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Interview   

Cult Of Luna : « de nouvelles manières de faire la même chose »


Cult Of Luna fait partie de ces groupes dont on attend toujours les nouvelles productions musicales avec beaucoup de curiosité, mais sans aucune crainte. Les Suédois ont cette particularité de proposer des albums à la fois familiers et intrigants. On sait à quoi s’attendre mais il y a toujours ce petit truc qui donne à chaque album son identité, que ce soit par un changement de cadre conceptuel qui façonne nécessairement la musique ou carrément de méthode. Là où Vertikal (2013) et Mariner (2016) avaient été marqués par leur concept, c’est la seconde option (celle du changement de méthode) qui ici donne son caractère chaud et organique à A Dawn To Fear, contrastant avec ses deux prédécesseurs.

A la fois plus spontané et plus collaboratif dans sa conception, A Dawn To Fear aura tout de même eu un temps de gestation assez long, surtout en raison de l’éloignement des membres du groupe mais aussi, et surtout, parce que Cult Of Luna évolue à son rythme, souhaitant aborder sa musique sous l’angle de la passion et non de l’obligation. Voilà en somme les grands axes de notre discussion avec le frontman Johannes Persson qui, par ailleurs, finit en nous parlant, en toute humilité, de son approche vocale.

« J’essaye toujours de trouver de nouvelles manières de faire la même chose [petits rires], de nouvelles manières de motiver le progrès et ainsi de suite. »

Radio Metal : Tu as déclaré que tu savais « exactement l’album que vous vouliez faire, et c’était l’antithèse de tout ce que [vous] avi[ez] fait avant ». Pourtant, A Dawn To Fear sonne toujours comme un album avec les caractéristiques principales de Cult Of Luna. Il ne dépareille pas. Du coup, que voulais-tu dire par « l’antithèse » de tout ce que vous aviez fait avant ?

Johannes Persson (chant & guitare) : Peu importe ce que nous ferons, ça sonnera comme Cult Of Luna. On ne peut y échapper. Je me fiche de savoir si les gens ont l’impression que nous ne progressons pas. Si nous sonnons comme nous sonnons, c’est parce que ça correspond à qui nous sommes. La seule chose qui comptait pour moi était l’origine de la musique, le point de départ de notre travail sur cet album. Je n’avais aucune idée du son qu’aurait l’album mais je savais de quelle façon je voulais travailler dessus, et c’était très différent. Généralement, nous travaillons à partir d’un thème, une histoire ou un récit très concret, c’est le point de départ, et ensuite nous décidons ce que nous voulons faire et quelles directions nous voulons prendre avec la musique. Par exemple, nous nous demandons comment raconter l’histoire avec la musique, les textes, le visuel, les clips afin d’avoir un thème concret. Je savais que cette fois tout ce que je voulais faire, c’était l’inverse. Au lieu de travailler avec une vue d’ensemble et ensuite travailler dans le détail pour que ça colle à cette vue d’ensemble, nous avons commencé en essayant de rendre le processus spontané et instinctif, en composant directement avec ce qui nous venait à l’esprit, avec le cœur, en prenant tout ce qui venait. Ensuite on travaillait avec les petits bouts, comme un puzzle, et quand nous avions fini, nous avons pris un peu de recul et réfléchi à ce qui, inconsciemment, en était ressorti pour créer une histoire. Ce n’était pas évident au départ, mais avec quelques mois de recul par rapport à tout ce processus, il était devenu très clair à mes yeux de quoi il en retournait.

Qu’est-ce qui a déclenché cette envie de prendre le contre-pied de votre façon habituelle de créer un album ?

La première des motivations est que, au moins, j’essaye toujours de faire différemment. Je ne sais pas combien d’albums j’ai composés dans ma vie – au moins dix – et j’essaye toujours de trouver de nouvelles manières de faire la même chose [petits rires], de nouvelles manières de motiver le progrès, et ainsi de suite. Cette idée est venue en réalisant que les choses et la vie changent, et que moi-même, je change très graduellement, mais c’est particulièrement apparent si on prend du recul. J’ai pensé : « Que ce passerait-il si je laissais mon subconscient gérer le processus ? Qu’est-ce qui en ressortirait si je me posais simplement pour écrire des paroles, sans savoir sur quel sujet écrire ? Et si je me posais pour écrire une phrase ? Et qu’est-ce qu’il se passerait si j’écrivais dix phrases ? Qu’est-ce que ça dirait à mon sujet si ça n’était qu’un processus spontané ? » C’est un peu une façon de découvrir qui on est, en un sens.

Ça ressemble à une introspection psychologique…

Oui, c’est une manière de le décrire. Une autre façon de le dire, c’est que nous avons fait les choses directement avec notre cœur, et ensuite quiconque en a envie est totalement libre de s’en faire sa propre interprétation.

Tu as mentionné les changements, et tu as d’ailleurs expliqué que tu as « remarqué plein de changements et motifs subtils dans [ton] propre comportement et [ta] propre pensée durant les deux ou trois dernières années ». Peux-tu développer ce que tu veux dire ?

Je dirais que c’est plus par rapport… Car je crois fermement que, globalement, les gens ne changent pas. Que ce soit dans leur manière de vivre au quotidien, comment ils gèrent les conflits ou comment ils se comportent, je ne pense pas que les gens changent de leurs seize ans jusqu’à leur mort. Mais ce que j’ai remarqué chez moi, c’est ce à quoi j’accorde de l’importance dans la vie. C’est une chose très concrète que j’ai très lentement remarquée. Je peux donner un exemple concret : j’ai déménagé de là où j’ai grandi jusqu’à treize ans et je n’avais jamais songé à y retourner, c’était hors de question. Puis j’ai réalisé que quasiment chaque tatouage que je me suis fait sur le corps était lié à cet endroit où j’ai grandi. J’ai donc réalisé que mon subconscient essayait d’ancrer ce que je considérais être mon chez-moi. Et je me suis dit : « Attends une seconde… » Jamais l’idée de réemménager là-bas ne m’était venue et maintenant, tout ce que j’ai envie de faire, c’est trouver le moyen de m’échapper de la grande ville de Stockholm pour me rapprocher de la nature. Donc peut-être qu’il s’agit moins de comportements que d’attitudes envers les choses, le fait de comprendre ce qui importe dans la vie, et ceci peut répartir l’énergie différemment. « Est-ce que ça vaut vraiment la peine ? » « Non, parce que j’apprécie ceci à la place. » « Est-ce ça vaut un tel conflit ? » « Peut-être pas. » Mais pour ce qui est de qui je suis, je suis toujours la même personne que j’étais auparavant [petits rires], je crois.

Y avait-il un consensus chez les autres membres du groupe vis-à-vis de cette nouvelle approche pour l’album ?

Je me souviens que Frederik et moi avons parlé de… Tout a commencé quand j’ai écrit un paquet de chansons, ensuite nous avons pris un peu de recul et avons parlé : « Qu’est-ce que ces chansons nous disent ? Où voulons-nous aller ? Où nous emmènent-elles ? » Après cette discussion, nous savions plus ou moins où, géographiquement, nous voulions aller avec la musique. C’est dur à traduire en suédois ou en n’importe quelle autre langue, mais telle était la discussion que nous avons eue, ce qui a mené à une autre discussion : « Comment on raconte ceci, avec des instruments, des arrangements et tout ça ? » et avec son approche de la composition et celle de tout le monde. Donc nous avons bien eu une discussion mais c’est intervenu un peu plus tard dans le processus. Mais je dois dire qu’une des meilleures choses au sujet de cet album est que c’était un processus vraiment collectif. Pour la première fois en douze ans, nous avons traîné ensemble durant toute la session d’enregistrement. Nous avons été au studio en Norvège qui s’appelle Ocean Sound et y avons été pendant deux semaines ensemble, juste pour enregistrer, traîner en tant qu’amis, dîner ensemble, regarder des films, etc. Donc j’espère vraiment que ce processus transparaît dans la musique.

« Quand nous sommes ensemble, nous avons une très mauvaise éthique de travail [rires]. Nous parlons beaucoup de diverses conneries et nous ne jouons pas autant que nous le devrions. Il y a beaucoup d’interactions sociales. […] Ça m’agace parfois, mais tant que nous produisons des résultats, alors c’est tout ce qui compte. »

Es-tu parvenu à te surprendre avec le résultat obtenu à la suite de cette approche plus spontanée ?

[Réfléchit] Non, pas tant que ça, ceci dit. Je veux dire que nous sommes suffisamment ouverts pour essayer différents trucs, donc en général ça ne m’a pas du tout surpris. En fait, les chansons ne sont que des ébauches jusqu’à ce que nous travaillions dessus tous ensemble, et quand tout le monde y met sa patte, ça devient des chansons de Cult Of Luna. « Surprise » est un terme un peu fort, donc non, pas en ce sens. Quoi qu’il arrive, ça sonne comme nous.

Le fait d’avoir un thème ou une histoire sur lesquels baser votre album est une contrainte mais ça peut aussi être un guide. Le risque de ne pas avoir de cadre n’était-il pas de n’aller nulle part, surtout pour un groupe comme Cult Of Luna qui a l’habitude de faire de longs développements progressifs ?

Oui, peut-être. Ce qu’il y a bien quand on a une histoire concrète autour de laquelle travailler est que ça nous force à prendre des décisions qu’on ne prendrait pas autrement. Comme tu le dis : ça nous contraint, c’est un cadre, et on sait quelles couleurs on peut utiliser. Mais si tout est libre et si on peut faire n’importe quoi, il se peut qu’on n’en retire pas grand-chose. Donc oui, c’était un risque, absolument. Mais j’y reviens : je ne peux pas vraiment changer qui je suis, n’est-ce pas ? Ça sonnera toujours plus ou moins pareil. Ça ne m’intéresse pas non plus de trop changer, pour te dire la vérité. Je sais où je veux être sur le spectre émotionnel. Il se peut que nous essayions des choses différentes, mais ça sonnera quand même comme nous. Mais les gens extérieurs au groupe auraient une meilleure vision de ça ; ils connaissent le groupe mieux que nous, parce que nous faisons juste des choses que nous aimons, que nous apprécions et qui nous procurent plus que simplement… Je sais à peu près où j’ai été, par le passé, sur le spectre émotionnel et quand était la dernière fois où j’étais dans le même état d’esprit. Donc je sais qu’il y a peut-être des liens avec d’autres albums. Mais encore une fois, ça n’était qu’un processus spontané.

Tu as expliqué que cet album a mis longtemps à être composé (vous vous êtes retrouvés pour essayer de nouvelles idées pour la première fois à l’automne 2017), et la chanson « Nightwalkers », en particulier, « a mis une éternité à être composée ». Du coup, es-tu réellement parvenu à maintenir cette spontanéité sur tout le processus ? Je veux dire qu’on pourrait se dire que la spontanéité mènerait à un processus rapide…

Oui, mais c’est totalement faux. Je dirais que le processus d’écriture principal… Je vois cet album comme une session, et nous avons écrit beaucoup de musique. Enfin, nous avions une chanson qui revenait sous différentes formes depuis plusieurs années, mais je dirais que… En fait, nous ne vivons pas dans la même ville, donc nous nous retrouvons très rarement, ce qui fait que le processus d’écriture d’un album est très long. Ça prend beaucoup de temps pour démarrer avec un riff et finir avec une ébauche de chanson. Il a fallu peut-être un an et demi à deux ans pour que ce soit comme il faut, mais ce n’est qu’un processus en moi, et quand c’est fait, ce n’est même pas une chanson, ce n’est qu’un brouillon, une suggestion de chanson. Ensuite, nous nous retrouvons, mais ça n’arrive pas souvent. Nous n’avons presque pas répété en composant ces chansons. Nous répétons, mais pour nous réunir dans une même pièce, il faut que nous le planifions six mois à l’avance. Donc oui, il a fallu un bout de temps pour écrire les chansons, mais le fait de les arranger ensemble a été très rapide. Tout le processus est long, mais quand nous sommes ensemble dans une pièce, nous travaillons assez vite. Au sujet de la chanson « Nightwalkers », le problème est que je n’arrivais pas à obtenir le bon truc ! Je ne me souviens plus trop mais ça devait être l’une des deux premières chansons que j’ai écrites. J’avais les riffs mais je n’arrivais pas à obtenir ce que je voulais. Ensuite, quand j’ai enfin trouvé le cadre qui me faisait dire « là maintenant ça va être bien », mes génies de collègues dans le groupe l’ont prise et l’ont élevée à un autre niveau. Mais au départ, j’essayais juste de mettre de l’ordre dans mes idées pour savoir quelle direction je voulais que la chanson prenne. Au final, c’est une chanson assez intense [petits rires]. D’un autre côté, aucune autre chanson n’a pris autant de temps. A peu près toutes les autres chansons ont été… Tout du moins, la plupart des chansons que j’ai écrites – je ne les ai pas toutes écrites – ont été assez rapides. Peut-être qu’il a fallu que nous réécrivions certaines d’entre elles, mais la plupart s’écrivent à peu près toutes seules. J’ai juste besoin de trouver un groove, et ensuite c’est un processus qui se fait tout seul.

Tu écris tous les jours et tu as fait une métaphore, en disant que qu’il « faut tirer cette longue corde car tôt ou tard, il y aura quelque chose au bout. Si on arrête d’écrire, on arrête de tirer cette corde ». Serait-ce aussi par crainte du syndrome de la page blanche que tu n’arrêtes jamais d’écrire, comme une manière pour toi d’exercer ton cerveau ?

J’ai déjà souffert du syndrome de la page blanche ! [Petits rires] Mais tôt ou tard, je sais que je trouverais ce que je recherche. Je n’en ai jamais peur. Tu sais, j’écris parce que j’aime écrire. Mais tu as peut-être raison, dans le sens où, oui, tant que j’écris, j’entretiens mon cerveau créatif, mais je fais aussi plein d’autres choses et j’écris parce que j’apprécie le faire. Et tout ce que j’écris ne finit pas sur quelque chose, loin de là. C’est toujours bien d’avoir un tas de bons riffs en réserve sur un enregistreur.

Tu as mentionné le fait que vous viviez tous loin les uns des autres, et que vous n’avez pas souvent l’occasion de vous retrouver dans la même pièce ensemble. Est-ce que ça renforce l’intensité des moments où vous travaillez physiquement ensemble ?

Quand nous sommes ensemble, nous avons une très mauvaise éthique de travail [rires]. Nous parlons beaucoup de diverses conneries et nous ne jouons pas autant que nous le devrions. Il y a beaucoup d’interactions sociales. Vu que nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps, nous ne faisons que parler, nous donner des nouvelles au sujet des derniers potins ou autre, mais ce n’est pas très intense, pas du tout. Enfin, les journées sont intenses, nous traînons tout le temps ensemble, mais nous ne travaillons pas tout le temps [petits rires]. Ça m’agace parfois, mais tant que nous produisons des résultats, alors c’est tout ce qui compte.

« Si nous devions tourner six mois par an, j’aurais arrêté de jouer de la musique il y a dix ans, facilement. J’ai besoin de faire ça par passion, et ne pas être obligé de le faire. En fait, je ne comprends pas comment les gens font ça en tant que job. Je veux dire que je le comprends de façon rationnelle, mais je ne comprends pas comment ils y arrivent. Ça m’impressionne. »

Déjà lorsque « Silent Man » est sorti, on pouvait remarquer que le son s’éloignait des deux albums précédents, Vertikal et Mariner, qui avaient un son très froid et précis. A Dawn To Fear est plus épais, plus chaud et même plus sale, rappelant un peu certaines chansons sur Eternal Kingdom…

Ouais ! C’est l’une des choses qui sont venues au bout d’un moment quand nous avions fini le processus d’écriture, nous avons pensé : « On en est où ? Qu’est-ce qu’on veut ? Quelle histoire est-ce que ça raconte ? » Oui, nous avons opté pour un mur de son plus organique, en essayant de nous écarter de… Bon, nous ne nous sommes écartés de rien, mais nous voulions utiliser des orgues acoustiques, des harmoniums – je crois que nous n’en avions jamais utilisé avant – et d’autres types d’orgues dont je ne connais pas les noms [petits rires] ; des instruments acoustiques, en gros. Et ce son vient surtout du matériel que nous avons utilisé ; enfin, ce n’est pas complètement différent, mais ça vient principalement des amplis. Nous avons utilisé un tas d’amplis de guitare différents qui ne sont pas dans notre parc habituel, pour ainsi dire. Tout devait être enregistré dans le même esprit du son que nous voulions obtenir. En général, nous voulions que ça sonne plus sale, plus massif et plus spontané. Concernant le style de jeu, tout ne devait pas être parfait ; des trucs imparfaits se sont retrouvés sur l’album.

Tu as d’ailleurs abandonné ta guitare EGC en aluminium, elle transcrivait bien le son des deux derniers albums…

En effet, je ne l’utilise plus. L’EGC est une guitare géniale. Je la chéris énormément – elle est d’ailleurs actuellement avec moi dans la pièce – mais le son n’est pas le bon pour cet album. J’ai donc changé. Enfin, j’ai quand même utilisé du matériel que je possède, mais j’ai enregistré avec des guitares qui avaient plus de sens pour le son global de l’album. Par exemple, j’ai une Gretsch… Il y a deux ou trois ans, je me suis procuré une nouvelle Duo Jet avec Bigsby. C’est un putain de cauchemar pour y installer les cordes, mais j’adore le son, et j’adore la capacité d’ajuster le grain, surtout avec le type de son que nous avons aujourd’hui. J’ai aussi beaucoup enregistré avec ma Gretsch Electromatic. C’est une guitare pas chère mais elle sonne vraiment super bien !

On peut reconnaître une progression d’un album à l’autre : de la campagne, vous êtes passés à la ville et ses hauts buildings avec Vertikal, puis avec Mariner, vous avez continué votre ascension et exploration dans l’espace. Aujourd’hui, A Dawn To Fear est à la fois plus lourd et plus organique : penses-tu que vous soyez redescendus sur la terre ferme, attirés par la force de gravité ?

[Petits rires] Ouais. J’ai vraiment le sentiment que nous sommes revenus là où nous avons commencé, en un sens. Ecoute, comme je l’ai dit, à peu près avec chaque album, nous avons travaillé avec un thème concret, partiellement ou complètement, à partir du second album. Le seul album où nous n’avions pas de thème est le premier. Nous étions juste un groupe de gars avec un tas de chansons, puis tout d’un coup, quelqu’un a voulu enregistrer quelque chose avec nous. Donc nous avons enregistré toutes les chansons que nous avions. C’était un processus spontané aussi. Nous avons écrit ce que nous aimions, donc peut-être est-ce là où nous nous sommes retrouvés aujourd’hui, vingt ans plus tard. Mais, en relisant les textes maintenant, et aussi en sachant ce qui s’est passé dans ma tête pendant que j’écrivais, je suis à peu près certain d’avoir une réponse au sujet du thème de cet album, pour la plupart des chansons. Je peux voir, grosso modo, l’idée qui englobe cet album. Mais c’est à vous de la découvrir !

L’album fait presque 80 minutes, ce qui est plus qu’à la limite de ce que peut accueillir un CD. Ceci n’a-t-il pas causé de problème technique ?

Si, ça a causé un gros problème parce que ça ne rentrait pas dans un disque. Donc nous avons dû en avoir deux ! Ce n’est pas un double album mais il y a deux disques. Nous avons évoqué l’idée de tronquer des chansons mais l’album était ce qu’il était, rien ne pouvait être changé. Le séparer en deux disques n’est pas idéal, mais ce n’est pas non plus hyper-problématique. Je pense que ça aurait été un plus grand problème de tronquer des chansons, ça aurait foutu en l’air tout le rythme de l’album. Enfin, regarde, sérieusement, qui achète des disques aujourd’hui ? La plupart des gens achètent des vinyles – et il y a de toute façon cette séparation – et écoutent en streaming. Je veux dire que je ne crois pas que nous vendions énormément de CD, mais je n’en suis pas sûr.

Tu as déclaré que tu n’as pas envie « de tourner au point de perdre la passion, [tu] pense[s] qu’une des raisons qui [vous] a permis de faire ceci pendant aussi longtemps est que [vous] n’av[ez] pas beaucoup tourné ». D’un autre côté, les groupes doivent aujourd’hui surtout compter sur les tournées pour gagner leur vie, ce qui fait qu’effectivement, on voit de plus en plus de musiciens être en burn-out et perdre la passion. Du coup, comment parvenez-vous à survivre en tant que groupe sans trop tourner pour ne pas perdre la passion ? Comment résolvez-vous cette équation ?

Très facile : ce n’est pas un boulot ! Ce n’est pas mon boulot et je ne suis pas financièrement dépendant d’un quelconque succès du groupe. Nous pouvons faire ceci à un niveau assez élevé, et nous pouvons gagner un peu de… Enfin, nous ne perdons pas d’argent et nous en gagnons un peu, mais ce n’est pas la raison pour laquelle nous le faisons. Tout est une question de passion, et c’est pourquoi nous ne tournons pas. Evidemment, il faut que nous soyons raisonnables par rapport aux coûts et tout, et nous devons payer les gens avec qui nous travaillons, mais c’est ça la raison. Si nous devions tourner six mois par an, j’aurais arrêté de jouer de la musique il y a dix ans, facilement. J’ai besoin de faire ça par passion, et ne pas être obligé de le faire. En fait, je ne comprends pas comment les gens font ça en tant que job. Je veux dire que je le comprends de façon rationnelle, mais je ne comprends pas comment ils y arrivent. Ça m’impressionne. J’ai croisé un ami à Stockholm l’autre jour, et avec son groupe, ils faisaient une tournée US de sept semaines : « Tu te fous de moi ?! » Sérieusement, sept semaines ! Ah ! Mais c’est son gagne-pain. Il sait qu’il doit le faire. Je comprends, mais…

« Je ne connais rien sur la technique du chant. Je ne connais rien aux guitares. Je sais ce que j’aime. Mais, en gros, je ne connais rien ! S’il vous plaît, n’essayez pas d’imiter ce que je fais [petits rires]. »

Pour finir, sur un autre sujet, nous récoltons des témoignages auprès de chanteurs sur le chant saturé en vue d’un futur article : quel a été ton processus d’apprentissage avec ta voix ?

Notre ancien chanteur, Klas [Rydberg], c’est naturel pour lui. Je ne sais pas comment il fait, mais ça lui vient naturellement. Il ne s’est pas entraîné, il est simplement capable de le faire. Je savais que Klas allait quitter le groupe tôt ou tard, c’était évident, donc je me suis dit qu’il fallait que je commence à faire plus de chant et j’ai essayé de me rapprocher de lui autant que possible. Je lui ai demandé : « Comment tu fais ? » Pendant des années, j’essayais de… En fait, j’ai commencé de zéro, sans rien connaître. Je ne dis pas que j’en sais beaucoup plus aujourd’hui, je dis juste que je ne suis plus aussi mauvais que je l’ai été. Donc ce qui s’est passé, c’est que, tout seul, j’ai essayé d’apprendre à faire ce que j’entendais dans ma tête. Ça reste un peu dur de faire de plus longues tournées… Donc après dix ans à faire ça, à me bousiller la voix… Voilà quelle était ma technique : avant que nous partions en tournée, je criais, en me faisant mal à la voix, car ça sonne vraiment mal le premier soir, un peu mieux le second, mais le troisième soir, ma voix sonne extraordinairement bien, et ce pendant cinq concerts, puis elle rebaisse constamment en qualité. Ce n’est pas une question d’échauffement, c’est une question de se détruire la voix. Je ne sais pas ce qui se passe avec mes cordes vocales, il est clair que je fais quelque chose qu’il ne faut pas, mais ça fait qu’elle sonne bien pendant quelques concerts, et ensuite elle sonne de nouveau horrible. Donc après la tournée US avec Julie [Christmas], durant laquelle je n’ai pas beaucoup chanté mais où ma voix était complètement déglinguée, j’ai réalisé : « Ça ne peut pas durer éternellement. Il faut que j’apprenne à faire ça correctement. » J’ai envoyé un email à Melissa Cross et j’ai dit : « Ecoute, il faut que je te rencontre. J’ai entendu énormément de bonnes choses à ton sujet. » Je suis allé à New York l’hiver dernier et j’ai passé deux jours avec elle. Elle ne m’a rien dit que je ne savais pas, mais elle me l’a expliqué d’une façon qui m’a fait comprendre ce qui n’allait pas et comment bien faire. Ceci étant dit, je ne pense pas totalement bien faire aujourd’hui, mais elle m’a aidé à ne plus être aussi nul. Il y a plein de choses qu’il faut que je fasse, et je fais même quelques échauffements maintenant avant les concerts. En gros, pour ma part, il faut que je sois relax, sinon ma voix viendra de la colère et ce n’est pas bon, car sinon ce ne sont que des cris qui blessent les cordes vocales. Il faut que je réfléchisse davantage et sois plus détendu. Ma voix convient, elle fait partie de notre identité en tant que groupe, et je vais continuer à chanter jusqu’à ce que je ne puisse plus.

As-tu des rituels ou exercices particuliers que tu fais avant ou après un concert ?

Je fais quelques échauffements, pendant environ dix minutes, mais c’est tout. Et je pourrais probablement m’en passer. Il ne s’agit pas d’échauffer la voix, mais de rappeler au corps comment respirer, comment… En fait, cet été, ça transparaît dans ce que nous avons fait jusqu’à présent, ça s’est avéré plutôt bien. Je ne dis pas que je fais comme il faut maintenant, mais ça sonne pas mal du tout ! Ça sonne mieux que la fois précédente. Comme je l’ai dit, avant, les tournées, c’était l’enfer, je pouvais à peine parler, genre : « D’accord, je vais faire un concert ce soir, je ne sais pas ce que ça va donner. » Puis durant la journée, les choses se mettaient en place, or pour les deux ou trois derniers concerts, je n’ai pas connu ça. Peut-être que j’ai trouvé le truc, je ne sais pas ! Peut-être qu’après vingt ans, j’ai enfin appris à chanter.

Quand tu chantes avec ta voix saturée, est-ce que tu vises une note particulière ou un son, médium, grave ou aigu ?

Oui, c’est plus un type de son. Parfois j’essaye de monter et descendre, mais c’est un processus qui a lieu sur le moment, suivant comment je me sens et ce que je veux faire. Je ne vise pas de note, car si je le faisais, il faudrait que je change cette note pendant le processus de tournée ou le concert.

Est-ce que tu connais le nom du type de saturation que tu utilises et serais-tu capable de l’enseigner ?

Non. Je ne connais rien sur la technique du chant. Je ne connais rien aux guitares. Je sais ce que j’aime. Mais, en gros, je ne connais rien ! S’il vous plaît, n’essayez pas d’imiter ce que je fais [petits rires]. Je n’enseignerais à personne. Je ne me sentirais pas à l’aise de détruire la voix d’autrui. Ecoute, si un gamin venait me voir et me demandait comment faire, je lui dirais : « Voilà comment je fais. C’est probablement un bon début, mais il ne faut pas du tout en rester là. » Par exemple, une chose qui m’impressionne, c’est que Loïc [Rossetti] de The Ocean a une putain d’incroyable voix ! Comment peut-il crier et ensuite partir en voix claire ? Je ne sais pas ! Je n’en ai pas la moindre idée ! C’est un super chanteur. Et il tourne tellement !

Interview réalisée en face à face et par téléphone les 22 juin et 12 août 2019 par Nicolas Gricourt & Julien Gachet.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Cult Of Luna : www.cultofluna.com.

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  • Ah, ça me rassure qu’il prenne un peu soin de sa voix ! Dans vos interviews passées il avouait déjà faire un peu nawak mais s’en battait davantage la race. Ça me ferait iech qu’il soit à l’arrêt pour de bon à cause de ça, un jour.

    En fait, c’est bizarre : d’un côté il m’arrive de me dire « ce chant pourrait être mieux, pis c’est quand même un peu monocorde », et d’un autre côté dès que j’entends d’autres groupes vaguement similaires (The Old Wind, Fall of Efrafa, The Moth Gatherer, Izah…), je me dis au contraire « dommage qu’il n’y ait pas la voix de CoL ». Ils ont ce truc en plus qui fait qu’on y croit, que je rentre pleinement dans le délire.

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