ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Cryptosis : évoluer, mourir, renaître


Les trois musiciens de Distillator n’étaient pas prêts à se laisser enfermer dans leur propre création. Ayant créé ce groupe de thrash metal old school pour y déverser toute leur agressivité juvénile, ils ont assez vite évolué dans leurs aspirations artistiques et ont décidé de s’extraire de la masse des groupes revival qui saturent la scène. Il faut dire que leur histoire avec la musique est loin de se limiter au thrash et ils se sont vite retrouvés à l’étroit dans Distillator. Alors quelques expérimentations plus tard et beaucoup de travail pour concrétiser une vision musicale plus technique et au spectre plus vaste, voilà Laurens Houvast, Frank te Riet et Marco Prij de retour sous un nouveau nom : Cryptosis.

D’emblée, avec le premier album Bionic Swarm, le décor est planté : on a affaire à un metal aussi agressif que progressif, retenant quelques éléments hérités de leur précédente formation mais les complexifiant et leur adjoignant une pléthore d’autres influences. Le tout sert un concept sur un monde dystopique où l’humain est contrôlé par la technologie. L’occasion à la fois de s’évader et de réfléchir sur des thématiques d’anticipation, dans la plus pure tradition des grandes œuvres de science-fiction. Nous parlons de tout ça avec le chanteur-guitariste Laurens Houvast et le bassiste Frank te Riet.

« Le thrash metal n’évolue pas vraiment, plein de groupes essayent de copier les mêmes idées, et c’est ce que nous faisons aussi, mais au fil des années, nous nous sommes développés en tant que musiciens et nous avons fini par aimer un panel plus vaste de musiques. »

Radio Metal : Avant de former Cryptosis, vous jouiez tous les trois du thrash metal sous le nom de Distillator. Le changement de nom était de toute évidence motivé par un changement de style, même si vous conservez les éléments thrash, mais qu’est-ce qui a motivé ce soudain changement musical ?

Frank te Riet (basse) : Ce n’est pas un changement qui s’est fait soudainement, c’était plus un développement que nous avons eu au fil des années. Quand nous avons commencé le groupe, nous étions des gamins et nous jouions la musique que nous adorions à l’époque – du thrash metal typique, dans le style des années 80. Aux Pays-Bas, nous étions plus ou moins le seul groupe à faire ce genre de musique. Quand nous avons commencé, nous étions très centrés sur la scène hollandaise, nous ne voyions pas ce qui se passait en Europe. Nous jouions ce genre de musique avec des vocaux haut perchés et plus personne ne faisait ça par chez nous. Puis, tout d’un coup, nous avons rencontré un peu de succès sur la scène européenne et nous avons commencé à tourner. Au cours de ce processus, nous avons remarqué que plein de groupes faisaient à peu près la même chose. Le thrash metal n’évolue pas vraiment, plein de groupes essayent de copier les mêmes idées, et c’est ce que nous faisons aussi, mais au fil des années, nous nous sommes développés en tant que musiciens et nous avons fini par aimer un panel plus vaste de musiques.

Quand nous avons commencé à composer cet album, il y avait énormément d’autres choses qui nous intéressaient. Nous voulions écrire quelque chose que nous trouvions très cool, sans forcément essayer de nous conformer à un genre musical. Nous avons simplement écrit ce qui nous passait par la tête et nous avons laissé tomber les étiquettes. Une fois cela terminé, nous avons obtenu un album assez varié ; c’est symphonique, c’est progressif, c’est thrash, il y a de tout. Tout le monde dans le groupe a apporté sa patte à ce nouveau son. Ça faisait quelques années que nous travaillions là-dessus et nous avons évoqué l’idée de changer le nom du groupe au cours de ce processus. Quand l’album et le mixage étaient terminés, nous nous sommes dit que nous allions effectivement changer de nom, pour que ça nous ouvre des portes à l’avenir et que nous puissions changer, expérimenter et faire ce que nous voulions faire. Quand tu vois un poster avec le vieux logo de Distillator, tu t’attends d’emblée à du thrash de la vieille école. Nous voulions vraiment nous ouvrir l’esprit et aller plus loin que ça. A mesure que nous évoluons en tant que musiciens, nous voulons aussi trouver notre propre identité et laisser notre emprunte dans la musique. Nous avons évolué étape par étape au fil du temps.

Laurens Houvast (chant & guitare) : Je trouve que nous avons fait du super boulot en tant que Distillator. Comme Frank l’a dit, nous avons commencé en tant que groupe de thrash metal typique parce que c’était notre plan initial. Nous voulions jouer à cent pour cent du pur thrash old school. Nous étions jeunes et nous avions cette vision, nous voulions jouer le même genre de thrash que des groupes tels que Sodom, Slayer et Exodus. Si tu prends les deux albums, c’est du thrash metal. Je suis fier que nous ayons fait et enregistré ces albums. Nous nous sommes éclatés en tant que Distillator, nous avons fait plein de trucs cool, nous avons été dans plein d’endroits sympas, nous avons beaucoup tourné et joué avec plein de groupes sympas. Ces souvenirs resteront éternellement gravés en nous et nous en sommes très fiers, mais Cryptosis est la prochaine étape et pour nous, c’est le futur.

A quel moment vous êtes-vous rendu compte que votre ancien style était trop restrictif ou ne correspondait plus à vos aspirations musicales ? Y a-t-il eu un tournant ou un déclencheur ?

Frank : Nous avons toujours joué en trio. Parfois, notre son n’était pas aussi gros que les groupes qui ont deux guitares. Nous avons pendant longtemps essayé de résoudre ce problème. J’ai essayé de nombreuses choses, avec la basse, en jouant avec différentes distorsions en stéréo, en utilisant la guitare en stéréo, etc. Puis j’ai découvert le mellotron qui est un instrument vraiment cool. C’était beaucoup utilisé par des groupes des années 60, comme les Beatles ou les Rolling Stones. J’ai trouvé une pédale sur laquelle je pouvais jouer avec ma basse et qui faisait que ça sonnait comme du mellotron, donc je l’ai utilisée dans la configuration stéréo et ça a soudainement changé tout le son du groupe. Ça nous a donné plein de nouvelles idées et de nouvelles pistes pour expérimenter lorsque nous étions en train de composer des chansons. Nous avons un peu expérimenté avec ça sur le dernier split que nous avons fait en tant que Distillator avec Space Chaser, mais ce n’était pas très proéminent dans le mix, c’était plus en fond sonore. Puis nous avons commencé à composer cet album et nous avons voulu en faire un élément central de notre musique. Il est clair que ça a beaucoup changé notre manière de composer dès le début.

« Je suis plus un fan de musique en général. Je peux apprécier un bon album de RnB, et si on me fait écouter du black metal super extrême après ça, je peux apprécier aussi. Je trouve que c’est vraiment essentiel quand on est un artiste, il faut étendre son horizon. »

Allez-vous quand même toujours jouer certaines chansons de Distillator en tant que Cryptosis ou appartiennent-elles désormais au passé ?

Elles appartiennent au passé. Nous n’allons jamais les jouer en live avec ce nouveau groupe.

Avec Cryptosis, vous présentez une musique très riche mêlant de nombreux styles, comme le thrash, le black metal ou le rock progressif. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre background musical en tant qu’auditeurs et musiciens ?

J’ai grandi avec plein de musiques. Etant enfant, mon père était à fond dans Deep Purple, Rainbow et Led Zeppelin. Le rock n’ roll de grande qualité faisait déjà partie de mon environnement à un jeune âge, mais en grandissant un peu, à peut-être douze ou treize ans, j’ai commencé à écouter des trucs extrêmes. J’ai écouté Metallica une ou deux fois et ensuite, j’ai commencé à écouter des groupes comme Dark Funeral. Je m’intéressais à un large éventail de musiques, du punk à la musique électronique, en passant par le death metal, le black metal, à peu près tout. Lorsque j’ai atteint la vingtaine, j’ai commencé à m’intéresser plus aux trucs progressifs, aux musiques de film, à l’opéra, au classique, etc. Quand j’ai rencontré Lauren, en allant à la salle de répétition avec un précédent groupe, nous écoutions beaucoup de trucs comme Exodus et ainsi de suite. Nous avons eu l’idée de monter un groupe pour jouer ce type de musique car nous trouvions ça génial. Le thrash metal des années 80 est vraiment super mais personnellement, en tant que musicien, j’ai juste envie de progresser et d’explorer au-delà de ça. J’ai aussi fait un album solo il y a quelques années, juste pour expérimenter des choses.

Je pense que c’est dans ma nature de ne pas faire sans arrêt la même chose. Je recherche tout le temps d’autres trucs, de nouveaux sons et de nouvelles textures. Je m’ennuie très vite, c’est probablement l’un des problèmes quand j’écoute de la musique ou en joue avec d’autres gens. Par exemple, on retrouve souvent des fans exclusifs de thrash metal dans les groupes de thrash metal, alors que dans le black metal, ils sont plus artistiques, ils essayent de repousser les limites du genre, ils se réinventent constamment. Ce n’est pas quelque chose que l’on voit dans le thrash, mais je pense que ça en dit long sur les fans et les artistes. Je n’ai jamais eu l’impression d’être un fan de thrash metal typique, je suis plus un fan de musique en général. Je peux apprécier un bon album de RnB, et si on me fait écouter du black metal super extrême après ça, je peux apprécier aussi. Je trouve que c’est vraiment essentiel quand on est un artiste, il faut étendre son horizon. On ne peut pas être fan de tout mais à l’ère de Spotify et YouTube, on trouve un tas de musiques dans plein de genres musicaux qui sont super. C’est bête de fermer les yeux et ne pas écouter juste parce que ça ne rentre pas dans la case d’un style particulier. Je suis comme ça depuis le premier jour où j’ai écouté de la musique, je m’intéresse à un large éventail de musiques.

Laurens : J’ai grandi en écoutant de la musique plus bruyante que ce qu’on entend typiquement sur les radios grand public. Pour ma part, c’est l’album Americana de The Offspring qui m’a mis là-dedans. Je crois que je l’ai entendu quand j’avais huit ans chez un vieil ami à moi, son père avait acheté l’album à l’époque. Je l’ai beaucoup écouté et ça a suscité mon intérêt. C’est vers douze ou treize ans que j’ai commencé à écouter des groupes comme Cradle Of Fith et Dimmu Borgir. Ce sont les deux premiers groupes de metal que j’ai écoutés. Metallica et Slayer sont venus plus tard. Très vite, je me suis intéressé à des groupes obscurs, comme Cradle Of Filth et Dimmu Borgir que j’ai mentionné, mais c’était aussi à cette époque que Marilyn Manson était en train de devenir énorme. J’étais adolescent, donc j’écoutais ça aussi. J’ai commencé à écouter ce genre de musique, puis à seize ans, j’ai débuté dans mon premier groupe, dans lequel j’ai aussi rencontré Frank. Nous jouions un genre de death metal mélodique/metal moderne. A partir de là, j’ai également été dans un groupe de death metal, dans Distillator et maintenant Cryptosis. C’était une courbe d’apprentissage sur plusieurs années.

J’ai commencé à jouer dans des projets d’école quand j’avais quatorze ou quinze ans et je n’ai pas arrêté depuis. J’ai rencontré plein de gens qui voulaient jouer d’autres trucs. J’ai toujours voulu être batteur, par exemple, mais mes parents ne voulaient pas que j’achète un kit de batterie parce que ça faisait trop de bruit. Donc j’ai dû choisir un autre instrument et j’ai opté pour la guitare. Sans mes parents, je pense que je n’aurais jamais joué de guitare, je serais devenu batteur. A un moment donné, j’ai acheté un kit de batterie et j’ai commencé à apprendre et comprendre les choses par moi-même – j’ai toujours été porté sur le rythme. J’ai toutes ces idées dans ma tête, avec un certain groove, que je suis incapable de jouer. Si tu me mets devant un kit de batterie, je ne peux pas jouer la partie mais je peux l’imaginer. Je pense que c’est un avantage pour nous quand nous composons des chansons. Si j’ai un riff de guitare, je peux trouver assez facilement un groove pour aller avec. Ça fait donc un petit moment que nous sommes actifs dans la musique, je crois que le premier album que j’ai sorti était en 2007, donc ça fait longtemps maintenant !

« Avant, nous avions l’habitude de composer nos albums au mieux de nos capacités, nous enregistrions ce que nous étions capables de jouer. Alors que pour cet album, nous avons enregistré ce que nous voulions entendre. »

Avant de sortir Bionic Swarm, vous avez sorti un split EP avec Vektor, un autre groupe de thrash metal mélangeant les genres, et on peut clairement entendre une parenté musicale. Non seulement ça, mais une bonne partie des riffs dans « Prospect Of Immortality » sonne très inspirée par Coroner, et on pourrait aussi mentionner un groupe comme Anacrusis. Est-ce que ce sont des influences conscientes ?

Ce sont des influences mais il n’y a pas que ces groupes. Nous avons énormément d’influences, de plein de groupes et genres musicaux. Nous aimons Vektor et nous écoutons aussi Coroner. Il y a des influences provenant de ces groupes, bien sûr, mais ce n’est pas comme si nous tirions notre inspiration de seulement un ou deux groupes. Comme Frank l’a mentionné, nous écoutons plein de choses. Nous écoutons des groupes comme Opeth ou Dark Funeral, par exemple. Nous écoutons plein de trucs différents, y compris en dehors du metal. Nous prenons ces idées avec nous, et à un moment donné, ça ressort et nous les utilisons dans une chanson.

Frank : Pour moi, la section centrale de « Prospect Of Immortality » était vraiment inspirée par la musique électronique, comme la techno. On y retrouve un côté psychédélique et planant avec un joli groove en dessous. C’est étrange, les gens entendent toutes sortes de choses dans cette chanson, mais quand j’étais en train de travailler dessus, c’était vraiment inspiré par différents trucs.

Laurens : Personnellement, je trouve aussi que ça sonne industriel, genre comme de la musique industrielle dansante.

On pourrait aussi rapprocher votre évolution de celle d’Havok avec leur album Conformicide, où ils sont partis dans une direction plus progressive et technique. Vous reconnaissez-vous dans leur approche et leur évolution ?

A titre personnel, non, mais je connais Havok et c’est un super groupe. Ils ont effectivement essayé de faire quelque chose d’un petit peu plus progressif sur cet album, la basse était très mise en avant dans le mix et ils ont beaucoup expérimenté avec ça. Je trouve que c’est bien, ils ont voulu faire autre chose et c’est quelque chose que davantage de groupes devraient faire. Mais sur leur dernier album, ils sont un peu revenus à leur style thrash précédent, ce qui est cool aussi.

La biographie promotionnelle que nous avons eue avec l’album commence en disant que l’évolution est essentielle à la survie. Quel est votre sentiment si on met cette idée en parallèle avec le fait que la scène est actuellement très marquée par les revivals en tout genre, non seulement dans le thrash mais aussi avec le mouvement synth wave années 80 ou le rock rétro seventies ?

Frank : Ça prouve que ce genre de musique est encore très populaire. Plein de gens adorent jouer dans ces styles mais en termes de créativité, je trouve que c’est une régression.

Laurens : Je pense que plein de gens adorent écouter ce genre de musique. Ces groupes du passé ne sont plus tellement actifs aujourd’hui, donc ils veulent faire ce type de musique parce qu’ils adorent ces groupes, comme les Rolling Stones par exemple. C’est parce qu’ils sont fans, mais aussi parce qu’un tas de gens aiment ça. Je pense qu’ils ont raison de faire quelque chose comme ça si c’est ce qui les rend heureux. Nous essayons de faire notre propre style musical ; peu importe ce que c’est, si ça sonne cool, nous l’enregistrons et le mettons sur l’album.

Frank : Nous essayons d’être un petit peu plus créatifs, de développer un certain son et de mélanger quelques éléments qui ne sont pas si communs, comme le progressif et le black metal. Ce sont deux mots qu’on cite rarement dans la même phrase. Nous essayons clairement de contribuer à une scène metal plus vivante.

Bionic Swarm est beaucoup plus complexe et technique que vos précédents albums réalisés en tant que Distillator. A quel point le fait de faire un tel album a nécessité de l’entraînement ou un changement de perspective sur vos instruments ?

Avant, nous avions l’habitude de composer nos albums au mieux de nos capacités, nous enregistrions ce que nous étions capables de jouer. Alors que pour cet album, nous avons enregistré ce que nous voulions entendre. Avant d’aller en studio et d’enregistrer, nous avons vraiment dû nous entraîner. Notre batteur a dû progresser sur son jeu avec la vitesse et la double pédale, et nous aussi nous avons dû progresser sur notre jeu. Une chanson comme « Death Technology » est super extrême, elle a des parties de basse de dingue, j’ai dû beaucoup m’entraîner pour que ce soit joué comme il faut. Nous nous sommes surpassés. Si on compare avec Distillator où nous essayions d’avoir un son metal old school, au moment où nous l’avons écrite, c’est une chanson qui nous paraissait intense, exagérée et globalement extrême. C’était l’objectif principal en composant cet album.

« Je vois des groupes de death metal qui essayent d’être aussi progressifs que possible mais ce n’est qu’une cacophonie de notes et de sons extrêmes. […] Pour nous, c’est très important d’avoir un refrain, que la chanson soit une chanson et pas une sorte de peinture abstraite avec trop détails pour s’en souvenir. »

Laurens : Nous avons placé la barre aussi haut que possible pour nous-mêmes, car nous avons aussi énormément travaillé sur cet album, nous ne voulions pas aller en studio avant d’être à cent pour cent satisfaits. Nous avons tout donné et nous avons peut-être écouté mille fois ces chansons. Durant le processus, nous avons changé, ajouté, retiré et corrigé des parties, nous n’avons cessé d’assembler les morceaux du puzzle jusqu’à ce que nous soyons satisfaits. Nous avons répété comme des fous avant d’aller en studio, et même après avoir tout enregistré, nous avons dû tout étudier minutieusement en salle de répétition. Certaines parties sont très dures à jouer ensemble et à maîtriser, mais au final, nous y sommes parvenus. C’est bien d’essayer de se dépasser en tant que musicien, pour s’améliorer et faire quelque chose d’encore plus cool la fois suivante.

Frank : Pour nous, il ne s’agit pas vraiment de jouer aussi techniquement que possible ou de faire de la démonstration. La chanson est vraiment essentielle, il faut qu’elle ait un bon refrain. Je vois des groupes de death metal qui essayent d’être aussi progressifs que possible mais ce n’est qu’une cacophonie de notes et de sons extrêmes. Après avoir écouté un album, c’est dur de se souvenir de quoi que ce soit de particulier, car c’est trop. Evidemment, nous essayons de faire quelques trucs non extrêmes, mais surtout, pour nous, c’est très important d’avoir un refrain, que la chanson soit une chanson et pas une sorte de peinture abstraite avec trop détails pour s’en souvenir. Nous avons une chanson qui s’intitule « Conjuring The Egoist » et je pense qu’il y a un très bon équilibre entre les trucs techniques dans les couplets et un refrain très ouvert – peut-être un peu commercial. Nous gardons ça en tête quand nous composons une chanson.

Votre musique a un côté futuriste tout en évitant les clichés habituels des productions modernes. Comment avez-vous abordé cet aspect ?

Laurens : Nous avons recherché le meilleur mix et mastering possible. Si tu regardes les précédents albums et EP que nous avons enregistrés dans le passé en tant que Distillator, nous avons procédé différemment cette fois. Nous nous sommes assuré que nous avions un plus gros budget, une meilleure salle pour enregistrer la batterie, de meilleurs ingénieurs, un meilleur studio de mixage et un meilleur studio de mastering. Nous avons aussi procédé séparément cette fois-ci. Dans le passé, tous nos albums étaient mixés et masterisés par la même personne. Là, nous avons séparé, il y avait une personne pour le mix et une pour le mastering. Nous avons obtenu un meilleur son de batterie, et nous avons fait quelques expérimentations avec le son et les amplis pour la guitare et la basse. Nous voulions obtenir un album qui sonnerait du mieux possible.

Frank : Nous avons aussi acquis beaucoup d’expérience avec les enregistrements passés. Nous savions plus ou moins ce que nous voulions avant de commencer à enregistrer. Nous voulions éviter cette production plastique super moderne que tu as mentionnée. Nous voulions que ça sonne organique, et que ça s’inscrive quand même dans l’époque actuelle, en 2021. Il n’était juste pas nécessaire que ce soit une production électronique et je pense que nous avons réussi.

Il se passe beaucoup de choses dans votre musique, mais vous n’êtes que trois dans le groupe. La guitare est très riche et Frank, tu n’es pas juste bassiste, tu fais aussi le synthé. Le format de groupe en trio n’est-il pas restrictif maintenant ? Je veux dire, est-ce que vous pourrez jouer cette musique en live ou songez-vous à recruter un autre membre, au moins pour les concerts ?

Laurens : Nous pouvons jouer ça en concert. Je joue en stéréo avec deux amplis. J’ai un ampli à gauche et un à droite. J’utilise aussi le mellotron avec la guitare sur le second ampli. Frank fait la même chose avec la basse, il a une basse sur un côté et le mellotron sur l’autre côté. En gros, nous avons quatre amplis sur scène, ce qui fait plus que ce qu’un line-up traditionnel avec deux guitaristes et un bassiste utilise. Nous faisons en sorte de pouvoir jouer cette musique à trois, en utilisant les bons effets au bon moment. Vous n’entendrez pas de guitare rythmique sous le solo, mais vous entendrez le mellotron et la basse de Frank, donc il n’y aura pas tellement d’espace vide dans le mix.

Frank : De même, nous avons enregistré pratiquement toutes les parties de guitare comme s’il n’y avait qu’un guitariste. Il y a peut-être quelques overdubs pendant le solo mais c’est à peu près tout.

« Personne ne peut prédire le futur, c’est pourquoi c’est une source infinie d’inspiration. Tu peux laisser ton esprit se lâcher. »

Cryptosis est très orienté science-fiction, thématiquement et musicalement. Avez-vous puisé votre inspiration dans des films et BO ? Quelles sont vos références en matière de sci-fi ?

Nous sommes de grands fans de la série Black Mirror sur Netflix. J’ai trouvé que le film était nul mais la série est très bonne. Nous regardons plein de choses dans le genre. J’ai beaucoup aimé Altered Carbon aussi. Personnellement, j’adore les musiques de film. Quand je regarde une série ou un film, je prête toujours attention à la manière dont ils créent une tension entre le son et l’image. Ce n’était probablement pas une influence directe mais c’est clairement quelque chose qui m’intéresse beaucoup à titre personnel.

Laurens : J’aime aussi l’intro de Star Wars, par exemple. C’est vraiment épique. Symphony X a un album qui s’appelle The Odyssey et la chanson « The Odyssey » fait vingt-quatre minutes. Je suis à fond dans ce genre de chose, c’est extraordinaire. C’est un peu comme un film, il y a plein d’atmosphères différentes allant du mystère à la joie et la tristesse. On peut énormément apprendre avec ça en tant que compositeur.

Frank : Il y a plein de choses, et pas seulement des films mais aussi des histoires. D’autres groupes explorent ce genre de thème aussi. Je ne peux pas identifier un ou deux trucs spécifiques qui nous ont influencés. Je pense que c’est plus un état d’esprit que des choses précises. Ça peut partir dans n’importe quelle direction et je pense que c’est aussi comme ça que nous avons eu des idées pour les textes.

Laurens : C’est aussi une question de faire appel à son imagination. Quand on pense au futur et à des choses qui pourraient s’y produire, Black Mirror est un bon exemple ; il y a un côté obscur dans la technologie, mais il y a aussi de bons côtés. Nous aimons rêvasser sur ce genre de sujets. Certaines de ces idées nous sont venues aux moments les plus étranges, nous les avons écrites sur notre téléphone, consignées dans un document. Nous avons créé ces concepts et au final, nous avons sélectionné les meilleurs pour l’album.

Bionic Swarm est un album conceptuel qui explore un futur dystopique où une technologie hors de contrôle s’empare de l’humanité. Est-ce une prédiction ou un avertissement, ou une simple fiction pour vous ?

Frank : Pour nous, c’est une fiction, mais nous voulons aussi mettre les gens dans un certain état d’esprit pour les faire réfléchir et peut-être rêvasser sur un tel monde. C’est le futur, rien n’est écrit, il peut prendre n’importe quelle direction, comme on peut le voir actuellement avec le Covid-19. Si tu avais dit aux gens il y a deux ou trois ans que ça allait arriver, tout le monde t’aurait pris pour un fou. En seulement quelques jours, le monde entier a changé. Quand il y a des gens aussi riches que Bill Gates et Elon Musk qui ont des idées folles, et le pouvoir et l’argent pour les réaliser, c’est là que ça devient intéressant d’avoir cette technologie, afin de l’emmener plus loin. Nous ne sommes pas en train de dire : « Faites attention, ceci ou cela va arriver », c’est plus que les gens n’ont pas vraiment conscience des possibilités et de ce qui pourrait se produire. Quand tu vois les BD de science-fiction et les films des années 70, il y a beaucoup de choses là-dedans qui ont fini par se réaliser. Peut-être que le monde utilise toutes ces informations en tant qu’inspirations pour créer des choses. C’est un peu le sentiment que j’ai.

Laurens : Il y a plein de choses sur le futur, certaines qui sont peut-être réalistes et d’autres pas tellement. Personne ne peut prédire le futur, c’est pourquoi c’est une source infinie d’inspiration. Tu peux laisser ton esprit se lâcher. Concernant la technologie, il y a plein de côtés positifs à ça ; à chaque avantage, il y a un inconvénient. Nous ne sommes pas contre la technologie. Les avancées technologiques progressent de manière exponentielle, ça évolue de plus en plus vite et de plus en plus de gens s’y intéressent. C’est bien qu’on puisse utiliser Zoom, Skype ou WhatsApp actuellement pour rester en contact pendant qu’on ne peut pas se voir en personne, mais il y a aussi beaucoup choses qui pourraient s’avérer néfastes à l’avenir.

Vous avez deux chansons qui s’intitulent « Death Technology » et « Prospect Of Immortality ». Est-ce qu’elles représentent les deux facettes d’un même problème, avec le fait que la technologie pourrait mener à la mort de notre humanité, tandis que, paradoxalement, elle pourrait aussi un jour nous rendre immortels ?

Ça n’a pas été pensé comme ça, mais c’est intéressant, tu es la première personne à faire ce parallèle !

Frank : C’est une bonne idée, peut-être que je vais la noter et l’utiliser pour une chanson sur laquelle je suis actuellement en train de travailler [rires]. « Prospect Of Immortality » parle d’une fille à qui on a diagnostiqué une maladie mentale et qui a été enfermée dans un établissement. Ça ne lui plaît pas du tout. La chanson est écrite sous la forme d’une lettre de suicide parce qu’elle veut mettre fin à ses jours, mais elle est surveillée, tout comme nous – les cookies du navigateur internet, l’historique du téléphone, etc. – elle est maintenue captive, pour ainsi dire. A chaque fois qu’elle veut passer à l’acte, c’est déjà prédit par le système qui l’empêche de le faire. A la fin de la chanson, elle a imaginé une manière astucieuse de passer à l’acte. C’est une chanson avec une fin ouverte, on ne sait pas si elle a réussi ou si elle a laissé tomber. « Death Technology » parle d’une personne qui s’est réveillée après une cryogénisation. La chanson décrit cette personne qui se réveille et qui subit un tas d’examens dans un laboratoire secret. Elle décrit ce qu’elle voit. Ce sont deux chansons totalement différentes.

« Je pense que dans le futur, le monde virtuel sera tellement réaliste qu’on ne saura plus le distinguer de la réalité. Pourquoi vivre dans un monde réel imparfait quand on peut vivre dans un monde virtuel parfait ? »

Il y a aussi la chanson « Conjuring The Egoist » : est-ce une sorte de critique des réseaux sociaux qui font ressortir notre égoïsme et notre narcissisme ?

Laurens : En partie, oui. C’est basé sur le concept du film Idiocracy. Le concept est que les gens très instruits se focalisent sur leur carrière. Ils fondent une famille assez tard ou pas du tout parce qu’ils privilégient leur carrière ou l’achat d’une maison d’abord. Les gens peu instruits, eux, couchent à droite à gauche avec différentes filles, ils ont un enfant ici et un enfant là, ils se reproduisent plus que les gens intelligents. Dans le film, ce gars qui n’est pas du tout intelligent est envoyé dans une machine à voyager dans le temps et se réveille mille ans plus tard. A cette époque, dans le futur, il est la personne la plus intelligente de la planète. Le monde est gouverné par les célébrités et les personnes populaires. Les gens votent pour des gens qui ne savent pas du tout comment diriger un pays. La chanson est basée sur ce concept et ça s’appelle « Conjuring The Egoist » parce que de nos jours, les gens s’isolent de plus en plus, pas seulement à cause du Covid-19, mais aussi à cause de la technologie numérique. Les gens s’intéressent de plus en plus au monde virtuel plutôt qu’au monde réel. Je pense que dans le futur, le monde virtuel sera tellement réaliste qu’on ne saura plus le distinguer de la réalité. Pourquoi vivre dans un monde réel imparfait quand on peut vivre dans un monde virtuel parfait ? Je pense que plein de gens feront ça dans le futur. A ce moment-là, ils se distancieront de la société, ce sera l’égoïsme qui primera.

L’album débute avec « Overture 2149 ». Pourquoi avoir placé les événements en cette année-là en particulier ?

Frank : C’est plus ou moins le hasard. Je sais qu’il y a la référence à Blade Runner. C’est loin dans le futur, mais pas très loin non plus. Ce n’est pas dans deux ou trois cents ans mais ce n’est pas non plus dans vingt-cinq ans. C’est entre les deux. D’ici à cette année-là, je pense que de nombreuses avancées technologiques auront eu lieu et ce sera un monde totalement différent. Si on regarde une centaine d’années en arrière, ou même cinquante ou soixante ans, le monde était totalement différent. C’est la période de temps que nous avons choisie, mais nous aurions pu prendre 2122 ou 2112 [petits rires].

Ça fait maintenant un an que l’on traverse une pandémie qui a tout fermé. N’est-ce pas difficile de lancer un nouveau groupe dans ce contexte ?

C’est extrêmement difficile. On ne peut pas partir en tournée, alors que pour un groupe de notre niveau, c’est la chose la plus importante. Partir sur la route, faire des concerts, prendre le temps de parler aux gens, créer un lien avec eux… On peut le faire sur internet mais il faut investir beaucoup d’argent dans la promotion et des messages sponsorisés rien que pour obtenir leur attention. C’est mieux de faire des concerts pour prouver sa valeur et montrer quelles sont nos capacités. C’est la partie la plus importante quand on joue dans un groupe. C’est bien pour nous que tous les groupes soient dans la même situation mais c’est complètement merdique.

Laurens : Ceci dit, la pandémie n’a eu aucune influence sur l’album car nous l’avons écrit avant que ça ne commence. Nous l’avons enregistré et nous avons terminé le master final en février 2020. Un mois après que l’album était prêt, la pandémie a déferlé en Europe. Nous avons signé avec Century Media et ils ont repoussé la sortie de l’album au mois de mars cette année dans l’espoir que le groupe puisse tourner à nouveau à ce moment-là, mais finalement ce n’est actuellement pas possible.

On a parlé du futur du monde, mais qu’est-ce qui vous attend dans le futur de Cryptosis ?

Espérons que beaucoup de concerts nous attendent ! Nous espérons vendre plein d’exemplaires de notre album, évidemment. Nous espérons que les gens l’aimeront et qu’ils voudront nous suivre et venir aux concerts. Nous voulons continuer et écrire un nouvel album.

Frank : Nous avons un concert en live-stream prévu le 24 avril. C’est quelque chose que nous attendons avec impatience.

Laurens : C’est la bonne occasion pour que tout le monde nous voie en live. Ce sera notre tout premier concert avec Cryptosis. Le premier concert que nous ferons sera celui pour la sortie de l’album, et il sera diffusé sur internet, donc les gens partout dans le monde pourront le regarder. Nous allons publier quelque chose sur nos réseaux sociaux dans les semaines à venir. Nous croisons les doigts aussi pour la tournée avec Vektor. Espérons qu’elle pourra avoir lieu, car nous avons très hâte de partir sur les routes.

Interview réalisée par téléphone le 25 février 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Ewout Scholte Op Reimer (1, 7), Maaike Ronhaar (2, 6) & Tjeerd Derkink (3, 5).

Site officiel de Cryptosis : cryptosis.net

Acheter l’album Bionic Swarm.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Slipknot @ Lyon
    Slider
  • 1/3