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Chronique   

Deathspell Omega – The Long Defeat


Depuis la fin de la « trilogie métaphysique » Si Monvmentvm Reqvires, Circvmspice / Fas – Ite, Maledicti, In Ignem Aeternum / Paracletus il y a maintenant plus de dix ans, Deathspell Omega semblait être en période de transition. Après avoir ravagé l’underground français au tout début des années 2000 puis subi une première métamorphose, le groupe s’était imposé comme le fer de lance d’un nouveau black metal opaque et ambitieux, à la fois technique et chaotique, laissant son empreinte sur toute une génération de musiciens qui évoluent aux frontières du black metal, du death technique, voire du post-rock et du free jazz. Suivant donc une trilogie esthétiquement et philosophiquement cohérente où le projet semblait à son apogée, The Synarchy Of Molten Bones et The Furnaces Of Palingenesia semblaient tenir plus de la transformation en cours que d’un véritable nouveau départ : The Synarchy Of Molten Bones en poussant la tendance dissonante, technique et abstruse du groupe à son épuisement, et The Furnaces Of Palingenesia en préparant le terrain pour une future réorganisation des forces. Et cette nouvelle métamorphose, c’est The Long Defeat qui l’effectue : sorti par surprise comme son prédécesseur, il est annoncé comme le premier album de la troisième période de Deathspell Omega…

Malgré les vocalises tribales qui ouvrent le premier titre, « Enantiodromia », on retrouve rapidement l’univers du groupe, ou au moins une partie de celui-ci, sa polarité la plus mélodique : une basse ronflante, des guitares entremêlées, et une atmosphère sombre, chargée. Mais certains motifs de guitare et une voix nouvelle dans ce contexte surprennent : « I have come to bring death, terror, and destruction », annonce-t-elle. Deathspell Omega a rarement été aussi peu cryptique, tant dans le fond que dans la forme, et cette impression subsiste tout au long de l’album. Aux grommellements d’Aspa sont ajoutées les voix de guests de la trempe de Mortuus de Funeral Mist et M de Mgła (entre autres, probablement), les changements brutaux d’allure et les structures rythmiques sophistiquées voire absconses ont, dans une large mesure, disparu, et on entend à l’occasion de véritables solos de guitare à mille lieues des lignes tortueuses de ceux de Fas. À l’image du dialogisme instauré par la multiplication des chanteurs et les paroles elles-mêmes (de manière flagrante dans « Eadem, Sed Aliter », par exemple), la musique de The Long Defeat prend différents visages qui tantôt échangent, tantôt se mêlent, tantôt s’opposent. Certains sont familiers – dans « The Long Defeat » et ailleurs, on pense parfois à « Apokatastasis Pantôn » de Paracletus, on y entend aussi l’emphase des chœurs et des cuivres de Si Monvmentvm… –, d’autres moins – le final noise/industriel grimaçant d’« Enantiodromia » –, d’autres enfin semblent faire partie du décor du metal voire du rock en général, comme la rythmique presque conventionnellement post-rock de « Sie Sind Gerichtet! » et surtout le groove d’« Our Life Is Your Death ».

« Eadem, Sed Aliter » (« la même chose, mais différemment ») : Deathspell Omega reprend à son compte quasiment d’entrée de jeu la célèbre maxime de Schopenhauer et l’illustre tout au long de The Long Defeat. La patte du groupe est reconnaissable à chaque instant, sa section rythmique incomparable, ses arpèges de guitare hypnotiques, ses explosions – certes plus rares – de chaos, mais elle s’hybride continuellement à des éléments plus hétérodoxes pour donner chair à des formes nouvelles. Le processus d’humanisation amorcé sur The Furnaces Of Palingenesia est encore plus manifeste ici : les paroles sont intelligibles, le propos aussi ; la production, très organique, est spectaculaire de chaleur et de clarté, faisant de la basse un véritable cœur palpitant ; selon le groupe lui-même, la majorité de l’album a été enregistrée live par ses trois protagonistes principaux. Mais le diable se cache dans les détails : même dans ses passages les plus accessibles, Deathspell Omega reste inconfortable – basse gargouillante ou guitares intriquées –, la multiplication des médias (le groupe met sur le même niveau la pochette de l’album, où on retrouve son mélange d’organicité et d’abstraction, la musique et ses paroles, et une fable qui l’accompagne), des points de vue et des voix brouille la narration, et les incursions des musiciens dans le monde du rock, notamment sur « Our Life Is Your Death », semblent plus tenir de la parodie que d’une réelle simplification. Le concept d’énantiodromie évoqué dès la première chanson suggère que chaque chose est amenée à devenir son contraire. Ruban de Möbius musical, The Long Defeat semble prévisible quand il est chaotique et désarçonne quand il est plus conventionnel, retourne son discours jusqu’à l’anéantir, ne se fait d’illusion sur rien mais avance malgré tout. Il prouve en tout cas que Deathspell Omega n’a épuisé ni son ingéniosité ni sa malice, et encore moins son inspiration. Une gageure après plus de vingt ans d’une carrière si bien remplie.

Album en écoute :

Album The Long Defeat, sorti le 23 mars 2022 via Norma Evangelium Diaboli. Disponible à l’achat ici



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  • Si souvent les chroniques essaient de donner un avis « mitigé » ou neutre et très descriptif plutot que qualitatif, là j’ai plutôt l’impression que la chronique trahis une certaine admiration ^^ je me trompe peut-être !

    Toujours est-il qu’elle était très agréable à lire 🙂

    [Reply]

    Désolation

    Il y a effectivement de quoi être admiratif à chacune de leur sortie, extraordinaire !!!

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