chanter, sa voix était là, les mélodies étaient là, mais nous avons mis du temps à trouver comment… Car comme c’est très grave, plus tu vas dans le grave, plus ça limite ton expressivité. Je pense que nous avons passé une dizaine de journées à ne pas enregistrer – enfin, à enregistrer sans garder quoi que ce soit – jusqu’au moment où nous avons trouvé le ton et où lui était vraiment à l’aise avec ses performances. Aujourd’hui, c’est presque de l’histoire ancienne, puisque nous avons fait un live il y a peu de temps, et les voix sont superbes du début à la fin. C’est comme un nouveau sport ou un nouvel instrument, c’est une nouvelle approche de la chose. J’ai un vieux vocodeur de la fin des années 70 – ce qu’on entend sur le disque –, nous avons essayé du vocodeur plus haut dans les aigus pour harmoniser, nous avons fouillé pour trouver la formule pour garder ce côté un peu viril et crooner de l’enfer, mais sans avoir à trop se préoccuper d’une sorte de platitude, de rester toujours dans le même registre. Nous avons bossé là-dessus et nous avons fait de notre mieux pour essayer d’aboutir à ça.

« Tu peux amener les gens un peu plus haut que leur niveau de conscience, mais pas des masses plus haut. Ce que tu peux faire, par contre, c’est d’élever un peu le niveau de conscience. »

Ça a été un challenge pour toi, Stéphane, de chanter ces parties ?

Stéphane : Oui, ça n’a pas été facile, parce que sur les précédents albums, il y avait un peu de chant clair mais pas tant que ça, il y a beaucoup plus de chant hurlé. Ce qui était dur pour moi, c’était de donner de l’intention dans le chant, de faire passer les émotions que je voulais faire passer. Avec ce type de chant, c’est beaucoup plus difficile que de hurler. Hurler, on ne va pas dire que c’est facile, mais tu as tout de suite l’intention qui est là. Tandis qu’avec le chant clair, ça demande pas mal de boulot. J’avais enregistré quelques trucs chez moi, mais c’était super plat et ce n’était pas à la hauteur de ce qu’il y avait instrumentalement. Surtout pour faire passer ce genre d’émotion, il faut que chaque mot, chaque syllabe compte. Je n’étais pas habitué à bosser comme ça. Les deux premiers albums, j’avais mis toutes les voix et j’avais tendance à mettre mon chant clair en retrait. Les imperfections, tu peux les masquer avec du delay et des trucs comme ça, donc je me suis dit que ça allait rouler, mais en fait non, c’était une bonne purge au début !

David : Nous avons découvert aussi que sa voix était super quand il chantait plus haut. Il y a quelques morceaux, comme « Violence », à la fin, quand il chante une octave au-dessus, sa voix est super aussi. Ça a vraiment été un processus de découverte. A mon avis, ça laisse présager de bonnes surprises encore pour les morceaux suivants ou les prochains albums, si tant est que nous ayons la chance d’en faire des suivants.

Les paroles sont très sombres – il y a des morceaux comme « Extinction », « Violence », etc. – et il y a évidemment la trame globale de l’album, The End Of All Things. Pensez-vous que ces mélodies froides et cette belle voix chantée donnent encore plus de puissance à ces textes par rapport à du chant guttural ?

Stéphane : Ce que je voulais faire passer est une espèce de spleen, une mélancolie, un côté un peu désabusé, et pour moi, c’était la façon parfaite de faire passer ce genre d’émotion.

David : Il y a de l’humain.

Il n’y a presque pas d’invité sur ce disque, car justement l’objectif était que Stéphane soit le seul maître à bord. Est-ce qu’avant, du fait de la multiplicité des chanteurs, vous diriez qu’il y avait un peu de confusion ?

Stéphane : C’est possible. J’ai du mal à prendre du recul mais ça peut être le cas. Sur Natron, ça faisait plus album avec des guests, il y avait peut-être un peu moins de cohérence.

David : Après, si tu regardes Massive Attack, ils ont toujours eu Horace Andy et diverses chanteuses, et c’est toujours resté très cohérent. Je ne crois pas que le nombre d’invités nuise à la cohérence. Ça ne plaira peut-être pas à Steph, mais j’aurais plutôt tendance à dire qu’il y avait une forme de timidité de sa part, ou peut-être de manque de confiance. Je me suis senti un peu une espèce de Robin des Bois pour le pousser au cul et lui dire : « Ecoute mec, tu peux tenir cette barre, c’est toi le capitaine. » De toute façon, ce groupe, ce n’est pas moi, c’est lui. Moi, je suis là, j’ai certainement une forme d’importance là-dedans aussi – en tout cas dans ce disque – mais ce groupe, c’est lui et j’avais envie qu’il soit réellement le capitaine. Je dis ça en tant que producteur, pas en tant que guitariste ou musicien. Et pour moi, il est la voix de ce groupe. Tout ce que je préfère, ça vient de lui, avec aussi Mat [McNerney] de Beastmilk qui avait chanté sur Natron, qui est vraiment un chanteur fantastique. Nous l’aurions bien pris aussi, mais comme il n’était pas dispo… [rires].

Stéphane, tu es d’accord sur l’idée de la timidité ?

Stéphane : Je dirais que sur les voix claires, je n’ai jamais été très à l’aise, même si j’aime les faire. C’est vrai que je suis quelqu’un d’assez anxieux. Je doute souvent. Après, les morceaux étaient plus agressifs aussi, mais il y a certainement de ça aussi, je suis d’accord.

Et après avoir fait cet album-là, tu te sens comment maintenant ?

Stéphane : Je me sens peut-être plus à l’aise et je me dis : « Tiens, tu vois, tu peux arriver à faire ce genre de chose, alors qu’avant tu disais que tu n’y arriverais pas. » Ça m’a permis de voir qu’avec un peu de travail sur le côté encore plus émotionnel… C’est assez difficile de chanter et de maîtriser l’émotion en même temps que tu chantes en voix claire. Tu es à poil. Soit tu te brides un peu et ça ne va pas le faire, soit tu te débrides complètement et [c’est exagéré]. Il faut tout le temps contrôler.

David : Il y a des années de ça, j’ai fait une psychothérapie qui a duré assez longtemps, dont j’avais vraiment besoin, qui m’était vraiment utile. Avant ça – et tu verras où ça rejoint notre conversation – pour moi, un morceau, ça devait à un moment devenir industriel, même si on faisait le plus joli morceau de tous les temps – à l’époque du début de Y Front, nous faisions ça – s’il n’y avait pas un moment où je jouais de la gratte quatre fois plus fort que le reste du groupe, ce n’était pas un morceau réussi. Après ma psychothérapie, je me suis rendu compte que j’étais un néoromantique, qu’en fait j’aurais bien joué « Still Loving You » jour et nuit – j’exagère un peu –, que quelque part j’aimais les belles mélodies, etc. Je crois qu’inconsciemment, maintenant, j’aide les gens à passer ce cap. Je leur dis : « Sois qui tu as envie d’être. »

« Je n’ai aucune idée de ce que je joue sur un manche de guitare, mais ce n’est pas un problème. »

En plus d’aider Stéphane à dépasser sa timidité, tu l’as aussi aidé à faire un travail sur lui-même…

David : Ça, en tant que producteur… De toute façon, si je n’avais pas été producteur de disques et réalisateur, comme on dit en France, j’aurais été psychothérapeute. J’adore ça ! Je ne pourrais pas dire le pourcentage, mais un gros pourcentage de mon job, c’est ça. Tu peux amener les gens un peu plus haut que leur niveau de conscience, mais pas des masses plus haut. Ce que tu peux faire, par contre, c’est d’élever un peu le niveau de conscience. Je dis ça en toute humilité, ce n’est pas du tout prétentieux. Chacun est au niveau où il est et je peux les aider un petit peu à ouvrir la boîte de Pandore et à essayer de laisser sortir ce qu’il y a dedans. Des fois, ça prend quelques jours, des fois quelques semaines, et des fois ça prend des années. Quand tu fais ça depuis longtemps et que tu en as fait beaucoup, tu vois bien tout de suite qu’untel est encore au stade de : « Il faut que je fasse croire à tout le monde que je suis un gros dur ou que je suis le mec le plus viril. » Et puis des fois tu sens que les gens sont à point pour laisser sortir ce qu’ils ont de plus beau en eux. Ça paraît un peu mièvre, mais c’est quand même, à mon avis, exactement ce qu’on fait quand on fait de la prod. Des fois, on ne fait aussi que mettre des vitraux, etc. mais fréquemment, on essaye d’aboutir à quelque chose avec des humains.

Sur « Utopia », le dernier morceau de l’album, il y a Karin Park d’Årabrot. De fait, inviter une seule personne, ça donne plus de poids à son apparition. Est-ce que derrière le fait de réduire le nombre d’invités, il n’y avait pas aussi la recherche de cet effet de surprise et la volonté de rendre cette apparition plus marquante ?

David : Juste entre ton interview et celle d’avant – car nous en avons quelques-unes aujourd’hui – je lui ai dit : « C’est rigolo quand même comment les gens ont toujours l’impression que chaque choix qui est fait est lié à une décision consciente. » Je comprends très bien ta question, mais évidemment, tu te doutes qu’en vrai, ça s’est fait presque un peu comme ça. Nous ne nous attendions pas du tout à ce qu’elle allait nous envoyer, et ce qu’elle nous a envoyé, nous a vraiment séduits. En même temps, j’ai envie de te dire que c’était presque un drôle de cadeau, car j’ai tout de suite senti qu’il fallait que nous en fassions un truc qui allait dans le sens de ce qu’elle avait envoyé. C’était très pop et très accrocheur, et je ne dirais pas incohérent avec l’album mais c’était un challenge. Donc nous avons un peu tourné autour. Nous avons fait deux ou trois versions de ce morceau pour trouver la formule qui marcherait dans le disque. Je voulais respecter son côté pop et très efficace – car quelle chanteuse ! Dès la première phrase, tu te dis : « Oh putain ! » Genre elle est partie, on ne va pas l’arrêter. Il y a presque un petit côté Eurovision de l’enfer. Ça n’a pas été facile. J’ai fait une version d’abord un peu Tool-esque avec des grosses guitares, Steph a tout à fait détester ça. J’ai fait une deuxième version dont il n’était pas complètement convaincu. Il en a refait une troisième et c’est moi qui n’étais pas convaincu. Nous en avons fait une ensemble et ça a donné ce qu’on a sur le disque. Mais ça a été un challenge.

Il y a quand même un paradoxe, car c’est elle qui chante sur l’épilogue de l’album, donc c’est un moment qui est important et ce n’est pas un choix anodin, sur un album qui est censé au contraire mettre la voix de Stéphane en avant…

Stéphane : Ecoute, nous voulions finir l’album sur une note un peu atypique…

David : Optimiste, même si le texte n’est pas si optimiste que ça.

Stéphane : Non, et même la fin du morceau… Par rapport au tracklist, nous avons essayé plusieurs combinaisons et finalement, nous nous sommes dit que nous allions le mettre à la fin, c’est ce qui marchait le mieux.

David : Ce n’est pas original, mais ça brisait quand même une forme de cohérence au milieu de l’album. Je ne suis pas du tout fan de mettre le truc atypique à la fin, mais là je n’ai pas trouvé de meilleure solution. Je me suis dit que c’était là que nous lui rendions grâce le mieux.

Apparemment, aucun de vous deux ne connaît bien la théorie musicale et vous décrivez vraiment le processus de création comme errer dans le noir. Diriez-vous que le fait d’exposer cette vulnérabilité, le fait de se perdre, d’errer, de ne pas vraiment savoir ce que vous faites avant d’arriver à un résultat qui vous plaît, c’est justement ce qui vous inspire ?

David : Si tu venais dans mon studio maintenant et que je te jouais cinq minutes de la guitare, tu te rendrais vite compte que j’ai quand même une vague idée de ce que je fais, mais tu as raison et j’ai effectivement dit ça : Steph et moi, nous sommes complètement novices dans la théorie musicale. Mais je pense que si tu sais ce que tu fais, en tout cas tu es moins surpris par, tout d’un coup, un truc où tu te dis : « Oh putain, c’est mortel cette note. Oh putain, c’est mortel cette suite d’accords. » C’est peut-être débile, mais je suis sûr que si un vrai théoricien de la musique, un musicologue ou quelqu’un qui connaît bien ça était là, il nous dirait : « Mais pas du tout, les gars. » Et je suppose que ses arguments seraient valables, mais… Je n’en sais rien. Il y a aussi le côté chiant. J’ai essayé deux ou trois fois, mais c’est vrai que c’est pénible, franchement, d’apprendre la musique, le solfège – en tout cas, pour moi. C’est comme apprendre les maths.

Est-ce que cette situation, malgré tout, ne crée pas un peu de frustration à des moments ?

Stéphane : Pas pour moi. Ça ne m’a jamais frustré, ça ne m’a jamais empêché de composer. Je n’ai aucune idée de ce que je joue sur un manche de guitare, mais ce n’est pas un problème. Même quand je joue du clavier.

David : Moi, ça me frustre. Quand je vois que pour faire un morceau – au pif – de Rihanna, ils sont une quinzaine de super producteurs, qu’il y a un mec spécialiste des mélodies qui vient, que je suppose qu’elle sait quand même un peu ce qu’elle fait, et que tous ces mecs se mettent ensemble en sachant exactement ce qu’ils font pour arriver à des « Diamonds » ou des morceaux comme ça. Qu’on aime ou pas, la question n’est pas là, mais émotionnellement, ça fonctionne, il n’y a pas de discussion là-dessus. Bien sûr que je me dis que j’y gagnerais – et je suis un garçon assez intelligent pour être capable d’oublier la technique quand il faut l’oublier. Donc oui, si je pouvais appuyer sur un bouton et connaître ces choses, je le ferais sans hésitation.

Interview réalisée par téléphone le 6 avril 2021 par Philippe Sliwa.
Retranscription & introduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jenn Brachet.

Facebook officiel de Crown : www.facebook.com/CROWNBAND

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