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Interview   

Dark Fortress repousse ses propres remparts


Une petite merveille, voire un chef-d’œuvre de metal extrême (le temps le dira). Voilà ce que propose cette année Dark Fortress avec son nouvel opus Venereal Dawn. Ceci dit, avec la progression de sa musique dans le temps et avec Morean (alias Florian Magnus Maier) et V. Santura (alias Victor Bullok) dans ses rangs, on pouvait le voir venir. Le premier est chanteur et fait carrière aux Pays-Bas en tant que compositeur classique, le second est guitariste et s’illustre depuis sept ans aux côtés de Thomas Gabriel Fischer alias Tom Warrior, d’abord dans les dernières heures de Celtic Frost en tant que guitariste de tournée, puis en formant avec lui Triptykon, groupe fort de deux albums unanimement salués comme de grandes œuvres de metal noir. Des musiciens de talent donc.

Des musiciens plein d’intelligence également, avec un regard franc et réaliste sur eux-mêmes mais aussi un regard sévère sur la communauté metal actuelle, même si, paradoxalement, compréhensif. La longue lecture qui suit est intéressante a bien des niveaux, que ce soit pour comprendre la prouesse qu’a représenté ce dernier album et les efforts qui y ont été investi, mais aussi pour que nous, amateurs de metal, réfléchissions sur nous-mêmes et notre rapport à la musique que nous chérissons.

« Nous ne voulons pas nous répéter et nous ne voulons pas faire un album dont le monde n’a pas vraiment besoin. »

Radio Metal : Dark Fortress a été très silencieux ces quatre dernières années depuis la sortie d’Ylem. Comment expliquer cette attente ?

Morean (chant) : C’était principalement deux choses. Tout d’abord, ce n’était pas du tout un choix. Il nous a fallu gérer des circonstances logistiques difficiles. Dans la mesure où plusieurs d’entre nous sont dans des groupes différents – et certains de ces groupes sont devenus très, très actifs, comme par exemple Triptykon ou Revamp -, il est devenu de plus en plus difficile de trouver le temps de faire quelque chose ensemble. Nous avons toujours eu la volonté de jouer et faire des chansons, mais nous sommes éparpillés dans deux pays : notre foyer c’est le sud de l’Allemagne mais deux d’entre nous vivent à Rotterdam aux Pays-Bas. Donc, faire quoi que ce soit ensemble nécessite toujours beaucoup de voyages. Disons, qu’il nous faut bien plus de temps que seulement la journée du jour du concert. Répéter est très difficile et tu peux ajouter à ça le fait que tout le monde, en dehors des groupes, doit aussi accepter beaucoup d’autres boulots pour pouvoir survivre. Nous sommes simplement dans une position difficile. Et je crois que beaucoup de groupes qui ne sont pas très gros sont en fait dans cette situation. Beaucoup d’entre nous ont ce problème : il est de plus en plus difficile de trouver le temps pour se retrouver ou rendre ça possible. Car chaque minute que tu investis dans un groupe de metal, grosso-modo, te font perdre de l’argent et du temps, beaucoup de temps. Donc, nous avons toujours la même passion, mais il a fallu gérer des problèmes de planning bien plus complexes et d’autres choses de ce genre. Ça, c’est donc une partie du problème.

L’autre partie, c’était que cette fois-ci nous avions besoin de beaucoup de temps pour nous assurer que ce que nous avions était suffisamment bon artistiquement. Le fait est que nous prenons chaque album très, très au sérieux. V. Santura est un absolu perfectionniste et nous passons beaucoup de temps sur chaque chanson, dans les enregistrements, sur les arrangements, sur le mix, etc. Un nouvel album, c’est un gros projet qui prend beaucoup de temps et nécessite beaucoup de préparation. Et nous avons le sentiment qu’après vingt ans d’histoire pour le groupe et six albums sortis dans le monde, c’est devenu un peu plus exigent ou éprouvant de trouver quelque chose que toi ou d’autre gens n’ont pas déjà dit des milliers de fois auparavant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous ne voulons pas nous répéter et nous ne voulons pas faire un album dont le monde n’a pas vraiment besoin. Nous ne voulons pas sortir quelque chose qui n’ajoute rien de conséquent à notre discographie. Voilà pourquoi cette fois ci, et aussi parce que tout le monde était très occupé, ça a pris toutes ces années avant d’enfin avoir assez de chansons convaincantes, méritant d’être présentes sur un album et tous ces mois de travail.

Un autre problème était aussi que nous voulions que l’album soit terminé en novembre. Je veux dire que quatre ans, c’était déjà assez long, mais Santura a manqué de temps pour finir le mix et Triptykon a fait son nouvel album qui, évidemment, était lui aussi très important. Le fait qu’il nous a manqué quelques jours pour le mixage a eu pour conséquence un retard de six mois sur la sortie. Chaque petit changement provoquait immédiatement un effet boule de neige. Au final, ça a juste pris bien trop de temps… [Petits rires]

Dans le communiqué de presse, tu es cité déclarant qu’ « il y a quelques temps en arrière, [le groupe] avait presque atteint un point de rupture. » Que voulais-tu dire par là ?

En fait, c’était après la fin de la tournée pour Ylem… Je veux dire que nous étions très contents de l’album et nous le sommes toujours, et nous avons fait quelques tournées vraiment sympa, comme avec Satyricon et Shining et d’autres groupes, nous avons donné de bons concerts et tout, mais d’une certaine manière, nous avions le sentiment de ne plus avancer. Plus spécifiquement, je me souviens de V. Santura qui, à un moment donné, me confiait à quel point il était frustré parce qu’il se tuait à la tâche pour ce groupe, à tout faire pendant dix ans, alors que pourtant il n’avait pas le sentiment d’avancer. Nous avions l’impression de patauger malgré tous nos efforts. Je peux vraiment comprendre son sentiment parce que, certes, nous avons tous travaillé très dur pour ce groupe, mais lui est celui qui en a fait le plus car il a beaucoup de responsabilités dans ce groupe. La frustration était compréhensible. Heureusement, nous avons eu de bonnes discussions et aussi de bons concerts. Il a fallu que nous acceptions que, sans doute, dans les faits, le groupe n’allait pas pouvoir devenir aussi grand que nous l’espérions. A cause des circonstances, nous ne pourrions pas tourner pendant plusieurs mois par an, par exemple. Même si nous aimerions le faire, ce n’est simplement pas possible. Nous avons donc dû ajuster un peu nos espoirs et ensuite nous nous sommes dit : « Ok, est-ce qu’on veut toujours faire ça, même si nous savons que nous n’allons probablement pas aller bien plus loin que là où nous en sommes ? » Et nous avons décidé que oui, nous voulons continuer à faire ça. Même s’il est possible que nous soyons obligés d’en faire un peu moins, nous avons décidé que nous allions essayer de faire quelque chose qui allait compter. Si nous faisons un album, alors nous devrions faire le meilleur album possible. Si nous faisons une tournée, alors nous devrions faire une tournée à laquelle nous voulons vraiment prendre part, avec des groupes qui ont quelque à apporter aux autres qui y participent également. Je suis bien sûr très content que nous en soyons arrivés à cette conclusion, car ça signifiait que nous allions faire un autre album, et on s’est beaucoup amusés à faire ça et nous en sommes ultra fiers. Il y a aujourd’hui un nouvel esprit dans le groupe, mais quelques années en arrière, c’était un peu différent.

Il y a peu de temps vous avez annoncé le départ de votre claviériste Paymon. Peu de choses ont été expliquées à ce propos, d’ailleurs, donc quelle est la raison de son départ, dans la mesure où c’est survenu alors que l’album n’était même pas encore sorti ?

V. Santura (guitare) : Ouais, je sais… Nous avons du mal à vraiment trouver les bons mots pour ça. Nous ne sommes pas très contents de sa décision mais nous la comprenons totalement. Ce n’est rien de personnel entre nous. Je pense qu’il traverse des temps difficiles en ce moment. Il a quitté le groupe pour des raisons personnelles et c’est quelque chose dont il ne souhaitait pas trop parler. Ce n’est donc pas quelque chose qui a vocation à devenir publique et c’est pourquoi nous n’en n’avons pas beaucoup dit sur les raisons [de son départ]. Je crois qu’il traverse une sorte de crise personnelle en ce moment et c’est pourquoi il a dit que cela lui infligeait trop de stress, le poussant à quitter le groupe. C’est en gros tout ce que je peux dire. Je veux dire que nous souhaitons qu’il reconsidère ceci et la porte est toujours ouverte pour lui de notre côté. Mais évidemment, la vie suit son cours et le groupe va de l’avant. Nous ne sommes pas très contents de sa décision, tout particulièrement parce que je suis un peu inquiet. C’est un ami, tu sais. Ce n’est rien qui menace sa vie, bien sûr. J’imagine qu’il subit trop de stress et qu’il a trop de soucis en ce moment à cause de diverses raisons et c’est pourquoi il a pris la décision de partir du groupe.

Est-ce que cette décision a été prise récemment ou est-ce que ça s’est fait pendant le processus de l’album ?

Non, ça s’est fait très récemment. Peut-être aussi qu’il n’était pas satisfait de ne pas avoir été beaucoup impliqué dans l’album. Peut-être que ça a également joué, mais je ne peux que le supposer.

Comment se fait-il qu’il n’a pas été beaucoup impliqué dans l’album, en fait ?

Le fait est que nous ne répétons pas très régulièrement parce que deux gars dans le groupe, Morean et Seraph, vivent à Rottendam, qui est à 800 kilomètres de notre foyer de base. Et tout particulièrement lorsque le batteur ne vit pas dans la même ville que toi, tu ne peux pas répéter régulièrement. Donc, nous nous retrouvons toujours pour des occasions spéciales, lorsque nous arrangeons des chansons ou lorsque nous répétons pour préparer une tournée. La majeure partie de la musique est grosso-modo écrite par moi et aussi par Asvargr, mais lorsque j’écris la musique j’ai la plupart des arrangements déjà dans ma tête, et du coup je travaille aussi sur un clavier. En raison de cette façon de travailler, il n’y avait plus beaucoup de place pour qu’il fasse passer sa propre personnalité dans la musique ou dans les chansons.

Avez-vous déjà un remplaçant en tête ?

Oui et non. Je veux dire que, ouais, nous avons un gars avec qui nous avons déjà joué en tournée. Par le passé, Paymon ne pouvait pas assurer nos concerts. Donc, parfois, nous faisions appel à quelqu’un qui gérait des samples pour avoir le clavier sur bande, mais ça ne me plaisait pas du tout. Donc, sur les deux dernières tournées que nous avons faites, nous avions un claviériste. Son nom est Job Bos. C’est un jeune hollandais ; d’ailleurs, il joue désormais les claviers en concert avec Satyricon. Nous avons travaillé avec ce gars et j’en étais satisfait. Bon, voyons s’il a le temps, si ça s’avère être une bonne chose pour nous… Mais Paymon a quitté le groupe si récemment que nous ne voulons pas encore prendre de décision sur qui sera le prochain claviériste. Pour la prochaine fois, nous allons sans doute faire appel à des musiciens de session et nous verrons comment les choses évoluent et comment nous allons avancer.

« Parfois, très franchement, on a presque l’impression de devoir s’excuser […] pour avoir mis la moitié d’un pied en dehors de cette voie étroite qu’est le black metal. »

Morean, tu as dit que « cette fois-ci [vous] avi[ez] besoin de beaucoup de temps pour [vous] assurer que ce que [vous] avi[ez] était suffisamment bon artistiquement. » Est-ce qu’en fait ceci veut dire que vos précédents albums n’étaient pas assez bon artistiquement ?

Morean : Non [rires], ce n’est pas ce que je veux dire. Bien au contraire, en fait, car ce que je disais c’est que nous ne prenons pas un album de Dark Fortress à la légère. Nous voulons toujours le rendre aussi bon que possible à une période donné. Mais ça veut aussi dire que les précédents albums étaient aussi très solides, et du coup tu ne peux pas te permettre de faire un album moins bon que le précédent. Le défi est donc d’essayer quand même d’apporter quelque chose de neuf et de faire quelque chose de meilleur que la fois précédente. Ça ne signifie pas que nous ne sommes pas content de ce que nous avons fait avant ou quoi que ce soit. Evidemment tu apprends, tu te développes, tu as de nouvelles idées et tu trouves de nouvelles façons de faire les choses, que ce soit sur ton instrument ou en studio, avec les techniques de studio ou, de manière générale, ta manière de voir le monde peut très bien changer. C’est ça que je voulais dire, tu sais, que nous nous imposons de grandir et que quelque chose se passe, parce qu’autrement nous n’aurions pas besoin de faire cet album.

Dans une interview en 2012, V. Santura, tu as affirmé que sur Ylem « il y avait des longueurs que [tu] aimerais rendre plus compacte la prochaine fois. » N’est-ce donc pas un peu ironique que Venereal Dawn commence et se termine avec les chansons les plus longues jamais écrites par Dark Fortress ?

V. Santura : Oui [rires]. Tu as complètement raison ! Qu’est-ce que je peux dire contre ça ? Ça s’est juste fait comme ça. Ceci dit, là tout de suite, je suis super content de Venereal Dawn et je n’ai pas le sentiment qu’il contient des longueurs, même si les chansons – ou, tout du moins, la première et la dernière – sont très longues. Mais je crois que tout ce qui se passe entre les deux est plus compact. J’aime vraiment chaque chanson de cet album. Je trouvais qu’Ylem contenait l’une des meilleures chansons que nous ayons écrite mais vers le milieu, il y a deux ou trois chansons qui, à mon avis, n’étaient pas aussi solides que le reste de l’album. C’est ce que je voulais dire en affirmant qu’il avait quelques longueurs. Je trouvais que si nous avions laissé de côté deux ou trois chansons de l’album, il aurait été meilleur. Et cette fois-ci, avec Venereal Dawn, nous avons en fait deux ou trois chansons en plus qui ne sont pas sur l’album. Cette fois-ci nous avons seulement utilisé les chansons qui allaient le mieux ensemble et nous n’avons pas mis tout ce que nous avions sur un seul album. Je pense donc qu’à un moment donné nous allons sortir ces chansons car elles sont quand même très bonnes. Mais si nous avions essayé de mettre chaque idée que nous avions sur un album, ça aurait été à nouveau trop long.

Vous aviez d’ailleurs par le passé mentionné l’idée d’un EP avec une reprise de Shining. Est que ce sont des chutes de Venereal Dawn du coup qu’on va retrouver dessus en plus ?

Morean : Effectivement, comme nous avons cette fois-ci eu besoin de plusieurs essais pour lancer la composition, au bout du compte, nous nous sommes retrouvés avec plus de chansons que l’album ne pouvait en contenir. Nous aimions toutes ces chansons mais il y en avait trop. Dans la mesure où nous enregistrions déjà, nous avons enregistré quelques autres chansons en plus et seulement après nous avons décidé quelles chansons iraient sur l’album. Ce qui veut donc dire qu’il a d’autres trucs enregistrés, comme trois ou peut-être quatre chansons supplémentaires qui sont aussi assez longues. Une autre chose que nous avons faite entre les albums au cours de toutes ces années, c’était une reprise de la chanson « Besvikelsens Dystra Monotoni » tirée de l’album Halmstad de Shining. Ça s’est fait parce qu’un jour Niklas [Kvarforth] m’a appelé et m’a demandé si ça nous intéressait de faire ça, parce qu’apparemment il était prévu qu’ils fassent un album hommage à Shining et il nous a invité à contribuer avec une reprise. Nous avons donc enregistré cette reprise mais ensuite l’album hommage ne s’est jamais fait, enfin je crois. Je veux dire que nous l’avons fait mais nous n’en avons plus entendu parler depuis lors. Nous nous sommes investis là-dedans, donc on pense sortir tous ces trucs en plus qui trainent en tant qu’EP. Parce qu’on ne peut pas vraiment en faire un album, parce que ça ne va pas ensemble. C’est plus quelques trucs disparates et ça serait parfait pour un EP. Le groupe pense la même chose, donc notre idée c’est de rendre l’attente un peu moins longue avant le prochain album, grâce à un petit truc qu’on pourrait sortir entre les deux pour que les gens aient quelque chose d’un peu neuf à se mettre sous la dent pendant un petit moment.

Venereal Dawn poursuit l’évolution de groupe là où il s’était arrêté sur Ylem pour étendre encore bien plus sa musique. Aviez-vous ressenti le besoin, d’une certaine manière, de vous libérer artistiquement pour atteindre le but de faire quelque chose de vraiment neuf ?

Absolument ! Je crois que ça a toujours été l’ambition de ce groupe parce que, les moyens étaient évidemment différents, pour le premier album nous étions très jeunes, mais si tu écoutes attentivement, tu seras peut-être d’accord pour dire que les éléments que l’on retrouve aujourd’hui dans ce nouvel album étaient en fait déjà là sur tous les autres albums. Chaque album essaie d’être très épique et raconte de grandes histoires ; les chansons sont très longues… Je veux dire qu’il y avait toujours les trucs brutaux et du black metal plus classique mais on trouve aussi d’autres éléments sur chaque album : des parties plus acoustiques ou claires, un solo de contrebasse sur Séance (NDLR : sur la chanson « Insomnia ») et ce genre de choses. C’est juste que, d’après ce que nous avons constaté, nous avons le sentiment qu’à chaque album les mêmes points de départ se manifestent de manières légèrement différentes. Sur Stab Wounds, par exemple, il y a une chanson qui s’intitule « A Midnight Poem » qui est, en fait, pour ainsi dire, une chanson très douce, avec beaucoup de guitare claire et une émotion autre que la brutalité est déjà présente. Mais sur Stab Wounds, c’est comme ça que ça sonnait, ou « Like A Somnambulist In Daylight’s Fire » possède aussi à quelques moments ce genre de guitares à la Fates Warning. Mais sur Séance, ces éléments ont pris une forme différente, tout en ayant la même origine ; la même chose peut être dite pour Ylem et aujourd’hui pour le nouvel album. Je crois que ça représente tout simplement qui nous sommes. Car il y a bien sûr une partie qui est cohérente d’un album à l’autre, nous avons effectivement un style et je suppose que nous allons toujours sonner comme Dark Fortress, mais nous ne voulons pas simplement en rester là. Nous recherchons à chaque fois des façons plus élaborées d’exprimer la même essence.

Dirais-tu que vous êtes désormais plus qu’un groupe de black metal ?

Ouais, je le suppose [rires]. Le truc, c’est que : qu’est-ce qu’on appelle black metal ? C’est un peu un débat qui ne mène à rien. Je me souviens de temps anciens, avant qu’il y ait ces 700 millions de genres et ce compartimentage pour geeks, avec des gens qui te racontent « maintenant j’écoute uniquement du death metal suédois, pas de death metal allemand ou floridien », ça n’était pas comme ça avant. Il y avait juste le metal, et au sein même du metal, il y avait des choses différentes. Les gens avaient l’habitude d’écouter plus qu’un seul genre. Les gens étaient plus ouverts à cette époque où le metal commençait tout juste à se ramifier et prendre différentes formes. Je ne suis pas du genre à glorifier les années 80, parce que, les mecs, il y avait beaucoup de merdes dans les années 80 ! Je veux dire, regardez certains clips vidéos, écoutez certains albums et lisez certaines paroles, et vous verrez qu’aujourd’hui, chaque groupe merdique des années 80 est soudain porté aux nues uniquement parce qu’ils ont fait quelque chose dans les années 80, alors que ce n’était vraiment pas si super que ça, non. La musique s’est effectivement beaucoup développée, tout comme les musiciens, mais une différence avec il y a plusieurs années, c’est que les gens ne sont pas aussi ouverts. On a le sentiment que l’innovation dans le metal n’est pas vraiment appréciée. En fait, tu peux obtenir du succès bien plus facilement si tu sonnes exactement comme un vieux truc. C’est un peu étrange, parce que lorsque nous grandissions nous avons connu le metal comme quelque chose de très vivant et novateur. Tous les deux ou trois ans, quelqu’un arrivait avec quelque chose de complètement neuf. Aujourd’hui ces choses arrivent aussi, bien sûr, mais on dirait que personne n’en veut ; peut-être pas personne mais pas assez de gens, car la grande majorité veut entendre le même Sodom bien sale, aussi daté qu’au cours des dernières trente années. Evidemment, il n’y a rien de mal à ça. Chacun peut écouter et aimer ce qu’il veut. Mais si tu es un créateur, si tu as un esprit créatif et ressent le besoin de trouver de nouvelles manières de dire les choses et composer de nouvelles chansons, ceci peut être très frustrant, parce que parfois, très franchement, on a presque l’impression de devoir s’excuser d’avoir inventé quelque chose… Je veux dire, « inventer quelque chose »… Nous n’avons rien inventé mais, tu sais, pour avoir mis la moitié d’un pied en dehors de cette voie étroite qu’est le black metal. Encore une fois, je trouve ça totalement absurde.

Parmi tous les genres qui existent, le metal extrême devrait être libre, putain ! Il devrait être ouvert ! Ne pas avoir de règle est précisément ce qui fait sa force. Je veux dire qu’évidemment il a besoin d’avoir certaines caractéristiques, parce que Robbie Williams, ce n’est pas et ne sera jamais du metal extrême, mais tu vois ce que je veux dire. C’est devenu si dogmatique que, pour moi, ça n’a aucun sens, particulièrement dans un genre qui se dit individualiste, contestataire, anti-dogmatique et bla bla bla, car tout ça ce n’est pas vrai, putain. Si tout est mesuré par rapport à ce que quelques mecs ont fait en Norvège en 1992, peu importe ce que tu fais, ce n’est même pas entendu. Tu vois ce que je veux dire ? Donc, en ce sens, c’est un peu difficile. Et si tu me demande : « Êtes-vous black metal ou pas ? » Je répondrais ainsi : « Nous sommes clairement un groupe de metal, nous sommes un groupe de metal très morbide et effroyable. » Mais à savoir si c’est du black metal ou pas, tout dépend de ce que tu mets derrière ce terme. Car tu peux aussi bien appeler black metal certains compositeurs de musique classique super étranges, si tu estimes que ça concorde parfaitement avec les principes de ce que tu considères être du black metal. Donc, toute cette question, pour être parfaitement honnête, à ce stade, est complètement hors de propos. Je veux dire, on peut nous appeler « blue metal » ou n’importe quoi metal, ça ne changera pas qui nous sommes et la musique que nous faisons. Je ne sais pas si nous sommes black metal, mais je sais une chose avec certitude : le nouvel album est très, très Dark Fortress. Après, c’est aux gens de décider.

« Le metal extrême devrait être libre, putain ! Il devrait être ouvert ! […] C’est devenu si dogmatique que, pour moi, ça n’a aucun sens, particulièrement dans un genre qui se dit individualiste, contestataire, anti-dogmatique et bla bla bla, car tout ça ce n’est pas vrai, putain. »

Comment expliques-tu la manière dont la scène metal a évolué, avec, comme tu l’as dit, les gens qui veulent aujourd’hui n’écouter que des vieux trucs, au lieu de trucs frais et neufs ?

Je crois qu’en gros, l’espèce humaine n’est en général pas très portée sur la nouveauté parce que nous sommes des créatures de la routine. Donc, lorsque nous nous sommes habitués à quelque chose et que nous savons que nous aimons une certaine chose, nous avons tendance y rester fidèle. C’est mon cas autant que pour n’importe qui, donc je ne crois pas que ce soit une mauvaise chose. Le truc, c’est aussi que le metal était jeune il y a quelques décennies. Non seulement Iron Maiden a vieilli mais les fans aussi ont vieilli. Et lorsque nous vieillissons, nous devenons nostalgiques. Nous sommes tous complètement saturés de musique, de nouvelles choses et d’information que nous devons absorber chaque jour. Je crois que lorsque les gens veulent simplement se relaxer et apprécier de la musique, ils ont tendance à choisir quelque chose qu’ils connaissent depuis longtemps parce que ça ne les met pas au défi d’ouvrir leur esprit. C’est ça ma théorie : la musique vieillit mais sans vraiment plus regarder en avant. Il se peut que j’aie tort. Peut-être que je vois ça d’une mauvaise manière. Peut-être que je suis inutilement cynique parce que, bien sûr, il y a aussi de nos jours d’excellents esprits là dehors qui inventent de nouvelles choses, mais ces choses ne reçoivent pas beaucoup d’attention.

V. Santura, Morean a dit que tu étais « un absolu perfectionniste ». Mais à être aussi perfectionniste, ne passes-tu pas parfois à côté des bénéfices d’être spontané ?

V. Santura : Oui ou non. Il y a un peu de place pour la spontanéité, particulièrement lorsque je compose la musique. Parfois j’improvise un peu, et l’avantage du fait que grosso-modo je vis dans le studio [rires] et enregistre les démos que je fais en qualité studio, c’est que je peux directement enregistrer les idées que j’ai en qualité studio. Parfois je travaille sur une chanson, ensuite je veux faire un solo et j’improvise, et je me dis : « Merde, je ne ferais jamais mieux que ce que je viens de faire là » et alors je garde la prise démo pour l’album. Par exemple, c’est ce qui s’est passé avec le solo de « Luciform » qui est, je trouve, le meilleur de tous mes solos, parce qu’il possède une émotion plus forte que tous les solos que j’ai pu enregistrer jusqu’à présent. Et ça, c’était quelque chose de très spontané. C’est aussi pour moi un moyen d’aller vers la perfection. Donc, au bout du compte, j’aurais pu rester planté là dans le studio, à essayer de faire des centaines de prises pour le rendre à nouveau aussi bien mais je ne l’ai pas fait parce que j’ai conservé cette prise spontanée. Dans d’autres côté, je suis vraiment un perfectionniste mais il ne s’agit pas d’une perfection d’ordinateur, tu sais, à s’assurer que chaque petit coup soit exactement sur le repère ou qu’un ordinateur atteste que c’est parfait. Je suis perfectionniste dans le sens où je travaille sur une chanson jusqu’à ce que j’obtienne exactement le sentiment que je voulais exprimer, peu importe combien de temps ça prend. C’est ça principalement. S’il y a encore quelque chose qui me dérange ou si je trouve que l’émotion qui doit être exprimée devient un peu fade, alors j’essaie de le refaire encore et encore jusqu’à ce que ça paraisse bon.

Il y a une grande diversité vocale sur cet album…

Morean : Merci ! [Rires]

…et on dirait que beaucoup d’efforts ont été investis dans cet aspect. Quelle importance avait le travail vocal ?

Evidement, pour moi c’est plutôt important dans la mesure où je suis le chanteur [rires]. Mais ce qu’il y a, c’est que j’ai remarqué depuis quelques années que, disons, environ tous les dix ans, dans l’histoire du metal, un autre instrument commence à se développer à fond. Par exemple, dans les années 80, c’était les guitaristes. Tout d’un coup, les guitaristes ont commencé à s’exercer comme des dingues et tu avais comme une marée de guitaristes incroyables qui jouaient avec d’autres gars qui ne savaient pas vraiment jouer. Je généralise bien trop, mais c’est pour bien faire comprendre mon argument. Donc, dans les années 80, la guitare s’est développée. Dans les années 90, c’est la batterie qui s’est développée à fond et tout d’un coup, il y a eu un énorme bond de niveau technique et dans l’ambition des gosses qui essayaient de mettre en avant l’art. Dans les années 2000, soudainement tu te retrouvais avec plein de supers bassistes, tu sais, le bassiste n’était plus le plus mauvais guitariste du groupe et il prenait une place à part entière, et on commençait à voir apparaître des virtuoses et des spécialistes. Ce qui me manquait, ou ce qui me manque encore très souvent, c’est de voir des chanteurs faire la même chose. Parce que, je ne veux pas rabaisser qui que ce soit mais il y a beaucoup de groupes composé d’excellents musiciens qui font leur propre trucs avec leurs compositions, paroles et tout, mais ensuite le chanteur débarque et il n’a qu’une satané note qu’il met partout. Si on me demande de faire du chant black metal, je ressens le même défi que pour n’importe quoi d’autre, comme par exemple lorsqu’on me demande d’écrire une pièce pour un orchestre. J’ai le sentiment de devoir offrir quelque chose aux gens, il faut continuer à se développer.

J’ai aussi ressenti le besoin d’atteindre un autre niveau sur les trucs expérimentaux, sur les mélodies mais aussi sur les parties brutales. Je suis très content de ce qui en est ressorti et, bien sûr, ce souhait qui est le mien va de pair avec ce que souhaite V. Santura pour la musique, parce que c’est lui qui a eu l’idée des chorales par exemple, le fait qu’à quelques endroits spécifiques on ait un peu de chœurs. J’ai adoré cette idée, alors j’ai rejoint les chorales et écrit les notes pour elles. Des gens vraiment cool ont enregistré ça pour nous. Et puis après, ça vient simplement avec l’inspiration, parce qu’il y avait aussi des chansons où Santura disait : « Hey, je crois que j’aimerais avoir une mélodie sur le refrain, par exemple. Je veux un chant mélodique. » Nous nous sommes permis d’essayer. J’imagine que nous verrons dans quelques années si c’est une réussite ou pas, mais ça vient vraiment du besoin de faire l’album le plus riche possible. Et, dans la mesure où Santura est un tel perfectionniste, nous avons passé d’innombrables heures à s’assurer que c’était vraiment le mieux que nous puissions faire.

V. Santura : Je pense que, pour chaque chanson, nous avons fait ce que réclamait la chanson, c’est ça l’approche principale. Ce n’est pas quelque chose que nous nous sommes dits consciemment avant de composer l’album. Nous ne nous sommes pas dit que nous voulions de plus gros arrangements. Nous laissons les idées couler, particulièrement pendant la composition. Si nous avions le sentiment qu’il y avait besoin de chant mélodique, alors cette fois ci nous disions simplement : « Ok, faisons ça. » Avec les deux ou trois précédents albums, nous ne faisions pas ça, parce que nous pensions : « Oh, on ne peut pas faire ça, ce n’est pas black metal » et nous nous imposions des barrières de genre. Cette fois-ci, nous disions juste : « On emmerde ça ! N’ayons pas de barrière. Faisons ce que nous pensons être bon et ce que nous voulons. » En outre, le fait est que Morean a beaucoup développé sa voix ces dernières années et j’aime tout particulièrement ses vocaux sombres un peu saturés, ainsi que ses chants plus subtils. Je trouve que c’est vraiment sa grande force et c’est une bonne chose d’utiliser ça. Pour ce qui est du chant féminin, deux chansons possèdent des parties avec des chœurs et ça semblait être une bonne chose pour ces chansons. Nous ne voulions pas les simuler avec un clavier, ce qui peut être bien bien parfois, mais ces parties appelaient vraiment de vrais chœurs, donc voilà pourquoi nous avons fait ça. Le chant féminin principal que l’on a sur la dernière chanson de l’album, « On Fever’s Wings », est en fait mon passage préféré sur tout l’album. C’est la meilleure chose que nous ayons fait dans l’histoire du groupe [rires], il n’y a pas débat ! Lorsque j’ai reçu les prises de la chanteuse avec laquelle nous avons travaillé, son nom est Safa Heraghi et elle est tunisienne, j’avais les larmes aux yeux. Je n’arrivais pas à croire ce qu’elle avait fait, parce que nous l’avons juste laissé faire son propre truc pour voir ce que ça donnait. J’étais époustouflé ; je n’arrivais pas à y croire. Pour moi c’est vraiment la meilleure chose que nous ayons eu sur un album [petits rires].

Ceci est seulement le troisième album de Morean avec le groupe, mais sa contribution à la musique semble être de grande importance. Dirais-tu qu’il a contribué à élever Dark Fortress à un plus haut niveau ?

Oui, je suis d’accord. Je veux dire qu’il n’a pas tant composé de musique mais, dans les faits, il est le meilleur compositeur dans le groupe, c’est certain, parce que c’est son métier : c’est un compositeur classique professionnel aux Pays-Bas et il a pas mal de succès avec ça. Bon, il est peut-être même le meilleur musicien avec qui il m’a été donné de travailler et sa créativité, pour ce qui est du chant et des paroles, est incroyable. Je pense clairement qu’il nous a amené à un autre niveau. Et c’est très, très cool et facile de coopérer avec ce gars, ouais. Il est l’un de mes plus vieux amis, donc c’est super d’être dans un groupe avec lui.

« Ce que j’ai le plus appris [de Tom Warrior] c’est : ‘ose penser de manière originale.' »

L’album est basé sur un concept très élaboré à propos d’un soleil maudit et de questions sur la psyché et l’âme humaine, etc. C’est assez complexe. D’où c’est venu ? Doit-on y voir un parallèle avec notre monde et notre civilisation ? Est-ce qu’il y a une métaphore derrière ceci ?

Morean : Pas vraiment. Tout du moins, pas consciemment. Tu peux y voir cette métaphore mais je pense plutôt que ça provient de deux sources. La première source c’est, bien sûr, la musique, parce qu’en général les chansons sont écrites sans avoir à l’esprit des paroles en particulier ou un sujet. Ce qui veut dire que lorsque j’écris les paroles, je dois faire avec ce que la musique me raconte. Je ne peux pas, dans les paroles, aller à l’encontre des sentiments que procure la musique. Voilà donc un paramètre, et l’autre c’est que, à nouveau, j’essaie de trouver en moi quelque chose de pertinent à dire. Pour moi, la dimension spirituelle est là où je trouve les choses qui me fascinent le plus. Apparemment, je suis enclin à entrer dans des trucs apocalyptiques, parce qu’à chaque fois j’invente ce genre de scénario. Je ne sais pas pourquoi c’est ainsi mais il semblerait que j’ai une attirance pour ces choses. Mais j’essaie aussi d’aller plus loin que ça, donc j’explore mes abysses émotionnels. Je me laisse guider pas mon intuition. C’est comme canaliser des choses : tu ouvres la porte et tu vois ce qui en ressort, et parfois, ça m’amène dans des lieux extrêmement étranges qui nourrissent mon inspiration et me donnent effectivement des choses à dire. C’est aussi un processus très émotionnel pour moi d’écrire ceci et de chercher ces choses. Je veux dire que ce n’est pas comme si je me contentais d’assembler des mots, non. Il y a quelque chose de très, très, personnel derrière chaque chanson, en fait.

Paul March a écrit des paroles pour la chanson « I Am The Jigsaw Of A Mad God ». Peux-tu nous en dire plus sur cette contribution ?

Paul est le compositeur principal, chanteur et bassiste d’un groupe avec qui nous avons tourné qui s’appelle Phlefonyaar. Ils nous accompagnaient sur la tournée avec Nachtmystium et Verdelet. Ce mec est un tel génie, c’est fou ! Il écrit les meilleures paroles au monde, il trouve les meilleures titres auxquels personne n’a jamais pensé, c’est incroyable. Il a conçu un énorme tatouage pour moi et je crois qu’on a les mêmes perversions [petits rires]. Nous nous sommes donc entendus comme larrons en foire et je voulais qu’il contribue à des paroles, juste parce que je suis un énorme fan de son style. Nous sommes donc très, très heureux qu’il ait contribué à cet album. Il a fait un boulot formidable parce que ça colle parfaitement à la musique et au concept de l’album. Nous sommes extrêmement honorés d’avoir des paroles de Paul sur notre album.

On peut discerner de vrais points communs entre Venereal Dawn et le dernier album de Triptykon, Melana Chasmata. Est-ce que travailler depuis tant d’années aux côtés de Tom Warrior a eu des effets sur toi, V. Santura, sur ta manière d’aborder la musique et donc, au bout du compte, sur Dark Fortress ?

V. Santura : Eh bien, c’est sûr que ça m’a influencé, je ne peux pas le nier et je ne vais pas le faire. Déjà, le fait de jouer avec Celtic Frost a eu un énorme impact sur moi parce que, d’une certaine façon, lorsque tu joues cette musique qui est si heavy, ça forme aussi ta compréhension du groove. Ça m’a aussi influencé en tant que musicien et compositeur. Ça fait partie de moi, et donc ce type de groove a toujours fait partie de Dark Fortress. Mais d’une certaine façon, ça faisait aussi partie de Dark Fortress avant ça et je pense que c’est la raison pour laquelle nous avons commencé à coopérer. En gros, l’album Séance de Dark Fortress était sorti à l’époque en même temps que Monotheist de Celtic Frost et les gars de Celtic Frost ont obtenu l’album par le biais du label Century Media et ils l’ont vraiment aimé. Je pense qu’il y avait une certaine similitude dans l’esprit. C’est une musique complètement différente mais néanmoins, la manière dont nous exprimions les émotions étant sans doute similaire et je suppose que c’est ainsi que nous sommes entrés en contact. Je crois donc qu’il y avait une certaine similitude à l’époque.

Mais je ne crois pas qu’il y ait tellement de Triptykon dans le nouvel album de Dark Fortress. Peut-être y en avait-il un peu plus dans Ylem, à mon avis. Cette fois-ci j’ai vraiment consciemment essayé de séparer autant que possible les idées que j’avais pour Triptykon et celles pour Dark Fortress, car je ne veux pas que les groupes se chevauchent de trop, tu sais. C’est un pur album de Dark Fortress, à mon avis. Je veux dire que si la dernière chanson, « On Fever’s Wings », avait été arrangée d’une manière très différente, elle aurait pu devenir à un moment donné une chanson de Triptykon. Mais je crois que pour toutes les autres chansons, il était clair depuis le départ que ce seraient des chansons de Dark Fortress et non de Triptykon. Voilà ce que je ressens.

En fait, je ne voulais pas dire que c’était similaire mais qu’il y avait des points communs…

Ouais, il y a particulièrement des émotions semblables.

Par exemple, ces genres d’incantations vocales que l’on entend dans « I Am The Jigsaw Of A Mad God » sont très semblables à celles que l’on entend sur le dernier album de Triptykon…

Ce qui drôle, c’est que je chante sur certaines parties dans Triptykon alors que je ne fais aucun chant dans Dark Fortress, à l’exception de ce passage dans « I Am The Jigsaw Of A Mad God » [rires]. C’était donc ma seule contribution vocale sur l’album, donc peut-être que c’est de ça dont on parle [rires].

Ylem est sorti presque simultanément avec le premier album de Triptykon, Eparistera Daimones, et désormais Venereal Dawn est sorti seulement quelques mois après le second album de Triptykon, Melana Chasmata. Est-ce juste une coïncidence ou…

Deux horribles coïncidences, en fait, parce que ce n’est vraiment pas ce que j’avais prévu. C’est tout l’opposé, en l’occurrence. Mais souvent, c’est comme ça que ça se passe dans la vie. La raison pour laquelle j’avais vraiment essayé d’éviter ça, c’est parce que je ne voulais surtout pas avoir à travailler simultanément sur ces deux albums, mais ça s’est fait exactement comme ça et ça m’a complètement fait péter un câble [rires]. Après la production de ces deux albums, je me suis senti totalement vidé et j’avais besoin d’un peu de temps pour m’en remettre, car c’était une quantité de travail phénoménale. Le truc, c’est que nous avons travaillé en studio sur Venereal Dawn en octobre et novembre et le but était d’avoir fini l’album, que ce soit mixé et tout, arrivé à la fin novembre. Mais j’ai vraiment manqué de temps et d’énergie et toute la production pour Triptykon était prévue pour décembre et janvier et, pour ne pas merder Venereal Dawn et la production de Triptykon, j’ai dû reporter tout le mix au printemps. C’est pour ça que l’album est sorti quelques mois plus tard. Le fait est que ça s’est passé comme ça : j’enregistrais les guitares pour Dark Fortress et ensuite je devais aller aux répétitions à Zurich pendant deux ou trois jours, puis revenir et à nouveau enregistrer les guitares. C’est une double contrainte que j’ai vraiment essayé d’éviter mais sans succès. C’est une coïncidence, ce n’est vraiment pas ce que j’avais prévu et j’espère que la prochaine fois je pourrais l’éviter, mais attendons de voir ce que le futur nous réserve.

D’ailleurs, comment est-ce de travailler avec Tom Warrior ? Comment décrirais-tu ta relation avec lui ?

Nous sommes collègues. Il est agréable de travailler avec lui d’un point de vue créatif et je trouve que c’est une collaboration très fructueuse entre lui et moi. Par exemple, ce que j’apprécie beaucoup, c’est lorsque nous enregistrons les guitares en studio parce qu’il a énormément d’idée folles et il pense de manière très originale. Il a une manière de penser et de comprendre la musique très différente de quiconque je connais. Le simple fait qu’il fasse les choses différemment est sans doute le secret de son succès et c’est aussi la raison pour laquelle Triptykon sonne si unique et n’est comparable à aucun autre groupe. Tout particulièrement de nos jours, il est pratiquement impossible de sortir de la masse et avoir ton propre son à toi de manière à ce que tout le monde puisse te reconnaître. Mais je crois que nous avons effectivement atteint ça avec Triptykon, et c’est beaucoup grâce à l’approche musicale de Tom et la manière dont il travaille. J’apprécie beaucoup ça !

Qu’as-tu appris à son contact, dans la mesure où il est un artiste très influent ?

Eh bien, je crois que ce que j’ai le plus appris c’est : « ose penser de manière originale. »

« J’espère que l’album sera un succès mais je ne peux pas le prédire. Je crois avoir des goûts très anti-commerciaux. »

Non seulement Dark Fortress et Triptykon ont sorti leurs albums presque en même temps, mais trois membres du groupe, dont vous deux, ont vu sortir récemment un album d’un de vos autres groupes : Noneuclid…

Ouais, mais au moins le truc c’est que, j’aime cet album de Noneuclid et je suis tellement heureux qu’il soit enfin sorti, mais ce n’est pas vraiment quelque chose de neuf. Ce n’est absolument pas quelque chose sur laquelle j’ai travaillé simultanément, parce qu’autrement je serais aujourd’hui dans un asile psychiatrique [rires]. En fait, cet album était déjà terminé il y a quelques années. C’est juste que ça a pris énormément de temps pour trouver une maison de disque intéressée par la sortie de cet album, car je crois que la plupart des gars dans le business se sont dits que c’était trop étrange ou peu importe. Les maisons de disques ne semblent plus prendre de risque de nos jours et Noneuclid est, je suppose, très, très anti-commercial. Ils ne savaient simplement pas comment le vendre, donc ça a pris quelques années avant que l’album ne sorte effectivement. En gros, il y a un an nous avons été contacté par cette maison de disque finlandaise, Blood Music, qui a aujourd’hui sorti l’album et ils ont dit : « Hey, n’avez-vous pas fait cet album ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé, au fait ? Ça nous intéresse beaucoup » et c’est donc ainsi que la coopération s’est faite. Honnêtement, nous n’avons pas du tout travaillé là-dessus récemment. C’était dans les tuyaux depuis quelques années.

Quel est le statut de ce groupe ? Est-ce un projet ou bien un groupe ?

Eh bien, c’est dur à dire. C’est une sorte de projet. Ce n’est pas un groupe qui travaille de manière régulière. C’est un projet pour des occasions spéciales. Lorsque nous faisons quelque chose, c’est super intense mais parfois rien ne se passe pendant deux ou trois ans. En fait, au cours de ces dernières années, nous avons donné deux concerts très spéciaux avec deux orchestres différents et tout a été enregistré de manière professionnelle. Nous voulons faire le troisième album avec ces enregistrements. C’est juste qu’il faut que nous trouvions le temps d’éditer ça et de faire quelques réenregistrements. Il y a donc, en fait, des plans concrets pour un troisième album de Noneuclid. Il se peut que nous trouvions le temps de travailler sur ces choses en 2015. Nous pensons tous que ces collaborations étaient très spéciales. Je t’ai dit un peu plus tôt que Morean est un compositeur classique professionnel aux Pays Bas et il y a quelques années, on lui a proposé ce travail où il devait écrire une pièce de musique pour le Metropole Orkest et il avait la possibilité de choisir les solistes. Il a demandé si ça ne posait pas de souci s’il utilisait son groupe de death metal en tant que solistes et ils ont été d’accord. Il a donc écrit une pièce classique pour orchestre et Noneuclid en tant que solistes. Nous pensons donc que c’est quelque chose de très spécial, rien à voir avec les « rencontres entre classique et metal » typiques que l’on voit au Wacken de nos jours, ce que je trouve parfois un peu ringard, pour être franc [petits rires]. Évidemment c’est une question de goûts mais toujours est-il que je pense que c’est quelque chose qui est très loin de ces rencontres hollywoodiennes et cucul entre orchestre et metal. Je suis très excité à propos de ce projet, d’ailleurs. Je pense que 2015 sera la bonne année pour travailler sur ces choses et faire un troisième album.

V. Santura, tu es aussi producteur et possède les studios Woodshed en Allemagne. Et c’est évidemment, un avantage pour un groupe d’avoir un producteur dans ses rangs, particulièrement pour des raisons financières, je suppose. Mais ne ressens-tu jamais le besoin d’avoir un regard extérieur sur ta musique ?

Ouais, j’ai besoin de ça. Tout particulièrement avec le dernier album de Dark Fortress, pour être franc, j’avais vraiment du mal à le mixer. Lorsque j’ai essayé de le mixer en novembre et que j’ai manqué de temps et d’énergie, j’avais le sentiment à ce moment-là que je ne n’allais pas y arriver. Lorsque j’ai recommencé au printemps, c’était un cauchemar pour moi. Un bon ami à moi est d’ailleurs venu m’aider : Michael Zech, il joue de la guitare dans Secrets Of The Moon et a aussi un studio dans les environs de Munich. En fait, il est juste venu et est resté assis dans le canapé en me donnant des commentaires sur ce que je faisais ; ça m’a énormément aidé. Habituellement, avec les productions précédentes, je n’avais pas de problème avec ce double emploi, à être à la fois le producteur et un membre du groupe, mais avec les deux derniers albums, ceux de Dark Fortess et de Triptykon, ça a été très difficile pour moi. Je trouverais aussi très intéressant, un jour, de travailler avec un producteur extérieur, juste pour avoir ces idées venant de quelqu’un d’étranger au groupe et peut-être aussi pour me reposer et me concentrer sur mon propre jeu et sur la musique, tout en donnant les tâches techniques à quelqu’un d’autre. Ce serait une bonne chose, c’est certain.

As-tu l’intention de faire ça pour le prochain album de Dark Fortress ?

Je ne crois pas que nous ferons ça pour l’album de Dark Fortress, pour des raisons financières. Je pense que si nous devions aller dans un studio extérieur tout en faisant en sorte qu’il soit produit de la manière dont il doit être produit, ça couterait… Je ne sais pas combien d’argent, mais nous devrons dépenser au moins cinq fois plus que ce que nous avons eu pour l’album [petits rires]. Ce serait bien au-delà de dix mille euros, c’est certain, et nous n’avons pas ce budget. Il n’y a donc aucun moyen pour que nous fassions ça avec Dark Fortress. Plutôt avec Triptykon.

Mais qui sait si l’album ne sera pas un succès…

Ouais, je veux dire, j’espère que l’album sera un succès mais je ne peux pas le prédire. Je crois avoir des goûts très anti-commerciaux. Simplement parce que j’adore quelque chose ne veut pas dire que la majorité de la scène metal l’adorera aussi. Je suis curieux de voir comment les choses vont évoluer. Mais je ne crois pas que nous travaillerons avec un producteur extérieur avec Dark Fortress, parce que ça voudrait dire que nous devrons quadrupler notre budget pour que ça puisse se faire et en être satisfait [rires].

Y a-t-il d’autres projets pour le futur proche ?

Ouais. Se relaxer [rires]. Non, je veux dire, évidement que nous allons travailler sur un nouvel album et tout, mais tu sais, je viens d’avoir trois sorties en seulement quelques mois. Après les derniers douze mois de travail non-stop sur notre musique, pour le moment, je pense qu’il serait très, très important et sain pour moi de faire quelque chose d’autre que de la musique, comme par exemple partir à la montagne, faire de la randonnée et des choses comme ça pour me vider un peu la tête. Peut-être dans quelques mois nous pourrons reparler de nouveaux projets. Mais pour l’instant, je suis heureux en étant volontairement pas créatif et en me contentant de faire mon boulot de studio habituel et à mixer d’autres groupes. C’est tout ce que je fais pour moment.

Tu viens de dire que tu vas aller faire de la randonnée, etc. As-tu en fait besoin de ce genre de chose pour être créatif ?

Non. Ce n’est pas que j’ai vraiment besoin de faire de la randonnée ou quoi que ce soit de particulier. Ce dont j’ai besoin pour être créatif, c’est le silence, la tranquillité d’esprit, la possibilité de me relaxer un peu et de me laisser couler dans mon propre monde musical. Lorsque je suis assis dans le studio toute la journée, à écouter et analyser du metal pendant huit à dix heures, la dernière chose que je veux faire le soir, c’est attraper ma guitare et essayer de composer de la musique. En gros, j’ai besoin de faire une pause, de silence et d’aucune distraction pour être créatif.

Interview de Morean réalisée par téléphone le 13 août 2014 par Spaceman.
Interview de V. Santura réalisée par téléphone le 19 août 2014 par Spaceman.
Retranscription : Thibaut Saumade.
Traduction et introduction : Spaceman.

Site internet officiel de Dark Fortress : www.darkfortress.org.



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  • Merci RM de m’avoir fait découvrir ce groupe ! Leur nouvel album est une merveille et les autres titres que j’ai écoutés d’eux sont proches de ce niveau. J’ai eu la chance de discuter quelques minutes avec Morean après leur passage au Point Ephémère à Paris en octobre, et il est super sympa. Ça m’a en même temps fait un peu de peine qu’il me dise que les festivals ne les contactaient pas, ils ont un potentiel énorme en studio comme sur scène.

    Dans tous les cas, je recommande chaudement ce groupe à qui aime le black metal sophistiqué et bien construit. ^^

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