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Interview   

Deep Purple : explorateur du rock


Ce qu’il y a de bien avec les musiciens de rock ayant une cinquantaine d’années de carrière, c’est qu’ils ont vécu tant de choses qu’ils peuvent parler des heures sans qu’on s’ennuie une seule seconde. Don Airey, claviériste de Deep Purple, qui a pris la suite de Jon Lord lorsque ce dernier a pris sa retraite du groupe en 2002, électron libre à la carrière bien fournie, ayant travaillé avec Black Sabbath, Rainbow, Gary Moore, Ozzy Osbourne (pour qui il a créé la mythique intro de « Mr. Crowley » il y a tout juste quarante ans), Michael Schenker, etc., en est un exemple.

Don Airey a si souvent croisé le chemin de membres de Deep Purple qu’avec le recul, sa présence depuis près de vingt ans dans le groupe semble aujourd’hui être une évidence. Et s’il a fallu qu’il s’adapte au début à une marque de fabrique parmi les plus reconnaissables du rock, il a su se faire sa place et apporter sa personnalité, comme en atteste le nouvel album Whoosh! particulièrement marqué par sa créativité. Un album presque inespéré, d’ailleurs, tant on avait cru qu’Infinite serait un adieu…

C’est donc d’abord pour parler de cette vingt et unième œuvre studio, et troisième en collaboration avec le formidable producteur Bob Ezrin, que nous avons eu Don Airey au téléphone, et ensuite pour l’écouter religieusement partager avec nous ses nombreuses anecdotes, son regard sur les collaborateurs et expériences qu’il a connus et ses éclairages sur le métier de musicien professionnel.

« Tous les grands musiciens que j’ai connus dans ma vie manquaient d’assurance. […] C’est assez désespérant quand les musiciens doivent juger leur propre prestation – au-delà de désespérant! [Rires] »

Radio Metal : Il se passe beaucoup de choses dans Whoosh! : du groove, du boogie, des passages joyeux, des passages plus sombres et des morceaux plus progressifs. Votre objectif en vous mettant sur cet album était-il d’aller un peu dans toutes les directions ?

Don Airey (claviers) : C’était la troisième fois que nous faisions un album avec Bob Ezrin, donc nous avons un très bon mode opératoire. Tout le monde est un peu plus détendu. Quand on commence un album, on se demande si on va pouvoir trouver quoi que ce soit, mais cette fois nous étions sûrs que des choses émergeraient et que de la musique apparaîtrait. Avec Bob, on ne s’ennuie jamais. Il nous encourage à être nous-mêmes et c’est ce que tout le monde a été en faisant cet album. Nous aimons beaucoup jouer, enregistrer et répéter. Mais le groupe commence toujours seul pendant deux semaines, nous nous posons et balançons des idées. Ensuite, Bob Ezrin arrive la troisième semaine, nous passons tout en revue avec lui, il nous dit ce qu’il en pense et il fait plein de suggestions. Il est très utile. Du coup, au moment d’aller en studio, nous savons exactement ce que nous allons faire ; c’est toujours mieux que d’aller en studio et se dire : « Bon, on va jouer quoi aujourd’hui ? » [Rires] Cette fois, nous y avons été avec l’idée que ce soit un peu plus heavy, plus expressif et un peu plus démonstratif dans notre jeu, je pense. Nous voulions donner un petit peu plus de profondeur à l’ensemble et j’espère que nous y sommes parvenus. J’aime beaucoup le son de l’album. C’était une belle surprise quand le mix a été terminé.

Bob Ezrin a vraiment donné un nouveau souffle à Deep Purple quand vous avez commencé à collaborer sur Now What?! Ce n’est donc pas étonnant que vous ayez poursuivi cette collaboration trois albums durant maintenant…

Nous avons rencontré Bob pour la première fois quand nous avons donné un concert à Massey Hall à Toronto en février 2012, il était venu nous voir. Quand il est ensuite venu en coulisse, je pouvais voir qu’il était très impressionné par ce que nous avions fait. Il a demandé si nous pouvions nous rencontrer le lendemain, donc nous nous sommes réunis autour d’un café au InterContinental où nous logions. Il a dit: “Si vous voulez faire un autre album, vous devriez arrêter d’essayer de vous formater pour la radio et être vous-mêmes. Je peux vous aider à faire ça. » Pour nous, c’était d’emblée un marché conclu, c’était aussi rapide que ça, nous avons choisi de travailler avec lui. C’était vraiment le genre de gars que nous aimions. Les voies de Bob sont impénétrables lorsqu’il accomplit ses merveilles. Lorsqu’il entre dans une pièce, on peut vraiment ressentir sa présence. C’est vraiment le vrai business musical de la vieille école. Ça peut être très dur de s’y adapter si on n’en a pas l’habitude, mais évidemment, nous avons tous évolué, musicalement, aux côtés de ce genre de personne, donc c’était un peu un retour bienvenu. C’est le véritable catalyseur, on dirait qu’il arrive à créer les étincelles et à faire ressortir le meilleur des musiciens sans même que tu comprennes vraiment comment il a fait [petits rires].

Whoosh! prend un tournant progressif à partir de « The Long Way Around », et en particulier avec les trois morceaux « The Power Of The Moon », « Remission Possible » et « Man Alive », en apportant de nouvelles couleurs à la palette de Deep Purple…

Toutes ces chansons proviennent de nos jams. Dans le cas de « Remission Possible », j’ai trouvé le riff de basse et Roger [Glover] l’a bien aimé, il l’a joué et Steve [Morse] nous a rejoints. C’est assez rock progressif, effectivement, notamment avec le motif d’orgue. Ça sonne bien et intense, et je pense que c’est ce que Deep Purple aime être, ils n’aiment pas être trop détendus, ils aiment être toujours au taquet et se retrousser les manches pour faire des choses qui vont impressionner les gens, et nous-mêmes si nous le pouvons.

Parvenez-vous encore à vous impressionner vous-mêmes après toutes ces années ?

[Rires] C’est drôle d’être un musicien, on croit toujours qu’on n’est pas très bon. Le meilleur exemple est Steve Morse ; il est toujours là à se démonter lui-même quand il fait des choses en studio, il s’inquiète beaucoup à propos de tout. Il faut lui dire: « Steve, c’est génial ! » Mais il dit toujours : « J’aurais pu faire mieux… » Il y a beaucoup de manque d’assurance en musique, surtout avec les guitaristes ou les bassistes, parce qu’ils ne savent pas vraiment comment ils font ce qu’ils font. C’est un peu plus facile quand on est un claviériste, parce que la plupart d’entre nous avons eu une formation musicale. Mais tous les grands musiciens que j’ai connus dans ma vie manquaient d’assurance. Peut-être que le pire était Ritchie Blackmore [rires]. Il avait tendance à se démonter tout seul, tout comme Steve, à s’inquiéter de savoir si tout était comme il faut. Gary Moore était pareil. C’est quelque chose contre lequel il faut lutter. Il faut comprendre quand quelque chose sonne bien, parce qu’autrement, c’est facile de continuer à tailler le gros bloc de pierre jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de la poussière. C’est là que Bob est très bon. Il sait quand quelque chose est bon et quand c’est la bonne partie. Il ne va pas plus loin et il dit : « C’est bon, on l’a ! » Sur le dernier album, je me souviens que j’avais fait un solo sur quelque chose, j’avais mon casque sur les oreilles, j’ai terminé mon solo et je n’ai rien entendu venant de la salle de contrôle. Après plusieurs minutes, j’ai demandé : « Bob, c’était comment ? » « Qu’est-ce qui était comment ? » « Le solo que je viens de faire ! » « Oh, ouais, il était super, on est passés à autre chose. » Il accomplit le boulot très rapidement. C’est assez désespérant quand les musiciens doivent juger leur propre prestation – au-delà de désespérant! [Rires]

« Steve [Morse] trouve parfois des choses extraordinaires et il se demande d’où c’est venu, on dirait que ça sort tout seul de son ampli ! »

Tu t’es fait plaisir sur cet album aux claviers, en donnant vie à pas mal d’atmosphères sur ces chansons plus prog…

Jon Lord a dit quelque chose de très intéressant au sujet du fait d’être claviériste, il a dit: « Notre boulot dans les groupes de rock est de mettre un halo autour du son. » C’est très perspicace de dire ça. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire. Il faut trouver le bon son derrière le guitariste pour que ça sonne super, pour le mettre à l’aise et apporter un peu de gravité à l’ensemble. J’ai une batterie de claviers, un rack plein de synthétiseurs, de Moog et de Kurzweil ; ils sont tous branchés ensemble. J’ai passé pas mal de temps à façonner différents sons, et c’est payant, je pense.

La musique de Deep Purple repose beaucoup sur l’orgue Hammond : est-ce qu’il t’a fallu du temps pour avoir suffisamment confiance pour suggérer d’autres sons et trouver le bon équilibre entre l’utilisation de cet élément caractéristique du groupe et celle d’autres types de sons et d’atmosphères ?

Il a fallu que je réajuste un peu. J’ai réécouté les vieux morceaux avec Jon. Durant ma période initiale dans le groupe, je n’utilisais que le C3 de Jon et ses Leslies. Ils avaient pas mal vécu et ne marchaient plus très bien. Au final, j’ai acheté mon propre matériel, j’ai acheté un ampli de guitare aussi – un Puretone d’Hughes & Kettner – qui est construit sur le même modèle que l’ampli Marshall que Jon utilisait sur l’album Machine Head, c’est un genre de copie d’ampli Class A. Quand j’ai utilisé mon ampli, tout d’un coup, mon son a vraiment pris forme. C’est un peu bruyant ceci dit, n’essayez pas d’en jouer dans Holiday Inn [rires]. Mais j’ai fait ma place. Je pense que je joue très différemment de Jon et le secret, c’est juste d’être juste soi-même. Lors du premier concert que j’ai fait avec le groupe, j’ai réalisé que si j’essayais d’être Jon, ça n’allait pas marcher. Il faut écouter ce qui se passe autour de nous et réagir comme on le ferait naturellement, et avec un peu de chance ça marchera. Ça a pris un peu de temps avec Deep Purple, mais ça s’est vraiment mis en place. Nous sommes un bon groupe ! [Rires] Je le sais parce que quand des musiciens viennent nous voir, on peut se rendre compte s’ils sont impressionnés ou pas. Ils viennent nous voir après, on voit qu’ils ont les yeux écarquillés et ils disent : « Ouah, c’était fantastique ! » C’est comme ça qu’on sait qu’on va dans la bonne direction. Ce groupe a été quelque chose de merveilleux pour moi, j’ai énormément appris grâce à eux, c’est génial.

Autant l’alchimie entre Ian Paice et Roger Glover est une évidence après toutes ces décennies à jouer ensemble, autant tu as toi-même une belle alchimie, sur le plan mélodique, avec Steve Morse, à beaucoup jouer l’un avec l’autre. Comment perçois-tu cette alchimie que tu as avec Steve ?

Steve a une incroyable paire d’oreilles, donc il peut reprendre quelque chose très rapidement, et c’est pareil pour moi. En fait, il y a un peu une compétition entre lui et moi parfois, mais ça finit toujours de manière amicale. Nous arrivons toujours à un arrangement des musiques où tout le monde semble satisfait. Etant américain, il est très compétiteur, or c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment rencontré chez d’autres guitaristes avec lesquels j’ai travaillé, mais ils sont tous différents. Steve trouve parfois des choses extraordinaires et il se demande d’où c’est venu, on dirait que ça sort tout seul de son ampli ! Un talent incroyable.

Penses-tu que la compétition est saine en musique ?

Oui, il faut être sur le qui-vive. Je parlais une fois à Elliott Randall lors d’un salon – il a joué de la guitare avec Steely Dan – et il a dit qu’en studio, Donald Fagen jouait la chanson une fois et ensuite demandait aux musiciens : « Prêts ? » Ils devaient savoir la jouer après une seule écoute. Il se passe aussi souvent ça avec Deep Purple. Je me souviens quand j’ai joué avec Ritchie, il faisait toujours des trucs du genre : « Allez, on essaye ça dans une autre tonalité ! » [Petits rires] Alors il fallait transposer toute la chanson sur le vif. C’est un jeu entre musiciens. C’est très sain, car tu n’as pas envie d’être suffisant. La suffisance est l’ennemi, surtout si t’es dans un groupe de rock n’ roll, c’est très facile de se reposer sur ses lauriers.

Plus généralement, tu as toujours eu de bonnes alchimies avec les guitaristes, que ce soit Ritchie Blackmore, Gary Moore, Randy Rhoads ou maintenant Steve Morse. Comment comparerais-tu ces expériences ?

Ils sont tout complètement différents. Ritchie était très contrôlé et minutieux dans sa manière de faire les choses. Il travaillait tout en profondeur, alors que Gary se contentait tout le temps de se fier à son inspiration. On ne savait jamais ce qu’il allait trouver ensuite. Steve est un peu comme ça aussi, il trouve des trucs et se demande comment il y a pensé, d’où c’est venu. Randy était un mélange de Ritchie et Gary, il planifiait un peu les choses, cependant il donnait à tout ce qu’il faisait un air de spontanéité. Mais tous ne disaient jamais : « Je veux que tu apprennes ça », ça sortait tout seul et il fallait être prêt. C’était le plus important : être prêt et avoir une bonne paire d’oreilles.

« [L’enregistrement de Blizzard Of Ozz] était parmi les deux ou trois jours les plus mémorables que j’ai jamais vécus en studio. C’était extraordinairement drôle [rires]. C’est toujours super d’être aux côtés d’Ozzy, on ne s’ennuie jamais. »

Avec Whoosh! vous jouez avec l’image de l’astronaute. L’astronaute est probablement ce qu’on peut qualifier d’explorateur ultime : vous sentez-vous comme des explorateurs ?

Je pense qu’il faut toujours chercher quelque chose de nouveau. On ne peut pas se reposer en croyant avoir tout découvert. Quand on a envie de réussir dans l’industrie musicale, il faut toujours aller plus loin et voir ce qu’il y a là-dehors et dans notre cerveau, presque au quotidien. La plupart d’entre nous nous exerçons tous les jours. Je sais que Steve est très à cheval sur l’entraînement, il y consacre trois heures de sa vie par jour. Il faut se tenir prêt pour le moment où quelqu’un dira : « Qu’est-ce que tu as à proposer ? » et espérer trouver quelque chose.

Quel a été le moment le plus « explorateur » de ta carrière ?

J’ai fait un album avec Cozy Powell une fois qui s’appelait Over The Top. Il avait pour habitude de faire son solo de batterie par-dessus un enregistrement du « 1812 » [de Tchaikovsky] et il voulait mettre ça sur album. Il a demandé : « Combien ça coûterait pour que le Royal Philharmonic fasse une piste ? » Je lui ai dit que c’était 4000 livres (environ 4500 euros, NDLR) rien que pour qu’ils s’assoient. Ensuite, il faut aussi les payer pour qu’ils jouent. Je lui ai donc dit de revenir le lendemain et que je verrais ce que je pouvais faire. J’ai recréé le « 1812 » au synthétiseur : explosions, trompettes et violons. J’étais très fier de ça et quand il est revenu, il était ébahi.

Quand tu as commencé ta carrière, l’homme venait tout juste de mettre le pied sur la Lune pour la première fois. C’était un énorme événement, un grand symbole du progrès humain. Comment, à l’époque, imaginais-tu le futur ?

C’était un jour incroyable – je ne l’oublierai jamais – de regarder Neil Armstrong à la télévision. Les années 60 étaient une époque merveilleuse, mais nous savions que nous arrivions aux années 70 et que tout allait être différent, ça ne pouvait pas continuer comme ça. Tout le monde manquait d’idées et il fallait tout repenser, donc on ne pouvait pas vraiment imaginer le futur. Les gens vivaient beaucoup plus dans l’instant présent à l’époque par rapport à aujourd’hui, on ne faisait pas de plans, la vie semblait se gérer toute seule. On se contentait de faire ce qu’on faisait, ou alors peut-être que c’étaient juste les musiciens, ces grands irresponsables [rires].

A l’époque, les claviers étaient tous analogiques, alors que maintenant on voit des claviéristes jouer même sur des iPad ! Quel est ton regard sur l’évolution des claviers ? Embrasses-tu les instruments modernes ?

Je ne vais pas jusqu’à utiliser un Mac ou un iPad sur scène, c’est vraiment ma limite. Pour moi, ça n’a rien à voir avec la musique. Mais il y a de super claviers. J’ai pas mal aimé utiliser des samplers quand ils en ont sorti pour la première fois, on pouvait faire des choses extraordinaires avec ça. Aujourd’hui, les principaux claviers que j’utilise sont des Kurzweil – j’en ai un de la série PC3 –, ce sont des instruments merveilleux et j’ai aussi l’un de leurs synthétiseurs. Roland et Yamaha ont commercialisé des trucs incroyables, et ils semblent tous fonctionner de nos jours. Dans le temps, tout tombait constamment en panne. Maintenant, c’est super, on peut acheter un clavier et il fonctionne pendant des années et des années, ce qui est un gros avantage. Avant ça me coûtait des centaines de livres pour faire réparer des trucs. Je me souviens d’une interview que j’ai faite en 1982, ils m’ont demandé : « Quel est le meilleur clavier que tu possèdes ? » Et j’ai répondu : « C’est un PolySix de Korg » [petits rires]. Ils s’attendaient à ce que je dise un CS-80 ou un Moog ou un Memorymoog, mais j’ai dit un PolySix et ils étaient là : « Pourquoi donc ? » « Parce qu’il fonctionne à tous les concerts ! » Je tournais avec Gary Moore à l’époque, et ce truc ne m’a jamais déçu. Pas que ce soit le meilleur clavier, mais c’était très fiable. Avoir quelque chose qui fonctionnait tous les soirs était vraiment nouveau pour moi.

Whoosh! est une onomatopée faisant référence à quelque chose qui passe très vite, quelque chose de bref. D’après Ian Gillan, ça renvoie à « la nature éphémère de l’homme sur terre » mais aussi de « la carrière de Deep Purple ». Ça fait presque vingt ans que tu officies dans Deep Purple, et tu as eu une très longue et riche carrière avant ça. A quel point c’est passé vite ?

C’est marrant parce que quand on vieillit, on dit que les jours font la même durée, mais ce sont les semaines, les mois et les années qui semblent filer à toute vitesse. J’ai vu une interview de Ronnie Wood récemment, il vient d’avoir soixante-treize ans, et il a dit : « J’ai soixante-treize ans ?! Comment s’est arrivé ? » Il parlait d’un concert qu’il a donné au Crawdaddy Club, à Richmond, quand il avait dix-neuf ans. Son souvenir de ce concert était très clair, il s’en souvenait comme si c’était hier, alors que c’était il y a plus de cinquante ans. C’est incroyable de repenser au passé, à quel point les souvenirs sont frais et la quantité de choses dont on peut se souvenir. Ça fait réfléchir à notre manière d’utiliser notre temps quand on atteint ce genre d’âge, on essaye de passer ce temps de façon utile, parce qu’on ne sait pas combien il nous en reste encore [rires].

« Un des membres de notre équipe de tournée, qui a commencé à travailler avec le groupe en 1992, a demandé à Bruce Payne, le manageur : ‘Pendant combien de temps est-ce que ça va durer, à ton avis ?’ Bruce Payne a répondu : ‘1999, au mieux’ [rires]. »

As-tu des regrets de ne pas encore avoir eu le temps de faire une chose une particulier ?

Il y a des tas de choses que j’adorerais faire. J’adorerais écrire un concerto pour claviers et enregistrer ça avec un orchestre. Bien que j’adorerais voir ça se produire, aujourd’hui j’en doute fort. C’est à moitié composé, je suis à mi-chemin du projet. Le problème quand on est musiciens, c’est qu’on est tous très paresseux, et le stimulus dont on a tous besoin, c’est une date butoir. Si on n’a pas de date butoir, d’une certaine manière ça finit par passer au second plan et on laisse ça en plan – je ne sais pas pourquoi c’est comme ça. C’est ainsi que le monde fonctionne. Je sais une chose au sujet des Beatles : John [Lennon] et Paul [McCartney] ont écrit trois cents chansons avant de signer chez Parlophone. Au moment d’enregistrer ces trois cents chansons, ils en ont utilisé seulement deux, dont « Yesterday ». Vu la forte demande pour obtenir un jour en studio, si on leur disait qu’ils allaient en studio dans une semaine, ils se mettaient toujours à écrire les chansons en une semaine, et ils écrivaient toujours de la nouvelle musique. Quand t’es professionnel, tu fais ce qu’on te demande de faire et tu vois où ça te mène. C’est assez difficile de te dire que tu vas écrire une symphonie ou un concerto si personne ne te demande de le faire.

Il y a quarante ans sortait Blizzard Of Ozz, le premier album d’Ozzy Osbourne. Cet album contient ce qui est probablement ton intro de clavier la plus emblématique sur « Mr. Crowley ». Et tu la joues encore sur scène avec Deep Purple. Te souviens-tu lorsque tu as trouvé ça ?

Effectivement, j’y fais toujours référence. Si tu regardes bien attentivement les photos, j’ai une petite statue d’Ozzy sur une des Leslies, elle est là depuis environ quinze ans, je ne sais pas comment elle a survécu ! [Rires]. Quand Ozzy a trouvé Randy Rhoads et Bob Daisley – je connaissais très bien Bob Daisley –, Bob est venu à un concert de Rainbow et m’a dit qu’ils me voulaient dans le groupe, mais j’ai dit : « Non, je fais partie de Rainbow, je vais y rester encore en peu. » Ils m’ont donc contacté plus tard, me demandant si je voulais jouer et travailler sur l’album, en tant que musicien de session, pour rajouter du clavier. Je savais qu’ils galéraient à lancer le truc, donc j’étais content de les aider. Je connaissais Ozzy de l’époque où j’ai travaillé avec Black Sabbath, et j’avais une relation très amicale avec Ozzy. J’ai fait ça pour leur rendre service : « Je vais venir vous faire ça. » Je suis venu, nous avons installé les claviers dans la salle de contrôle et ils ont voulu une introduction. Tout le groupe était assis là, comme un jury qui juge, donc j’ai dit : « Allez-vous-en une demi-heure et revenez plus tard. » J’ai fait ça tout seul avec l’ingénieur Max Norman et une demi-heure plus tard, Ozzy est revenu, il l’a entendu et a dit : « Ça sonne comme si tu t’étais branché dans ma tête ! » C’était parmi les deux ou trois jours les plus mémorables que j’ai jamais vécus en studio. C’était extraordinairement drôle [rires]. C’est toujours super d’être aux côtés d’Ozzy, on ne s’ennuie jamais. J’ai aussi tourné avec eux en 1982. J’avais quitté Rainbow et Sharon était en contact avec moi. Je lui ai passé un coup de fil et je lui ai dit : « Je quitte Rainbow. Si vous voulez faire quelque chose, c’est le moment ! » – ce que nous avons fait. Être sur la route avec Ozzy était assez différent de ce qu’on imaginerait. Je pense que c’était l’un des groupes les plus rigoureux dont j’ai fait partie, très curieusement. Ozzy n’avait pas tellement le droit de boire. C’était un groupe et une expérience extraordinaires, mais rien que j’aimerais revivre non plus [rires]. C’était très intense d’être en tournée avec Ozzy pendant quatre ans. Après ça, on passe à autre chose ; si tu n’avances pas en musique, tu n’arriveras jamais nulle part, mais je suis fier d’avoir vécu ça.

Avant que tu ne rejoignes Deep Purple, tu n’avais jamais eu de véritable groupe fixe et tu as collaboré avec de nombreuses personnes. Qu’est-ce qui fait que tu es resté si longtemps dans Deep Purple par rapport au reste de ta carrière ? Est-ce à cause de la nature du groupe et de ta relation avec eux ?

C’est juste que ça semble dès le début fonctionner. Je suis monté sur scène avec eux à Skanderborg, ce qui c’était décidé à peine la veille. Nous n’avons fait qu’une brève répétition, nous avons juste joué deux chansons. Il n’y avait même pas le temps pour répéter. Nous avons joué « Woman From Tokyo » et après que nous l’avons répété, Roger est venu et a dit : « Bienvenue dans le groupe ! » C’était aussi simple que ça. Il semblait n’y avoir pas le moindre problème avec ça – en ce qui me concerne, et en ce qui les concernait. Ça a fonctionné en tournée et en studio, alors pourquoi ne pas continuer ? J’ai effectivement travaillé avec des centaines de groupes, mais en tant que claviériste, on a un rôle différent, on n’est pas le guitariste ou le chanteur – ce sont les musiciens principaux dans le groupe –, tu es juste une sorte de complément. Tu peux choisir d’en faire partie, ou tu peux choisir de ne pas en faire partie et garder ton talent pour toi, pour ainsi dire. J’ai toujours essayé de conserver mon indépendance en tant que musicien et de faire une certaine variété de boulots. Je faisais partie des musiciens de sessions à Londres pendant pas mal de temps. C’était une vie dure mais sympa, j’ai beaucoup aimé faire partie de ça, ainsi que travailler avec ces groupes de rock n’ roll exotiques.

« Quand on est professionnels, la motivation principale, c’est de gagner notre vie. J’espère que je ne suis pas en train de désillusionner les gens, mais on essaye de le faire de la meilleure manière possible. Le business de la musique, c’est exactement ce que ça dit : c’est à moitié de la musique et à moitié du business. »

A l’époque d’Infinite, les gens spéculaient sur l’idée que ce serait le dernier album de Deep Purple et que la tournée qui a suivi serait une tournée d’adieux. Whoosh! démontre que vous êtes loin d’être finis. Mais en as-tu parfois marre de cette vie et penses-tu à la retraite ?

Je pense qu’il était clairement question que ce soit le dernier album et la dernière tournée, mais… En tant que musicien, tu ne peux pas prendre toutes les décisions tout seul. Si nous étions aux commandes de tout, ce serait tout simplement le chaos, parce que nous sommes tous nuls. Donc le business nous dit quoi faire. Evidemment, la tournée d’Infinite a rencontré un tel succès, dépassant nos rêves les plus fous, que le groupe s’est réveillé de nouveau, pour ainsi dire. Quand le moment est venu, nous avons simplement fait un autre album, parce que nous en avions envie. Nous ne pensions plus à prendre notre retraite. Un des membres de notre équipe de tournée, qui a commencé à travailler avec le groupe en 1992, a demandé à Bruce Payne, le manageur : « Pendant combien temps est-ce que ça va durer, à ton avis ? » Bruce Payne a répondu : « 1999, au mieux » [rires]. Ça a fait vingt ans de plus, ce qui est assez extraordinaire.

Je me souviens de Ian Paice qui nous disait durant la promotion d’Infinite : « Tout le monde adorerait se dire que dans trois ou quatre ans nous ferons un autre album, mais il faut prendre ça pour un ‘peut-être’ », parce que personne ne savait ce qui se passerait dans trois ou quatre ans. Est-ce que cette incertitude concernant l’avenir du groupe le rend encore plus précieux et excitant, ou bien cela amène-t-il une part d’anxiété parfois ?

L’industrie musicale est un drôle de business. La musique a une durée très courte : tu sors un album et s’il doit se vendre, les deux premiers mois sont cruciaux. Il se peut que ça continue pendant encore un petit moment, mais très peu d’albums continuent à se vendre au-delà d’une année. Si on compare ça à n’importe quel autre business, eux peuvent davantage faire de plans parce qu’ils ont davantage de garanties qu’ils pourront vendre ce qu’ils ont à vendre. Donc dans la musique, on est toujours nerveux. Est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu’ils vont bien le vendre ? Steven Spielberg a dit à propos de l’industrie du cinéma : « Personne ne sait vraiment rien. » Il faut juste espérer que tu vas coïncider avec ce que veut le public. Ça peut être assez éprouvant pour les nerfs. C’est pareil pour l’enregistrement, quand tu finis un album et entends le mix, c’est la partie la plus facile, ensuite vient la partie difficile : essayer de le vendre. Mon comptable avait pour habitude de dire que faire les choses, c’est facile, c’est de les vendre qui est dur. C’est la partie stressante du job.

Qu’est-ce qui vous pousse à continuer après toutes ces années ?

Quand j’étais à l’université, j’étais dans un groupe de revue amateur qui avait pas mal de succès, nous avons été jusqu’à nous produire au festival d’Edimbourg. Il fallait que nous mettions en place un programme et j’ai trouvé ce programme, j’avais dix-neuf ans, et ils demandaient : « Quelles sont tes principales motivations ? » Ma réponse était : Newcastle Brown Ale – une sorte de bière – et l’argent. C’est ce que j’ai mis en plaisantant, mais en y repensant, quand on est professionnels, la motivation principale, c’est de gagner notre vie. J’espère que je ne suis pas en train de désillusionner les gens, mais on essaye de le faire de la meilleure manière possible. Le business de la musique, c’est exactement ce que ça dit : c’est à moitié de la musique et à moitié du business. Quand tu en fais partie, il te faut un produit et tu dois le vendre – ce n’est pas un concept abstrait. Johann Sebastian Bach n’écrivait jamais rien, à moins d’avoir une raison de le faire. Très peu de compositeurs ont existé sans produire leur musique en concert. Je crois que Schubert est l’un des rares, il a écrit neuf symphonies et il n’en a jamais entendu une seule être jouée. Notre motivation principale, en tant que professionnels, c’est de gagner notre vie et de continuer.

Mais vous n’avez plus vraiment besoin de créer de la nouvelle musique aujourd’hui. Vous pourriez capitaliser sur vos albums et musiques passéss.

C’est plus fort que nous. On continue à faire ce qu’on a toujours fait. C’est très dur de ne rien faire et de dire : « D’accord, maintenant c’est fait, je n’ai plus besoin de rien faire. » Mon fils Mike Airey – qui est mon technicien clavier avec Deep Purple – fait vraiment partie de l’équipe et c’est le manageur de scène. Quand nous rentrons chez nous, il vient me voir le lendemain, et il me trouve au studio en train de travailler et il dit : « Papa, bon sang, repose-toi ! » « Je ne peux pas ! Mon Minimoog m’appelle, il a besoin de moi » [rires]. Je ne peux pas le laisser tranquille, je ne sais pas pourquoi. Être en tournée, c’est une drogue, la musique est une drogue ; t’es toujours là à chercher un nouveau hit de plus d’une façon. C’est sympa si en plus tu arrives à en vivre, c’est une bonne combine si tu peux, mais c’est assez difficile et tout le monde veut en vivre. Je me souviens, je suis allé au NAMM à Los Angeles – le plus grand salon sur la musique au monde. Je ne me rappelle plus pour qui je travaillais – probablement pour Rolland. Le premier jour, ils ont fait rentrer les gens, des centaines de milliers de gens sont venus et tous étaient habillés comme des musiciens de rock, sauf moi ! Je portais une vieille veste, je m’en fichais un peu. Tout le monde veut être dans le business, tout le monde veut tourner dans un groupe. Ils ne réalisent pas ce que ça implique. C’est une vie difficile. Il faut avoir beaucoup d’aptitudes, d’endurance, être sacrément entêté et avoir un talent pour la diplomatie – ce qui est assez rare – pour s’en sortir.

Interview réalisée par téléphone le 29 juillet 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Ben Wolf.

Site officiel de Deep Purple : deeppurple.com

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