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Interview   

Dagoba : jusqu’au bout de la nuit


« Nous faisons vraiment la musique que nous avons envie d’entendre. » Shawter est clair : il ne compose pas pour les fans, sa maison de disques ou un marché, il compose pour lui. Et le fait est que ses goûts en matière de musique sont vastes, ce qui se répercute forcément sur sa vision de Dagoba, groupe résolument moderne où le gros metal se voit agrémenté de touches orchestrales cinématographiques et électro. Avec By Night, la couleur est d’emblée annoncée : c’est un Daboga plus crépusculaire qu’on retrouve, avec un penchant assumé pour des synthés faisant parfois écho aux années 80 et 90. Un Dagoba qui arrive encore à surprendre, en particulier avec un « On The Run » en duo avec une mystérieuse chanteuse, dévoilant la face pop et fragile du combo.

Dans l’entretien qui suit, celui qui est le frontman et cerveau du groupe depuis plus de vingt ans discute avec nous de la conception de By Night et de toute sa démarche, où l’impact des refrains et des gimmicks a été maximisé, sans pour autant en oublier les riffs. Malgré les difficultés et inquiétudes inhérentes à la pandémie, fort d’une nouvelle maison de disques, d’un line-up (encore) remanié et de clips plus ambitieux que jamais, Dagoba peut sereinement poursuivre sa conquête du monde.

« Il faut être honnête, pour un groupe comme Dagoba, la crise du disque correspond à annuler complètement les ventes d’albums, et maintenant, avec la crise du live, on a enlevé cent pour cent des entrées d’argent au groupe, mais il a quand même fallu préparer en bonne et due forme cette sortie pour By Night. Donc ça fait plus de deux ans que, personnellement, je fais le dos rond. »

Radio Metal : Vous êtes retournés sur scène au Mennecy Metal Fest en septembre dernier après 19 mois sans concert : comment as-tu vécu ça ?

Shawter (chant) : Franchement, nous étions super excités. D’autant plus que c’est un festival que nous apprécions tout particulièrement ; nous en avons fait plusieurs éditions. Nous connaissons les lieux, les organisateurs, et nous savons qu’il y a une super ambiance. Donc nous étions contents. C’était aussi une bonne date de reprise, mine de rien, parce que notre QG est en banlieue parisienne, donc ça ne nous faisait pas trop de route non plus. C’était une date parfaite : ce n’était pas trop fatiguant et nous allions en terrain conquis. De notre côté, ça faisait un moment que nous répétions les morceaux du nouvel album et il nous tardait d’en proposer certains sur scène. C’était riche en émotion, car au début de la pandémie, nous ne savions pas si ça allait reprendre et quand, et le fait que ça reprenne de cette manière, c’était vraiment bien pour nous.

Pas trop rouillés ?

Un peu. Le lendemain, nous avions tous mal aux cervicales et tout, mais c’était de la bonne fatigue !

Dagoba revient avec son huitième album, près de cinq ans après Black Nova. Vous n’aviez jamais mis autant de temps entre deux albums : à quoi ont ressemblé ces cinq années pour Dagoba ?

En fait, c’était plus ou moins prévu parce qu’à la sortie de Black Nova, nous avions décidé d’une tournée qui durerait au moins quatre ans. Il n’y aurait pas eu d’album qui serait sorti avant minimum quatre ans de toute façon. Nous avons fait trois ans et quelques de tournée. Après, il y a eu le Covid-19, donc nous avons dû annuler presque une centaine de dates et forcément, ça a un peu décalé la production de l’album. Ensuite, quand nous avons compris que ça n’allait pas reprendre dans les deux ou trois mois à un rythme normal et qu’il fallait peut-être envisager de repasser sur un cycle de production d’album, nous sommes tout naturellement rentrés dans ce cycle. Nous avons décalé de quelques mois la sortie, juste pour être sûrs de pouvoir faire un semblant de tournée pour la promo du prochain album. C’était programmé comme ça, qu’il allait y avoir au moins quatre ans ou quatre ans et demi d’écart entre Black Nova et l’album suivant.

Un changement de line-up s’est opéré récemment. Tu as accueilli Kawa et Théo. Ce qui a été surprenant, ça a surtout été de découvrir le départ de Werther, car tu le considérais comme ton petit frère, et c’est un peu une page qui se tourne puisque c’était le dernier des débuts qui t’avait suivi jusque-là. J’ai l’impression qu’il n’y a pas vraiment eu d’annonce sur son départ. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Ça faisait un long moment que, pour être poli, l’aspect business de Dagoba l’intéressait plus que l’aspect musique. Nous le sentions tous, que ce soit au sein des musiciens ou même de l’équipe technique et du management. Il commençait à mettre un peu en place une autre structure qui s’occupe plus d’argent que de musique, et quand il a vu la pandémie arriver et qu’il a senti que ça allait durer, il a tout simplement pensé que personne ne s’en relèverait, pas seulement Dagoba mais un peu tout le business, donc il est parti voguer vers des sphères qui n’ont, je pense, rien à voir avec la musique. En ce qui concerne Bastos, ça s’est fait naturellement, car Théo le remplaçait déjà sur la dernière partie de la tournée Black Nova, car il a eu un heureux événement dans sa vie d’homme et il ne se sentait plus de partir aussi longtemps et aussi loin de son foyer. Ça fait donc très longtemps que Théo est dans l’équipe en tant que musicien. Kawa, à la basse, était notre tour manageur, donc nous savions de quoi il était capable et il connaissait tous les arcanes du groupe, et l’intensité de vie que ça nécessite, donc là aussi ça s’est fait tout naturellement.

« Nous sommes très conscients que pour une partie importante de notre public, tout ce qui les touche, c’est le côté rentre-dedans, on va dire brutal, de Dagoba, mais celui qui personnellement me tient le plus à cœur, c’est le côté cinématographique. »

Tu n’as pas toi aussi eu des craintes par rapport à la pandémie et à ton métier de musicien ?

Bien sûr ! J’en ai encore aujourd’hui. Les coûts de production ont subi une inflation, car quand on propose un huitième album, forcément, on sait qu’on a une certaine charte à respecter. Il faut que la production soit bonne, que l’artwork soit bon, que les clips soient encore meilleurs… Les gens ont toujours du mal à comprendre quand qualitativement une production devient moins bonne ou quand les clips sont à l’ancienne, au camescope, parce qu’on n’a plus de budget – les gens ne le comprendraient pas et nous non plus, d’ailleurs. En tant qu’artiste, nous sommes là pour toujours progresser et mettre la barre toujours plus haut. Malheureusement, tout ça a dû se faire avec zéro rentrée d’argent. Il faut être honnête, pour un groupe comme Dagoba, la crise du disque correspond à annuler complètement les ventes d’albums, et maintenant, avec la crise du live, on a enlevé cent pour cent des entrées d’argent au groupe, mais il a quand même fallu préparer en bonne et due forme cette sortie pour By Night. Donc ça fait plus de deux ans que, personnellement, je fais le dos rond. Nous devons faire des choix, y compris avec ma famille, pour savoir si les dépenses pour le groupe ne vont pas trop loin, ce que nous pouvons faire, etc. Car nous ne sommes pas non plus le groupe le plus subventionné de France, loin s’en faut ! C’est vraiment sur de l’argent perso que se fait cette sortie. Oui, c’est dur. Oui, j’ai eu peur. Mais c’est la vie que j’ai choisi de mener et c’est comme ça. On verra ce qui se passera dans le futur. Le truc le plus important pour moi, c’est que les tournées reprennent peu que peu, comme on dit à Marseille. Je suis déjà content que la machine reprenne et qu’on arrive encore à générer de l’emploi et de l’entertainment, et que le cours normal des choses reprenne pour Dagoba.

Même si tu as toujours été le cerveau de Dagoba, un changement de line-up, c’est forcément un changement de dynamique. Qu’est-ce que Kawa et Théo ont apporté, selon toi, à Dagoba, sur le plan humain et de leurs personnalités ?

Beaucoup d’enthousiasme et en ce qui concerne particulièrement Kawa, un niveau d’instrument pur… La différence est dantesque. Mais sinon, c’est surtout de l’enthousiasme, surtout quant aux directions artistiques et au futur du groupe, pas forcément sur By Night mais pour un peu tout, les tenues de scène, la scénographie, le show lumière, le fait d’avoir envie de partir loin pendant longtemps, à savoir si ça ne dérange pas leur vie de famille, etc. Ils sont ultra enthousiastes par rapport à ce tempo-là, ce rythme-là et ce style de vie. Franchement, ça fait très plaisir.

Il me semble que c’est toi qui as enregistré les parties de basse sur By Night…

Oui, comme depuis quatre ou cinq albums.

Mais tu parlais du niveau de Kawa, tu n’as pas eu envie justement de le faire contribuer ?

Bien sûr que si. Mais ça a vraiment été un coup du sort. C’est le couvre-feu qui a fait qu’il n’a pas pu se déplacer en studio.

Tu composes tout dans Dagoba, et j’imagine que, déjà en temps normal, quand tu t’attelles à un nouvel album, tu es dans ta petite bulle. Mais est-ce que la pandémie et les longs mois de confinement n’ont pas été propices à encore plus t’enfermer dans ton petit univers pour concevoir By Night ?

Oui. Pas tant pour les riffs, qui étaient à quatre-vingt-dix pour cent écrits avant le confinement, parce que le processus de composition ne s’arrête jamais vraiment dans Dagoba. C’est-à-dire que nous pouvons être sur la route pour un album et déjà composer le suivant. Mais pour tout ce qui est arrangements et lignes de voix, notamment, c’est vrai que d’avoir cette amplitude dans le temps a permis – et pas seulement pour moi, car même si je suis dans ma bulle, tu te doutes bien que nous nous envoyons les fichiers et qu’il y a des allers-retours avec le groupe – de vraiment creuser au mieux les gimmicks et d’être encore plus pointus au niveau des choix de son, surtout des synthétiseurs. Par exemple, un truc tout bête, ça m’a permis d’acheter des nouveaux synthétiseurs et de prendre le temps de les exploiter, parce que c’est assez long : quand tu achètes un synthétiseur, ce sont des banques de sons de dix-huit mille instruments, avec des réglages de la NASA, donc il faut quand même passer un peu de temps dessus. Là, j’ai vraiment eu ce temps pour pouvoir en explorer de nouveaux et les intégrer à la musique de Dagoba. Pour ce qui est des lignes de voix, nous avions vraiment envie – et c’était vraiment une décision collégiale – que les refrains soient vraiment le highlight de chaque chanson. Dans le reste de notre discographie, les moments forts pouvaient être l’intro, le riff du pont, le riff de l’outro, des fois le refrain aussi… Ça pouvait être un peu n’importe quelle partie. Là, nous avions vraiment envie que les refrains soient mis à l’honneur. Pour toucher ce qui nous semble parfait pour un refrain, c’est assez compliqué, donc ça nous a permis d’y revenir, d’en discuter et de mettre ça en place de la façon qui nous a semblé la plus efficace pour Ny Night.

« On dit souvent que le public metal est élitiste, et c’est vrai qu’il y a une certaine caste qui le reste, mais je le trouve quand même assez ouvert d’esprit. […] Je trouve qu’on a quand même une oreille assez développée pour justement se permettre de pouvoir faire ce genre d’écart dans la musique. »

Justement, c’est quoi un bon refrain ?

Pour moi, un bon refrain, c’est celui qui t’émeut quand il te revient en tête. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement sur le moment que tu as envie de le chanter. C’est déjà la preuve d’un bon refrain, mais j’aime bien les refrains qui t’apparaissent dans la tête alors que tu n’as pas forcément la chanson sur la stéréo et que ça te procure la même émotion, voire une émotion encore plus grande que quand tu l’as découvert.

Par cette volonté de mettre l’accent sur les refrains et les gimmicks, c’est le côté immédiatement reconnaissable des morceaux que vous avez travaillé. Considères-tu que ce soit un travail qui a pu faire défaut à Dagoba par le passé pour maximiser son impact ?

Non, parce que je pense que le propos de By Night n’était pas celui que nous voulions tenir sur Black Nova, Tales Of The Black Dawn ou Post Mortem Nihil Est, par exemple. Nous avons pris beaucoup de plaisir à faire un What Hell Is About ou un Post Mortem Nihil Est pour d’autres raisons que les refrains ou les gimmicks. Par contre, pour un album comme By Night, où nous voulions respecter ce type de propos et d’atmosphère, oui, c’était important de faire ce travail.

Souvent ce côté gimmick et le fait de travailler l’impact d’un morceau, c’est quelque chose qu’apporte un producteur, surtout dans les musiques plus « mainstream » – et je ne dis pas ça péjorativement. Est-ce que ton côté producteur a pris encore plus de place dans ton processus cette fois ?

Oui, définitivement. Mon côté rat de studio est quelque chose qui me régalait déjà par le passé et qui me plaît de plus en plus ! Surtout, quand tu prends le parti d’opérer un tournant musical et de ne pas avoir le même propos que les albums précédents, il faut bien le faire. Tu ne peux pas simplement dire : « Bon, les gars, je tourne une petite page et vous l’accepterez parce que vous m’aimez bien. » Non, ça ne marche pas comme ça. Il faut quand même que le travail soit abouti et de qualité. Donc, justement, comme nous avons voulu mettre encore plus l’accent sur le côté gimmick électro, il fallait faire en amont ce travail de production et donc de recherche de nouveaux sons de synthés, savoir comment ils marchaient et comment les agencer pour qu’ils puissent bien percer quand le groupe joue par-dessus ou qu’ils soient vraiment à propos quand ils sont tout seuls pour faire rebondir une partie sur l’autre, par exemple, ou tout simplement sur de longues plages intro, interlude ou outro. Il faut savoir faire sonner tout ça. C’est un peu moins évident, bien entendu, pour nous que de faire sonner de la guitare sur de la double grosse caisse, parce que ça, c’est ce que nous avons en nous, nous sommes des metalleux et ça fait longtemps que nous pratiquons – quelque part c’est notre manière à nous de respirer, c’est naturel. Quand tu veux amener quelque chose de nouveau, bien sûr que la part de production est importante.

Le travail du compositeur et celui du producteur sont un peu les deux faces d’une même pièce, et c’est pour ça que c’est souvent deux équipes différentes qui s’en chargent. Est-ce que tu n’as pas parfois l’impression d’avoir un côté schizophrène dans ton processus en ayant ces deux casquettes ?

Non, parce que ça me plaît vraiment. Ça me passionne, le fait de prendre ma guitare ou un instrument quel qu’il soit, allumer le studio et enregistrer des trucs, même s’ils ne sont pas bons, ça me plaît énormément. La production, ça me replonge dans mes années où j’apprenais la guitare. Des fois, tu apprends un instrument, surtout quand tu commences, c’est nul, tu ne sais pas faire les accords, tu as la corne qui pousse au bout des doigts, ça fait mal, etc. mais au bout d’un moment, tu regardes ta montre et tu te dis : « Putain, ça fait huit heures que je suis dessus ! » parce que tu te régales. Tu es en train d’essayer de relever « The Unforgiven » ou « Nothing Else Matters », tu n’y arrives pas, et quand tu commences à rentrer les deux premières mesures et les deux premières tournes, tu les fais tourner en boucle, parce que tu te dis : « Putain, ça sort de moi ce truc-là ? Ça y est, Metallica est dans ma chambre ! » C’est un temps passion, comme j’aime à l’appeler. C’est un temps qui ne passe pas vraiment et qui, en même temps, passe trop vite. Donc il n’y a pas de schizophrénie là-dedans, c’est juste de la passion.

« L’avis des gens ne m’effraie pas. J’aime juste la musique et pour moi, elle n’a vraiment pas de frontière. Je ne l’aborde jamais comme un marché à conquérir ou des fans à satisfaire. Je veux que ça me fasse plaisir à entendre à la fin, c’est tout. »

Tu as toujours inclus une dimension cinématographique dans tes albums, mais celui-ci est très structuré, avec non seulement une intro, mais aussi une outro et même un break, ce qui renforce encore cette dimension. Comme je sais que tu es très fan de cinéma, as-tu carrément pensé cet album comme un film ?

J’essaye de penser tous nos albums, voire toutes nos chansons comme des films. C’est pour ça que depuis notre premier album, il y a déjà des parties de violon, violoncelle, des ajouts classiques ici ou là, tout le temps une petite intro, comme tu l’as dit… C’est quelque chose qui me tient énormément à cœur. Nous sommes très conscients que pour une partie importante de notre public, tout ce qui les touche, c’est le côté rentre-dedans, on va dire brutal, de Dagoba, mais celui qui personnellement me tient le plus à cœur, c’est justement le côté cinématographique. Pour By Night, ce qui s’est passé, c’est que la légitimité des nouveaux synthétiseurs dans Dagoba n’avait un sens, pour moi, que si nous encadrions cet album. Parce que si nous n’avions mis que l’intro ou l’interlude, les gens auraient pu dire – et même moi, j’aurais pu le penser – que ce n’était pas vraiment assumé. Je me serais demandé si nous étions allés assez loin. Alors que si nous l’encadrions vraiment d’une intro, d’une outro et d’un interlude, toutes ces chansons, avec ce qui fait le nouveau souffle, le nouveau son de notre musique, ça permettait de vraiment assumer les propos. Au final, quand nous avons tous les quatre écouté l’album avec l’intro jusqu’à l’outro, nous nous sommes rendu compte que l’album avait un vrai sens, une vraie saveur en fin d’écoute. Je pense que tu as bien cerné le propos, à ta façon, en disant que nous avons mieux encadré notre musique et mieux mis l’accent sur ce côté cinématographique.

Oui, parce qu’il y a une cohérence globale et même thématique, car quand on regarde le titre des chansons – et on y reviendra plus tard – un ou plusieurs fils rouges se détachent, donnant un côté presque conceptuel.

Oui, clairement. L’idée était un peu : on prend sa bagnole, on met le CD, on est dans néo-Tokyo, il fait nuit et on pense à la vie. Avec toutes ces lumières de la nuit et tout ce que la nuit, en général, peut provoquer en nous, c’est-à-dire se recentrer sur nous-mêmes, penser à nos erreurs, à notre futur, à notre passé, à ce qui nous entoure. C’était un peu l’idée au moment d’écrire les paroles et de décider des artworks, que nous avons choisis tous les quatre, ensemble, au moment d’écouter les préproductions.

Si c’était un film, lequel ce serait ? La pochette fait plutôt penser à Drive alors qu’avec la musique, on est plus dans un côté blockbuster…

Ce serait une interprétation pas ratée d’Akira en film. Parce qu’en général, quand on passe du manga au film, c’est très mauvais, genre Dragon Ball Z ou Death Note. Ce serait donc une adaptation réussie d’Akira en film et peut-être sans le côté science-fiction et bombe nucléaire ; le côté juste néo-Tokyo et la noirceur de l’histoire.

Le morceau « Break » sépare l’album en deux parties de cinq titres. Son titre est explicite : c’est voulu comme une respiration, mais est-ce que tu vois les deux moitiés de l’album comme deux entités complémentaires, voire presque comme deux EP ?

En ayant réécouté l’album il y a quelques mois, je ne suis pas loin de te rejoindre. Je trouve qu’il y a un vrai tournant, et c’est vrai que nous aurions pu faire deux EP. C’est une très juste réflexion !

Musicalement, la plus grosse surprise de l’album est sans aucun doute le morceau « On The Run ». Non seulement pour ton duo avec une chanteuse, mais aussi pour la teneur beaucoup plus fragile, pop et mélodique de la chanson. Comment ce morceau est-il né ? Quelle a été ta démarche ? Et comment ce morceau s’insère-t-il au sein de l’œuvre globale pour toi ?

Déjà, pour être tout à fait honnête, c’est le deuxième morceau que j’ai composé pour By Night. Donc ce n’était pas un morceau que j’ai composé à la fin, genre : « Merde, il nous manque un titre ! Allez, on se régale, on se fait plaisir. » Non, c’était vraiment le deuxième morceau, donc le cadre général ambitieux de By Night était posé dès le départ. Nous savions que nous allions exposer une part de Dagoba peut-être un peu plus fragile ou, en tout cas, différente. C’était sûr parce que ça allait être assumé dès le deuxième morceau. Autre chose : ça faisait très longtemps que j’avais envie de faire un piano-voix ou ne serait-ce qu’un piano-violoncelle ou même un piano seul pour un interlude ou une intro de morceau. Ça faisait très longtemps que ça me trottait en tête. J’en ai d’ailleurs pas mal en bécane que je n’ai jamais utilisés. Là, quand je commençais à écrire, ça ne restait plus juste une ligne de piano. Rapidement, les pêches de guitare sont arrivées, puis un refrain. Je trouvais que ça sonnait, je l’ai envoyé au groupe, eux aussi trouvaient que ça sonnait. Ma femme est rentrée le soir, elle m’a dit aussi : « Ouah, ça sonne ce truc-là ! » J’ai dit : « On va essayer d’aller un petit peu plus loin. » J’ai donc commencé à écrire des paroles, chose que je n’avais jamais faite pour les autres parties piano pour les albums précédents. Et en écrivant les voix, je me suis dit : « T’en es peut-être capable, peut-être que tu vas réussir enfin à faire sonner ce type de morceau. » Mais pour être tout à fait honnête, mon timbre de voix et surtout ma tonalité ne me plaisaient pas, c’était trop grave et ça donnait sur les couplets un esprit un peu trop crooner voire un peu Depeche Mode dont je ne voulais pas sur l’album. Donc l’idée de faire un featuring avec une chanteuse s’est imposée assez naturellement, parce qu’elle pouvait chanter la ligne de voix à l’octave du dessus, et nous l’avons fait tout simplement.

« C’est la première fois que nous avons un single qui est quasiment deux fois plus écouté aux Etats-Unis qu’en France. Nous avons la fan base franco-française qui était un peu déboussolée et puis, après, tu as le reste du monde qui a complètement adhéré. »

Nous l’avons toujours dit, nous faisons vraiment la musique que nous avons envie d’entendre. Nous ne nous demandons pas ce que les fans attendent de nous, si c’est trop osé, s’il faudrait mettre de la flûte ou du piano ou pas dans Dagoba, nous nous en foutons complètement. Quand on fait la rétrospective, dans Dagoba, il y a de la flûte, du violon, du violoncelle, de l’électro, de l’indus, des passages où ça gueule, des interludes à la guitare sèche, du blast beat… Nous avons toujours été sincères avec ça : nous faisons la musique que nous avons envie d’entendre, nous n’avons pas de frontière musicale. Dans la discographie qu’il y a derrière moi, il y a loin de n’y avoir que du metal. Et ce que je trouve beau, par contre, dans le metal, c’est qu’on peut y mettre beaucoup de choses. On dit souvent que le public metal est élitiste, et c’est vrai qu’il y a une certaine caste qui le reste, mais je le trouve quand même assez ouvert d’esprit. Par exemple, si tu prends le reggae, tu ne trouveras pas de double grosse caisse ou de guitare saturée dans le reggae. Pareil pour le hip-hop, ce sera très rare, ou dans le classique. Alors que dans le metal, Rage Against The Machine : un chanteur hip-hop. Dimmu Borgir : du blast beat norvégien avec un orchestre classique. Rammstein : du chant en allemand avec du son indus. Je trouve qu’on a quand même une oreille assez développée pour justement se permettre de pouvoir faire ce genre d’écart dans la musique. Et puisque tu parles de côté pop dans la musique, je suis content d’avoir intégré ce style de musique que j’aime aussi dans Dagoba.

Franchement, encore une fois, je ne me pose pas de questions pour savoir si ça va plaire ou pas, je m’en fous complètement. J’ai des trucs en bécane qui ne m’ont jamais servis et où c’est complètement dingo, avec de l’harmonica, des guitares désaccordées, etc. L’avis des gens ne m’effraie pas. J’aime juste la musique et pour moi, elle n’a vraiment pas de frontière. Je ne l’aborde jamais comme un marcher à conquérir ou des fans à satisfaire. Je veux que ça me fasse plaisir à entendre à la fin, c’est tout.

J’ai l’impression que cette ouverture d’esprit est une évolution du public ces dix ou vingt dernières années. Avant les années 2000, c’était peut-être moins présent…

Je suis d’accord. Je ne suis pas fan de néo-metal, mais je trouve que ce qui est arrivé après ce passage-là, avec Linkin Park et toute cette scène où, justement, l’aspect production a fait un gros pas en avant, où on a commencé à réussir à mixer toutes ces influences de façon efficace tout en servant le metal, c’est une bonne chose.

Comme c’est un morceau qui se démarque de ce que tu avais l’habitude de faire, as-tu vu un peu les réactions à « On The Run » ?

Tu sais, les réactions, je vais vite fait les voir au début quand nous lançons les vidéos pour voir déjà si tout va bien et que ça ne bogue pas. J’ai vu qu’il y avait beaucoup de gens qui lançaient le fameux #poppy ou disaient « c’est pop, je passe », des trucs comme ça. Et tu as aussi énormément de gens qui ont dit : « Ouah, ça faisait longtemps qu’on voulait quelque chose d’aussi fragile de la part de Dagoba » ou « Chanson incroyable. » Je crois aussi que c’est la première fois que nous avons un single qui est quasiment deux fois plus écouté aux Etats-Unis qu’en France. Nous avons la fan base franco-française qui était un peu déboussolée et puis, après, tu as le reste du monde qui a complètement adhéré. Après, il faudrait peut-être que j’aille revoir maintenant, peut-être que la tendance a changé, je ne sais pas. En tout cas, je sais que hier, le management m’a envoyé un message avec les chiffres de Spotify et il me disait que pour la première fois, nous avons doublé le nombre d’auditeurs aux USA par rapport à la France.

La chanteuse qui apparaît sur le morceau ne veut pour l’instant pas qu’on donne son nom. Pourquoi ?

Parce qu’elle a son projet et elle nous a dit : « Nos projets risquent de sortir plus ou moins en même temps, ça ne vous dérange pas si je garde la primeur de l’annonce ? » Nous lui avons dit que bien entendu que non, que nous respections ça, mais ça viendra.

Comment as-tu pensé à elle ? Comment l’as-tu rencontrée ?

En zonant sur YouTube. Elle ne vient pas du circuit metal, donc ce n’était vraiment pas en cherchant là-dedans. En fait, nous étions chez des potes, plutôt axés black metal et tout. La plupart de mes potes sont axés black metal et donc, bien sûr, nous nous chamaillons un petit peu quand j’essaye de leur expliquer qu’il existe des bons côtés dans l’électro, voire dans l’électro de merde comme ils aiment bien l’appeler [rires]. Et je leur citais notamment un élément assez simple de ces dernières années : tout le monde adore Sia, qui est une chanteuse incroyable, mais personne ne veut admettre, surtout dans le metal, que c’est David Guetta qui l’a fait sortir du trou, et que les collaborations de David Guetta et Sia sont incroyables. Il faut juste l’admettre. Si on enlève l’étiquette David Guetta, Sia n’a jamais aussi bien chanté que sous la houlette de ce dernier. Donc je ne leur demande pas d’aimer David Guetta, mais je leur disais que mine de rien, dans un style qu’ils ne sont pas obligés d’aimer, ça peut leur avoir révélé une chanteuse que, par contre, ils adorent. Donc j’ai dû commencer à chercher des chanteuses qui sont un peu apparues comme ça, grâce à des DJ – c’était surement pour leur casser les couilles, à ces potes black metalleux, maintenant que j’y pense. Je me suis dit : « Ce qu’on va faire, c’est qu’on ne va pas prendre une chanteuse connue dans le metal et on va essayer de faire un peu la démarche que tous ces DJ ont, c’est-à-dire prendre quelqu’un qui n’est pas connu mais qui a un instrument de malade, et lui faire la part belle sur du metal. Ce sera un bon défi », car j’aime bien les défis.

« La plupart de mes potes sont axés black metal et donc, bien sûr, nous nous chamaillons un petit peu quand j’essaye de leur expliquer qu’il existe des bons côtés dans l’électro, voire dans l’électro de merde comme ils aiment bien l’appeler [rires]. »

Donc t’es un peu le David Guetta du metal ?

[Rires] Franchement, ça serait cool, surtout pour son compte en banque. Non, honnêtement, David Guetta, c’est un peu comme tout le monde, j’aime ses collaborations avec Sia, parce que ça chante super bien, mais je suis beaucoup plus fan de DJ comme Zedd. C’est un ressortissant russe. Le schéma c’est : père médaille d’or du conservatoire de Moscou, mère médaille d’or du conservatoire de Moscou au piano, il y a des vidéos de lui en train de jouer de la batterie dans un groupe de hardcore, en train de jouer du piano… C’est un fou malade. Franchement, il a sorti des albums très structurés au niveau électro, ce n’est pas juste la répétition d’un refrain où ça tourne en boucle. Il y a vraiment intro-couplet-refrain. Il m’a bien marqué sur ces dernières années justement pour son sens du gimmick et dans sa manière d’aborder la voix dans l’électro, en arrivant à faire changer un mouvement connu pour être assez répétitif et faire de vraies chansons. Je ne me mettrais évidemment jamais à faire ça, mais il y a quand même des trucs intéressants et ça ne me dérange pas d’aller piocher là-dedans aussi.

Justement, globalement, on retrouve dans l’album des sonorités EDM plus marquées qui traduisent bien le côté nocturne du titre et de la pochette. Et il y a évidemment ce titre, « On The Run », qui renforce d’autant plus cette coloration. Est-ce que le metal serait ta face sombre et l’EDM ta face claire ?

Peut-être, même si je ne sais pas vraiment si la musique attise une certaine obscurité en moi. Je ne me sens pas particulièrement sombre ou triste quand j’écoute du metal, ni quand j’écoute un autre type de musique. Il ne faut pas non plus que les gens s’arrêtent trop au côté EDM, parce que dans By Night, il y a quand même quatre-vingt-dix-neuf pour cent de guitare, de batterie, il y a aussi de longues outros purement classiques… On va dire que nous avons rajouté quelques gimmicks ici ou là, mais je n’ai toujours pas accès aux boîtes de nuit et je ne suis toujours pas allé au Tomorrowland en Belgique. Ce n’est pas encore mon univers, donc ne vous inquiétez pas.

Justement, c’était un peu ma prochaine question, car on retrouve un titre assez explicite : « Nightclub ». Je me demandais si tu étais aussi un clubbeur…

Honnêtement, non. Ce serait mentir de dire le contraire. J’ai dû aller en boîte de nuit étant jeune, mais même, je me rappelle, et je pense que les metalleux marseillais pourront en parler, il y avait un club à Marseille où il y avait trois salles différentes, avec une salle un peu plus pop, une salle vraiment électro et une salle vraiment que metal, et on traînait nos Doc Martins dans cette salle-là. Je pense que la majorité des soirées en nightclub que j’ai faites, c’était plus pour écouter Rammstein et Metallica avec mes potes. Donc non, je ne suis pas du tout un clubbeur dans l’esprit, mais comme je t’ai dit, j’ai découvert, et ce depuis longtemps, dans des artistes comme Gesaffelstein ou Zedd, de bonnes choses, comme dans le classique, dans la pop, le rock, dans un peu tout. Et c’était cool de se pencher là-dessus pour essayer d’en faire quelque chose d’intéressant pour Dagoba.

Le visuel fait écho à l’imagerie de la vague synthwave et, même si By Night reste très moderne et inscrit dans son temps, on retrouve certains héritages des années 80 et 90, autant dans les clips – tu mentionnais Blade Runner, par exemple, et tu as parlé d’Akira tout à l’heure – que dans certaines sonorités électro. Qu’est-ce que toute cette esthétique représente pour toi ?

Déjà, j’aime beaucoup le mouvement, de façon générale. Je suis assez nostalgique d’un certain état d’esprit des années 80 et 90, parce que ce sont les années où j’étais adolescent, donc on s’en rappelle forcément avec une certaine mélancolie. Surtout, pourquoi y adhérer et illustrer By Night avec ce type d’imagerie ? C’est pour être raccord avec la musique. Tu t’imagines si nous avions mis un chevalier avec un dragon sur la pochette, je ne sais pas quelle aurait été la teneur de ta question, mais tu aurais sûrement pensé que c’est n’importe quoi ou que ce n’est pas assumé. Tu te serais demandé : « Qu’est-ce qu’il veut faire ? Il veut vendre un album de power metal alors que les gens vont entendre du synthétiseur dedans. C’est le bordel… » Non, c’est surtout pour être raccord, pour que tout l’univers soit corrélé.

« La nuit est un environnement qui me plaît beaucoup, c’est plus calme, il y a moins l’influence du monde, le téléphone qui sonne, les sollicitations des gens. On peut plus se recentrer sur soi-même et sur sa musique […]. La pure créativité se passe souvent au crépuscule, voire durant la nuit avancée. »

Je parlais d’EDM, mais même dans les passages heavy on retrouve parfois un côté presque dansant, comme certains rythmes de « Bellflower Drive », ou en tout cas qui donne envie de bouger. Est-ce qu’au-delà de susciter des émotions, la réaction physique de l’auditeur est quelque chose que tu prends en compte lorsque tu conçois un morceau ?

Déjà, je prends ne compte la mienne. J’aime bien bouger la tête, effectivement. Et nous avons aussi toujours respecté un truc dans Dagoba : nous évitons de faire des changements de tempo. Ça a à voir avec le mouvement physique : on n’est pas déstructurés, on ne fait pas des danses contemporaines, on ne fait pas du math metal, ni trop de polyrythmie non plus. En effet, quand tu ne changes pas de tempo au sein d’un même morceau et quand tu ne fais pas de mesure composée – nous essayons de respecter le binaire, parce que nous aimons beaucoup ça aussi –, oui, forcément tu sais que ça va agir sur le physique, parce que c’est le battement du cœur, c’est binaire, et il ne vaut mieux pas que ça change trop de tempo [rires]. Donc effectivement, ça a à voir avec un côté dansant et physique.

En parlant de réaction physique, tu ressors régulièrement le fameux wall of death du Hellfest 2014. Huit ans plus tard, t’es toujours autant marqué par cet épisode ?

C’est comme je te disais tout à l’heure, j’ai écouté l’album il y a quatre mois ; je ne suis pas du genre à aller voir mes propres vidéos. Donc je vois la vidéo ressurgir régulièrement parce que c’est devenu presque un mème sur les réseaux sociaux, comme Twitter. On nous en reparle et nous sommes contents, mais en toute honnêteté et humilité, c’est la vidéo du public, ce n’est pas nous ! C’est eux qui font le spectacle. D’ailleurs, on ne voit qu’eux sur la vidéo. Par contre, le truc qui m’a fait le plus déliré ces dernières années à propos de ce wall of death en particulier, c’est que des groupes – et pas les moindres – l’ont repris dans leur propre clip. Je pense notamment à Green Day qui a pompé l’image pour l’un de leurs derniers singles, et il me semble récemment que c’était les Foo Fighters – à vérifier, je dis peut-être des conneries, mais en tout cas c’est un gros groupe – qui ont pris l’image du petit Dagoba de Marseille pour faire leur clip hollywoodien. Ça, ça m’a fait plutôt délirer !

L’album s’appelle By Night, et dans le titre de Tales Of The Black Dawn, il y avait déjà cette notion de nuit, avec la chauve-souris sur la pochette en plus. Te considères-tu comme un oiseau de nuit ?

Oui, et j’aimerais pouvoir continuer à l’être, mais maintenant, j’ai deux enfants, dont un qui est plutôt jeune, donc je suis devenu oiseau de jour [rires]. Mais c’est vrai que la nuit est un environnement qui me plaît beaucoup, c’est plus calme, il y a moins l’influence du monde, le téléphone qui sonne, les sollicitations des gens. On peut plus se recentrer sur soi-même et sur sa musique, parce que ça me tient beaucoup à cœur, elle a une place très importante dans ma vie. Même s’il faut respecter les horaires d’école de mes enfants, je resterai un éternel oiseau de nuit.

Je parlais tout à l’heure de fils rouges thématiques, et l’un d’entre eux semble être la lumière nocturne et le côté crépusculaire (« Neons », « Sunfall », « City Lights », « Nightclub », « Stellar »). La nuit, que ce soit par son côté propice aux rêves ou par son ambiance avec toutes ses ombres, t’inspire-t-elle ? Est-ce un moment propice à la créativité pour toi ?

Oui, totalement. La composition pure se passe souvent la nuit. Par contre, tout ce qui est un peu plus arrangement ou peaufinage et enregistrement, je suis obligé de le faire le jour, car j’ai quand même une vie familiale et sociale, je ne peux pas me bloquer comme ça pendant des mois, vivre la nuit et dormir le jour. Mais en général, oui, j’attends que tout le monde aille se coucher, je prends ma petite guitare, je mets mon casque pour ne déranger personne et j’écris. Ensuite, pour tout ce qui est arrangement, « tiens, est-ce qu’on mettrait plutôt ce type de batterie dessus, de la double grosse caisse ou pas, un rythme simple », le style de synthé, la structure des morceaux, « est-ce qu’on allonge le couplet, est-ce qu’on en met un ou deux », etc. ça ne me dérange pas de le faire en journée. Mais la pure créativité se passe souvent au crépuscule, voire durant la nuit avancée. C’est une ambiance qui me plaît et puis, de facto, tout le monde est moins sollicité la nuit. On n’a pas le coup de fil du management, du collègue de travail, du pote qui a besoin qu’on aille l’aider à changer sa roue ou de l’école qui appelle parce que son fils est malade. C’est un peu plus calme pour tout le monde, sauf bien sûr pour ceux qui travaillent de nuit.

« J’adore la mélancolie. Il y a dans le fait de penser à un bon moment passé, alors qu’on est triste présentement, une espèce d’antagonisme et de choc des sentiments qui m’a toujours intéressé et que j’ai toujours aimé mettre en avant. »

Que représente ce passage de la lumière artificielle des néons (« Neons ») au début à celle naturelle des étoiles (« Stellar ») à la fin ?

Déjà, je suis content que tu l’aies relevé. Je pense que vous ne serez pas nombreux à le faire. Avec cette outro, j’ai beaucoup pensé à un lieu de vacances où je vais régulièrement et qui me donne l’occasion la nuit de vraiment admirer les étoiles. On ne se rend pas vraiment compte quand on est dans une grande ville, la nuit on voit très peu d’étoiles. On ne voit pas le ciel tel qu’il est réellement, puisqu’on est un peu sous un halo artificiel. J’avais envie avec cette outro de schématiser ça, c’est-à-dire qu’on a pris le temps de traverser cette méga cité et, à un moment ou un autre, on passe vers un environnement et une luminosité plus naturels – même si c’est toujours la nuit – qui apportent une certaine respiration – comme quand on quitte la ville et rejoint la forêt, par exemple.

On retrouve aussi une idée de fin tout au long de l’album, que ce soit la fin de la journée avec le coucher de soleil, la fin de l’été (« Summer’s Gone ») ou ce dernier croisement (« The Last Crossing »), le tout dans une certaine mélancolie. Est-ce que ça dit quelque chose sur toi ? Car depuis Black Nova, tu as passé la quarantaine, donc as-tu l’impression d’avoir passé une étape dans ta vie, que quelque chose s’est terminé ? Un peu ce qu’on appelle la crise de la quarantaine…

Il faudrait l’analyser, mais non, je ne pense pas trop. Par contre, ce que je peux te dire, c’est que j’adore la mélancolie. J’adore ce sentiment. Il y a dans le fait de penser à un bon moment passé, alors qu’on est triste présentement, une espèce d’antagonisme et de choc des sentiments qui m’a toujours intéressé et que j’ai toujours aimé mettre en avant, notamment dans nos refrains ou nos intros. C’est vrai que la mélancolie est quelque chose qui me touche pas mal et que j’aime bien mettre en chanson. C’est une mélancolie un peu nostalgique. Franchement, je suis un peu un gars à l’ancienne ; par exemple, j’ai plus mal vécu l’arrivée d’internet que mes quarante ans [rires]. Je n’aime pas trop la technologie, les grandes villes, les métros, je ne comprends rien à tout ce qui est la fibre, le cloud, les téléchargements, et je n’ai pas trop envie de savoir non plus, ça ne m’intéresse pas trop. Par contre, j’ai encore mes vieux potes de quand nous avions trois ans, c’est pour dire ! Quand nous nous voyons, c’est pour nous rappeler le vidéo club où nous allions louer les cassettes d’horreur en mangeant des bonbons. Et comme on en parlait tout à l’heure, avec l’imagerie des années 80… J’ai toujours eu cette attache au passé – en tout cas, au mien – parce que, comme on dit, pour savoir où on va, il faut se rappeler d’où on vient. Je n’aime pas trop perdre ces valeurs. Je ne sais pas si c’est la crise de la quarantaine, peut-être, mais là où je te donne tout à fait raison, c’est que la mélancolie a une place importante dans la musique de Dagoba.

C’est drôle que tu dises que tu n’aimes pas la technologie, parce que pourtant, tes albums sont très technologiques !

Oui, c’est vrai, mais c’est pour ça que je te dis que c’est déjà un travail en soi, et c’est vraiment le seul le truc technologique qui m’intéresse parce que justement il y a le côté passionnel dont on parlait au tout début – quand on disait qu’on commence à jouer de la guitare et qu’on ne voit pas le temps passer parce que c’est la passion qui nous guide. Pour les synthés c’est pareil. Mais pour tout le reste, je suis catastrophique et ça ne m’intéresse pas.

On retrouve la figure du loup sur la pochette de l’album, et dans les clips de « The Hunt » et d’« On The Run ». Cet animal a-t-il une symbolique particulière pour toi ?

C’est déjà un animal qui est beau esthétiquement. C’est un prédateur. L’idée est venue quand nous avons envoyé le script à Adam Barker qui a fait le clip de « The Hunt ». Nous voulions un peu ce mélange entre proie et prédateur, l’un qui chasse l’autre. Il nous fallait donc l’image d’un prédateur animal et le loup est vite arrivé sur la table, puisque comme tu l’as remarqué, il y a une espèce de chien-loup sur la pochette de l’album. Donc c’était ce désir que tout soit raccord, qu’il y ait un fil conducteur. Tu vois, même toi, depuis tout à l’heure, tu me parles de fil rouge, et c’est parce que nous avons réfléchi tous ces trucs. Quand il a fait « The Hunt » et que nous avons dit qu’il était possible que nous fassions quelques autres vidéos avec lui, il nous a demandé si ça nous tentait, pour garder une certaine cohérence, que nous fassions revenir l’imagerie du loup sur nos prochains clips. Nous étions plutôt tentés par l’idée et nous sommes contents, parce que ça fait un genre de série entre nos clips.

« J’ai plus mal vécu l’arrivée d’internet que mes quarante ans [rires]. Je n’aime pas trop la technologie, les grandes villes, les métros, je ne comprends rien à tout ce qui est la fibre, le cloud, les téléchargements, et je n’ai pas trop envie de savoir non plus, ça ne m’intéresse pas trop. »

Dans le clip de « The Hunt », on retrouve une sorte d’histoire d’amour, et toi-même tu dis que dans tes chansons, tu parles principalement d’amour. Pourquoi ce thème de l’amour t’inspire tant ? Ce n’est pas forcément banal pour du gros metal…

Déjà, je viens d’études littéraires. Je lisais beaucoup, j’aime beaucoup la poésie, et le sentiment amoureux m’a toujours fasciné dans sa pluralité. Il peut avoir beaucoup d’aspects. L’amour peut être cruel, il peut être tendre, il peut être passé, il peut être signe d’espoir car quand on désire conquérir quelqu’un, il y a toute une quête, donc une projection sur le futur. C’est assez divers et infini. Par contre, en tout cas en ce qui me concerne, c’est rarement léger. J’aime bien que ça puisse être divers dans les angles d’attaque qu’on peut lui amener et, à la fois, profond, si on le désire, à tous les coups. Alors qu’être méchant… bah, tu es méchant. Être bestial, tu es bestial. Et aussi, je t’avoue, que ça vient vraiment, je pense, d’une formation scolaire. Dans les textes de Dagoba, j’essaye toujours de respecter une certaine poésie dans le flow, que ce soit les alexandrins ou des rimes. Ce n’est jamais réellement décousu. C’est peut-être relié aux poèmes amoureux que j’ai pu lire pendant mes études, va savoir.

Vous avez vraiment mis les gros moyens sur les clips, en particulier celui de « The Hunt » qui est le fruit d’une campagne Kickstarter. C’était votre toute première campagne de financement participatif, vous avez en plus ouvert une page Patreon : qu’est-ce qui t’a fait sauter le pas ?

En fait, j’ai toujours été contre les campagnes de crowdfunding. Déjà parce que – et ça rejoint la précédente question – je n’y comprends rien à la technologie, je ne m’intéresse pas trop à internet. Pour moi, ça se résumait à aller gratter de l’argent aux fans, parce qu’on n’a pas les moyens d’assumer soi-même des dépenses. Nos managements précédents nous ont toujours encouragés à en faire, j’ai toujours refusé. J’ai toujours préféré assumer tous les frais du groupe, quitte à prendre des risques plutôt que d’aller quémander. Je n’avais pas bien cerné le truc. Notre nouveau management m’a mieux vendu le projet en me disant qu’il fallait prendre ça comme une boutique éphémère. Pour ce Kickstarter en particulier, il m’a dit : « Si tu es contre le fait de simplement demander de l’argent à vos fans, écoute, on va faire quelque chose d’intéressant que tu n’as jamais fait : des objets collectors, des trucs qu’on ne trouvera que sur cette campagne Kickstarter. Surtout en période de pandémie où vous n’avez plus d’interaction physique avec vos fans parce qu’il n’y a plus de concert, et que malheureusement ce n’est que là que vous les croisez, tu verras, on va créer du contenu quasi quotidiennement avec des interviews, des vidéos, des chats avec eux. Ça va participer à continuer à garder le lien avec vos fans. » J’ai dit : « A ces conditions-là, si vraiment les contreparties sont intéressantes, collectors, et qu’en plus on peut avoir un lien franc, respectueux, et qu’on a plus de toute façon à cause de la pandémie, allez, mettons ça en place. » Franchement, c’était cool, mais c’était une charge de travail incroyable ! C’est bien que ça ait été un succès, mais je ne le referais pas tous les quatre matins quand même.

Vous avez eu trois maisons de disques en trois albums : Verycords, Century Media et maintenant Napalm Records pour la sortie de By Night. Qu’est-ce qui explique cette valse des maisons de disques ?

Une seule et bonne raison : depuis notre premier album, nous avons toujours voulu signer qu’un album plus une option maximum avec chaque label. Nous ne voulions pas être coincés à un moment ou un autre. Nous avons signé notre premier album sur un label indépendant. Ensuite, nous avons signé un album plus une option avec Season Of Mist – What Hell Is About et Face The Colossus. Après, nous avons signé un album plus une option avec Verycords. Ensuite, nous avons signé un album avec Sony, et là par contre c’était un album sec. Maintenant, nous sommes avec Napalm Record. Cette fois, nous avons accepté un deal un peu plus long, parce que c’est notre huitième album. Nous nous doutons bien que nous n’allons pas en faire cent cinquante non plus, donc c’est un deal sur trois albums. Il ne s’agit pas d’une valse des labels, il s’agit d’une volonté délibérée du groupe de ne pas se retrouver coincé dans une maison de disques au cas où ça tournerait mal, on ne sait jamais. Mais franchement, nous trouvons toujours des deals facilement et nous ne gardons que des bons contacts avec toutes les maisons de disques avec lesquelles nous avons travaillé. Nous aurions d’ailleurs pu resigner avec chacune d’entre elles. Nous avons eu des propositions de Season Of Mist et de Verycords, par exemple ; nous aurions pu retourner chez eux.

« A l’époque du premier album, nous avions déjà ce discours ambitieux de dire que nous allions faire du metal, chanter en anglais parce que nous n’avions pas envie de faire partie de ce courant qui était très à la mode à l’époque en France où ça rappait et chantait qu’en français, et c’était ça qui faisait toutes les couvertures. Nous étions un peu à contrecourant. »

On nous a dit que toucher l’international était vraiment ton objectif avec ce nouvel album. Mais j’ai l’impression que ça a toujours été ton ambition. Tu as l’impression que Napalm Records t’offre plus d’opportunités à cet égard qu’un Century Media par exemple ?

L’avenir nous le dira. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que notre nouveau management s’attelle vraiment à ça. Après, ça a toujours été mon ambition, mais c’est une ambition que j’assouvis. Depuis notre deuxième album, nous faisons des tournées mondiales, Etats-Unis, Japon, Europe, on revient, on repart, l’Afrique, la Réunion… ça ne reste pas qu’une ambition. C’est quelque chose de concret. Après, c’est sûr que Napalm Records ou même précédemment, quand les mecs nous signent, tu te doutes bien qu’ils ne se disent pas : « On signe ce groupe français qui est déjà connu en France, donc on va se reposer sur nos lauriers. » Ils sont obligés de nous proposer quelque chose du type : « Bon les gars, on sait que vous êtes assez établis en France. Sur quoi on pourrait mettre l’accent ? Qu’est-ce qu’on pourrait faire progresser ? » Forcément, ça ressemble à l’international. Il n’y a rien de magique là-dedans, c’est un processus naturel. C’est une continuité. Nous avons toujours voulu voyager grâce à la musique et faire voyager notre musique. C’est ce que nous faisons depuis toujours et c’est ce que j’espère que nous continuerons à faire quelle que soit la maison de disques.

L’année prochaine marquera les vingt ans de votre premier album, sans titre. Quel est ton regard sur le Dagoba qui faisait ses premiers pas et le jeune artiste que tu étais ?

Un regard attendri car j’étais adolescent, quand nous l’avons composé du moins. Je suis aussi quand même fier, parce qu’à l’âge que nous avions, nous avions déjà ce discours ambitieux de dire que nous allions faire du metal, chanter en anglais parce que nous n’avions pas envie de faire partie de ce courant qui était très à la mode à l’époque en France où ça rappait et chantait qu’en français, et c’était ça qui faisait toutes les couvertures. Nous étions un peu à contrecourant, mais nous voulions quand même faire voyager la musique. Nous nous intéressions aux producteurs étrangers. Nous sommes d’ailleurs aller faire mixer cet album déjà en Angleterre. Nous ne nous sommes pas trahis depuis, c’est dire que nous faisions déjà de la musique metal avec des éléments électro et classiques. C’est un regard attendri et fier aussi, parce que ce travail, il fallait le faire et nous l’avons fait.

Ça t’arrive de réécouter cet album ?

Je l’ai écouté il y a environ un an, parce que nous avions eu des soucis pour le refaire apparaître sur les plateformes de streaming. Il n’était pas dispo, donc il a fallu que nous retrouvions un deal avec une maison de disques spécifiquement axée sur le streaming. Ça a été long. ça m’a pris cinq ou six ans de pourparlers pour arriver à ce résultat, qui au final ne nous rapporte rien ; le streaming sur un album de Dagoba qui a vingt ans, tu te doutes bien que ça nous rapporte que dalle, mais les fans nous le demandaient tellement que nous avons pris ce problème à bras-le-corps. Quand nous avons réussi à le faire et qu’il est réapparu sur les plateformes de streaming, je l’ai écouté. J’étais content, parce que je me suis dit que, quand même, pour un mec qui était au lycée, j’avais déjà ces trucs-là en tête. C’est attendrissant, c’est marrant.

Interview réalisée par téléphone le 28 janvier 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Morgane Khouni.

Site officiel de Dagoba : www.dagobaofficial.com

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  • Shawter ? Sans doute le mec le plus con que j’ai rencontré dans ce milieu. Lors d’une soirée organisée il y a quelques années, il a quand même réussi à se faire détester par tout le monde par son comportement hautain et prétentieux.

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  • Hello,

    Franchement après cet interview je m’attendais à mieux !

    Personnellement très déçu, je le trouve mou et sans surprise 🙁

    Loin d’un « Persona non Grata » d’Exodus …

    Pas taper ^^

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