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Interview   

Cult Of Luna : retour à l’instinct primaire


Depuis les sessions qui ont donné naissance à A Dawn To Fear, on n’arrête plus Cult Of Luna. Le chanteur-guitariste Johannes Persson parle même d’« explosion créative » et de « tsunami ». L’EP The Raging River a été conçu dans le même élan, tout comme The Long Road North aujourd’hui. Une conséquence du nouveau processus très instinctif qu’a désormais adopté Cult Of Luna, là où, auparavant, tout était calculé pour servir le récit. Certes, au bout du compte, The Long Road North possède lui-même une forme de récit, mais il est la conséquence, l’aboutissement, plus que le point de départ définissant la direction.

Car la musique est, d’une certaine manière, le reflet de la vie de ses créateurs. The Long Road North symbolise le voyage à la fois psychologique et physique que Johannes Persson a entrepris pour retrouver son chez-soi, la ville d’Umeå, dans le nord de la Suède, où il a grandi et fondé Cult Of Luna, et où l’album a été enregistré, et les paysages naturels associés. Le parallèle avec la musique, instinctive donc et plus organique que jamais, devient vite une évidence. Nous parlons ci-après avec le frontman du voyage entrepris depuis A Dawn To Fear, et en particulier sur The Long Road North, à la fois musical et personnel.

« Je ne suis pas un grand fan des enregistrements parfaits. […] Quand on entend une chanson qui présente des défauts, elle est plus vivante, on peut vraiment entendre quelqu’un jouer, ce n’est pas une machine. »

Radio Metal : The Long Road North est la continuation directe du voyage créatif qui a débuté avec A Dawn To Fear et dont l’EP The Raging River faisait partie. Comment expliques-tu la productivité et la dynamique particulière qu’a connues le groupe au cours des deux dernières années, sur quatre disques (puisque A Dawn To Fear était un double album) et un total de cent-quatre-vingt-six minutes de musique ?

Johannes Persson (chant & guitare) : Depuis à peu près le second album, nous avons travaillé avec des histoires ou des thématiques claires à chaque album. Nous décidions de l’histoire à raconter et de la manière de la raconter avec la musique, l’artwork, les clips et tous les aspects liés à la sortie d’un album. Mais après Mariner, qui était un album thématique très clair et bien défini, nous avons voulu essayer quelque chose de nouveau. Donc, au lieu d’écrire dans un but précis, nous avons décidé de le faire plus spontanément, afin de laisser le subconscient s’installer et de composer peu importe ce qui nous venait. Ça a déclenché une sorte d’explosion créative, un tsunami, une vague sur laquelle nous surfons encore. Nous n’avons cessé d’écrire depuis. Je vois ces trois albums que tu as mentionnés, A Dawn To Fear, The Raging River et The Long Road North, pas comme étant le même album, mais comme étant le produit de la même explosion créative. Même si, selon moi, ils sonnent de manière assez différente pour plusieurs raisons, les sessions d’enregistrement se sont chevauchées. Quand nous sommes allés au studio en Norvège, les Ocean Sound Recordings, et que nous avons enregistré ce qui allait devenir A Dawn To Fear, nous avons enregistré beaucoup de musique. Certaines se sont retrouvées sur cet album, d’autres sur The Raging River en plus de musiques que nous avons écrites plus tard, et certaines chansons, en particulier l’éponyme, se sont retrouvées sur ce nouvel album. Beaucoup de musiques ont été aussi écrites entre-temps et donc il en reste encore beaucoup dans les tuyaux. Je ne peux pas l’expliquer…

De même, une chose qu’il faut garder en tête, c’est que ça fait très longtemps que nous faisons ça et je pense que nous ne nous mettons plus vraiment la pression que nous avions l’habitude de nous mettre. Je pense que nous avons appris à être à l’aise avec notre propre capacité et que nous pourrons être fiers de tout ce que nous ferons ensemble. Je ne suis donc plus aussi anxieux que je l’étais. Je peux seulement parler pour moi, mais il y avait beaucoup d’anxiété liée au processus de composition, dès le début, mais maintenant c’est complètement fini. Je ne sais pas si c’est juste de la fainéantise [rires], mais ce n’est plus aussi tendu émotionnellement que ça l’était autrefois.

Penses-tu que la pandémie ait aussi joué un rôle là-dedans, dans le sens que ça vous a peut-être « coincés » en mode créatif, là où, en temps normal, vous seriez passés en mode tournée ?

Oui, mais pas dans ce sens de différents modes. C’est juste que nous avons eu du temps en plus. Nous sommes un groupe composé de nombreux individus ayant tous un emploi du temps chargé, donc c’est très dur de trouver du temps pour nous réunir au même endroit et au même moment. C’est dingue. C’est absurde le temps que ça nous prend pour programmer des répétitions. Quand nous y arrivons, nous devons nous concentrer sur ce qui est le plus urgent, et si nous partons en tournée, alors nous devons répéter pour la tournée. Donc là, nous avions du temps en plus. C’est la seule chose. Ce n’est pas une question de mode tournée ou de mode créatif. Tout ça, c’est pareil.

Tu as déclaré n’avoir pas cessé de « composer avec le cœur » ces deux dernières années. Tu veux dire que tu n’as pas toujours composé avec le cœur, que parfois, tu as peut-être trop intellectualisé ta musique ?

Oui, c’est lié à ce que je disais au début. Enfin, composer avec le cœur, c’est juste une analogie. Composer en ayant une idée claire, c’est comme composer avec son cerveau, et c’est bien, c’est une super manière de composer. En fait, j’aime bien faire ça, parce que quand on a un ensemble de règles, on prend des décisions qu’autrement on n’aurait pas prises. Quand on a des limites, on est obligé de prendre des décisions créatives qu’on n’aurait pas prises si on était totalement libre, comme nous le sommes maintenant où nous n’avons pas de véritable thème ou idée sur ce que nous voulons raconter. Aujourd’hui, nous laissons la musique et notre esprit vagabonder et les suivre dans la direction où ils nous emmènent. Ensuite, nous essayons de comprendre ce que notre subconscient veut nous dire. C’est ce que je veux dire par « composer avec le cœur ». C’est plus une question de composer de façon non planifiée. Mais je n’ai même pas envie de donner plus de valeur à l’une ou l’autre des manières de travailler. J’aime les deux. Elles sont juste différentes. Comme ça fait longtemps que nous faisons ceci et que nous avons fait beaucoup d’albums, nous sommes toujours en quête de nouvelles manières de faire la même chose. Ça a été une expérience agréable. Je veux dire que tu vois toi-même le résultat, qu’il y a eu beaucoup de nouvelle musique écrite. Donc je ne les évalue pas. Ce sont juste deux approches différentes de l’écriture d’albums.

« Nous avons fait des road trips dans l’arrière-pays, aux endroits où j’avais l’habitude d’aller quand j’étais gamin […]. Avec cet album, j’ai voulu peindre cet environnement avec des mots et de la musique. »

A propos de cette nouvelle approche de la composition, tu as aussi dit il y a quelque temps que « c’était intéressant d’essayer de reconstituer un puzzle dans [ta] propre tête ». Y a-t-il des moments où tu ne parvenais pas à reconstituer ce puzzle ?

Non, je pense l’avoir assez bien reconstitué. Évidemment, on fait parfois des choses étranges pour des raisons étranges, quand quelque chose a besoin d’être fait mais sans qu’on sache exactement pourquoi et comment on va faire partir cette impression de démangeaison… Parfois on écrit des choses et on n’a aucune idée d’où ça vient : « Bordel, d’où sort ce truc ?! » Quand je dis « écrit », je parle à la fois de la musique et des paroles. Mais ce n’est pas important. Le plus important, c’est de comprendre la raison principale pour laquelle on est la personne qu’on est et pourquoi on fait ce qu’on fait. De façon générale, je l’ai compris et je suis relativement convaincu de ce que j’ai fait ces deux dernières années et du pourquoi je l’ai fait. Après, sur le moment, je ne le savais pas du tout et je ne voulais pas le savoir. J’ai encore des choses sur lesquelles travailler et dans deux ou trois ans, je serai peut-être là à dire la même chose : « Je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire il y a deux ou trois ans. » Qui sait ?

Comme tu l’as dit, à l’instar de The Raging River, certaines chansons dans The Long Road North proviennent d’enregistrements inachevés d’A Dawn To Fear, qui ont été réalisés à Ålesund, en Norvège. Enregistrer des chansons en plusieurs sessions éloignées de plusieurs mois voire années n’est pas une manière de faire très commune. D’un autre côté, est-ce que ça a pu vous donner un point de vue différent sur l’état d’esprit dans lequel vous étiez à l’époque d’A Dawn To Fear ?

C’est ça le truc avec les sessions d’enregistrement, on est toujours dans l’instant présent au moment où on enregistre. Je ne suis pas un grand fan des enregistrements parfaits. Je parle en termes de respect du tempo et ce genre de chose. Quand on fait un album parfait, celui-ci n’a pas la marque de l’instant où il a été fait. Je peux le ressentir quand j’écoute la musique d’autres gens : quand on entend une chanson qui présente des défauts, elle est plus vivante, on peut vraiment entendre quelqu’un jouer, ce n’est pas une machine. Ceci est l’attitude à laquelle j’essaye de me tenir pendant que j’enregistre. Chaque session d’enregistrement est une entité et un état d’esprit à part entière. Elles diffèrent également dans le son suivant le studio où on est allé. Le danger quand on revient sur de vieilles chansons qu’on a commencé à enregistrer plusieurs années auparavant est qu’on commence à sur-analyser et à changer des choses juste pour les changer et pas parce que c’est la meilleure chose à faire pour la chanson. Mais ça peut aussi vouloir dire qu’on gagne en recul et qu’on procède à des changements nécessaires. C’est ça le problème : on ne sait jamais ! On ne sait jamais si on a raison ou tort. Mais concernant les petits changements que nous avons apportés aux chansons sur lesquelles nous sommes revenus, je pense que nous avons à chaque fois pris les bonnes décisions.

Tu as dit qu’« à certain égards, c’était l’un des albums les plus faciles à écrire, mais à d’autres égards, c’était clairement le plus dur ». Alors quelles ont été les parties faciles et les parties difficiles dans l’écriture de The Long Road North ?

La partie facile, c’est plus ou moins ce dont on a parlé, les chansons qui venaient toutes seules. Ce n’était pas un problème de trouver des chansons. Nous en avions – et nous en avons encore – un paquet. Le problème était que nous en avions trop [rires]. Rien que le processus d’enregistrement était ennuyeux aussi. En Norvège, par exemple, nous avons traîné ensemble en studio pendant deux semaines, en étant à cent pour cent concentrés sur l’enregistrement de l’album. Alors que cette fois-ci, nous ne pouvions aller nulle part, donc nous avons dû enregistrer à Umeå. Sur le plan logistique, c’était plus facile parce que c’est la même ville où nous habitons, mais le problème est qu’à aucun moment, je crois, tout le monde n’était présent au studio en même temps, donc nous n’étions pas aussi concentrés sur le processus. Le résultat est très bon parce que tout le monde est très talentueux et fait très bien sa partie, mais c’est plus agréable quand nous travaillons tous ensemble.

De même, une chose que désormais nous avons apprise et pour laquelle nous sommes plutôt doués, lorsque nous écrivons ce genre de longues chansons et de longs albums, c’est de mécaniquement les construire, car si tu dois faire un album de plus de soixante minutes, il faut savoir comment fonctionne la dynamique et comment élaborer cette dernière pour que ce ne soit pas ennuyeux. Nous devions livrer l’album à une date donnée. Pour que l’album arrive à temps à l’usine de pressage des vinyles, il faut le livrer neuf mois en avance. Le planning était donc très serré. Quand les morceaux étaient faits, je me promenais en écoutant la version de l’album que nous avions à ce moment-là et j’ai trouvé que quelque chose dans la dynamique ne fonctionnait pas. Nous avons donc décidé de modifier la dynamique de l’album – c’est-à-dire changer les chansons de place, en exclure certaines et ce genre de chose – très tard dans le processus. Généralement, on a des semaines pour écouter les changements qu’on fait, et alors on peut se dire « ça fonctionne » ou « ça ne fonctionne pas, on revient à la version précédente », mais ce n’était pas possible cette fois. Nous avons donc pris le risque et fait beaucoup de modifications. Nous avons également changé des arrangements dans les chansons très tard, avant de pouvoir réécouter et voir si ça fonctionnait ou pas. Aujourd’hui, avec le recul, je sais que nous avons pris la bonne décision, mais sur le moment nous ne le savions pas, donc c’était un peu stressant.

« La pandémie a montré à quel point notre race humaine est stupide. Comme toujours, on peut se référer à South Park, ils voient souvent juste [rires] : un quart de la population est constituée de demeurés. Ça ne me gêne pas d’employer ce mot. »

Tu as réemménagé à Umeå après quinze ans passés à Stockholm. Je ne connais pas Umeå mais je suppose que c’est une ville plus petite, probablement plus proche de la nature que Stockholm. En fait, on dirait que A Dawn To Fear, The Raging River et maintenant The Long Road North sont très liés à la nature et aux paysages, dans les thèmes mais aussi dans le son qui paraît très brut, chaleureux et organique. Est-ce que tout ceci transcrit un besoin chez toi de te reconnecter à la nature voire à ta propre nature ? Ou était-ce le retour à la maison qui a influencé la musique ?

Je pense que c’était beaucoup de choses. J’associe effectivement l’endroit où j’ai grandi et que je considère comme mon chez-moi à différents paysages qui ne sont pas présents à Stockholm. Je veux dire que la nature est présente près de Stockholm aussi, mais elle n’est pas aussi proche que là où j’ai grandi, car en gros, j’étais dans un village entouré par des bois. Une chose que moi et ma famille avons faite cet été, comme nous ne pouvions aller nulle part à cause de la pandémie, c’est que nous avons fait des road trips dans l’arrière-pays, aux endroits où j’avais l’habitude d’aller quand j’étais gamin, où principalement mon père m’emmenait, car il vient aussi de cette région, alors que ma mère est du sud de la Suède. Je suis donc passé par tous ces endroits et avec cet album, j’ai voulu peindre cet environnement avec des mots et de la musique. C’était grosso modo mon inspiration, si on peut en identifier une.

De même, ce qui symbolise mon besoin de quitter la grande ville, le grand contraste entre ça et… Umeå n’est pas une petite ville. C’en est une selon les standards européens, mais c’est la plus grande ville du nord de la Suède, il y a environ cent vingt mille habitants. Mais c’est proche de tout, c’est ce qui est super. Ma fille peut revenir à la maison après l’école et si elle veut faire du snowboard, on peut y aller, c’est à cinquante minutes d’ici. S’ils veulent aller dans les bois, ce qui n’arrive jamais [rires], mais leur mère adore y aller pour ramasser des champignons et ce genre de choses, on peut le faire en cinq minutes, ce qui est génial. Ce n’était pas vraiment le cas quand nous étions à Stockholm. C’est donc chez moi et c’est un autre rythme de vie. C’est quelque chose que je n’aimais vraiment pas à Stockholm. D’ailleurs, j’y suis ce soir ! Je travaille toujours ici et j’apprécie être ici, c’est sûr, mais les quatorze ou quinze années – je ne sais plus – que nous avons vécues ici, ça a laissé des traces. J’en avais assez. Avec les trains bondés et ce genre de chose, je commençais à paniquer. Je ne voulais pas non plus que mes enfants grandissent dans ce genre d’environnement. Je pense que ce n’est bon pour personne.

Il semblerait que plein de gens ont ressenti un besoin de se reconnecter à la nature dernièrement. Ce n’est évidemment pas la raison principale dans ton cas vu que ça a commencé avant, mais penses-tu que la pandémie a mené à une forme d’illumination ou de révélation chez les gens ?

Putain, non ! La pandémie a montré à quel point notre race humaine est stupide. Comme toujours, on peut se référer à South Park, ils voient souvent juste [rires] : un quart de la population est constituée de demeurés. Ça ne me gêne pas d’employer ce mot. Dans le monde occidental, malgré tous les privilèges qu’on a, les gens ne comprennent toujours pas les bases de la science. Ça me fait peur. L’effet qu’a eu la pandémie est qu’elle a montré qu’on n’a pas du tout évolué depuis le Moyen Âge. La proportion de gens stupides et ignorants par choix – peu importe comment on veut les appeler – est probablement plus petite, mais… Je me souviens quand je grandissais dans les années 80 et 90, on pensait que les extrémistes de droite appartenaient au passé : « On a eu une putain de guerre pour ça, ils ont perdu, c’est bon, c’est fini, basta, c’est une blague. » Et on pensait que les gens qui faisaient la chasse aux sorcières sans preuve, c’était fini. Je ne suis pas en train de dire que tous les gens, que je connais et que je vois, qui ont totalement tourné le dos au progrès et à la compréhension de la science et du vrai monde, du monde matériel qui existe, auraient été les mêmes qui auraient pris une fourche et essayé de brûler une sorcière, mais en un sens, c’est ce que je dis. C’est le même type de gens. Ce sont des gens qui ne comprennent pas la preuve et la méthode scientifique pour tester les choses, et ce sont des gens qui sont très peu éduqués mais qui ont une telle assurance qu’ils ont des opinions très tranchées sur des choses que, de toute évidence, ils ne comprennent pas.

Je ne voudrais de personne d’autre pour piloter mon avion qu’un pilote qualifié. Je ne voudrais de personne d’autre pour réparer mon ordinateur qu’un technicien informatique qualifié. Tout le monde sait ça. S’il y avait un avion plein d’antivax s’apprêtant à partir quelque part et que j’étais là à dire : « Ecoutez les gars, désolé, le pilote n’a pas pu venir, mais j’ai vu plein de vidéos sur YouTube sur le pilotage d’un avion. Ce n’est pas très difficile. Pour être honnête, je pense que piloter un avion n’est pas si dur que ça si tout se passe comme prévu. Il suffit de tirer la manette des gaz. Ce n’est pas sorcier. » A ton avis, combien de ces gens quitteraient l’avion ? Est-ce que ce serait tous ? Bien sûr que ce serait tous ! Parce qu’ils savent que dans ce genre de situation, les compétences concrètes font la différence entre voler et se crasher. Mais quand il s’agit de trucs encore plus compliqués comme les vaccins à ARN messager, je n’ai aucune idée comment ça fonctionne, mais les gens ont plein d’avis dessus : fermez-la ! Vous n’en savez rien du tout. Prenez le vaccin, bouclez-la pour que nous puissions nous sortir de ça et passer une belle journée dans deux ou trois ans. Donc non, cette pandémie n’a pas du tout été positive. Elle a juste montré que l’humanité est toujours…

« Nous sommes de la même génération qui a vécu du fruit du progrès, de la modernité et de la science. Tout s’est amélioré suite à ça, pas de guerre, pas de pandémie. Tout d’un coup, on est dans cette merde, qui est normale pour l’humanité. Je veux dire que des pandémies arrivent de temps à autre. Et les gens agissent comme… Désolé, tu peux voir que ça m’agace vraiment. »

Je veux dire que nous sommes une génération de pourris gâtés, surtout ici en Suède. Enfin, tu n’as pas personnellement vécu la guerre, mais en France, vous avez connu beaucoup de guerres ces deux derniers siècles. Ce n’est pas notre cas en Suède. Mais je pense que nous sommes de la même génération qui a vécu du fruit du progrès, de la modernité et de la science. Tout s’est amélioré suite à ça, pas de guerre, pas de pandémie. Tout d’un coup, on est dans cette merde, qui est normale pour l’humanité, pour la race humaine. Je veux dire que des pandémies arrivent de temps à autre. Et les gens agissent comme… Désolé, tu peux voir que ça m’agace vraiment.

[Rires] Pas de problème. Mais qu’est-ce que ça t’évoquait de voir les gens des villes soudainement redécouvrir la nature durant les confinements ?

Je pense que c’est bien pour tout le monde de sortir de la ville [rires]. Encore une fois, je ne suis pas compétent, donc je ne vais pas me lancer dans de la psychologie à deux balles et bla-bla-bla, je pense que c’est des conneries. Je dirais juste que quand on fait une balade ou une petite randonnée en forêt, en un sens, on est fragile. On est seul dehors et ça donne un véritable avant-goût de ce qu’est la vraie liberté. Je trouve que c’est bien. Ça nous rappelle qu’il y a d’autres valeurs que les choses matérielles.

L’album s’intitule The Long Road North, donc il y a cette idée de voyage retour vers le nord. As-tu toujours eu une sorte de boussole intérieure tournée vers nord ?

Ce qui est ironique, c’est que je ne suis pas né ici. Je suis né dans le sud, mais j’ai grandi ici et mon père vient d’une ville à quatre heures d’ici plus au nord. J’ai donc ma famille ici et tout. J’ai eu cette mauvaise habitude de me faire des tatouages, je suis presque entièrement tatoué maintenant et je me tatoue principalement des animaux, et j’ai réalisé que chaque animal est lié à chez moi, à la région d’où je viens et au nord de la Suède. C’est quelque chose qui est venu purement de mon subconscient qui essayait de m’ancrer là où je pensais avoir ma place. Quand on déménage de sa ville d’origine, au départ c’est super de partir. On a presque l’impression d’avoir gagné. On est l’un de ceux qui ont pu partir. Je me souviens une fois d’être revenu à Umeå – car j’y retournais plusieurs fois par an, j’ai ma famille et mon groupe ici – et j’ai réalisé que ce n’était plus ma ville. Je ne reconnaissais pas les gens que je croisais et ce genre de chose. Alors j’ai essayé de trouver mon nouveau chez-moi, mais je n’ai jamais réussi. Stockholm ne m’a jamais paru être chez moi. J’ai vécu un an à Göteborg, j’ai détesté. Je suis revenu à Stockholm et l’un des avantages quand je vivais à Stockholm est que c’était très facile de revenir à Umeå [rires]. Donc je me suis dit : « Ok, Umeå, c’est chez moi. »

Tu as déclaré que « si A Dawn To Fear et The Raging River étaient nés pour donner du sens à une forme de chaos émotionnel, The Long Road North est une analogie sur le fait de trouver comment s’en extirper et faire les premiers pas vers là où [tu veux] être ». Quelle a été la source de ce chaos émotionnel ? Je veux dire, est-ce cette envie de revenir chez toi dont on a parlé ou y a-t-il autre chose derrière ?

Je pense que c’est juste une question de trouver ce à quoi j’accorde de l’importance dans la vie, ce qui signifie vraiment quelque chose. C’est cliché à dire, mais quand on devient père, les choses changent. Ça change ce que l’on considère comme important, ça change nos priorités dans la vie. Avant ça, tout ce qui comptait, c’était mon boulot et mon groupe, la carrière et les choses matérielles. Tout d’un coup, c’est devenu secondaire et tertiaire, et la famille est devenue beaucoup plus importante. Je n’ai que quarante-deux ans, je ne devrais pas parler de la mort, mais c’est un fait dans la vie : plus on vieillit, plus on se rapproche de la mort. Littéralement, on se rapproche de la mort à chaque seconde ; chaque mot que je prononce là tout de suite est plus proche de mon trépas. Les parents de mes amis commencent à mourir. Je sais qu’avec un peu de chance, il doit rester à mes parents vingt ans à vivre, mais on ne sait jamais, ça peut très vite arriver. J’ai aussi eu des amis de mon âge qui sont décédés. On réalise que la seule chose qui compte, ce sont nos relations. C’est pourquoi en revenant ici – on parle beaucoup de mon retour à Umeå – nos enfants peuvent avoir une super relation avec leurs grands-parents, ce qui est très important pour nous et pour eux, et ça leur a offert une grande qualité de vie. J’ai des grands-parents qui sont morts assez jeunes et ceux que j’avais encore vivaient très loin quand j’étais enfant, et je me souviens à quel point j’étais jaloux des autres enfants qui pouvaient rendre visite à leurs grands-parents pour un weekend ou pendant les grandes vacances et ce genre de chose. Je n’ai jamais connu ça. C’est pourquoi c’est important pour moi, afin qu’ils puissent avoir cette relation non seulement avec moi et leur mère, mais aussi avec la famille élargie. Nous n’avions personne à Stockholm.

Avec Mariner, vous vous échappiez de la ville, qui était représentée par Vertikal, pour vous élever vers le ciel et les étoiles. Avec le recul, dirais-tu que Mariner symbolise une échappatoire sans destination, là où avec A Dawn To Fear jusqu’à The Long Road North tu connaissais ta destination : chez toi ?

Il est clair que faire cet album avec Julie [Christmas], c’était… Nous n’avions pas prévu de le jouer en concert. Nous voulions disparaître pendant un moment mais nous voulions quand même écrire de la musique, et tant qu’à écrire de la musique, autant faire quelque chose d’intéressant, essayer de nouvelles choses avec d’autres gens. C’est ainsi que ça a débuté. Puis nous avons pratiquement été forcés de partir le jouer en live. Donc oui, je pense que ça représentait une échappatoire, en un sens. D’un autre côté, on fait ce qu’on peut faire. On peut rétrospectivement indiquer un moment dans le temps et dire que c’était le point de départ, et oui, en un sens ça l’était, mais à la fois, pas vraiment. Mon voyage a vraiment débuté il y a vingt ans, quand nous avons commencé à écrire de la musique.

« Quand on fait une balade ou une petite randonnée en forêt, en un sens, on est fragile. On est seul dehors et ça donne un véritable avant-goût de ce qu’est la vraie liberté. »

Dirais-tu que, lorsqu’on rentre dans Cult Of Luna, on rentre dans ta tête ?

Oui, bien sûr. Sans le moindre doute, mais ça vaut pour tout et c’est aussi vrai pour tous les membres. Je veux dire que c’est un effort collectif. Donc ce que vous entendez est le produit de notre propre processus mental. Par exemple, Fredrik [Kihlberg] a quelques chansons dans lesquelles on peut entendre où il en était dans sa tête, et pareil pour les autres gars. Et je pense que ça vaut pour tous les groupes, tous les musiciens, tous les artistes : on rentre dans des petites parcelles de leur esprit quand on écoute ou admire leur art, quel qu’il soit. Pour moi, ça a été un processus général consistant à simplement être un humain qui gère sa vie quotidienne et la façon dont celle-ci se traduit en musique.

Tu parlais de dynamique tout à l’heure, et on peut remarquer que vous avez structuré l’album de manière particulière avec des chansons qui servent encore plus de transitions : « Beyond I », « Full Moon » et « Beyond II », et on a aussi « Into The Night » qui confère un sentiment de contemplation et de temps suspendu. Tout ceci était-il voulu pour accentuer cette idée de voyage, avec des moments d’introspection ?

Non. Ce qu’il faut vraiment comprendre, surtout maintenant que nous sommes dans cette situation où nous n’avons pas de véritable récit à gérer, nous avons juste dans l’idée de faire de la musique qui signifie quelque chose pour nous, c’est que les choses n’ont pas véritablement besoin d’une raison d’être. Pourquoi a-t-on composé telle chanson ? Eh bien, parce qu’on l’aimait. Ce n’est pas une assez bonne raison ? [Rires] Evidemment, trouver la bonne dynamique est, en un sens, un voyage, mais pour moi, il s’agit plus d’essayer de construire une œuvre d’art qui maintiendra l’auditeur intéressé et conscient de ce qui se passe. Les chansons en soi se font simplement parce qu’on a une idée et qu’on l’aime bien, ce n’est pas plus compliqué que ça. Enfin, au final, il y a un récit, mais l’album n’a pas été composé dans ce but. C’est quelque chose que nous avons déterminé à partir de ce qui a été composé. C’est ce que je veux dire quand je parle de composer de l’intérieur vers l’extérieur au lieu de l’extérieur vers l’intérieur. Quand on compose avec l’intention de raconter une histoire, on écrit de l’extérieur vers l’intérieur, en essayant de remplir. Mais quand on écrit de l’intérieur vers l’extérieur, on se contente d’écrire des chansons et ensuite, avec les morceaux qu’on a, on essaye de créer quelque chose, et ce qu’on fait est totalement non intentionnel. C’est la meilleure façon que j’ai de le décrire.

Tout à l’heure tu disais que tu as « voulu peindre cet environnement avec des mots et de la musique ». Approches-tu en fait ta musique et tes textes comme si c’était des tableaux ?

J’avais pour habitude d’associer une couleur à chacune de nos chansons. Si tu me demandais quelle couleur a telle chanson, je pourrais te le dire tout de suite. Mais non, je suis plus un conteur, pas un peintre. C’est juste une analogie, tout le monde comprend ce que c’est que de créer un tableau. Mais ce n’est pas à prendre au sens littéral. Je veux raconter une histoire abstraite à propos de ce que j’ai vécu. Comment raconte-t-on une histoire avec de la musique ? On peut le faire, mais comment on en arrive à certaines conclusions et ce genre de chose, c’est très abstrait et très subjectif. Je ne suis pas un peintre au sens littéral.

Vos artworks sont justement toujours assez abstraits et très ouverts à l’interprétation : vois-tu votre musique elle-même comme étant une forme d’art abstrait ?

Ce n’est pas abstrait. La musique est très concrète. C’est abstrait probablement quand on travaille beaucoup sur la base d’improvisation, or nous en faisons rarement. Je suis d’accord pour nos artworks, ils ont souvent l’air très abstraits, mais je sais d’où ils viennent. J’ai cette image amusante qui m’a été envoyée, quelqu’un avait comparé l’artwork d’A Dawn To Fear à un genre de symbole nazi. J’étais là : « C’est quoi ce bordel ?! » [Rires] D’abord, si vous pensez que c’est inspiré par le symbolisme nazi, c’est que vous n’avez aucune idée d’à qui vous avez affaire et vous ne savez rien de nous dans le groupe. Je pense que ça en dit plus sur la personne qui l’interprète comme un symbole nazi que sur nous. Ça m’a fait rire, c’était très drôle. Je connais le gars qui fait nos artworks, Erik [Olofsson], il ne fait plus partie du groupe, mais il en a fait partie, donc c’est la personne à qui nous faisons systématiquement appel depuis Salvation ; il a fait à peu près tous les artworks. Je sais que ça a l’air abstrait et, en un sens, ça l’est, mais comme je sais aussi quel est le processus derrière, je sais qu’il n’y a aucune coïncidence.

Nous avons beaucoup parlé de ce nouvel album et de ce qu’il signifiait pour nous. Il lui a fallu pas mal de temps avant de trouver un truc. Tout d’un coup, il était là : « Ouais, je l’ai. » Ça parle de se reconnecter à ses racines, à là d’où on vient. On a un musée ici, le Västerbottens. Il s’y est rendu et a trouvé tous ces extraordinaires papiers peints datant des années 1800 et qui sont très liés à la région. Il les a fait spécialement scanner avec un super scanner. A partir de là, il a créé tous ces trucs abstraits, noirs et métalliques. Mais tout vient de ces morceaux de papiers peints déchirés. Ensuite, il a mélangé ça à des photos du nord d’un photographe qu’il connaissait. Toutes ces images sont très liées au thème de l’album. Ce n’est donc pas aussi abstrait que ça en a l’air. Tout est là pour une raison. Mais c’est dur d’arriver à un artwork comme celui-ci, ça devient de plus en plus dur à chaque album que nous faisons. On épuise toutes nos idées et ensuite il faut essayer d’en trouver de nouvelles. C’est dur. On verra pendant encore combien de temps nous pourrons faire ça.

« Les choses n’ont pas véritablement besoin d’une raison d’être. Pourquoi a-t-on composé telle chanson ? Eh bien, parce qu’on l’aimait. Ce n’est pas une assez bonne raison ? [Rires] »

Tu as décrit l’album comme étant « presque cinématographique ». Quel genre de film ce serait ?

Je ne sais pas. Quelque chose de grand, peut-être Godzilla. Je n’en ai aucune idée [rires].

Après Julie Christmas et Mark Lanegan, vous avez désormais collaboré avec Marian Wallentin, Colin Stetson et les gars du groupe Phoenix. On dirait que vous êtes de plus en plus enclins à impliquer d’autres artistes extérieurs au groupe. Est-ce parce qu’avec le temps, après avoir exploré tout ce que vous avez exploré, vous commencez à vous sentir « limités » artistiquement au sein des paramètres de Cult Of Luna ? Même si avec six membres, ce groupe offre probablement déjà plus de possibilités que la plupart des groupes…

Ça peut te surprendre, mais à part, je crois, un album, nous avons eu des invités sur tous les albums. C’est juste que les gens ne s’en sont pas rendu compte. Oh, attends une seconde, est-ce qu’on a des invités sur A Dawn To Fear ? Je ne m’en souviens plus… Mais à part ça et Somewhere Along The Highway, nous avons des invités sur chaque album. Ils sont plus ou moins mis en avant. Le fait de faire appel à des gens n’est pas nouveau pour nous. C’est plus une histoire de famille. Quand on joue n’importe où et qu’on est musicien, on a l’occasion et le privilège de connaître plein de gens extraordinaires et talentueux ; mis à part Mark que nous ne connaissions pas avant, mais c’est une autre longue histoire. Thomas [Hedlund] connaît Colin, par exemple, et je le connais pour son travail, surtout la BO d’Hérédité, qui, je trouve, est un film extraordinaire. C’était l’idée de Thomas ; je crois que toutes les idées de collaboration sur cet album étaient les siennes. Je trouvais que c’était très intéressant de voir ce qu’il pouvait faire. Quand on démarre une collaboration, on n’a aucune idée si ça va marcher ou pas, mais c’est un artiste vraiment incroyable. Je ne connaissais pas du tout Mariam, mais Thomas m’a fait écouter certaines de ses chansons et elle a une voix vraiment unique et superbe ! C’est impossible de ne pas tomber amoureux de sa voix. Ensuite, c’est Fredrik et moi qui étions en train de jouer cette partie de la chanson « Blood Upon Stone » et nous avons pensé : « C’est une partie pour les gars de Phoenix, [Laurent] Branco[witz] et Christian [Mazzalai], ils connaissent ces trucs. Ils savent faire ressortir ce genre de partie. » Comme Thomas joue dans Phoenix, nous les connaissons depuis des années, nous leur avons donc demandé. Ils ont été sympas, ils l’ont fait.

C’est un peu une surprise, non seulement parce qu’ils sont français, mais surtout parce que leur univers musical est assez éloigné de celui de Cult Of Luna…

Oui, ils sont très différents, mais c’est une bonne chose. Je pense que l’une de nos plus grandes forces est que la plupart des gars qui jouent dans Cult Of Luna ne viennent pas de la musique heavy. Du coup, c’est difficile de rester bloqué dans les vieilles façons de faire quand on ne connaît pas les règles. Je pense que ça a été notre philosophie depuis le premier jour. J’ai toujours aimé impliquer des gens qui ne sont pas dans notre genre musical, car alors, ça sonnera différent et ça ne suivra pas les règles, peu importe ce qu’elles sont, ou la législation officieuse du genre musical.

Dirais-tu que c’est le succès de votre réussite dans la musique heavy, le fait que vous ne venez pas de la musique heavy ?

Oui, je le pense clairement. Enfin, moi je viens de la musique heavy. Je ne viens pas de la scène metal, ceci dit, mais je viens des scènes punk et hardcore. J’ai grandi avec le metal et je suis un fan de metal, mais je ne viens pas de cette scène. Pour le coup, je suis clairement quelqu’un qui connaît l’histoire du metal et tout ça, mais concernant la musique… Thomas, par exemple, n’est pas du tout un batteur de metal et je pense que nous avons beaucoup gagné à ce qu’il pense à des choses complètement différentes d’un batteur de metal. Thomas s’est toujours focalisé sur le groove des chansons et ça a été un extraordinaire atout pour nous. Bien sûr, ce sont très souvent les compositeurs et les gens qui jouent les riffs, surtout dans les musiques basées sur les guitares, qui se voient attribuer tous les mérites, mais la manière dont Thomas joue de la batterie fait toute la différence. C’est dur de quantifier qui est le meilleur, mais c’est assurément l’un des meilleurs batteurs au monde. Je ne connais aucun autre batteur capable de jouer autant de sortes de musiques différentes et de le faire à un tel niveau. Je veux dire qu’il joue du metal, il joue avec Phoenix, il joue du hip-hop, il a fait quelques concerts avec The Hives… Il peut tout faire ! Je ne peux suffisamment faire son l’éloge quant à ce qu’il a accompli pour le groupe et aussi au genre de personne qu’il est. Il est extraordinaire à tous les niveaux.

Donc, au sein de cette constellation de musiciens, tu es le garant du côté heavy ?

Oui, c’est sûr [rires]. Je dirais moi et Andreas [Johansson], probablement. Il ne compose pas beaucoup, mais il joue un rôle important pour que ça reste authentique au niveau des parties metal. Il est capable de te mettre une bonne pression s’il trouve que ce n’est pas assez heavy [rires]. C’est génial de l’avoir avec nous, à nous forcer à rester heavy.

« L’une de nos plus grandes forces est que la plupart des gars qui jouent dans Cult Of Luna ne viennent pas de la musique heavy. Du coup, c’est difficile de rester bloqué dans les vieilles façons de faire quand on ne connaît pas les règles. »

Pour revenir aux invités, vous avez laissé Colin faire sa propre interprétation de la chanson « Beyond ». A quel point est-ce inspirant voire révélateur de voir ce que d’autres artistes peuvent faire avec votre musique ? Est-ce une manière d’ouvrir vos perspectives créatives ?

Je pense que c’est toujours intéressant de voir ce qu’ils peuvent faire. De même, ça permet de profiter de notre propre musique en tant qu’observateur. Je ne suis pas un grand fan de remix, autant le dire tout de suite, et je ne suis pas un grand fan de reprises, mais James Kent de Perturbator a fait un remix d’une de nos chansons et il est extraordinaire. C’était parce qu’il l’a fait à sa manière. Colin a réalisé sa propre interprétation de « Beyond » et c’est comme s’il l’avait écrite, même si c’était prévu pour être une interprétation.

Sur le plan sonore, à la différence de Vertikal ou Mariner, The Long Road North véhicule le même genre de sentiment qu’A Dawn To Fear et The Raging River avec des guitares et une basse chaleureuses, une reverb épaisse et ample, une batterie riche qui prend beaucoup d’espace. Avez-vous gardé le même matériel ou réemployé les mêmes techniques d’enregistrement ?

J’ai utilisé le même matériel, en gros, en ce qui concerne les amplis et ce genre de chose, mais j’ai utilisé différents amplis pour différentes parties, donc je ne peux pas me rappeler ce que j’ai utilisé sur quoi, et je possède beaucoup trop de guitares ! Il y en a quelques-unes que je préfère qui ont des sons et des qualités différents, que je change suivant les parties ou l’émotion de la chanson. Evidemment, cette fois, nous n’avions pas le même matériel d’enregistrement qu’en Norvège, mais je ne sais pas si ça veut dire grand-chose aujourd’hui quand tout est enregistré en numérique. Je ne connais pas grand-chose sur les enregistrements. Le plus important, c’est que Magnus [Lindberg] est celui qui a réalisé le mixage, je pense que ça a eu un gros impact sur le son global. C’est clairement différent des albums parus avant A Dawn To Fear et je ne peux pas comparer ni juger ce qui est mieux ou pas. Nous avions ce type de son sur ces albums parce que nous avions une idée claire de ce que nous voulions faire, et maintenant nous faisons autre chose. Ce sont donc deux manières de jouer différentes, deux sons différents, car c’était deux approches de la composition différentes. Pour Vertikal, nous voulions que ça sonne froid, lugubre et mécanique, c’est pourquoi il sonne comme ça. Nous ne pouvons pas utiliser ce genre de son maintenant, ce serait totalement inadapté.

En tant que chanteur, la façon dont Cult Of Luna a composé A Dawn To Fear, The Raging River et The Long Road North a-t-elle influencé ou changé ton approche du chant ?

Non, c’est à peu près pareil. L’enregistrement du chant sur cet album était un peu un cauchemar, ceci dit, parce que j’ai dû le faire sur une longue période de temps. J’étais dépendant de la présence d’autres gens dans le studio, car j’ai une approche du chant… Parfois, je peux m’y mettre pendant des heures et ça ne marche pas, et j’envoie tout à la poubelle. Puis je peux avoir dix minutes où je suis là, bam, bam, bam, une chanson, vlan ! J’ai besoin d’être très flexible quand j’enregistre le chant et ce n’était pas possible cette fois. La dernière fois, quand nous étions en Norvège, je pouvais enregistrer le chant n’importe quand, dès que je le voulais, car il y avait toujours un micro, et je pouvais dire à Magnus : « Est-ce qu’on peut enregistrer dans quinze minutes ? » « Ouais. » Puis, au bout de cinq minutes, j’étais là : « D’accord, ça ne marche pas maintenant. Jetons ça à la poubelle, on continuera plus tard. » Cette fois, ce n’était pas drôle du tout. Le point positif est que depuis, nous avons acheté du matériel, donc maintenant je peux enregistrer quand je veux. Nous avons tout le matériel dans notre studio désormais, donc je ne suis pas obligé de dépendre de qui que ce soit pour enregistrer le chant.

En parlant de chant, tu nous as dit durant le Hellfest 2019 que tu avais pris contact avec Melissa Cross pour qu’elle te guide sur l’endurance et, globalement, sur la compréhension de ta voix. Comment ça a été pour toi depuis ? Est-ce que ce travail t’a donné de meilleurs outils pour aborder ces derniers albums ?

Oui, absolument. Le truc avec Melissa est qu’elle ne t’apprend rien de nouveau. Elle dit des évidences. Tout ce qu’elle dit est parfaitement logique et le fait de suivre les recommandations qu’elle m’a données m’a beaucoup aidé. Nous n’avons pas beaucoup répété, mais je sais quoi faire pour ne pas trop me détruire la voix. Ça arrive toujours à chaque tournée, bien sûr ; j’ai la voix complètement détraquée après chaque tournée, mais ce n’est pas aussi dramatique que par le passé.

« Les gens se font une fausse idée quand ils pensent que si on travaille suffisamment longtemps sur un album, il sera automatiquement meilleur. »

A cause de la situation avec le Covid-19, le processus de composition a duré plus longtemps, ce qui s’est avéré être une bonne chose, puisque vous pouviez mieux digérer les chansons. Est-ce que ça prouve que l’art a besoin de temps pour se développer ?

Non. Le meilleur outil que peut avoir un artiste, c’est une date butoir, car autrement, on peut travailler sur des trucs éternellement. A un moment donné, il faut dire : « Ok, c’est bon. Voilà ce que c’est devenu », car on peut toujours retravailler les choses et revenir dessus. Parfois, c’est bien de réaliser qu’il faut refaire des choses, mais c’est comme tous ces réalisateurs qui reviennent sur des vieux films, genre : « Ouais, on va l’améliorer, bla-bla-bla » et puis vingt ans plus tard, ils pourront encore l’améliorer. A un moment donné, il faut dire : « C’est fini. Passons à autre chose. » Donc quand une chanson est terminée, elle est terminée. Il est clair qu’il faut de la discipline. Le plus dur c’est de se poser et de faire le gros du boulot. Le truc, c’est que des fois rien ne se passe, même quand on est discipliné, mais il faut continuer à bûcher parce que tôt ou tard, une idée va arriver et deviendra une partie, qui deviendra une chanson, qui deviendra un album. Donc même si tu n’arrives à rien pendant un long moment, il faut continuer à travailler dur. Toutefois, les gens se font une fausse idée quand ils pensent que si on travaille suffisamment longtemps sur un album, il sera automatiquement meilleur.

Regarde l’album de Tool ou Chinese Democracy [de Guns N’ Roses], par exemple. Je ne suis pas en train de dire qu’ils sont mauvais, mais il y a certaines attentes au bout de quinze ans, et ça ne veut pas dire que c’est quinze fois meilleur qu’un album qui a été écrit en une année. Comme tout le monde, j’ai commencé à regarder Get Back, le documentaire sur les Beatles, et je me suis replongé dans leur discographie. As-tu vu leur discographie ? As-tu vu tout ce que les Beatles ont sorti en dix ans ? Je le savais déjà avant, je connais les Beatles, mais le fait de passer en revue toute leur discographie… Bordel, ils sortaient parfois deux albums par an et ils tournaient ! Regarde Black Sabbath, les Doors, la quantité de musique qu’ils ont écrite. Ils ont fait des trucs de grande qualité en très peu de temps ! Plus de temps ne signifie pas que l’art sera meilleur, c’est certain. Le temps n’est pas forcément un marqueur de qualité.

Comment vois-tu le futur de Cult Of Luna dans le contexte actuel ?

Comment peut-on parler du futur ? Je ne sais pas. Nous avions cette tournée prévue pour février. Si tu m’avais posé la question il y a deux ou trois semaines, j’aurais dit qu’il y a quatre-vingt-dix pour cent de chances pour que ça arrive. Maintenant, c’est cinquante ou quarante pour cent de chances que ça arrive. Tout va dépendre de la façon dont la situation et le taux d’infection vont évoluer après Noël, et du type de restriction qu’on aura. C’est le problème quand on tourne en Europe, car on passe par plein de pays qui ont chacun leurs propres législations et restrictions, et les choses peuvent vite changer. Donc je ne sais pas, pour être tout à fait honnête. Tôt ou tard, peut-être pas cette année, mais dans deux ou trois ans, on reviendra à la normale, c’est sûr. En attendant, nous prévoyons quand même de partir. Nous allons d’ailleurs faire ce weekend l’un des rares weekends de répétition, où nous allons tous nous retrouver et jouer pour la première fois depuis je ne sais même plus quand [rires]. En fait, nous nous sommes retrouvés quand nous avons pris quelques photos, mais en dehors de ça, nous ne nous sommes pas vus depuis l’enregistrement.

Le bon côté, c’est que vous n’en avez pas marre les uns des autres.

En effet. De toute façon, nous avons dépassé ce stade. Ça fait tellement longtemps que nous jouons ensemble, alors…

Considères-tu The Long Road North comme une conclusion au voyage qui a débuté avec A Dawn To Fear ?

Non ! Je ne pense pas que nous allons sortir de nouvel album dans un an, mais je sais que ceci n’est pas terminé. Comme tu l’as compris, il y a beaucoup de choses dans les cartons. A savoir ce que nous allons en faire, il faudra attendre pour voir, je pense.

On dirait que vous vous êtes embarqués dans un voyage sans fin : avec les restes vous faites un nouvel album, qui donne à nouveau des restes, donc vous allez faire encore un album, etc.

Oui [rires]. Je ne sais pas quoi dire, mais c’est vrai !

Interview réalisée par téléphone le 15 décembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Chad Michael Ward (1, 2, 8) & Silvia Grav (3, 9).

Site officiel de Cult Of Luna : www.cultofluna.com

Acheter l’album The Long Road North.



Laisser un commentaire

  • Argl, je voulais aller dormir, ceci m’a poppé à la figure, et je me suis retrouvé à plus ou moins tout lire.
    Raah attente horrible pour la sortie de l’album.

    J’ai noté deux trois coquilles, si vous voulez :
    • « peut-être trop intellectualité ta musique » → intellectualisé
    • « Une chose que moi et ma famille avons fait cet été » → faite
    • « un reverb épaisse » → une ou épais ?
    • « je sais quoi faire pour ne pas me trop détruire la voix » → ne pas trop me

    Merci en tout cas.

    [Reply]

    Spaceman

    Merci. Corrections faites 🙂

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