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Conférence De Presse    Le Son D'Histoire   

Deftones : White Pony, vingt ans après


Certains albums, s’ils font du bruit lorsqu’ils sortent, prennent avec le temps une ampleur que pas grand monde, auteurs inclus, avait pu anticiper. Dans l’histoire récente du metal et plus largement du rock, White Pony des Américains de Deftones est l’un d’entre eux. À sa sortie, il captive immédiatement un public plus large que jamais avec l’incontournable « Change (In The House Of Flies) », et par la suite, il se révèle un tournant majeur pour le groupe et ouvre des horizons pour toute une génération de jeunes musiciens. Il reste son plus grand succès à ce jour, tant en termes de ventes que d’estime : proverbial album de la maturité, il fait passer la bande de Sacramento de groupe de nu metal constamment comparé à ses petits camarades de Korn ou Sevendust à entité unique à l’besthétique singulière.

Pour fêter les vingt ans de l’opus, sorti le 20 juin 2000, le groupe a décidé d’organiser une conférence de presse virtuelle, contexte oblige. Trois de ses membres, Chino Moreno (voix, guitare), Abe Cunningham (batterie) et Frank Delgado (claviers, platines), ont donc répondu de chez eux, qui avec son café, qui avec sa bière matinale, aux questions de journalistes du monde entier. L’occasion idéale pour revenir sur la genèse de l’album et pour se replonger dans une époque charnière. L’occasion aussi de glaner quelques informations sur le futur du groupe, entre la réédition de White Pony et le prochain album qui se profile…

« C’était libérateur de faire un album comme White Pony à ce moment-là parce que nous savions que nous prenions un risque, mais ça faisait partie de l’expérience. »

Parler de White Pony, c’est d’abord pour les musiciens, qui ont tous désormais la quarantaine bien avancée, huit albums et une palanquée de projets solos à leur actif, un voyage dans le passé. Direction la fin des années 90, donc, les baggys et les Vans du nu metal, dont le groupe était alors l’un des fers de lance. Adrenaline (1995), le premier disque de Deftones, fait office, aux côtés du premier Korn, de précurseur, et Around The Fur (1997), quelques années plus tard, sort en pleine déferlante, alors que les poulains de Ross Robinson (Korn donc, Limp Bizkit, Slipknot…) saturent le paysage. Les Californiens savourent leur succès, mais ne s’engouffrent pas dans la brèche : « Je crois que nous étions un peu dans notre bulle », explique Cunningham qui, avec son T-shirt aux couleurs du célèbre rappeur californien Too $hort, ne renie pas ses racines hip-hop pour autant. « Nous avons eu un peu de succès avec le deuxième album mais nous ne passions pas beaucoup à la radio et guère plus sur MTV, donc nous n’avions pas vraiment de pression, en fait. Le groupe existait depuis un moment (1988, ndlr) et nous étions habitués à juste faire notre truc dans notre coin. » C’est qu’avec Around The Fur (voire dès le dernier morceau d’Adrenaline, « Fireal »), Deftones amorçait déjà ce qu’on retrouverait sur White Pony : des ambiances sombres et contemplatives, une sensualité vénéneuse et une violence aiguisée. Chino se rappelle : « Nous avions écrit certaines chansons [d’Adrenaline] quand nous étions très jeunes, à quinze, seize ans. Dès Around The Fur, nous nous étions dit que nous voulions faire quelque chose de plus vaste, et c’est ce que nous avons fait, mais de manière moins extrême que sur White Pony, sur des chansons comme ‘Mascara’ ou ‘Be Quiet And Drive’ par exemple, qui n’étaient pas vraiment du metal, alors que nous étions perçus comme un groupe de metal à l’époque. »

Coïncidence ou, au contraire, grande sensibilité à l’esprit du temps ? 2000 semble évidemment l’année idéale pour sortir un album qui se révélera charnière, faisant le pont entre le nu metal qui succombera vite à son passage dans le deuxième millénaire et l’espèce d’angoisse millénariste latente de la fin du XXe siècle d’un côté, et une forme de renouveau qui dissout les frontières entre les genres de l’autre. « Je me souviens de la peur de l’an 2000 », se rappelle Cunningham. « On se demandait si tout se passerait comme si de rien n’était, si tout allait s’arrêter, il y avait beaucoup de tensions… Donc nous, inconsciemment peut-être, nous nous disions que nous allions faire la fête comme s’il n’y aurait pas de lendemain. » Frank Delgado acquiesce : « Je ne crois pas que ça ait eu une influence consciente, mais peut-être que ça a joué dans un certain sentiment d’urgence, de vouloir sortir tout ce que nous avions. » De manière plus prosaïque, c’était aussi une époque de transition pour l’industrie musicale qui se trouvait pour la première fois confrontée à internet : « White Pony est notre premier album à avoir leaké », continue le batteur. « Nous ne savions même pas ce que ça voulait dire, à l’époque ! Il a leaké à trois semaines de la sortie. C’était le début de Napster, les chansons devaient avoir des watermarks, etc. » De son côté, Chino évoque les joies des forums : « C’était aussi le début des chats. Je me souviens d’avoir lu des messages de fans qui disaient énormément de mal du disque – Around The Fur était beaucoup plus agressif, donc en entendant White Pony, les gens se sont dit : ‘Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?!’ J’ai vite quitté le chat parce que j’étais au bord des larmes… »

Ce n’est en tout cas pas dans l’angoisse que s’est créé l’album, bien au contraire : les musiciens parlent longuement de confiance, mutuelle et en soi – « Nous nous soutenions les uns les autres et ça, c’était génial », se rappelle le chanteur –, et d’envie d’exploration lorsqu’ils évoquent les bases sur lesquelles White Pony a été fondé. « La seule idée conductrice que nous avions pour White Pony, c’était que nous voulions un album qui respire, avec beaucoup d’espace », explique Chino. « Pour ça, nous avons mis la batterie en avant et donné plus de place à Frank. Ça a fait beaucoup pour la dynamique de l’album. Cette simple petite idée a été à la source de pas mal de nos trouvailles. Entendre ces chansons s’ouvrir, prendre de l’ampleur, ne plus être aussi ramassées… Ça nous a inspirés pour la composition et l’écriture. Explorer, expérimenter, et voir jusqu’où nous pouvions aller. Nous avons toujours essayé de nous retrouver dans des situations où nous n’avions pas trop de contraintes pour pouvoir juste créer à l’instinct. » Frank quant à lui évoque la fondation esthétique de l’album : « Ce qui était fou avec White Pony, c’est que nous avions déjà l’idée pour le logo, je crois même que nous avons tourné avec un backdrop White Pony avant même d’avoir écrit quoi que ce soit. »

« C’était aussi le début des chats. Je me souviens d’avoir lu des messages de fans qui disaient énormément de mal du disque […]. J’ai vite quitté le chat parce que j’étais au bord des larmes… »

Lorsque les musiciens évoquent les circonstances de l’enregistrement, c’est la même effervescence qui transparaît : « C’était une époque assez dingue pour nous tous », explique Moreno. « C’était il y a vingt ans, j’avais vingt-six ans au moment de l’enregistrement, j’étais encore assez jeune, plein de vie, et l’album reflète bien cette époque. Nous étions tous assez déchaînés. Nous habitions ensemble sur des péniches près du Golden Gate à San Francisco, à Sausalito. Abe et moi partagions une péniche, Frank et Stephen [Carpenter, guitare] en partageaient une autre et Chi [Cheng, basse] vivait dans un appartement. Chaque jour était une aventure. Je ne me souviens pas tant que ça de l’enregistrement des chansons à proprement parler, je me rappelle surtout tout ce qu’il y avait autour. Nous nous éclations et prenions du bon temps. C’était libérateur de faire un album comme White Pony à ce moment-là parce que nous savions que nous prenions un risque, mais ça faisait partie de l’expérience. » Même son de cloche du côté d’Abe : « C’était une super époque pour nous, c’était magique. Nous étions à fond. Nous avions déjà sorti deux albums, tourné dans le monde entier, vu pas mal de choses. À l’époque, le nu metal devenait assez populaire, mais nous avons décidé de prendre un chemin complètement différent. Prendre ce risque, croire en nous et sortir cet album à ce moment-là, ce sont sûrement les raisons qui font que nous sommes toujours en train de faire ce que nous faisons. » Il donne aussi l’ingrédient secret de l’album : « Le plus important, c’était de traîner ensemble. Nous habitions dans la même ville, nous avions notre lieu, nous nous voyions tous les jours et nous nous amusions. On jammait, rigolait, discutait… On passait du temps ensemble, c’était vraiment un élément créatif important, à l’époque. » Chino résume : « Nous faisions du bruit tous ensemble et parfois, ce bruit se transformait en chanson. Nous étions super fiers quand, avec le recul, nous découvrions que nous avions fait un truc vraiment cool. »

Pour ne rien gâcher, les musiciens ont bénéficié d’un studio de choix : « Nous sommes entrés en studio avec à peu près la moitié des chansons déjà écrites », se rappelle Cunnigham. « À cette époque, nous commencions à avoir un peu d’expérience en studio, à nous sentir plus libres. Ce studio [The Plant] en particulier était génial, de super albums y ont été enregistrés… Savoir ça, ça crée une sorte d’atmosphère… Tu as envie de te frotter contre les murs pour récupérer un peu du mojo du lieu ! C’était une époque de grande liberté. En tant que batteur, pouvoir être dans la pièce où Stevie Wonder avait enregistré Songs In The Key Of Life, où Prince est passé… » Ils ont de plus une fois encore travaillé avec Terry Date, avec qui la collaboration est particulièrement harmonieuse. « Il a un rôle très important dans notre musique », explique Moreno. « Il est très impliqué, pas dans l’écriture, mais dans la partie ingénierie, son rôle est très important. Nous discutons beaucoup de notre son avec lui, nous voulons toujours aller le plus loin possible de ce point de vue et il est très fort pour ça. Il a une approche très concrète, il est très fort pour concrétiser nos idées. Parfois il a un assistant, mais il est toujours très investi à la console, et pas à donner des ordres depuis son canapé. C’est presque un sixième membre du groupe. Je suis vraiment à l’aise pour essayer de nouvelles choses avec lui, je ne suis jamais nerveux, il me laisse la place dont j’ai besoin pour expérimenter plutôt que de décréter ce que je devrais faire, il laisse les choses se faire, ce que j’apprécie beaucoup. White Pony aurait été complètement différent avec un autre producteur. » Frank développe : « C’était une figure un peu paternelle, nous lui faisions complètement confiance, et je crois qu’il apprenait de nous autant que nous apprenions de lui. Au début, il n’était pas super chaud quand nous voulions faire des reprises de The Cure et tout, il y avait parfois des frictions, mais nous avons beaucoup appris et c’est vers lui que nous nous sommes tournés pour avancer. Pour moi, il fait partie du groupe. »

C’est à l’époque de White Pony que l’on avait justement commencé à entendre parler de « frictions » au sein du groupe, la dualité entre metal et quelque chose de plus doux, entre une version metal de Sade et une version shoegaze de Meshuggah (sic !), étant souvent représentée par une rivalité entre Stephen Carpenter et Moreno, qui pour la première fois se met à la guitare. Frictions pas si dramatiques et plutôt fertiles, selon l’aveu même des protagonistes : « À peu près au milieu de l’enregistrement, nous avons compris que les tensions entre Stephen et moi étaient en fait productives », explique le chanteur. « Nous sommes souvent d’accord mais nous faisons ou pensons les choses différemment. Les gens s’imaginent souvent que Stephen n’écoute que du metal, ce qui est faux : lui aussi écoute beaucoup de choses plus douces. Nous avons des goûts assez similaires au sein du groupe, en fait. Il y a eu des petites tensions, ‘Peut-être que ça, ça irait mieux ici’, ‘Non, plutôt là’, mais en fin de compte, c’était plutôt bénéfique pour les chansons. À peu près à la moitié de l’album, nous avons commencé à comprendre que quelque chose d’unique était en train de se produire. C’était très cool, comme sensation, ça ne se produit pas à chaque fois. »

« À peu près au milieu de l’enregistrement, nous avons compris que les tensions entre Stephen et moi étaient en fait productives. Nous sommes souvent d’accord mais nous faisons ou pensons les choses différemment. »

Parmi les évolutions au sein du groupe, White Pony marque aussi la plus grande implication de Frank Delgado, qui pour la première fois est crédité comme membre à part entière : « C’était un processus d’apprentissage permanent », explique-t-il. « Je me suis habitué au fait d’arriver dans un second temps pour ajouter des éléments. Au moment où nous travaillions sur White Pony, j’étais déjà plus impliqué dans les idées ; certaines n’ont pas donné de chansons mais elles ont pu être à l’origine de certaines choses. C’est comme ça que j’ai commencé dans le groupe, de toute façon : en lançant des idées qui allaient peut-être devenir quelque chose. Honnêtement, je me demande toujours un peu où est ma place, et c’est notre cas à tous en tant que musiciens, je crois. Peu à peu, tu comprends que c’est bien qu’il y ait de l’espace dans une chanson au lieu que tout le monde joue en même temps et que tout le spectre soit saturé en permanence. À l’époque où nous travaillions sur White Pony, nous commencions à être assez doués pour ça, ce qui a permis de libérer un peu de place pour moi. Personnellement, j’essayais seulement de faire tout ce qui était possible pour sonner comme un synthé ou un sampler alors que je n’en avais pas, j’ai donc appris comment faire ça avec ce que j’avais ! »

Au niveau des paroles, sur White Pony, le style unique de Moreno se fait plus impressionniste que jamais, volontiers hermétique mais toujours évocateur, inspiré d’histoires ou de fantasmes plus que de la vie réelle du musicien : « C’est libérateur d’écrire des choses qui ne sont pas nécessairement liées à ta vie personnelle. Sur certaines chansons, ça a pu s’infiltrer dans les paroles, consciemment ou pas, mais ce n’était pas vraiment la question. À l’époque, depuis le grunge, tout était du genre ‘La vie, c’est nul’, ‘Mon enfance était pourrie’, etc., il y avait beaucoup de lamentations, c’était super populaire. Nous, nous avons choisi d’écrire des choses qui ouvrent des perspectives, qui stimulent l’imagination… Peindre des images plus qu’autre chose. Je me suis inspiré des sons que le groupe créait et j’ai peint autour de tout ça. Ça avait plus à voir avec de l’expérimentation qu’avec mes émotions de tous les jours. L’idée, c’était plutôt de fuir la routine quotidienne grâce à la musique. » Les paroles de l’album accentuent en effet les teintes cinématographiques que lui donnent les paysages sonores de Delgado, et sur White Pony, la palette du chanteur est large : kidnapping ambigu dans le tonitruant « Feiticeira », chagrin d’amour adolescent dans « Teenager » – le morceau le plus doux, presque trip-hop, du disque –, érotisme mécanique à la Crash sur « Passenger », épanchements d’hémoglobine sur « Knife Prty »… Les mots comme la voix de Moreno sont tantôt lascifs, tantôt frénétiques : ils matérialisent la dualité de l’album, évidente dans les allers-retours entre agressivité et langueur de la musique, et présente dès son titre. « White Pony », c’est d’un côté une allusion à la cocaïne, dont la moitié du groupe reconnaît avoir fait un usage plus que libéral à l’époque, et de l’autre, comme a pu l’expliquer Moreno par le passé, un symbole de rêve érotique trouvé dans des livres d’interprétation des rêves…

Les musiciens sont aussi revenus sur quelques moments forts de l’album, notamment « Digital Bath ». La chanson, avec ses couplets aérés, ses refrains intenses et son atmosphère sensuello-lugubre, est un très bon résumé de l’album ; c’est aussi, dans sa genèse, un point de bascule, comme le prouve une anecdote de Chino : « À Los Angeles, nous partagions une voiture louée, une Jeep, mais un soir elle est tombée en panne, et ils nous ont donné en échange une Mustang 5.0 décapotable jaune, un truc horrible. Nous rentrions en voiture au soleil couchant chaque soir, et je me souviens avoir écouté une première version de ‘Digital Bath’ à fond dans la Mustang et m’être dit que c’était vraiment quelque chose. Tout s’est mis en place : elle est dynamique et luxuriante même si son contenu est assez inquiétant. Je l’adore, de l’ouverture à la batterie à la manière dont elle se déploie… C’est vraiment un voyage condensé en trois minutes trente. » Le travail de la batterie est particulièrement mis en valeur sur cette chanson. D’ailleurs, Delgado le reconnaît : « La batterie pour ‘Digital Bath’, c’est là que nous avons su que nous tenions quelque chose ». Et à Cunnigham de se remémorer son expérience : « Nous avions cette pièce en studio avec une belle hauteur sous plafond et j’avais des oreillettes qui isolaient complètement. Je me souviens que Terry compressait complètement les micros : en jammant, j’avais l’impression d’être un dieu juste à cause du son. Cette ampleur donnait de l’espace au son et au rythme. C’était assez simple en fait, c’était plus ou moins improvisé. »

« [James Maynard Keenan] s’est retrouvé à faire, peut-être pas le producteur exécutif, mais presque, à nous faire de petites suggestions, etc. Ça a été sa première manière de participer à l’album, juste en étant dans le coin. »

Le single « Change (In The House Of Flies) » est un autre incontournable de l’album : « Si je me souviens bien, c’est l’un des premiers morceaux sur lesquels nous avons commencé à travailler, peut-être le troisième ou le quatrième », se rappelle Chino. « Pour moi, c’était vraiment de l’expérimentation. J’apprenais à jouer de la guitare, et apprendre la guitare en enregistrant un album, c’était un peu fou comme idée. Je me souviens d’avoir passé du temps avec Stephen à regarder ce qu’il faisait, copier la position de ses doigts sur la guitare, etc., et à l’origine, je ne pensais pas que cette idée serait conservée sur l’album. Stephen me disait : ‘Si tu joues ça en répétition, tu le joueras sur l’album’. Et je me suis dit : ‘Euh, d’accord…’ Je crois qu’il n’était pas très content de la situation, pour être honnête, mais je me souviens que nous écoutions le morceau ensemble et la fusion de nos deux sons de guitare, la manière dont Terry avait enregistré la batterie… L’une des choses que je préfère dans cette chanson, ce sont les sons étranges de Frank en fond ; pour moi, c’est vraiment ça qui dessine l’atmosphère. C’est l’une de mes chansons préférées. C’est aussi l’une des préférées des fans, et je pense que ce n’est pas pour rien. »

White Pony a aussi été l’occasion pour les musiciens de travailler avec deux invités : la spectaculaire Rodleen Getsic sur « Knife Prty » et évidemment Maynard James Keenan de Tool sur « Passenger ». « Nous n’y avions pas du tout réfléchi, la collaboration s’est faite de manière complètement organique », raconte Moreno. « Nous faisions une session d’écriture à Los Angeles et Maynard s’est trouvé là au moment où nous commencions à écrire ‘Digital Bath’. Il s’est retrouvé à faire, peut-être pas le producteur exécutif, mais presque, à nous faire de petites suggestions, etc. Ça a été sa première manière de participer à l’album, juste en étant dans le coin. Et puis une fois, A Perfect Circle a joué à Sacramento et je l’ai conduit de Sacramento à sa date suivante – d’ailleurs nous nous sommes fait arrêter pour excès de vitesse par les flics sur l’autoroute, c’était marrant. ‘Passenger’ était l’une des dernières chansons et je ne savais pas trop quoi en faire, donc je lui ai demandé de passer. Nous avons écouté l’instrumental et puis nous avons écrit petit à petit, ça s’est fait de manière très organique. Quelques heures plus tard, c’était fait. En tant que chanteur, c’était chouette de collaborer avec quelqu’un qui a une telle voix, c’était vraiment unique. » Frank ajoute : « Je me souviens que quand il était en studio avec nous, il nous donnait ces bols, ces bols chantants tibétains qui font du bruit quand tu les effleures, ça donnait le ton et nous jammions à partir de ça. J’ai toujours trouvé ça super cool qu’il nous amène ces trucs qui nous donnaient de l’inspiration. » Et Abe aussi y va de son anecdote : « Il nous avait aussi apporté du champagne. Et puis dans la pièce d’à côté, les Foo Fighters recrutaient un nouveau guitariste et il y avait une queue super longue, et nous, nous buvions notre champagne… C’était génial ! »

En parallèle de la version originale (à la pochette grise), le label a ressorti White Pony avec une pochette blanche et deux chansons supplémentaires, dont la décriée « Back To School (Mini Maggit) », une version nu metal de « Pink Maggit ». Dans l’air du temps, la chanson a été taillée pour les charts par Moreno, qui n’a jamais caché le peu d’affection qu’il avait pour elle : là où « Pink Maggit » est ambiguë, oscillant toujours entre le triomphe et la nostalgie sur un long crescendo de sept minutes, « Back To School » est un tube de rap metal qui semble presque d’arrière-garde à côté des innovations du reste du disque. Or la version blanche de l’album est souvent celle que l’on trouve aujourd’hui sur les sites de streaming, par exemple. Le chanteur donne son avis : « Ce n’est pas si grave, c’est comme ça. C’est toujours un super album. Mais la réédition sera clairement la version originale parce que c’est ce que nous avions en tête au départ. En tout cas, c’est comme ça, ça ne sert à rien de trop s’arc-bouter là-dessus, je pense. Mais ce serait cool de remplacer cette version qui est en effet partout par la version originale. » Il a aussi évoqué la reprise de « No Ordinary Love » de Sade qui est sortie sur le single de « Change » : « Je crois que nous écoutions la chanson de Sade dans la régie et Chi a commencé à jouer par-dessus, puis Abe s’est mis à jouer à partir de la ligne de basse de Chi. Notre version doit avoir exactement le même tempo que l’originale parce que nous avons vraiment joué dessus. Nous avons fait ça juste pour nous amuser, mais après avoir enregistré la voix – c’est l’une des dernières choses que j’ai faites pour l’album –, je me souviens m’être dit que c’était pas mal, en fait. »

« Peut-être que ça nous a un peu donné la fausse idée que nous pouvions faire n’importe quoi et que ce serait génial de toute façon, mais ça ne marche pas toujours. »

Passé le succès initial, c’est avec le temps que White Pony a gagné ses galons de classique. Tentative rare et réussie de faire passer le nu metal à l’âge adulte, il a permis aux hybridations entre metal sans concession et new wave, shoegaze et dream pop de toucher le grand public. À la fois obscur et accessible, il contient en effet encore suffisamment de colère pour que les fans de la première heure et les amateurs de metal s’y retrouvent, et suffisamment de recoins sombres (le break en suspension de « Korea », le long final aux sonorités presque industrielles de « Rx Queen »…) pour que les auditeurs reviennent s’y perdre. « Je décris ce disque comme un ‘slow burner’. Les chansons sont expansives et l’album est une sorte de voyage, mais ce n’est pas nécessairement quelque chose que tu remarques quand tu l’écoutes pour la première fois. Je crois que c’est l’un de ces albums où tu découvres de nouvelles choses à chaque écoute, ce qui explique sans doute sa longue durée de vie », suggère Moreno. Il a en tout cas eu une influence décisive sur la suite de la carrière du groupe : « Faire cet album un peu à contre-courant, un peu risqué par rapport à ce qui se faisait à l’époque, et avoir du succès nous a vraiment donné confiance. Ça nous a encouragés à continuer comme ça, à essayer différentes choses… Ça a brisé le moule de ce que nous faisions avant, même si à vrai dire, nous n’avions jamais eu de véritable formule ou de ligne directrice », continue le chanteur. À l’inverse, « peut-être que ça nous a un peu donné la fausse idée que nous pouvions faire n’importe quoi et que ce serait génial de toute façon, mais ça ne marche pas toujours. En musique comme pour le reste, tu obtiens ce que tu y as mis. Pour quelques albums que nous avons faits, nous avons pris notre temps et fait les choses quand nous en avions envie, or nous avons compris que ça ne suffisait pas toujours. »

La chanson « Elite », paradoxalement l’une des plus agressives de leur carrière, leur avait à l’époque valu un Grammy. Abe raconte la cérémonie : « Nous étions placés loin dans la salle, sur un balcon, alors que tous ceux qui gagnaient étaient près de la scène. Nous étions contents d’être là mais nous nous sommes dit que nous n’allions jamais gagner. Nous avons été super surpris d’avoir eu le prix ! Nous avons dû sauter de nos places, la sécurité se demandait ce qu’on faisait, et il nous a fallu si longtemps pour atteindre la scène que quand nous sommes arrivés, on nous a juste donné notre prix et nous avons dû repartir ! C’était un peu surréaliste. Pour une bande de gosses de Sacramento, c’était une chouette reconnaissance de la part de nos pairs. Maintenant, la statuette prend la poussière sur mon étagère, mais je vais la nettoyer ! »

Pour terminer, le groupe a donné, sans entrer dans les détails, quelques informations sur la réédition de l’album qui sortira sous peu : « On va ressortir l’album avec des remixes fait par des gens différents dont certains ont été des sources d’inspiration pour l’album », explique Chino. « Ça permet de boucler la boucle. Ça s’appellera Black Stallion. Nous avons eu cette idée il y a vingt ans, peut-être même avant d’avoir commencé l’enregistrement de White Pony. Nous voulions déjà le remixer. Nous rigolions à l’époque mais ça a enfin pris forme ! » En effet, Frank se souvient de ce temps où White Pony n’était même pas encore écrit : « Nous parlions de l’album et de comme il allait être génial, et nous nous disions : ‘Il va être tellement génial qu’on demandera à DJ Shadow de le remixer et nous appellerons ça Black Stallion !’ À un moment, nous lui en avons même parlé. Il était DJ en première partie de je ne sais plus quoi par ici, et Chino et moi l’avons coincé. Nous lui avons dit : ‘Hé mec, nous sommes les Deftones ! Tu nous ferais pas un remix ?’ Il a dû nous prendre pour des cinglés. Il nous a dit de lui envoyer quelque chose pour se débarrasser de nous et nous lui avons répondu : ‘Ah oui, euh, on n’a pas encore écrit et enregistré la chanson, mais…’ C’était un peu dingue de notre part, mais bon. Maintenant, il fait partie du projet, et c’est vraiment génial. » Pas de remaster, en revanche : « Souvent les gens veulent remixer ou remastériser leurs anciens albums car la technologie progresse, etc., mais j’aime toujours autant ce disque. Ils nous ont demandé si nous voulions un remaster et j’ai dit non. S’ils avaient essayé de le rendre plus contemporain, ça aurait enlevé une partie de sa magie. Quand nous écoutons cet album, il sonne comme cette époque », explique Chino.

Concernant le prochain Deftones, peu d’informations à part qu’il sera produit par Terry Date, lui aussi : « Nous aimons beaucoup travailler avec lui, nous avons un passif ensemble, c’est donc lui qui s’occupe de notre prochain album. Nous sommes très proches, c’est presque un membre de notre famille. Nous avons essayé plusieurs producteurs, avec certains, ça a fonctionné, moins avec d’autres. Mais c’est un peu comme être chez soi, être à l’aise, de bosser avec lui. Il a travaillé sur Eros avec nous, ça devait être nos retrouvailles, d’une certaine façon. Bon, ça ne s’est pas fait, et après, nous avons travaillé avec Nick [Raskulinecz] pour Diamond Eyes et Koi No Yokan, ce qui était chouette parce que c’était complètement différent. Nous avons commencé le nouvel album il y a à peu près un an, même plus, peut-être, et ces derniers mois, nous apportons les finitions. Nous n’habitons pas très loin – je suis à Portland, lui à Seattle, c’est à trois heures de route –, donc je peux juste aller chez lui où il a un petit studio, c’est un super environnement de travail. » Autant dire que vingt ans après son plus grand succès, le quintet n’a pas encore dit son dernier mot…

Photos : James Minchin.



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  • black owl dit :

    j’allais écrire le même commentaire, Deftones c’était Around the fur, White Pony je l’avais mis dans la platine et je l’avais presque oublié, j’ai du mal à concevoir que c’est finalement un album culte. Quoi qu’il en soit, j’étais jeune, maintenant Deftones c est passé aux oubliettes pour moi, la voix de Moreno désolé je ne peux plus, il chante bien certe, mais les voix qui miaulent et qui ronronnent dans le « metal » je peux plus.

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  • One Man Army dit :

    C’est drôle, je n’ai jamais écouté cet album, du moins pas en entier ni bien attentionné.
    Du coup je ne peux pas vraiment dire si c’est tant culte que ça.

    Pour moi, les Deftones c’est « Around The Fur ».
    Ils font leur truc. Abe Cuningham central sur la rythmique, Carpenter la brute qui envoie du lourd, Chino très éthéré. C’est leur recette.

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