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Interview   

Deftones en équilibre


Avec un nouvel album, Ohms, qui succède à Gore sorti en 2016, et la réédition imminente du classique White Pony, 2020 s’annonce un grand cru pour les fans de Deftones. Le groupe, qui se réinvente à chaque disque, a choisi pour son retour l’exaltante chanson éponyme « Ohms » : l’ambiance sombre et éthérée de Gore semble loin. Avec un line-up plus soudé que jamais et un Steph Carpenter en pleine forme après un passage à vide, les Américains semblent, après plus de trente ans de carrière et une trajectoire unique qui les a menés des premiers balbutiements du nu metal à un mélange unique au croisement du metal, du rock alternatif et de la face sombre de la new wave, plus motivés que jamais.

L’ingrédient secret d’une telle capacité à se réinventer ? « Le fait de traîner ensemble ! » proclame Abe Cunningham, le batteur du combo, à longueur d’interviews. Et c’est bien ça qu’il nous a expliqué en revenant sur la genèse d’Ohms : humble et enthousiaste, il évoque les retrouvailles du groupe avec le producteur de ses débuts, Terry Date, son processus créatif, son amour pour Depeche Mode, et surtout une histoire d’amitié qui, on l’espère, n’a pas fini de durer…

« Nous ne savons jamais vraiment comment ce sera à l’avance, nous n’avons pas de plan. Généralement, nous nous disons juste : ‘Allons-y et voyons ce qu’il se passe !' »

Radio Metal : Gore est sorti en 2016 et ça fait un certain temps qu’on entend parler d’un nouvel album. Est-ce que Ohms a pris plus longtemps que prévu ?

Abe Cunningham (batterie) : Ça a pris plus longtemps, mais seulement parce quand nous sommes rentrés chez nous après avoir tourné pendant deux ans pour Gore, nous avons décidé de faire une pause. Nous étions tous d’accord dans le groupe pour prendre du temps pour nous, à peu près un an loin de tout. Ça fait quatre ans que Gore est sorti, ça a clairement un peu rallongé les choses. C’est assez normal comme processus cela dit, parce que la plupart du temps, nous sommes en tournée.

À l’époque de Gore, Stephen Carpenter était un peu en retrait, mais il est de retour pour Ohms. Qu’est-ce que ça a changé ?

Ça fait très longtemps que le groupe existe. Parfois, dans ta vie, tu traverses certaines épreuves. À cette époque, Steph avait des soucis de son côté. C’est la vie. Nous sommes tous frères et nous sommes là les uns pour les autres. Mais à côté de ça, nous travaillons toujours de la même manière ; nous nous réunissons dans la même salle et nous jammons ensemble. Nous n’écrivons pas grand-chose à l’avance. Il faut vraiment que nous soyons tous dans la même pièce pour que ça puisse marcher. Nous passons du temps ensemble, nous parlons, rions, jammons, et voyons ce que nous pouvons faire cette fois-ci. Il faut que nous soyons tous impliqués pour que ça marche, ça a toujours fonctionné comme ça. Si nous jammons et que l’un d’entre nous ne le sent pas, nous laissons tomber. Il faut que ça plaise à tout le monde, c’est important. Ce n’est pas différent de ce que nous avons toujours fait. Nous avons tous nos bons et nos mauvais jours.

C’était sans doute plus simple de passer du temps ensemble lorsque vous étiez plus jeunes et viviez tous à peu près au même endroit. Est-ce que ça a changé la dynamique interne du groupe ?

Je crois que nous sommes de meilleurs amis. Nous sommes tous très proches. Évidemment, le fait de ne plus vivre dans la même ville, c’est une différence énorme. Nous traînions ensemble en permanence, tous les jours, c’était complètement naturel. C’est super excitant quand nous nous retrouvons. Être en tournée, c’est quelque chose, mais prendre un peu de distance puis revenir, c’est génial, tout le monde est content de se retrouver. C’est vraiment super ; après tout ce temps, nous apprécions tous vraiment la compagnie et l’amitié les uns des autres.

Pour la première fois depuis 2008 (pour l’album avorté Eros), vous avez travaillé à nouveau avec Terry Date pour Ohms. C’était comment de le retrouver ?

C’était génial. C’est un très bon ami et un ingénieur du son fantastique. Nous avons enregistré nos quatre premiers albums avec lui, nous sommes très proches. Nous avons fait tellement de choses ensemble depuis nos débuts… Les albums sur lesquels il a travaillé avec d’autres groupes ont tous un son très particulier, c’est ce qui nous a intéressés chez lui à l’origine ; nous aimons tous les disques sur lesquels il a bossé. Il est une partie intrinsèque des aspects les plus singuliers de notre son, nous avons développé tout ça avec lui. C’est cool d’essayer de voir ce que d’autres peuvent faire et de travailler avec des gens différents, nous sommes en mesure de le faire et c’est chouette, mais nous savions que nous ne pourrions retrouver tous ces sons-là qu’en travaillant avec lui. Il nous a toujours dit : « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, passez-moi un coup de fil. » Après avoir fait nos trois derniers albums avec d’autres producteurs, nous avons décidé de le rappeler. C’était très naturel, c’est pratiquement un membre de notre famille. Nous sommes très à l’aise avec lui, nous n’avons pas besoin de perdre du temps à apprendre comment les uns et les autres travaillent, nous savons déjà tout. C’est à la fois familier et rafraîchissant. C’était très important cette fois-ci que nous retrouvions ces sons que nous faisons ensemble, et nous les avons retrouvés comme ça.

Comment votre collaboration a évolué après tout ce temps ?

C’est assez similaire. C’est un travail très collaboratif. Ça remonte à longtemps, mais il n’y a pas grand-chose qui a changé. La seule chose peut-être, c’est que nous avons plus conscience du temps qui passe et nous essayons de ne pas le perdre, comme nous le faisions toujours à l’époque. Je crois que quand tu es jeune, tu as la vie devant toi et que tu en profites, tu crois que ça va durer éternellement. Maintenant, nous faisons plus attention au temps qui passe, à celui des autres. Nous venons de villes différentes, donc quand nous passons du temps ensemble, il faut vraiment que nous en profitions, nous n’avons plus de temps à perdre.

Pendant la conférence de presse organisée pour les vingt ans de White Pony, vous avez expliqué que c’est quand vous travailliez sur « Digital Bath » que vous vous étiez rendu compte que vous teniez quelque chose. Est-ce qu’il y a eu un moment similaire pour Ohms ?

C’est toujours sur les paroles que nous bossons en dernier. Certains chanteurs ont peut-être tout déjà prêt au moment où les chansons sont écrites, mais Chino fait tout à la fin. C’est toujours super excitant de voir tout ça prendre forme. Cette fois, c’est « Genesis », je crois, qui a été la première à avoir des paroles. Tu as ces chansons qui traînent pendant des mois, tu jammes, tu joues, tu fais en sorte que tout soit bien fignolé, et lorsque tu commences à ajouter la dernière couche avec sa voix etc., tu vois tout prendre forme pour de bon. C’est toujours ça, le meilleur moment, c’est là que tu te rends compte que tu tiens quelque chose. Mais nous ne savons jamais vraiment comment ce sera à l’avance, nous n’avons pas de plan. Généralement, nous nous disons juste : « Allons-y et voyons ce qu’il se passe ! »

« Nous sommes toujours en quête de quelque chose d’autre, c’est toujours une quête, en fait. C’est de plus en plus difficile au fur et à mesure que tu avances. »

Ce nouvel album est très atmosphérique, presque cinématographique. Est-ce qu’il a un fil rouge narratif ou un concept ?

C’est marrant parce que pour tout ce que nous faisons, je ne crois pas que nous ayons jamais vraiment de concept. Par exemple peut-être que White Pony pourrait sembler être un concept album, mais en fait ce n’est pas le cas. Vu de maintenant, ça pourrait peut-être être le cas, ne serait-ce qu’à cause de son imagerie… Cette fois-ci, une fois encore, nous avons passé beaucoup de temps ensemble, nous avons commencé à écrire, à développer certaines pensées, certaines idées. Je crois que ça ne devient un concept album qu’au moment où c’est terminé, même si nous n’y pensons pas vraiment dans ces termes. Ce n’est pas vraiment un processus. C’est quelque chose qu’on découvre au bout d’un moment.

L’une des choses qui sont frappantes dans votre discographie, c’est que tous vos albums sonnent comme du Deftones mais qu’ils sont tous différents. Comment faites-vous pour ne jamais vous répéter, même au bout de trente ans de carrière ?

Très bonne question ! Je n’en sais rien ! Nous ne pouvons pas nous empêcher de sonner comme nous-mêmes, et il n’y a rien de mal à ça, d’ailleurs. Mais nous essayons toujours d’aller plus loin et d’apprendre quelque chose au passage. Un groupe comme AC/DC par exemple peut refaire le même disque encore et encore. Évidemment, c’est un peu différent, mais quand même, c’est clairement AC/DC, ils ne s’éloignent jamais trop de leur formule et ce n’est pas un problème, ça a plutôt bien marché dans leur cas ! Mais nous sommes toujours en quête de quelque chose d’autre, c’est toujours une quête, en fait. C’est de plus en plus difficile au fur et à mesure que tu avances. Ce n’est pas toujours évident de faire un album, mais c’est toujours un moment précieux lorsque nous parvenons à nous retrouver après toutes ces années pour voir ce que nous allons trouver cette fois-ci.

Dans une interview, Terry Date dit que tu es l’un des batteurs les plus sous-estimés : ton style est l’une des choses qui rendent Deftones unique. Comment as-tu abordé ce dernier album de ce point de vue ?

Je crois que souvent, mon approche, c’est « less is more ». Les chansons sont ce qu’il y a de plus important. C’est toujours marrant de rajouter une partie un peu cool ici ou là, mais j’essaie de faire des choses qui groovent, sur lesquelles il est facile de bouger. C’est l’un des prérequis d’une chanson de Deftones : il faut qu’elle ait un certain groove. Nous apprenons quelque chose de plus à chaque fois et généralement, j’essaie juste de simplifier les choses. C’est marrant parce que comme je le disais, il y a toujours quelque chose que les batteurs ou les musiciens trouveront cool, mais en même temps, tu veux aussi que tout le monde soit en mesure de comprendre ta musique. Il ne s’agit pas de niveler par le bas non plus, mais il faut que ça reste fun, que ça fasse bouger. Tu peux essayer toutes sortes de choses au moment de l’écriture, mais lorsque tu entres en studio et que tu enregistres, less is more. Quand tu écoutes les chansons dans leur ensemble, l’espace entre les notes est très important. J’apprends à chaque fois et j’essaie toujours de faire quelque chose de fun et d’entraînant.

Les chansons s’enchaînent de manière très naturelle sur l’album. Est-ce que c’est un choix délibéré ?

Oui, c’est une chose pour laquelle nous nous donnons toujours de la peine. Nous essayons encore de faire de vrais albums complets. De nos jours, il y a tellement de singles, les gens écoutent de la musique de manière complètement différente, ils ne se déplacent plus en magasin, ils utilisent des sites de streaming. Quand nous faisons un album, nous essayons de faire un album complet qu’avec un peu de chance les gens écouteront en entier. Ils sont faits pour être écoutés d’une traite. L’enchaînement des chansons, leur ordre, les interludes, c’est la partie cool, il faut que l’album soit fluide. C’est définitivement un effort conscient de notre part de sortir des albums cohérents qui s’écoutent bien d’une traite.

Ohm est l’unité de mesure de la résistance électrique. Pourquoi ce choix ?

C’est l’unité de mesure de la résistance électrique, oui, mais ça a un double sens : c’est aussi la syllabe « om » du bouddhisme, c’est un jeu de mots, en quelque sorte. Comme toujours d’ailleurs ; je ne crois pas qu’un seul de nos titres d’album ait un sens précis, ils ont toujours été destinés à être interprétés. Nous réfléchissions à des mots et puis tout d’un coup nous avons vu la lumière, voilà pourquoi nous l’avons pris comme titre. Ça a l’air un peu bête dit comme ça, mais voilà comment nous l’avons trouvé.

« Après tant d’albums, je trouve que c’est génial d’avoir un disque en particulier dans ta carrière dont les gens parlent toujours vingt ans plus tard. »

Pourquoi avez-vous choisi « Ohms » en premier extrait alors que c’est le dernier titre de l’album ?

Beaucoup de gens nous le demandent. Pourquoi pas, à ce moment de notre carrière ? Nous avons fait les choses d’une certaine manière par le passé et le côté business de l’industrie te suggère qu’il faut faire les choses d’une certaine façon. Ça fait du bien de changer un peu. Une fois de plus, ça n’a pas été très réfléchi comme décision, nous nous sommes juste dit que ce serait ça, l’avant-goût que nous voulions donner aux gens. En fait, le premier véritable single va sortir très bientôt. C’est une approche différente, c’est tout ; nous essayons de ne pas stagner, de ne pas nous conformer en permanence à ce qui est attendu de nous. Nous voulons changer un peu.

L’album dans son ensemble a quelque chose de très positif, d’exaltant. Est-ce que ça reflète votre état d’esprit du moment ?

Complètement. C’est intéressant d’ailleurs parce que toute la musique a été enregistrée en juin-juillet de l’année dernière. Toute la musique a été faite à Los Angeles, puis nous avons fait une petite pause après ça. Terry Date est de Seattle dans l’Etat de Washington, donc nous avons tout déménagé dans son studio pour terminer, enregistrer les parties vocales et mixer l’album. Nous avons fait la voix et un peu d’overdub, puis il y a eu cette histoire de Covid-19. À partir de ce moment-là, le processus a été très ralenti. Et maintenant voilà où nous en sommes six ou sept mois plus tard. C’est dans le monde entier mais aux États-Unis spécialement, on est apparemment incapable de trouver une manière de surmonter cette merde. Nous essayons toujours de rester optimistes évidemment, mais c’est intéressant de voir la manière dont tout ça s’est déroulé. Avant ça, tout était très libre, très fun, et maintenant, voilà où nous en sommes…

L’album et sa pochette ont un côté très années 80 qui a toujours fait partie de votre musique. Le public a tendance à voir ça comme l’influence de Chino, mais quel est ton propre rapport à ces styles – la dream pop, la new wave, le shoegaze… ?

C’était une partie super importante de notre vie. Chino m’a fait découvrir The Cure et Depeche Mode très tôt. J’écoutais ça aussi un peu de mon côté, mais lui adorait vraiment ça, et puis plein d’autres choses aussi. Nous écoutions de tout. À cette époque, tout le monde écoutait de tout. C’étaient les années 80, il y avait une sorte de crossover… C’est étrange à dire, mais tu pouvais écouter de tout. C’était magique. Tu n’avais pas envie de te limiter à un seul style, nous étions exposés à des tonnes de choses différentes. L’endroit où tu grandis détermine une grande partie de ce que tu écoutes, c’est toujours le cas d’ailleurs. Beaucoup de ces groupes – pas The Cure, mais Depeche Mode par exemple – utilisaient des boîtes à rythmes ; en tant que batteur, je me disais : « Ce n’est pas de la vraie batterie, je ne peux pas écouter ça ! » Ce qui est marrant d’ailleurs parce qu’en fin de compte, Depeche Mode est l’un de mes groupes préférés de tous les temps. C’était une part importante de notre vie à l’époque. Mes parents étaient musiciens eux aussi, donc j’ai été exposé à énormément de styles différents. Nous sommes des enfants des années 70-80.

Vous travaillez à nouveau avec Terry Date, vous allez sortir un album de remix de White Pony… Est-ce que vous avez le sentiment de revisiter votre passé ? Est-ce que ça a eu une influence sur Ohms ?

C’est les vingt ans de White Pony et ça a été un album déterminant. Ça a été un coup d’accélérateur dans notre carrière et dans ce qui nous a menés jusqu’ici. Après tant d’albums, je trouve que c’est génial d’avoir un disque en particulier dans ta carrière dont les gens parlent toujours vingt ans plus tard. Quand nous travaillions sur White Pony, nous plaisantions à propos de faire un truc appelé Black Stallion et qui en serait le remix. Nous avions ce concept avant même d’avoir fini d’écrire les chansons de White Pony. C’était une idée que nous avions et qui n’avait jamais été concrétisée. Mais voilà, finalement le timing est parfait, nous avons réussi à le faire, ça va sortir en vinyle, White Pony avec Black Stallion en plus. Chacune des chansons est remixée par une personne différente. C’est super cool que ça se concrétise, surtout que ça avait commencé comme une blague ! C’est chouette de pouvoir faire une sorte de mise à jour pour un album aussi important pour nous. Ces chansons comptent encore beaucoup pour les gens, c’est fantastique, nous n’aurions jamais osé prétendre à ça. Nous en sommes très fiers. Mais ça n’a rien à voir avec Ohms, même si ça a été fait sur la même période. Nous avons envoyé les chansons à tous ces gens différents pour voir ce qu’ils en feraient, nous avons été bien occupés. Même si nous ne pouvons pas tourner en ce moment, c’est excitant d’avoir tous ces projets qui sortent en même temps. Ça nous permet d’être occupés malgré le fait que nous ne puissions pas faire ce que nous voulons faire, c’est-à-dire de la scène.

Le deuxième extrait d’Ohms va sortir dans quelques jours. Qu’est-ce que tu peux nous en dire ? Qu’est-ce que vous avez de prévu d’ici à ce que vous puissiez tourner à nouveau ?

C’est « Genesis » qui va sortir. C’est censé être le premier vrai single, même si nous ne faisons pas vraiment de singles ; c’est celle-là que nous avons choisie pour être la première chanson. Nous avons fait un clip pour elle, il va sortir dans quelques jours. Tout est en train de se mettre en route. Nous avons réussi à tourner deux clips sans pouvoir être dans une même pièce tous ensemble ! C’est assez chouette, nous avons essayé de nous adapter et de trouver des solutions – pour le moment, nous n’avions jamais eu à en venir à ça…

Interview réalisée par téléphone le 16 septembre 2020 par Chloé Perrin.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Chloé Perrin.

Site officiel de Deftones : www.deftones.com

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