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Interview   

Cylew fait étape au MOT3L


La musique de Cylew est au départ l’émanation de la personnalité et de l’histoire d’une personne, Lady Cylew. Cette musicienne française aux origines arméniennes, au parcours marqué par l’éloignement et le voyage, a pendant longtemps travaillé seule. Pas tant pour garder un contrôle absolu sur sa vision artistique que parce qu’il lui a fallu du temps pour trouver des collègues partageant cette vision.

Pour bien comprendre ce qu’est la musique de Cylew, un rock US emprunt d’une mélancolie peu commune, nous avons discuté avec la chanteuse de son histoire, tant personnelle qu’artistique. Nombreuses de ses expériences, allant de son enfance aux Etats-Unis, de son parcours en tant qu’artiste de groupe puis solo ou de son voyage en Turquie (voyage forcément délicat étant donné ses origines) ont en effet eu une influence directe sur sa musique et ses textes, et en l’occurrence ceux de ce nouvel album MOT3L, qui symbolise d’ailleurs bien le fait que chaque chanson, chaque disque représente une étape ou une histoire de la vie d’un artiste.

« Il y a peut-être une culture plus banalisée du rock aux États-Unis, donc il y a un soutien des médias, pour accompagner les jeunes qui commencent à faire de la musique, il y a beaucoup d’aide, beaucoup de structures, beaucoup d’infrastructures. »

Radio Metal : Avant de parler de l’album et du groupe, j’aimerais que tu reviennes sur ton séjour aux États-Unis, qui a commencé lorsque tu étais très jeune, vu que tu as été expatriée là-bas. Apparemment, ce séjour t’a vraiment marquée, et cela se ressent dans la musique. Qu’est-ce qui t’a le plus marquée dans cette expérience américaine ?

Lady Cylew (chant) : C’est compliqué à dire, vu que j’ai grandi là-bas. Toute mon enfance et toute mon adolescence se sont faites aux États-Unis. Je suis rentrée à cause d’un tremblement de terre [petits rires] et de la séparation de mes parents, mon père est toujours aux États-Unis. C’est juste que ça fait partie de mon éducation et du coup de ma vie, aujourd’hui, car l’enfance est importante. Ensuite, quand je suis rentrée, bien évidemment il n’y avait pas Internet à cette époque-là, on cherche des choses auxquelles se rattacher, et pour moi, ça a été la musique. Donc c’est pour ça que c’est aussi très lié à mon projet musical, parce que depuis ce moment-là, j’ai perdu tout lien avec les États-Unis.

Est-ce que la vie d’expatrié aux États-Unis est quelque chose que tu as vécu de manière difficile, de temps en temps ? Et est-ce que ça a été un sujet d’écriture dans ta musique ?

Ma mère est française et mon père arménien, donc aux États-Unis on m’affiliait entre deux communautés. Des moments difficiles, je ne sais pas, j’étais peut-être un peu trop jeune pour voir certaines choses, parce qu’il y a tout le moment où t’es illégal, quand on est en attente de papiers, etc., mais ça, ce sont mes parents qui s’en occupaient. J’étais enfant à ce moment-là, et ensuite nous avons eu la carte verte normale, etc. La seule chose que j’ai vue, c’est ma mère qui avait le mal du pays, mais moi, je n’ai pas du tout eu de problème d’expatrié parce que j’avais une vie complètement normale à ce niveau-là.

Quelle différence vois-tu entre la culture américaine et la culture française au niveau de la musique ?

Si on parle du rock, je pense qu’il y a peut-être une culture plus banalisée du rock aux États-Unis, donc il y a un soutien des médias, pour accompagner les jeunes qui commencent à faire de la musique, il y a beaucoup d’aide, beaucoup de structures, beaucoup d’infrastructures, et du coup, beaucoup de public et pas mal de médias pour relayer ça. En France, je trouve que ça reste un mouvement « rebelle », on va dire, car ne n’est pas forcément facile, d’en vivre du moins, ce n’est pas évident. Il faut vraiment être très ancré pour continuer. Je ne dis pas que c’est facile d’en vivre aux États-Unis, mais il y a beaucoup plus de structures, donc plus de facilités pour tourner, plus de facilités pour créer quelque chose, mais après, il y a des problèmes partout. C’est surtout à ce niveau-là, je pense que nous avons moins cette culture, en France.

Tu composes apparemment de la musique depuis tes quinze ans, tu as déjà travaillé avec des groupes par le passé, mais tu as rapidement ressenti le besoin d’être seule. Sentais-tu qu’être dans un groupe était peut-être trop frustrant par rapport au besoin d’expression que tu avais ?

J’avais commencé seule, j’ai toujours été assez guitare/voix, puis à travers des rencontres, j’ai monté des groupes. J’ai toujours été celle qui composait les chansons, et j’ai toujours eu « mon » style, et les groupes que j’avais quand j’étais jeune, c’étaient plus des groupes de collège ou de lycée, puisque après tout le monde part faire ses études, on n’a plus le temps… Donc c’étaient des niveaux de passions qui n’étaient pas les mêmes. Moi, j’ai toujours mis la musique avant tout. Après, il y a aussi le fait que je n’étais pas du genre à vouloir faire des bars, à faire que des reprises, j’étais plus axée sur de la compo, ça a toujours été l’envie et le besoin d’écrire des chansons et de partager… C’était surtout des différences à ce niveau-là qui ont fait que je n’ai pas trouvé la bonne formule tout de suite, donc c’était plus facile par la suite de te dire que si t’es solo avec des gens qui t’accompagnent, au moins, tu vas au bout de ta démarche. Tandis que quand tu pars dans un esprit de groupe, où tout le monde a son mot à dire, c’est beaucoup plus compliqué à gérer. Avec le temps, maintenant j’ai une formation stable depuis pas mal d’années, avec le même noyau depuis dix ans, et nous sommes vraiment passé à une identité de groupe sur cet album-là. Nous avons tous chacun la même optique, donc c’est plus facile comme ça. Mais ça a mis du temps ! [Rires]

Vous êtes donc plutôt passés à une dynamique de groupe sur cet album-là. Peux-tu me dire ce qu’ont apporté Kriss et Arno à la musique ?

Ils ont apporté énormément ! Moi, je ne suis pas une vraie instrumentiste, je joue de la guitare et du piano pour m’accompagner, mais ce qui m’intéresse, c’est d’écrire des chansons, mélodie et paroles. Et à partir de ça, j’arrive avec des chansons, et tout ce qui va être la partie arrangements, rythmiques, même si on le travaille ensemble, tout le monde se met d’accord, nous faisons plein de tests, ce sont eux qui l’amènent. Donc ils apportent quand même beaucoup.

Arno est aussi un producteur qui a travaillé avec des noms plutôt importants. Dirais-tu que c’est lui qui tient les rênes au niveau du son des albums ?

Au niveau de la prod, c’est clair qu’il a le plus grand mot à dire. Après, quand nous voulons faire certains essais, il est ouvert à essayer, et c’est ce que nous aimons dans cette collaboration-là, c’est que tout le monde essaie ce que chacun propose. Au mieux, ça marche et on garde, au pire, ça ne marche pas et on dit non. Au final, ce qui nous intéresse le plus chacun c’est que la chanson soit mise en avant, il faut tout faire pour que la chanson soit au mieux, que ce soit au niveau du son, des arrangements, de la structure, etc.. Donc lui va avoir le mot final sur le son, c’est évident.

Comment décrirais-tu votre alchimie à tous les trois, votre relation de travail en tant que groupe ?

[Réfléchit] Déjà, nous avons beaucoup confiance les uns envers les autres, il y a beaucoup d’amitié, du coup je pense que cette unité se ressent aussi dans notre travail. Je pense que c’est tout d’abord une bonne alchimie en tant que personnes. Après, musicalement, bien évidemment, nous nous entendons aussi, même si nous n’avons pas tous les mêmes influences, les mêmes envies à certains moments au niveau de la musique, mais pour ce projet-là, nous savons nous mettre d’accord.

Dans la petite biographie promotionnelle qui vient avec l’album, il est écrit que cet album a nécessité trois années de collaboration intensive. Quels seraient les gros challenges que vous avez dû rencontrer sur ces trois années pour l’écriture de ce disque, selon toi ?

Ça a mis un peu de temps car nous avons eu des aléas, on va dire, physiques, parce qu’il y a eu une opération et un accident, et donc de la rééducation et une incapacité à exercer son instrument. Nous avions commencé à enregistrer, mais nous ne nous étions jamais donné de deadline, donc il fallait que ça se fasse bien évidemment quand le studio était disponible, et quand Arno n’était pas sur un autre projet, en train d’enregistrer avec d’autres artistes. Du coup, le challenge était surtout de garder une ligne conductrice sur l’album car nous avons effectivement enregistré sur une longue période. Les envies n’étaient peut-être pas forcément toujours les mêmes entre l’enregistrement de la première chanson et de la dernière. Il fallait garder cette ligne conductrice, toujours travailler de sorte que les chansons vivent ensemble correctement. C’était le challenge principal, on va dire.

« Je n’ai pas trouvé la bonne formule tout de suite, donc c’était plus facile par la suite de te dire que si t’es solo avec des gens qui t’accompagnent, au moins, tu vas au bout de ta démarche. »

L’album a été enregistré en analogique sur un magnéto vingt-quatre pistes. C’est aussi un album où il y a moins de machines. Qu’est-ce qui a motivé ce choix de revenir à quelque chose de plus brut, de plus chaleureux ? As-tu eu besoin de représenter un peu plus l’humain dans cette musique, de représenter un côté un peu plus organique ?

Tout à fait. C’était dans le cahier des charges, car nous avions fait un album assez électro, synthétique, avec beaucoup de machines, nous avions tourné avec pas mal de samples à l’époque. Nous adorons cela, mais justement, nous voulions faire tout le contraire sur celui-là et revenir à quelque chose de vraiment brut, de très intime, et la manière de le faire, c’était d’enregistrer live. Et justement, nous sommes ensuite passés par de l’analogique pour la chaleur, etc.. Du coup, tout ça était effectivement très voulu, c’était le souhait de tout le monde de revenir à quelque chose de beaucoup plus brut que Black Lace Prophecy.

Généralement, lorsque l’on parle de rock avec des influences américaines, on imagine tout de suite quelque chose de très coloré, de très ensoleillé, et lorsqu’on écoute ta musique, sur les deux premiers albums et quand même encore un peu sur cet album-là, il y a quand même de la mélancolie en trame de fond. D’où vient cette mélancolie ?

C’est vrai, je ne peux pas y échapper. Je suis principalement inspirée par des choses tristes, je n’y peux rien. Pourtant j’ai essayé sur Motel… Mais j’ai un penchant mélancolique, je ne peux pas dire le contraire, donc ça c’est moi, c’est de ma faute [rires]. Je pense que d’une part, c’est beaucoup lié à ce que j’écoute. J’aime bien avoir des frissons quand j’écoute de la musique, et si on fait un petit tour d’horizon, en règle générale, les frissons c’est sur des chansons un peu plus émotionnel que je les ai, et par défaut, c’est vrai que j’ai tendance à être inspirée dans ces moments-là pour écrire. Même si après nous essayons de retravailler d’une autre manière, il y a quand même ce petit fond qui est là, et c’est aussi peut-être un peu dû au fait que je me sois rattachée à la musique à des moments de ma vie où, par exemple, lorsque je suis rentrée en France, ce n’était pas forcément évident, et mon échappatoire était la musique. Peut-être que pour le quatrième, j’arriverai à faire quelque chose de plus gai ! [Rires]

L’album s’appelle MOT3L, peux-tu nous parler de la signification de ce titre ? Lorsqu’on pense « motel », on pense « étape de voyage », et aussi aux États-Unis, mine de rien, avec ces longues autoroutes, etc.. Dirais-tu que cet album est une sorte d’étape de voyage ?

Oui. Déjà, d’une part, ça reflète notre carrière musicale qui est là depuis un moment, et nous avons tous eu des moments difficiles, la route est longue. Ça reflète aussi la manière dont nous avons enregistré cet album, qui était par étapes, justement, où nous rentrions pendant quelques jours dans le studio, nous nous enfermions dans le studio, et après pendant quelques mois, nous n’avions pas de studio. C’était donc assez propice à ce genre d’image, et nous avons voulu, sur cet album-là, être dans la symbolique de pouvoir partir, et que cet album soit un road trip où chaque chanson représente des émotions par lesquelles on passe à travers la vie. Ça peut être divers et varié, la colère, la tristesse, la joie… Et cette symbolique-là collait bien aux chansons et à notre état par rapport à notre vie et au groupe. C’est un tout qui s’est bien marié.

La chanson « Fall To Pieces », traite du génocide arménien, qui est un thème qui t’est évidemment proche pour des raisons familiales. C’est un thème assez difficile, comment as-tu abordé ce thème-là dans le texte ?

Quelqu’un a gagné un voyage en Turquie, ne pouvait pas y aller et m’avait dit : « Veux-tu y aller ? » Et j’ai dit : « Euh… C’est compliqué ! » Moi, j’ai été à l’école arménienne, mais j’étais enfant, donc nous n’avons pas le poids de tout ça de manière réelle, mais bon, c’était en moi. Du coup, j’ai quand même accepté ce voyage, je suis allée en Turquie, et j’ai vraiment repensé à des choses auxquelles je n’aurais jamais cru, et ça m’a marquée. J’ai écrit cette chanson juste après être rentrée, je pense que c’est difficile pour les générations d’après de vraiment dire les choses, nous n’avons que les ressentis de notre famille. L’idée était juste de véhiculer le sentiment de perte, mais de continuer à vivre et à se battre. Mais comme je le dis toujours, je n’aime pas nommer les choses dans les chansons. J’aime bien que ça reste universel, que des paroles puissent parler à beaucoup de gens. Pour cette chanson, on m’avait demandé, donc j’avais répondu que je l’avais écrite dans ce cadre-là, mais je pense que si quelqu’un d’autre l’écoute sans le savoir ne pensera jamais à ça, donc j’aime bien aussi garder ça très divers, ça peut être sentiment de perte qui peut être vécu à travers cette chanson.

Au final, comment s’est passé ce fameux voyage en Turquie ? Est-ce une expérience qui a été négative, ou y a-t-il quand même eu du positif ?

Il n’y a jamais que du négatif, de toute manière ! C’était intéressant. Entendre, lire les choses, est une chose, les ressentir en est une autre, même si ce n’est pas au même niveau, mais il y avait des petites choses assez frappantes qui m’ont forcée à vouloir en savoir plus, à faire des recherches, alors que je n’avais pas eu ce besoin avant. Ça peut être des choses super anodines, comme un guide qui cite des pays des frontaliers mais qui ne cite pas l’Arménie. Ou lorsqu’on arrive dans un petit bled, qu’on paye par carte de crédit et que sur la carte de crédit il y a un nom arménien, et que la personne derrière la caisse fait un signe de coupage de gorge, c’est un peu compliqué… Donc ce sont de petites choses comme ça qui font que l’on se pose des questions. J’ai été un peu choquée, je ne pensais pas que c’était à ce point-là, aujourd’hui. Je n’aurais pas fait le voyage, je n’aurais sans doute jamais vécu ça, ça reste intéressant. Je ne suis pas morte, donc ça va ! [Rires] Mais je pense que c’est aussi de se rendre compte que c’est aussi le gouvernement qui cache très certainement des choses… Je n’ai pas de position à prendre, c’était vraiment juste mon propre ressenti, je ne m’attendais pas à ça.

À ce propos, le chanteur de System Of A Down, Serj Tankian, a écrit une chanson sur un de ses projets solo justement à propos du génocide arménien, où il chante en arménien. Et les seules paroles du texte sont : « Oui, c’est un génocide », et il ne fait que répéter cela pendant trois ou quatre minutes. Est-ce qu’une telle démarche est une chose qui te parle ?

Oui, ça ne peut pas ne pas me parler, parce que d’une part, chez les Arméniens, même si je ne suis pas forcément dans une communauté arménienne aujourd’hui, je ne suis pas très entourée par la communauté arménienne, mais ça fait partie de moi et de ma vie, je vois à quel point c’est traumatisant. C’est juste une question de pouvoir tourner une page, c’est en ça que pour le moment, aujourd’hui, ils ne peuvent pas le faire car il n’y a pas de reconnaissance générale. Je ne suis pas une artiste activiste, mais je respecte complètement des artistes comme System Of A Down et Serj Tankian parce que c’est vrai que c’est important pour la culture arménienne de faire savoir qu’il y a eu ça. Tout le monde n’est pas au courant, même si je pense qu’il y a quand même une majorité, mais ça se respecte, en tout cas.

Tu as dit que tu n’aimais pas trop nommer les choses dans tes textes, que tu aimais bien leur laisser un côté un peu vague. J’ai lu dans une interview que quand tu écrivais tes textes, tu partais souvent d’une émotion très brute. Est-ce que c’est justement pour ça que tu n’aimes pas nommer les choses ? As-tu besoin de faire ressentir aux auditeurs ce que tu as ressenti au départ quand tu as commencé à écrire ce texte, donc quelque chose de très brut, très vague, très nuageux ?

Oui, c’est fortement possible ! [Rires] Je ne m’étais pas analysé, mais oui ! Mais c’est aussi ce genre de texte ou ce genre de songwriting qui me touche chez les autres artistes, donc je pense que c’est parce que ce sont aussi mes influences. Après, je pense qu’on a tous différentes manières de s’exprimer. Il y a plein d’artistes qui sont beaucoup plus « précis » et que j’adore, mais ce n’est pas quelque chose qui reflète ma personnalité.

Penses-tu que laisser un peu de flou dans les textes te permette d’être un peu plus dans le partage avec les auditeurs plutôt que de trop dire les choses et du coup d’en faire quelque chose de trop personnel ?

[Réfléchit] Tout dépend comment c’est fait, c’est toujours pareil. Il y a des textes qui peuvent être ultra « précis », qui racontent des choses très personnelles et détaillées, mais qui peuvent toucher, tout dépend comment c’est fait. Je ne peux pas te dire comme ça, je pense que c’est vraiment un talent de pouvoir le faire, et pour la façon dont cela se véhicule, je pense qu’il n’y a pas de règle.

Interview réalisée par téléphone le 1er décembre 2017 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel de Cylew : www.cylew.com.

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