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Metalanalyse   

Cult Of Luna : les maîtres architectes de Vertikal


Il y a quatre ans Cult Of Luna sortait Eternal Kingdom, un album studio dont le groupe a poussé le concept jusqu’à la sortie d’un livre audio, Eviga riket. D’une certaine manière, le véritable concept n’était pas celui que l’on croyait, à savoir l’histoire du meurtre de la femme d’un certain Holger Nilsson, mais l’expérience du groupe lui-même à tester les limites de l’esprit critique de son public et en particulier des journalistes. Cult Of Luna a pris son temps pour donner un successeur à Eternal Kingdom. Et cet album voit finalement le jour en ce début d’année 2013 : Vertikal.

Cult Of Luna propose un album manifestement réfléchi, fouillé et mûri au cours d’une réflexion autour des thématiques urbaines des expressionnistes allemands du début du XXe siècle, notamment illustrées par la série de films de cette époque. Vertikal est plus franchement marqué par les perspectives rectilignes et grandioses de Metropolis que par les fantaisies architecturales de Der Golem ou du Cabinet du Dr. Caligari. Bien sûr on ne trouvera aucun rapport évident entre les morceaux et les bandes-son musicales de ces œuvres de cinéma muet. Vertikal n’est pas un voyage dans le passé expansionniste des grandes cités urbaines des années 20. C’est une projection moderne et même futuriste, tout comme l’était à son époque le Metropolis de Fritz Lang.

C’est bien ce qu’entendait produire le groupe lorsqu’il a longuement préparé le concept de ce nouvel album. Comme le révèle Johannes Persson dans cette récente interview à ATTN:magazine, Vertikal est le fruit d’un « manifeste » qui a été mis au point par le groupe pour définir très clairement la direction à prendre dans la composition de ce nouvel opus : « Pour les deux derniers albums – Somewhere Along The Highway et Eternal Kingdom – nous étions allés dans un environnement très rural dans la campagne, très inspiré par le nord de la Suède dont nous sommes tous originaires. Donc nous avions besoin d’aller dans la ville ; d’aller dans le futur. […] On n’arrêtait pas de se repasser des images, et beaucoup d’images ont commencé à ressortir de Metropolis, et de tout le mouvement Art Déco et la période expressionniste allemande. »

L’auditeur doit donc quitter les paysages mélodiques et rythmiques des deux albums précédents. Avec le premier morceau « The One » – sorte d’introduction moderniste électronique – le changement de dimension s’impose immédiatement. Et c’est sur près de dix-neuf minutes que « Vicarious Redemption » trace les lignes principales de la nouvelle perspective. Sur des rythmes épurés, un tempo lourd, des mesures répétées, Vertikal prend son temps. Le temps de déployer son atmosphère industrielle et métallique à l’ombre des usines et des grandes tours urbaines. Le temps d’agrandir sa portée sonore jusqu’à l’échelle des grands espaces tubulaires et des grands hangars usiniers. Le temps de s’approprier chaque routine jusqu’à l’aliénation mécanique. Vertikal retrouve une certaine lourdeur propre à l’album éponyme de Cult Of Luna. Mais il en contrôle l’énergie brute et chaotique à la manière des albums suivants.

Contre l’idée d’un monde technologique furieusement rapide, les sensations de vitesse et de surpopulation ne semblent pas rentrer dans les canons de Vertikal. L’effervescence, le déversement des foules dans la ville sont néanmoins évoquée dans le crescendo construit dans « Vicarious Redemption ». D’autres thématiques proches des préoccupations expressionnistes ont reçu plus d’attention : le design anguleux des grandes tours dessinées sur l’artwork ; un certain monumentalisme suggéré par la lourdeur des riffs ; la répétition des patterns, les cycles pour signifier l’enfermement et l’aliénation voire la folie ; la représentation de la machine et un certain futurisme à travers les sonorités électroniques. Les nouvelles photos promo du groupe font également directement référence à l’esthétique de Metropolis et aux problématiques de l’identité et de l’auto-réflexivité.

A la sortie de l’hypnotique « Passing Through » qui clôture l’album, il est difficile de quitter le monde de Vertikal, cet univers singulier et abouti qui s’est construit dans nos têtes. L’effet de Vertikal ne se situe pas au même niveau que Somewhere Along The Highway ou Eternal Kingdom, sur lesquels l’impact émotionnel des mélodies était très fort. Ce qui s’imprime en premier avec Vertikal, ce sont la maîtrise des constructions sonores, les rythmiques itératives qui s’en tiennent à l’essentiel et les mesures d’ambiances électro aux accords laconiques. Derrière cette impression de simplicité et de rigueur quasi-mécanique se déploie une grande richesse musicale. L’approche mélodique garde les spécificités traditionnelles de Cult Of Luna. On reconnaît la structure des crescendos émotionnels basés sur des variations subtiles et répétées des guitares autour d’une nappe d’accords continus. Le chant hurlé est toujours majoritaire, bien que l’on retrouve du chant clair sur deux morceaux – « Mute Departure » et « Passing Through ».

Les sons électroniques, discrètement présents sur Eternal Kingdom, s’imposent comme éléments-clés sur Vertikal. « The Sweep » occupe trois minutes d’un espace électronique et ésotérique aux grandes nappes rectilignes. Le chant humanoïde de « Mute Departure » qui flotte dans une atmosphère lointainement tribale passe par le vocodeur. On entend des souffles sur de la tôle, des métaux qui s’entrechoquent, des percussions inquiétantes, des sifflements étrangers. Les guitares se distordent en élancements déraisonnés sur « In Awe Of » pour jouer les dissonances de l’aliénation urbaine. La recherche d’une identité sonore, comme l’expliquait Johannes Persson à Métalorgie en juillet 2012, passe par des expérimentations : « Il se trouve qu’une échelle traînait quelque part dans le studio, l’idée nous est alors venue d’en extraire des sons en tapant dessus. On a enregistré le résultat, altéré et transformé les sons par différents traitements, pour créer ces étranges percussions métalliques industrielles. »

Vertikal est un tout très cohérent et pourtant la palette des tonalités est très diversifiée : l’agressivité de « I: The Weapon », l’expérimental dissonant de « Disharmonia », la longue introduction minimaliste de « Vicarious Redemption », le calme aérien de « Passing Through ». « Synchronocity » impose le rythme des machines : les percussionnistes assomment leurs fûts avec une précision métronomique, exécutant leurs plans comme des ouvriers qui doivent tenir la cadence. Certains morceaux au contraire réveillent les âmes humaines qui traînent dans ces déserts urbains : « Mute Departure » évoquant une spiritualité lointaine mais rattachée à la terre mais surtout « In Awe of » qui se nourrit d’une énergie organique et qui contraste avec « I: The Weapon » dont le propos est semblable mais le ton bien plus froid.

En décembre 2012, Persson déclarait dans nos colonnes que Vertikal « devait être basé sur les répétitions, un sentiment monotone, très industriel, tout en lignes droites. Tout devait être complètement non-organique. Il fallait que ce soit sinistre, sombre et déprimant. » Le contrat n’est pas totalement respecté : Cult Of Luna a donné vie à une structure de métal et de béton malgré la rigidité conceptuelle dans laquelle elle a été découpée. Cette ville du futur, loin d’être monotone et pas tout à fait déprimante, a bien une âme. Vertikal construit un complexe urbain à base d’éléments simples en apparence – répétitions, lignes droites, rythmes binaires – que sa richesse sonore paradoxale appelle à explorer encore et encore. Après deux albums musicalement proches Cult Of Luna ne tombe pas dans le piège de la redite, loin de là. Il gagne même en maturité avec ce Vertikal qui marquera assurément un repère particulier dans la discographie du groupe.

Album Vertikal : sortie le 29 janvier 2013 chez Indie Recordings



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  • Cult of Luna sera à CLermont le 1er février, dans le cadre d’une tournée qui ne passera pas en Rhône Alpes, avis aux amateurs, et éventuels covoitureurs!

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