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Interview   

Dark Tranquillity : changement et continuité


Le moment est doublement charnière pour Dark Tranquillity. D’abord parce qu’il accueille officiellement depuis ce début d’année deux nouveaux guitaristes, Johan Reinholdz (Andromeda, Nonexist) et Christopher Amott (ex-Arch Enemy, ex-Armageddon), pour remplacer le membre fondateur Niklas Sundin. Ensuite, parce que, comme pour tous les groupes, l’apparition du Covid-19 et des restrictions qui ont suivi remettent beaucoup de choses en question dans sa carrière. Alors le titre de son douzième opus qui, malgré le fait qu’il ait été écrit l’an dernier, fait directement écho à ce que l’on vit aujourd’hui, s’imposait naturellement.

Dans l’entretien qui suit, le frontman Mikael Stanne nous parle de ce Moment, que ce soit sa recherche d’équilibre et ses questionnements, entre préservation d’une marque de fabrique et l’occasion de tirer profit de nouveaux talents, ou son enregistrement réalisé dans le confort du studio de leur propre claviériste-producteur Martin Brändström mais dans une atmosphère générale des plus étranges. Trente ans après les débuts du groupe et vingt après une autre période charnière, celle qui a vu le groupe sortir d’une année sur l’autre les albums Projector et Haven, c’était aussi l’occasion pour Stanne de nous apporter un éclairage historique instructif sur l’un des piliers du death metalodique made in Göteborg.

« Avant de commencer nous étions un peu, pas inquiets, mais prudents. […] Nous ne voulons pas aller trop loin dans quelque chose avec lequel nous n’aurions pas été à l’aise. »

Radio Metal : Niklas Sundin, un membre fondateur de Dark Tranquillity, a officiellement annoncé son départ du groupe au début de cette année. Niklas a expliqué que « ce n’est un secret pour personne, [il a] toujours davantage aimé le processus créatif que l’aspect live dans un groupe ». T’étais-tu donc attendu à ce qu’un jour il jette l’éponge, pour ainsi dire ?

Mikael Stanne (chant) : Oui, je n’étais pas surpris, pour être honnête. Je savais qu’il n’était pas à l’aise avec l’idée d’être loin de chez lui, et il n’était pas à l’aise avec les longues tournées. Il voit ça un peu comme une perte de temps, parce que c’est avant tout une personne créative. Il veut composer, il veut dessiner, il veut concevoir des choses. Il n’est pas à l’aise lorsqu’il fait ça ailleurs que chez lui ; il pouvait gribouiller dans un carnet de croquis quand il voyageait, mais il veut surtout être chez lui où c’est confortable et où il peut vraiment se concentrer sur son travail, c’est-à-dire créer des choses. Il a donc toujours été comme ça, y compris dans les années 90, pour être honnête, mais c’est aussi amusant, et évidemment, il a vécu des choses extraordinaires qui l’ont influencé lui et ses œuvres. Nous avons vécu des moments géniaux sur la route durant toutes ces années. Mais les priorités changent quand on devient parent, et pour lui, il était très clair que repartir sur la route, quand ta priorité est d’être à la maison avec ta famille, ça ne convenait pas. Sa décision de se concentrer sur sa famille plutôt que de partir en tournée était ferme.

Il voulait continuer à composer, donc nous avons fait Atoma et il était chez lui durant tout ce temps, donc il a enregistré l’album à distance, ce qui allait mais c’était bizarre. Puis quand est venu le moment de partir en tournée, il a dit : « Prenez quelqu’un d’autre » et c’est ce que nous avons fait. Il a suggéré Johan Reinholdz et nous avons évoqué Chris [Amott], il a dit que ce serait génial, et c’est finalement ce qui s’est produit. Ce n’était pas très surprenant. Nous avons tourné pendant trois ans, et c’est seulement quand nous avons fini de tourner et commencé à parler de faire de la nouvelle musique et de refaire de la composition qu’il a dit : « Ça fait un petit moment que je ne me suis pas impliqué dans le groupe, j’ai envie de me concentrer sur d’autres choses. Continuez sans moi, les gars. Je suis toujours là pour faire toutes les illustrations et les visuels, mais je vous laisse vous charger de la musique. » C’est là qu’il s’est retiré. Il est toujours une part très importante du groupe, évidemment. Nous nous parlons tous les jours, pas de guitare et de composition, mais tout le reste est intact. Donc, pour moi, ce n’est pas si différent. Je pense que nous sommes dans une très bonne situation, grâce aux personnes que nous avons trouvées pour le remplacer, mais aussi parce qu’il se sent vraiment bien à faire ce qu’il aime le plus faire aujourd’hui, et j’aime la façon dont ça s’est arrangé. Même si, bien sûr, j’ai encore envie qu’il soit avec moi sur scène ! [Rires] Nous avons vécu trente belles années, donc c’est cool. Qui sait, peut-être qu’il reviendra un jour.

Tu as dit qu’il préférait être créatif, mais si on regarde les crédits des derniers albums, en particulier Atoma, il n’a pas écrit autant que par le passé…

Non, c’est vrai. Je pense que ça en faisait partie aussi, il se disait : « Peut-être que j’ai envie de faire mon propre truc… » Ca l’intéressait un peu moins et peut-être qu’il ne se sentait pas super à l’aise avec la direction que nous prenions. Il voulait juste faire autre chose, en gros. Tout le monde en arrive à un stade où on a peut-être envie de changer des choses. Déjà à ce moment-là, il était plus tourné vers sa famille que vers la composition de death metal.

Christopher et Johan sont tous les deux habitués au death metal mélodique suédois, ils ont même été des acteurs importants de la scène, en particulier Christopher avec Arch Enemy. Est-ce ce qui a fait d’eux des candidats parfaits pour Dark Tranquillity ?

Oui, mais c’était surtout, comme je l’ai dit, que Niklas nous a présentés à Johan et a dit : « Si vous avez besoin d’un bon remplaçant pour moi, je pense que Johan serait parfait. Il est extraordinaire, il peut jouer toutes mes partes à la perfection, vous allez l’aimer. » Car il avait fait quelques pochettes pour les albums du groupe Johan, je crois, et puis j’ai aussi enregistré du chant pour son projet Nonexist, pour un album qui vient juste de sortir, et j’ai fait ça il y a trois ou quatre ans déjà. J’ai vraiment aimé, j’ai trouvé sa musique incroyable ; j’avais déjà entendu Andromeda et ce genre de chose, mais je ne le connaissais pas. Il est venu, pas pour auditionner, mais pour essayer quelques chansons, et nous avons tout de suite trouvé le rendu génial. C’est un professeur de guitare quand il ne tourne pas, donc il peut jouer n’importe quoi, c’était fantastique. Puis, quand nous étions à New York sur la première tournée d’Atoma, nous avons parlé à Chris – car il vivait là-bas à l’époque – et nous lui avons demandé si ça l’intéresserait de nous rejoindre pour quelques dates cet été, car le gars que nous avions ne pouvait pas les assurer. Il était là : « Bien sûr, j’adorerais retourner en Europe et jouer sur des festivals sympas ! » Voilà comment ça a commencé. Ca a tout de suite collé, c’était comme si nous nous connaissions depuis une éternité – même si ça faisait effectivement longtemps que je connaissais Chris, mais nous ne nous étions pas vus depuis un moment. C’était super.

Nous venons d’un background musical similaire, le death metal évidemment, et nous avons plus ou moins grandi avec les mêmes choses – nous avons à peu près le même âge. Ça faisait parfaitement sens. Maintenant que ça fait trois ans qu’ils sont dans le groupe, nous avons honnêtement l’impression que ça fait dix ou quinze ans. Voilà à quel point nous nous sentons bien avec eux et à quel point ça semble naturel. Il y a bien sûr eu quelques hésitations au début, de notre part et de ma part : être sur scène avec des nouveaux gars, ça fait un peu bizarre. On a l’habitude d’autre chose, en ayant tourné pendant vingt ans avec les mêmes personnes, et tout d’un coup, c’est tout nouveau. Mais tout se passe bien, c’est super. Anders Iwers nous a rejoints il y a cinq ans, il a toujours l’impression d’être le petit nouveau, alors que je le connais depuis toujours ! Mais c’est tellement confortable. Les choses sont vraiment comme il faut actuellement. Je ne pourrais pas être plus heureux de notre situation aujourd’hui.

« Il s’agissait de les contenir un peu […]. Johan l’a très bien dit quand il était en train de jouer un solo. Le solo était génial mais ensuite il est parti à fond en mode shred, je lui ai demandé : ‘Qu’est-ce qui s’est passé là ?’ Et il m’a répondu : ‘Je n’étais plus inspiré.’ ‘Donc tu te mets à jouer vite ?’ ‘… Ouais.’ [Rires] »

Malgré le gros changement de line-up, le nouvel album, Moment, sonne très Dark Tranquillity et est dans la continuité d’Atoma. Malgré tout, est-ce que Christopher et Johan ont apporté un regard nouveau sur la musique de Dark Tranquillity et une nouvelle énergie ?

Oui, le truc c’était de trouver une manière de conserver notre son, tout en profitant de leurs talent, compétences, techniques de jeu, etc. Nous étions un peu inquiets au départ, parce qu’Anders [Jivarp] a commencé à composer des chansons, et elles sonnaient toutes super, mais très Dark Tranquillity – le genre de mélodies qui fait notre marque de fabrique et ainsi de suite. Nous étions là : « Ok, c’est cool, c’est cool. » Martin Bränström a également écrit des chansons, et c’était pareil : « Ouais, c’est très familier, on sait exactement ce que c’est. Restons là-dessus, mais ajoutons aussi quelque chose. » Nous avons envoyé des chansons à Johan, Chris et Anders, juste pour leur dire : « Hey, voilà où on en est actuellement, voilà à quoi on a pensé… » Johan s’est vraiment plongé dedans, il a fait plein de changements et plus ou moins réécrit une bonne partie des chansons. Quand nous avons reçu ses nouvelles versions – il vit à quatre heures de chez nous, nous lui avons envoyé des chansons et il les a renvoyées, genre « voilà ce que j’ai en tête » –, nous avons pensé : « C’est super cool, c’est génial, mais… Ce n’est plus Dark Tranquillity. » Nous avons donc dû trouver un moyen de conserver cette identité, mais aussi en rajoutant de nouveau trucs sympas. Le processus s’est donc passé comme ça, c’est-à-dire que nous envoyions des choses et il nous les renvoyait modifiées, puis nous modifions un petit peu à notre tour et nous les lui renvoyions. C’est avec ces échanges que nous avons fini par obtenir l’album tel qu’il est maintenant.

Chris a également participé à ce processus au début, un peu pour poser les bases, mais ensuite il s’est plus concentré sur les leads et les solos, pendant que nous nous concentrions sur la structure et la production. Johan a même écrit certaines chansons qui se sont avérées superbes ; la premières fois que nous les avons entendues, nous avons pensé : « C’est bien, mais il faut que nous travaillions dessus pour que ça sonne comme Dark Tranquillity. » L’idée était de prendre des choses que nous avions écrites et de faire en sorte que ça colle mieux à la sensibilité de Johan et, inversement, prendre des choses qu’il avait écrites pour que ça soit plus en phase avec ce que nous voulons faire passer. C’était un apprentissage pour nous tous, et c’était super de travailler ainsi. Ce que j’envisage, c’est de faire encore plus ça la prochaine fois ; là c’étaient nos premiers pas vers quelque chose, je pense. Nous avions beaucoup de temps – nous avons travaillé presque toute l’année dernière et au début de cette année avant de commencer à vraiment enregistrer – pour faire les préproductions, pour nous préparer pour l’album, pour vraiment travailler sur les chansons et nous assurer que nous conservions notre son, mais aussi que nous utilisions les compétences et les traits de caractère individuels.

Comment décrirais-tu justement ce que chacun a apporté à Dark Tranquillity ? D’après ce que j’ai pu lire, Johan c’était plus le côté « fan », alors que Christopher c’était plus l’émotion…

Oui, ce n’est pas loin de la vérité ! Evidemment, Johan étant un fan du groupe, ça nous a donné confiance, il savait de quoi il était question car il connaissait très bien la musique. Il était capable de faire référence à de vieilles chansons que nous avions parfois tous oubliées ! [Rires] « Ça me rappelle cette chanson. » « Quoi ? » « Oui, dans votre troisième album ! » Il connaît certaines de nos musiques mieux que nous ! Mais je dirais aussi que Johan est vraiment un genre de caméléon : il peut tout jouer. Peu importe ce qu’on lui balance, on dit : « Est-ce que tu peux jouer ça ? » – un truc que Martin a écrit au clavier, par exemple – et il est là : « Oui, bien sûr. » Rien n’est impossible ! Donc une grande partie des rythmes et de l’aspect technique vient de Johan, alors que certains des trucs plus émotionnels et mélodiques viennent de Chris. Chris veut interpréter la chanson : il l’écoute pour vraiment comprendre comment il peut mettre en valeur et accentuer certains aspects de la chanson avec ses solos et ses leads. J’ai trouvé ça fascinant rien que de voir comment il s’attaquait à une chanson, l’écoutait, rentrait dedans et réalisait : « D’accord, elle a besoin de ça et ça doit être joué comme ça. » C’est très instructif et ça colle vraiment bien à ma sensibilité et à ce que je recherche, donc c’était très naturel – mais impressionnant, car à chaque fois qu’il jouait quelque chose, tu disais : « C’est parfait ! » Et lui disait : « Non, non, non… » et il jouait cinquante différentes versions d’une partie, et toutes étaient super, meilleures que la précédente ! C’est magnifique et j’adore participer à ça.

Johan a clairement un penchant pour le metal progressif, ce qu’il exploite dans son groupe Andromeda. Avec lui dans le groupe, on aurait pu s’attendre à retrouver un Dark Tranquillity plus progressif sous son influence, or ce n’est pas du tout le cas. En plus, Johan et Christopher sont deux shredders à la guitare, mais il n’y a pas vraiment de shred sur cet album. Avez-vous eu besoin de les refréner ou retenir pour qu’ils ne se lâchent pas trop ?

[Rires] Un petit peu oui, je ne vais pas te mentir. Il y a eu un peu de ça, où on disait – surtout avec les solos : « Oh, c’est super ! Ça sonne fantastique, mais je ne sais pas… Ça ne colle pas vraiment. L’accent est sur autre chose dans la chanson… » Il s’agissait donc de les contenir un peu, mais aussi de se focaliser sur d’autres choses : « Il faut que ce soit plus mélodique… » Johan l’a très bien dit quand il était en train de jouer un solo. Le solo était génial mais ensuite il est parti à fond en mode shred, je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui s’est passé là ? » Et il m’a répondu : « Je n’étais plus inspiré. » « Donc tu te mets à jouer vite ? » « … Ouais. » [Rires] Pour autant, j’adore quand… Peut-être qu’il nous faut plus de temps pour intégrer cet aspect dans notre musique, mais pour l’instant nous ne le sentions pas vraiment. Pour ce qui est des trucs progressifs, nous avons beaucoup discuté de la façon dont, structurellement, nous pouvions aller d’une chose à une autre et accentuer le contraste, en passant d’un couplet à un refrain et inversement. Johan a écrit la chanson « Ego Deception », qui est l’une des deux chansons les plus progressives de l’album ; c’était un petit défi au départ de comprendre comment la rendre fluide, faire en sorte que les métriques soient comme il faut et que les enchaînements aient du sens et soient bien, et que ça ne se détache pas trop du reste de l’album. Je pense que nous y sommes parvenus.

« Ce n’est que maintenant qu’on approche de la date de sortie que je commence à m’inquiéter, genre : ‘Qu’est-ce qui va se passer après la sortie de cet album ? Je n’ai rien à faire !' »

Intégrer deux nouveaux guitaristes n’est pas un changement anodin pour un groupe de metal ; les guitaristes sont souvent ceux qui donnent son identité musicale à un groupe. D’un autre côté, vous avez plusieurs compositeurs dans le groupe – Anders Jivarp et Martin Brändström ont beaucoup composé sur Atoma, par exemple. Au final, est-ce ce qui garantit que Dark Tranquillity sonne toujours autant comme Dark Tranquillity ?

Oui, je le pense vraiment. Je pense que depuis qu’il a endossé le rôle de producteur, c’est Martin qui mène la danse, et il sait ce qu’est et ce que n’est pas Dark Tranquillity. Donc il lèvera parfois le doigt en disant : « Hein hein ! Jusque-là mais pas plus loin » quand quelque chose dépasse les limites. Si je fais quelque chose, il peut parfois dire : « C’est cool, j’aime bien, mais peut-être qu’on va atténuer un peu. » Si ce n’est pas assez bon ou suffisamment excitant, il dira : « Je ne sais pas, je ne sais pas… » Avant, il se concentrait plus sur les claviers et l’aspect technique de l’enregistrement – plus comme un ingénieur – alors que maintenant il contrôle l’ensemble de la production de l’album, de l’écriture des premières chansons jusqu’au mastering. Ca a beaucoup aidé à conserver une cohérence. Evidemment, nos rôles changent quand ça fait plus de trois décennies qu’on est dans un groupe ! C’est Martin Henriksson qui endossait ce rôle avant, c’est lui qui contrôlait tout et s’assurait que tout fonctionnait, et que chacun savait quelle était sa place et ce qu’il devait faire sur un album. Quand il a arrêté de faire ça et s’est concentré sur d’autres choses, Martin Brändström a dû endosser cette responsabilité. Ça lui a demandé du temps pour rentrer dans son rôle, mais maintenant il l’assume et je trouve ça fantastique.

Pareil pour Anders, avant il n’écrivait que quelques extraits de chansons ici et là, alors que maintenant il est à fond sur la composition de la majorité des chansons de l’album… Il s’agit donc juste d’apprendre quelques nouvelles astuces et compétences ! Pour ma part, j’ai toujours été juste le chanteur, j’écris les paroles et je crie, mais maintenant je participe davantage à la production, et ce plus tôt dans le processus, au moment où nous faisons en sorte que tout aille bien ensemble, où nous faisons plein de versions différentes de chaque chanson au chant pour essayer de voir ce qui convient. J’apprécie beaucoup plus qu’avant de recevoir les avis des autres gars. Avant, c’était : « J’ai fini ; on se voit au studio. » Et j’enregistrais, et les gens disaient : « Très bien. On passe à la suite » [rires]. Donc ça, ça a changé, et je pense que c’est grâce à Martin ; nous faisons confiance à son jugement et c’est plus facile de travailler comme ça. Il l’exige un peu aussi.

D’un autre côté, penses-tu qu’étant donné le gros changement de line-up, c’était d’autant plus important de revenir avec un album qui sonnerait familier aux oreilles des fans, pour les rassurer, pour montrer que Dark Tranquillity reste Dark Tranquillity ?

Je pense qu’avant de commencer – ou juste au moment de commencer – nous étions un peu, pas inquiets, mais prudents. Nous y avons réfléchi : « Comment allons-nous avancer ? Il faut que nous restions sur notre lancée » car nous étions sur une bonne lancée, Atoma avait eu du succès, nous nous sentions bien et nous avions la musique. Il s’agissait donc de nous assurer que ça reste, peut-être pas à l’identique, mais que nous avions toujours le contrôle ; je pense que c’est ce qu’a fourni Martin, ainsi qu’Anders, parce qu’il est très spécifique avec ses chansons et ce qu’il veut. Donc ce n’était pas tant une question de savoir comment conserver une certaine intégrité pour les gens : c’était plus pour nous. Nous ne voulions pas aller trop loin dans quelque chose avec lequel nous n’aurions pas été à l’aise. Il faut que ça soit excitant, et il faut que ce soit neuf et rafraîchissant, mais tout en conservant ce pour quoi nous sommes connus et ce que nous aimons. C’est bien sûr une lutte incessante à chaque fois : jusqu’où peut-on aller dans une certaine direction sans se perdre ? C’est excitant, et c’est de ce genre de questionnement que les bonnes choses émergent. Dès que nous écrivions quelque chose qui nous faisait dire : « Ah, on a déjà fait ça avant, ça sonne trop familier » ou « Ce n’est pas assez excitant », nous le jetions à la poubelle et passions à autre chose. Nous cherchons toujours un feeling nouveau, une nouvelle inspiration, une nouvelle atmosphère dans une chanson, tout en conservant ce pour quoi nous sommes connus.

Vous avez enregistré dans deux studios, tout comme vous l’avez fait avec Construct et Atoma, en utilisant les Nacksinvg Studios pour la batterie et le studio Rogue Music de Martin pour le reste. L’idée c’était : « On ne change pas une formule gagnante » ?

C’est plus une question de confort. En plus, c’est le studio de Martin, donc nous pouvons y passer autant de temps que nous voulons, et c’est super pratique car il me faut marcher à peine quinze minutes pour faire le trajet depuis chez moi jusqu’au studio. C’est un studio fantastique qui a tout ce dont nous avons besoin et plus. Pour nous, il n’y a vraiment aucune raison d’aller ailleurs : nous pouvons y travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre si nous le voulons, puis prendre du temps et rentrer chez nous si nous en avons envie. Martin l’a construit de telle façon qu’il puisse y travailler et que le groupe puisse y travailler. C’est parfait, vraiment. Je suis allé dans de nombreux autres studios, bien sûr, et j’ai essayé d’autres choses, mais ce studio représente un confort et il est fantastique. Nous n’avons besoin de rien d’autre. C’est extraordinaire de voir le studio se développer mais aussi de se focaliser sur ce qui importe vraiment, genre des choses simples : du très bon matériel qui sonne extraordinairement bien, et Martin sait comment l’utiliser. Nous avons aussi accès à tous les trucs vintage présents au studio : beaucoup de matériel analogique, plein de microphones vintage super cool, des pianos, des guitares et tout. Nous pouvions donc vraiment faire tout ce que nous voulions dans cet environnement, et c’est toujours excitant. Nous avons décidé de l’utiliser un peu plus pour cet album qu’à l’accoutumée, et le résultat est bien meilleur grâce à ça.

« C’est peut-être devenu plus un album qu’on écoute qu’un album qu’on va voir en concert, car nous espérions qu’il offrirait aux gens un peu de réconfort s’ils l’écoutaient. »

Les enregistrements ont eu lieu pile au moment où la pandémie gagnait en puissance. D’un autre côté, il semble que les mesures et règles imposées par la Suède étaient beaucoup moins contraignantes. Vous n’avez pas connu le confinement que d’autres pays ont connu, mais comment avez-vous vécu toute cette période tout en enregistrant un album ?

C’était bizarre, évidemment. Le truc, c’est que notre studio possède une seule fenêtre large d’à peine un décimètre. Donc l’isolement qu’on ressent en studio est quelque chose auquel nous étions préparés : nous savons que nous allons passer un temps immodéré en studio sans voir la lumière du jour, sans réaliser l’heure qu’il est, etc. Et tu y restes pendant des semaines. Mais c’était quand même une période étrange parce que tout d’un coup on voyait des rues vides en allant au studio le matin et en partant du studio le soir. Evidemment, le monde qui nous entoure nous a beaucoup affectés, mais nous étions quand même très concentrés sur notre tâche immédiate. Nous avons réalisé que personne dans le groupe ne devait tomber malade, parce qu’il fallait que nous terminions cet album, donc nous avons réduit les contacts avec les gens au strict minimum et nous nous sommes concentrés sur l’album. Nous pensions qu’avec un peu de chance ça allait passer avant que l’album soit fini ou qu’il sorte, donc autant se focaliser dessus. Bien sûr, nous en parlions constamment, et nous étions conscients que la situation était différente et que la manière de traiter celle-ci était différente en Suède que dans le reste du monde, mais le principal centre d’attention restait l’album. Et c’était étrange, vraiment.

Pour une grande partie des chansons, la manière dont elles étaient écrites, ma vision de celles-ci a beaucoup changé, car tout d’un coup, certaines choses sur lesquelles j’avais écrit paraissaient encore plus réelles… J’ai écrit des chansons sur la perte et sur la manière dont en prend les choses pour acquises, et quand on ne les a plus, on a toujours l’impression qu’elles sont là alors que non, sur la façon dont notre imagination nous joue des tours quand on perd quelque chose… Or tout d’un coup, on se retrouvait justement dans une situation où tout ce qu’on prenait pour acquis – comme la possibilité d’aller quelque part, de voyager, de voir des gens – avait disparu. C’est tellement dur de gérer et de comprendre ça, et de l’accepter, car cela ne nous convient pas. Donc c’est devenu un album plus sérieux à cause de ça, car tout a commencé à avoir encore plus de sens. Le titre, qui pendant longtemps n’a été qu’un titre de travail, est devenu le seul titre que je pouvais imaginer. D’une certaine façon, nous avons eu de la chance, parce que nous avions quelque chose à faire, et nous avions ce programme qui était déjà établi depuis l’an dernier ; nous savions quoi faire. Ce n’est que maintenant qu’on approche de la date de sortie que je commence à m’inquiéter, genre : « Qu’est-ce qui va se passer après la sortie de cet album ? Je n’ai rien à faire ! » J’ai été super occupé toute cette année, et maintenant je suis là : « Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? » Donc c’est un peu bizarre.

Mais oui, la Suède a géré la situation très différemment, tout est resté plus ou moins accessible – il n’y a pas eu de confinement, d’obligation de porter le masque, de couvre-feu ou quoi que ce soit de ce genre. Il y a plein de restrictions, plein de règles sanitaires, mais ça convient aux gens. Tout le monde essaye d’être très respectueux, de faire attention aux autres. Seul le temps dira si c’est un succès ou pas, mais ça a l’air de fonctionner, et je suis très content de la manière dont ça s’est passé ici, parce que c’est une chose d’être confiné chez soi parce qu’on le veut ou parce qu’on a des choses à faire, mais je sais aussi que je peux sortir et aller voir mes amis dans un bar ou aller dans un restaurant si j’en ai envie. Ca fait que c’est plus facile de gérer la situation, je trouve. Evidemment, le fait de faire ça, d’être assis là et de te parler ainsi qu’à plein de gens partout dans le monde implique que j’entends plein d’histoires sur la manière dont les gens gèrent ça. C’est fascinant et terrifiant à la fois. J’entends plein d’histoires différentes de la part des gens, peu importe où ils se trouvent, et elles sont toutes assez mauvaises, si on compare à ce que nous avons vécu.

Est-ce que vos prestations ont été influencées d’une manière ou d’une autre par cette étrange atmosphère ?

Je ne dirais pas que la composition l’a été, car tout était déjà écrit, mais ça a assurément changé l’enregistrement, ce que nous ressentions par rapport aux chansons, encore plus de manière inconsciente, simplement parce que l’atmosphère était différente. Tout d’un coup, nous ne pensions plus tellement à comment ces chansons allaient sonner sur scène, car tout a été annulé pendant que nous étions en studio ; nous avions soixante-cinq concerts prévus, et tout d’un coup plus aucun de ces concerts n’allait se produire. A partir de là, nous nous sommes concentrés sur la manière dont ça allait rendre à l’écoute de l’album, et non lorsque nous jouerions : comment ça va sonner ? Quel sentiment ça va procurer ? C’est peut-être devenu plus un album qu’on écoute qu’un album qu’on va voir en concert, car nous espérions qu’il offrirait aux gens un peu de réconfort s’ils l’écoutaient. De la même manière que la musique que j’écoutais me donnait du réconfort, simplement parce que je voyais que d’autres gens faisaient de la musique, que quelque chose se passait, même si je ne peux pas aller voir de concert. Donc je pense que notre attitude envers l’album a beaucoup changé. Je ne sais pas comment ça aurait sonné si ça n’était pas arrivé – peut-être que ça aurait été totalement différent ou exactement pareil, je ne sais pas… Mais il est clair que ça semblait différent et je pense que le résultat s’en ressent.

Au total, Dark Tranquillity a passé plus de cent trente jours en studio pour créer Moment. Ça paraît énorme ! Pourquoi autant de temps ? A quoi avez-vous passé tout ce temps ?

Juste à rester assis, faire les idiots et boire de la bière ! Non ! [Rires] Quoique nous l’ayons fait aussi. Martin est très difficile, et il adore travailler sur les tout petits détails, surtout concernant les guitares, les claviers, la basse… Donc parfois nous travaillions tout un weekend – dix à quinze heures par jour du vendredi au samedi soir – et nous n’aboutissions à rien. Ou nous explorions et essayions des choses, nous essayions de résoudre des problèmes, de corriger des trucs, mais il arrivait que nous finissions par revenir à la case départ. Mais ça n’a pas d’importance parce que nous avions le temps, et puis nous avions tout exploré, donc maintenant nous savions que nous ne pouvions pas faire mieux : c’est comme ça. C’est aussi des choses qui arrivent. Nous avons aussi fait beaucoup d’enregistrements démo très tôt dans le processus, ne serait-ce que pour avoir quelque chose auquel nous identifier. En gros, nous avons fait une longue préproduction.

« Comment se fait-il qu’on choisisse souvent la mauvaise voie qui mène, peut-être pas à un désastre, mais peut-être pas non plus à l’option la plus intelligente ? »

L’idée était de sortir l’album d’ici à l’été pour pouvoir jouer de nouvelles chansons lors des festivals d’été en Europe, ce qui aurait été génial. Quand tout ça a été annulé, nous avons rallongé le temps de studio de quelques semaines, nous avons un peu repoussé la date butoir pour le sortir à l’automne et faire que ça coïncide avec une tournée américaine… Mais ça n’a pas non plus eu lieu, donc nous avons passé deux, trois, quatre semaines en studio en plus parce que nous le pouvions. Jens devait mixer l’album et a dit : « Je peux le faire jusqu’à juin, ensuite je compte partir en vacances. J’ai mes vacances avec ma famille qui sont calées. » Mais ensuite, bien sûr, il n’est pas non plus parti en vacances, donc nous avons pu rallonger un petit peu. Je pense que c’était très bien. Bien sûr, quand on a son propre studio, c’est facile d’y rester indéfiniment et de ne jamais s’arrêter, mais je pense que nous avions un plan très clair pour ce que nous voulions faire, il s’agissait juste de trouver comment y parvenir. Il n’était donc pas juste question d’essayer des choses et de tout changer. Nous avons bien fait des fixations sur certaines choses, mais pas au point d’en faire un problème. Ça aurait pu être pire – ce n’était pas un coup à la Chinese Democracy ! [Rires] C’était beaucoup plus focalisé que ça. J’adore le fait que nous ayons l’occasion et le luxe de faire ça, car ça apporte beaucoup de créativité et plein de super solutions.

L’album s’appelle Moment, qui est un terme ayant plusieurs définitions et qui peut être interprété de différentes manières. Quel sens mets-tu personnellement derrière ce mot ?

L’idée était d’abord d’explorer pourquoi nous en sommes où nous en sommes actuellement : « Comment en est-on arrivés là ? » C’était de comprendre, à un niveau personnel, pourquoi le monde est tel qu’il est, pourquoi il y a des choses qui se produisent dans le monde que je ne peux pas assimiler ou gérer correctement. Sans entrer dans les détails, car ce serait ennuyeux et tout est dans le disque, j’essaye d’explorer ce qui, chez nous, nous a fait arriver là ; ce qui dans notre espèce, dans la race humaine et en nous en tant qu’individus, dans notre passé, notre expression, notre éducation façonne ce moment où on va de l’avant. Qu’est-ce qui nous fait choisir une certaine voie, prendre une certaine direction qui nous fait progresser ? Comment se fait-il qu’on choisisse souvent la mauvaise voie qui mène, peut-être pas à un désastre, mais peut-être pas non plus à l’option la plus intelligente ? Je regarde quelque chose à un niveau macroscopique, puis j’essaye de passer au niveau microscopique : comment c’est arrivé ? Pourquoi suit-on les leaders qu’on suit ? Pourquoi adhère-t-on un certain système de croyance ? Qu’y a-t-il en nous qui fait que nous idolâtrons certaines personnes et en détestons d’autres ? Où est-ce que ça a foiré ? – ce moment. C’était l’idée derrière le titre.

C’est drôle, parce qu’on vit exactement un de ces moment charnières. Un peu comme tu l’as évoqué tout à l’heure, on dirait presque que cet album a été écrit pour ce qu’on vit actuellement…

C’était bizarre, vraiment. L’album a été écrit l’an dernier, intégralement, et puis tout d’un coup, c’est devenu réel ! On aurait dit que tout ce que j’avais écrit était devenu encore plus réel et clair, et plus urgent. Comme je l’ai dit, le titre n’était qu’un titre de travail au départ, et ensuite c’est devenu évident que c’était le nom que cet album devait porter, car c’est exactement ça. Certaines chansons ont soudainement eu beaucoup plus de sens. J’ai bien changé quelques mots ici et là, et réécrit des choses, mais la plupart du temps j’ai laissé tel quel en me disant : « Ça fonctionne. Ça devient encore plus, peut-être pas pertinent, mais sensé pour moi maintenant que ça l’était l’année dernière » – ce qui est dingue.

La pochette véhicule un sentiment d’être seul et perdu dans un monde étranger : est-ce quelque chose que tu ressens parfois personnellement ?

Oui, surtout en prenant du recul. Je voulais que la pochette exprime la notion de révélation ou l’idée d’atteindre le stade où on voit les choses pour ce qu’elles sont, peut-être parce que de nouvelles informations ont été révélées ou qu’on a appris quelque chose, enfin compris quelque chose ; tout d’un coup on voit les choses différemment, sous un autre angle, à travers un filtre différent, et on comprend enfin. Il ne s’agit pas de révélation religieuse ou quoi que ce soit de ce genre, c’est plus quelque chose de scientifique, c’est-à-dire que parce que tu as plus d’information ou plus de connaissance, tu comprends vraiment ce qui se passe. La pochette dépeint donc une atmosphère très étrange, un monde un peu apocalyptique vraiment bizarre, et ça représente peut-être ce qu’on a vu, ou ce qu’on imagine être le monde, ou simplement le sentiment d’être un étranger ici… Mais cette sorte de colonne de lumière, cette ouverture dans la réalité, montre autre chose, elle représente une connaissance ou une compréhension approfondie des choses – non basée sur la croyance, la foi et d’autres trucs non scientifiques – qui avec un peu de chance mène à une meilleure existence. C’est de ça dont nous avons parlé, et Niklas en a fait un visuel parfait, magnifique et imposant – ce qu’il fait de mieux. Il nous connaît, évidemment. Il sait ce que je veux, donc je peux lui montrer des paroles, le titre, des idées de base, des pochettes d’albums que j’aime, des images de jeux vidéo, etc. en lui disant : « Quelque chose dans cette veine. » Ensuite il part faire son truc et il en fait quelque chose de fantastique ! J’en suis très content.

Parmi les références que tu as soumises à Niklas Sundin pour la pochette de ce nouvel album, il y avait des illustrations de Roger Dean et des images du jeu vidéo Firewatch. Qu’est-ce que ces deux références représentent pour toi ?

J’ai toujours été un énorme fan de Roger Dean. De premières versions de la pochette étaient entourées d’une structure obscurcie ressemblant à une grotte, donc ça donnait l’impression de jeter un coup d’œil dans une grotte – c’était l’idée. J’ai pensé : « Mais si on faisait ça un peu plus à la manière de Roger Dean, avec des structures comme des colonnes de pierres et ce genre de choses, peut-être que ça pourrait marcher. » Il en a alors fait quelque chose qui ressemblait moins à une grotte et qui était plus organique, d’une certaine façon, et c’était parfait. Je sais que Niklas aime bien Roger Dean, mais il n’est pas un gros fan comme moi. Ensuite, nous avons commencé à parler des couleurs et du fait que nous voulions que ce soit différent d’Atoma, bien sûr, mais aussi différent d’à peu près tout ce qu’on voit dans le metal aujourd’hui. Je n’ai pas arrêté de penser au jeu vidéo Firewatch qui possède cette palette de couleurs vraiment sympas, très chaudes – beaucoup dans l’orange, le rouge et le jaune, ça représente une forêt en feu, en gros, vu qu’on incarne un gardien du feu dans le jeu – mais c’est vraiment très beau. Je lui ai montré ça. Ce n’est pas un joueur et j’essaye de le convertir – parce que moi je suis un énorme joueur, j’adore les jeux vidéo – mais il n’a jamais le temps pour ça. Je lui ai envoyé des extraits sur YouTube, et il était là : « Ouais, d’accord, maintenant je vois de quoi tu parles. » Je lui ai aussi montré des extraits de Destiny 2 : des structures et environnements qui ont l’air bizarres et que je pensais pouvoir l’inspirer. Pas qu’il en ait besoin, mais parfois j’espère juste que peut-être certains de mes centres d’intérêt s’insinuent un peu dans ses œuvres !

« Projector était une grosse expérience pour nous. Nous en avions un peu marre qu’on nous étiquette comme un groupe de death metal de Göteborg et rien d’autre. Nous nous sentions un peu piégés dans un genre que nous avions contribué à créer. »

Si on suit l’idée de cet album, du moment, et si on pense à la carrière de Dark Tranquillity, quels seraient les moments majeurs ou charnières de cette dernière ?

En y repensant, il y a plusieurs choses qui ont vraiment eu un impact sur nous et ont d’une certaine manière changé notre trajectoire, la première étant quand The Gallery est sorti. C’était la première fois que j’étais sur un label convenable, Osmose Productions en France, et que nous étions distribués presque partout. Tout d’un coup, les gens ont compris ce qu’était ce groupe ; c’était génial. En plus, nous avons commencé à tourner : parcourir le monde – en tout cas dans notre esprit –, aller dans le sud de l’Italie, par exemple, ou dans toute l’Europe pour jouer de la musique, avec des fans qui nous attendaient déjà, qui connaissaient les chansons, etc. était époustouflant. Ça nous a changés à jamais et nous avons réalisé : « D’accord, c’est ce que nous voulons faire pour le restant de nos jours ! » Puis, plus tard en 1999, quand nous sommes passés chez Century Media – le label sur lequel nous sommes encore aujourd’hui – ça a eu un énorme impact sur nous, sur notre manière de voir les choses et le fait que nous avons commencé à travailler différemment avec un label. Je pense aussi que certains de nos albums ont été de vrais tournants. Projector en était un. En 1999, tout d’un coup, les choses ont commencé à bouger et nous nous sommes peut-être ouverts à un nouveau public mais aussi nous nous sommes ouverts à de nouvelles possibilités en matière de composition. Nous pouvions étendre un peu plus notre son, nous pouvions essayer des choses que nous n’avions peut-être fait qu’évoquer auparavant et nous les avons mises sur un album. Ça faisait du bien. Puis, bien sûr, 2002, quand nous avons sorti Damage Done, c’était important pour nous : c’est là que nous avons commencé à tourner en Amérique, ce qui est devenu très important pour le groupe depuis. C’est de ce genre de choses que j’ai tendance à me souvenir comme étant des étapes importantes dans la trajectoire toujours ascendante du groupe.

Tu as mentionné l’année 1999, c’était il y a tout juste vingt ans quand vous avez rapidement enchaîné Projector et Haven. C’était clairement un moment particulier pour Dark Tranquillity, vu que ça représente une grosse progression et évolution, avec l’apparition de tonalités gothiques et ton usage de chant clair, ainsi que la contribution de Martin Brändström qui venait d’intégrer le groupe. Comment vois-tu cette période du groupe, sur le plan créatif ?

C’était excitant, parce que Projector était une grosse expérience pour nous. Nous en avions un peu marre qu’on nous étiquette comme un groupe de death metal de Göteborg et rien d’autre. Nous nous sentions un peu piégés dans un genre que nous avions contribué à créer, d’une certaine façon. Nous voulions donc faire quelque chose de différent, pour simplement nous différencier des autres groupes de la ville, mais aussi de tous les groupes du genre. Ça avait du sens pour nous de partir dans une tout autre direction. Après ça, c’est là que Fredrik [Johansson] a quitté le groupe, Martin a commencé à jouer de la guitare, Mikael [Niklasson] a rejoint le groupe à la basse et Martin Brändstrom est arrivé. Il y a donc eu un très gros changement juste après Projector. C’était très redynamisant : « Ouah, cool ! Tout est possible maintenant. On peut tout faire ! » Je me souviens quand nous avons commencé à composer pour Haven. Nous avons écrit plein de chansons, alors que Projector venait à peine d’être terminé, et nous voulions aller encore plus loin dans ces aspects très doux, assez émotionnels que nous avions commencé à explorer sur Projector. Cela paraissait cool, et nous avons commencé à expérimenter davantage avec les claviers et ce genre de choses.

Ensuite, nous sommes partis en tournée pour Projector et c’était super, mais nous avons aussi remarqué que peut-être certaines de ces chansons… On se rend compte des chansons qui fonctionnent le mieux en situation live, de ce qui fait le plus plaisir à jouer sur scène, et on comprend que la manière de présenter le groupe sur scène est différente de la manière dont on le présente sur un album. Nous avons commencé un peu à douter de nous-mêmes : « Peut-être que ce n’est pas la bonne direction… Peut-être que des musiques plus heavy fonctionneraient mieux. » Donc quand nous sommes rentrés chez nous après deux longues tournées pour Projector, nous avons réécrit une grande partie des chansons que nous avions composées pour Haven et elles se sont avérées assez différentes, en bien et en mal. Je m’en souviens comme d’une période très tumultueuse parce que j’avais prévu de faire les choses très différemment et j’avais une autre vision de ce qu’était censé être Haven, mais nous avons changé les plans et tout le monde n’était pas sur la même longueur d’onde. C’était une période très bizarre et je me rappelle avoir été très frustré. A la fois, je savais que nous tenions quelque chose, je savais qu’il y avait de super chansons là-dedans, mais je ne savais pas dans quelle direction aller. L’album part vraiment dans tous les sens. Quand je l’écoute maintenant, je l’adore, mais à l’époque, j’étais juste frustré parce que j’avais le souvenir de versions initiales de certaines chansons que je préférais. Mais ensuite, une fois que nous avons commencé à tourner pour cet album, j’ai réalisé que nous tenions quelque chose, c’était bien, nous avancions dans la bonne direction. Après ça nous avons enchaîné sur Damage Done, qui était un album beaucoup plus heavy et intense. Je pense que Haven était nécessaire, de la même manière que Projector l’était.

Les fans ont-ils compris l’évolution du groupe à l’époque ?

C’étaient les débuts d’internet et je me souviens que « FreeCard » de Projector était la première chanson à sortir en ligne. Certains commentaires disaient : « D’accord, cool, c’est différent. On est partant, on aime bien cette chanson… » Puis l’album est sorti : « Ouh, il y en a d’autres comme ça. Ils partent dans une autre direction… » Il y a eu beaucoup de protestations disant que nous étions des vendus : « Ils cherchent à atteindre un autre public. Ils ont abandonné leurs propres fans ! » – ce genre de chose – ce qui n’a jamais été le cas. J’avoue qu’il n’y avait pas énormément de gens qui disaient ça non plus, mais il y en avait quand même. Je le comprends : vous êtes attachés aux groupes que vous aimez et vous avez un peu peur que les choses changent trop et vous n’y êtes pas préparés. Mais je pense qu’au fil du temps, les gens ont commencé à vraiment apprécier cet album. Quand on y repense, c’est certainement l’album de Dark Tranquillity dans lequel c’est le plus difficile de rentrer. Bien sûr, il y a des gens qui ne l’ont pas compris, en tout cas pas au début, et ont plus tard commencé à l’apprécier, comme c’est souvent le cas avec ce genre d’album. Mais c’était cool. C’était un défi et c’était vraiment très excitant de voir comment il était reçu. Nous jouons encore des chansons de cet album et ça marche toujours bien. Je l’aime beaucoup. J’en suis très fier justement parce qu’il est très différent.

« J’avais une autre vision de ce qu’était censé être Haven, mais nous avons changé les plans et tout le monde n’était pas sur la même longueur d’onde. C’était une période très bizarre et je me rappelle avoir été très frustré. »

Remontons plus loin encore dans l’histoire de Dark Tranquillity qui a franchi le cap des trente ans l’an dernier : quels sont tes souvenirs des premiers pas du groupe ? Anders Fridén était le chanteur à l’époque et toi un guitariste rythmique…

Oui ! C’était une super époque. Nous étions jeunes et tout ce que nous voulions, c’était jouer de la musique. Nous passions notre temps dans le garage de mes parents, à essayer de comprendre comment jouer ensemble, et à écrire ensemble. Il nous arrivait parfois de jouer dix heures d’affilée alors que nous n’avions que quatre chansons ! Ca n’avait pas d’importance parce que nous étions imbus de nous-mêmes, nous avions de grands projets, nous savions ce que nous voulions faire, à quoi devait ressembler notre musique, de quoi nos textes devaient parler, etc. Niklas et moi avions de grands rêves avec le groupe. C’était tellement excitant rien que de faire partie de quelque chose. Ca faisait longtemps que nous rêvions d’être dans un groupe et c’était un rêve qui nous paraissait inaccessible, c’était quelque chose que d’autres gens faisaient mais, tout d’un coup, nous avons rassemblé des gens et nous l’avons fait, et ça a commencé à bien sonner. Quand nous sommes allés enregistrer le premier album, c’était un véritable apprentissage, car nous avions toutes ces idées concernant ce que nous voulions faire. Nous voulions que ça sonne comme tous les albums avec lesquels nous avions grandi et plus encore – on veut le chœur de tel groupe, on veut ce son de guitare super sympa qu’on adore dans tel album… Nous avons donc emmené avec nous en studio un tas d’albums et nous les avons fait écouter aux gars qui devaient nous enregistrer, et ils étaient là : « Les mecs, on va vous enregistrer vous maintenant. On ne fait pas ce genre de chose. Ce que vous nous apportez là, on peut l’enregistrer mais on en faisant ça, on ne crée rien. » C’était une vraie leçon d’humilité. Nous avons compris : « D’accord, c’est comme ça que ça marche ! » [Rires] Donc c’était cool, mais ça nous a aussi montré à quel point nous étions excessivement ambitieux au début. Je suppose que c’était une bonne chose. Ça nous a remis les pieds sur terre, je pense que nous en avions besoin.

Ce n’est que cinq ans plus tard que tu as pris le micro dans Dark Tranquillity, la même année que tu as enregistré Lunar Strain avec In Flames et tu as même chanté pour Hammerfall ! Comment étaient tes premiers pas en tant que chanteur ?

Immédiatement après l’enregistrement de Skydancer, Anders est parti et j’ai commencé à chanter, c’était donc rapide. Je me sentais super bien dans ce rôle et j’ai arrêté de jouer de la guitare, donc nous avons pris Fredrik Johansson pour jouer à ma place. C’était super parce que maintenant, je n’étais plus obligé de jouer de la guitare, car je m’étais toujours senti inférieur à Niklas et je n’avais jamais été très à l’aise pour jouer. Donc tout allait pour le mieux et Fredrik était un guitariste fantastique, donc c’était facile. A l’époque, Jesper [Strömblad] a fondé In Flames et il m’a demandé si je voulais chanter parce qu’il avait beaucoup aimé Skydancer, et ça faisait déjà quelques années que nous étions amis. Il a dit : « Je suis frustré dans mon groupe – c’est-à-dire Ceremonial Oath, avec Oscar Dronjak et Anders Iwers – et je veux faire autre chose. » Je lui ai dit : « Pas de souci, je vais t’aider ! » J’avais besoin d’expérience et je voulais chanter plus. Nous avons répété un peu et enregistré une démo. La démo a conduit à un album, donc j’ai aussi fait ça ! C’était très amusant. J’ai écrit des paroles de science-fiction que je trouvais fascinantes à l’époque. Je crois que nous avons fait trois concerts ensemble, quelque chose comme ça, mais je ne me suis jamais vraiment considéré comme un membre de ce groupe, c’était juste quelque chose que j’ai fait à un moment donné.

Au même moment ou peut-être un peu plus tard, genre en 1995, Oscar m’a demandé de faire partie d’un projet qu’il avait, dans lequel il voulait jouer du heavy metal traditionnel pour un concours de musique qui avait lieu régulièrement à Göteborg à l’époque – nous y participions également avec DT – et, en gros, tu joues trois chansons devant un gros public, sur une grande scène avec des lumières et tout – quelque chose dont tu rêves en tant que groupe émergeant, tu peux enfin jouer sur une scène convenable, tu as vraiment envie de vivre ça. Nous avons donc fait ça pendant trois ans, juste pour nous amuser. Nous avons répété et écrit des chansons pendant une semaine, puis nous avons fait un concert et c’était tout. Tu attends une année et tu fais la même chose l’année suivante. En 1996, nous étions plutôt bons, et ils nous ont considérés comme étant suffisamment bons pour aller en demi-finale du concours. Quand les demi-finales sont arrivées, j’étais déjà en tournée, donc j’ai dit que je ne pourrais pas y participer, donc ils ont demandé à Joacim [Cans] de rejoindre le groupe à la place et de faire ce concert. C’est là qu’Hammerfall a vraiment commencé et est devenu un véritable groupe. Pour moi, c’était juste pour m’amuser. Je ne suis de toute façon pas très branché heavy metal traditionnel, alors qu’Oscar et Joacim si, donc évidemment ça a super bien collé entre eux ! Je suis très content pour eux, c’est un groupe fantastique.

Pourquoi Anders a quitté Dark Tranquillity en 1994 ?

Pendant longtemps, Niklas et moi avions l’impression que nous n’étions pas vraiment sur la même longueur d’onde avec Anders, qu’il voulait faire autre chose. Niklas et moi étions très obstinés par rapport à ce que nous voulions, à ce que nous envisagions pour le groupe. Quand nous avons enregistré l’album, nous étions là : « Ça ne fonctionne pas vraiment… Ce n’est pas vraiment ce que nous voulons… » Il est devenu évident durant l’enregistrement que ça ne marchait pas, donc nous avons dit à Anders : « Ça ne fonctionne pas vraiment, tu n’as pas l’air d’être aussi motivé que nous par ce groupe… » Il a dit : « Oui, je sais » et il est parti, c’est tout.

Pour revenir à ma question précédente concernant les moments charnières de la carrière de Dark Tranquillity : penses-tu qu’actuellement pourrait être un tel moment pour le groupe ?

Oui… Enfin, on n’a jamais envie d’obtenir un album qui ressemble exactement à un autre ou de dire : « D’accord, maintenant on a un nouvel album à faire, on refait la même chose. » La période actuelle me paraît vraiment spéciale. J’ai vraiment l’impression que nous sommes sur quelque chose. Avec de nouveaux gars dans le groupe, avec du sang neuf, pour ainsi dire, et aussi une nouvelle motivation, je pense que nous sommes plus forts que jamais, ou aussi forts que jamais. Le groupe me donne l’impression d’être encore meilleur. Je pense que nous sommes sur une bonne dynamique, rien que sur le plan personnel, nous tous. Nous sommes plus âgés, plus expérimentés bien sûr, mais nous savons aussi exactement ce que nous voulons faire, et nous avons beaucoup plus la situation du groupe en main. Tout le monde travaille dans un même but, nous travaillons avec des gens extraordinaires, avec une équipe géniale… Nous pouvons avoir un contrôle total sur tout ce qui entoure le groupe – du plus petit détail de production jusqu’au pressage de l’album, en passant par les T-shirts, les tournées, le booking, tout. Plus nous allons dans cette direction, plus grande est la récompense. C’est quelque chose d’extraordinaire. Dès que cette pandémie sera terminée, nous allons nous remettre en selle. Nous avons hâte ! Ça va être fantastique.

Interview réalisée par téléphone le 28 octobre 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Foucauld Escaillet.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Daniel Falk (1, 5), Dirk Behlau (2, 6, 7) & Mattias Christenson (4, 8).

Site officiel de Dark Tranquillity : www.darktranquillity.com

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