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Chronique   

Dälek – Precipice


Dälek (prononcer « da-yeu-lèk », ne serait-ce que pour éviter toute confusion avec les exterminateurs de Doctor Who), à la fois pseudonyme de Will Brooks et nom du projet dont il est le centre de gravité, explore et défie les limites du hip-hop depuis deux décennies. Descendant d’immigrés, Will a démarré ce projet avec notamment Alap Momin, dont les propres parents ont dû quitter l’Inde car leur couple mi-hindou mi-musulman était conspué. Les voyages et tournées leur ont donné à voir les divers et terribles visages de la pauvreté et de l’injustice, attisant l’esprit de révolte situé au cœur du projet. Le groupe ne semble perturbé par aucun contexte : festivals de jazz, scènes partagées avec des grands noms du metal… Sa position singulière dans le paysage musical ne cesse de s’entériner. Ainsi, Dälek a fait le choix précoce du label Ipecac, cofondé par le fantasque Mike Patton, s’accordant un bref passage sur Profound Lore Records. Enfin, plusieurs pochettes récentes, dont celle de Precipice, ont été réalisées par Paul Romano, qui a travaillé avec Mastodon ou Trivium. Sur Precipice, Dälek est essentiellement incarné par un duo : Will associé à Mike Manteca, ce dernier ayant rejoint le projet lors de l’avènement de la seconde incarnation du groupe, en 2016, pour Asphalt For Eden, après un hiatus.

Will Brooks et ses comparses ont compté parmi les premiers à plonger leur hip-hop dans un bain de distorsion, saupoudré d’une bonne mesure de noise. Ces aspects se retrouveront des années plus tard dans d’autres groupes phares de la scène expérimentale, comme Death Grips ou Clipping, qui poussent toujours plus loin les extravagances. Des pistes comme le déjà ancien « Black Smoke Rises » et ses douze minutes déstructurées au possible ne sont pas forcément à mettre entre des oreilles non averties. Il serait toutefois malvenu de ne voir le bruit, dans Dälek, que comme une pollution ou une composante aléatoire : il est en réalité manié comme un instrument à part entière et fait l’objet d’autant de maîtrise que le reste. Parallèlement à ces sonorités, Dälek illustre ses morceaux de clips souvent cryptiques, frappants, voire dérangeants ; Precipice ne déroge pas à la règle (« Decimation (Dis Nation) »).

Dälek a graduellement adouci ce mélange, et, si la colère et la tension restent bien présentes, les aspects électroniques sont aujourd’hui moins caustiques. Les armes n’ont pas été rangées, mais opèrent des va-et-vient entre un arrière-plan fouillé et le devant de la scène, où elles se distillent en une brume affectant notre manière de percevoir l’ensemble. Les mélodies éparses profitent d’occasions plus nombreuses pour respirer à pleins poumons. Les sons de toute nature sont sculptés et donnent naissance à des textures tantôt veloutées tantôt rugueuses, et les vers déclamés s’y déposent ou s’y enfouissent à leur gré. Cette alchimie offre des pépites auditives (« A Heretic’s Inheritance ») : une grotte à explorer (éventuellement équipé d’un casque), emplie de trésors qui n’attendent que d’être dénichés. Precipice s’appréhende par un jeu d’interpolations (« le diable se cache dans les détails », dit-on) et ne s’appuie pas uniquement sur des superpositions.

Les structures rythmiques affichées par le rap de Will restent abordables, n’allant pas chercher la technicité outre mesure. Ceci laisse aux effets de rimes et de langue tout le loisir de s’étaler, et érige cette voix en pilier porteur de la musique. Un fil d’Ariane faussement rassurant, car les contrastes sont nombreux, et Dälek joue à nous prendre à revers à chaque fois que l’on croit avoir enfin compris ce qu’il se tramait. Dälek recherche le parfait équilibre entre les effets et la voix. Precipice donne plus de volume à cette dernière, laissant les messages pénétrer l’auditeur, quitte à revoir à la baisse la volonté de produire un impact immédiat : on est ici davantage confronté à des rideaux de sons qu’au traditionnel mur. Tout n’est pas rose pour autant : des détails presque subliminaux, voguant à la frontière de notre audition, instaurent une sensation de confinement, notamment sur la fin de l’œuvre. Le disque s’agrémente également de samples poussiéreux à souhait, façon vaporwave ou musique ambiante à la The Caretaker. Cet outil possède un double tranchant émotionnel, flottant entre réconfort et funeste décrépitude.

Il serait impensable de couvrir Precipice sans mentionner « A Heretic’s Inheritance », avec l’éternel guitariste de Tool, Adam Jones. Ce titre laisse initialement, pour quatre bonnes minutes, la voix de côté, faisant d’Adam un véritable socle, des fondations qui décuplent l’impact de l’entrée en scène de Will. Les riffs y sont ingénieusement manipulés et prennent de nouvelles teintes au travers desquelles les deux artistes restent discernables. Tout considéré, ce morceau, à la fois inquiétant, élégant et audacieux est un bon représentant de la position actuelle du groupe et de sa volonté de faire cohabiter les styles.

Precipice semble poursuivre l’auditeur une fois la musique stoppée. La première écoute peut être vécue comme une descente aux enfers, une lente chute dans le précipice éponyme, mais lors des inspections suivantes on remarque que les éléments finaux sont en réalité présents dès le début, terrés sous les nappes et les voiles. Dès lors que l’on a entrevu le visage de notre sort funeste, on ne peut plus l’ignorer ni détourner le regard. De la même manière, peut-être, que Will Brooks n’oubliera jamais les infamies qu’il a pu contempler de par le monde.

Clip vidéo de la chanson « Good » :

Clip vidéo de la chanson « A Heretic’s Inheritance » réalisé par Mikel Elam et Paul Romano :

Clip vidéo de la chanson « Decimation (Dis Nation) » :

Clip vidéo de la chanson « Boycott » :

Album Precipice, sorti le 29 avril 2022 via Ipecac Recordings. Disponible à l’achat ici



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