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Interview   

Despite The End, groupe social et solidaire


Impossible de parler de Despite The End sans évoquer son attachement à la thématique du handicap. La sensibilisation et l’action artistique en vue d’aider les personnes en situation de handicap sont une raison d’être du projet qui est intimement liée à la structure My Ouai Production qui œuvre en ce sens. Naturellement, cette interview, réalisée à l’occasion de la sortie du premier EP de Despite The End, a permis de développer le message et les objectifs de ce collectif et de casser quelques clichés.

Mais il est évidemment aussi question de musique et d’un premier disque pour un groupe déjà bien en place, dirigé par Vartan Yorganciyan, professionnel du handicap mais aussi frontman et compositeur. Fort de ses expériences précédentes, il a créé un groupe avec une démarche claire, afin d’éviter les errements de carrière ou artistiques dans lesquels peuvent s’embourber des projets moins aguerris. Interview avec Vartan et le bassiste Victor.

« Ce que nous cherchons toujours à faire, c’est qu’autant la mélodie que la technique servent aux morceaux, servent aux paroles, à l’intention du morceau… […] la technique doit avoir son but dans le morceau. »

Radio Metal : Malgré le fait que vous n’ayez que très peu de temps d’existence, vous avez eu un rendement assez efficace. Il y a l’EP, il y a déjà une tournée…

Vartan (chant) : J’ai créé ce groupe en septembre 2019, et quand j’ai cherché les musiciens qui feraient partie de ce groupe, je leur ai expliqué que j’avais eu un projet avant, qui s’était mal terminé, et que je ne voulais pas ralentir sur la progression que j’avais eue avec ce projet. Ce projet-là devait conclure l’année 2020 avec un EP. Donc en recrutant les musiciens, je leur ai tout de suite dit qu’il allait falloir que nous ne perdions pas de temps, que nous allions vite, et que nous soyons efficaces.

Le groupe a donc été créé sous ton impulsion. Estimes-tu que tu es le leader du groupe ?

Oui, je suis le leader du groupe. Après, il y a beaucoup de décisions qui sont prises ensemble. Je suis juste celui qui montre le « chemin ».

Qu’est-ce que ce leadership implique au niveau musical ? Est-ce que c’est aussi de toi que vient la majorité des compos ?

La majorité des idées de chansons vient de moi, parce que j’écris des paroles et je compose des lignes de chant. Après, tout le monde vient se greffer dessus ou alors quelqu’un me propose des riffs, et je me greffe dessus. Mais en gros, c’est toujours un peu moi qui décide dans quelle direction les chansons iront.

Dans le petit texte de présentation du groupe, il y a une phrase qui ressort, c’est : « Ne jamais perdre l’équilibre entre la technique et la mélodie. » Diriez-vous que c’est une difficulté pour vous, et que vous avez une forme de tentation d’aller vers l’un ou vers l’autre, et que vous devez du coup lutter en permanence contre cette tentation-là ?

Victor (basse) : Oui, c’est la ligne directrice que nous nous imposons, musicalement. Par exemple, nous écoutons tous du metal depuis longtemps, mais nous avons chacun des préférences dans des genres un peu différents. Par exemple Ludo, le guitariste, et moi, nous avons écouté beaucoup de thrash old school. Ludo écoute du metal progressif aussi. Tandis que Vartan est plutôt dans des choses plus concrètes, plus néo-metal, metalcore. Donc c’est vrai que nous cherchons vraiment un juste milieu, nous cherchons toujours à équilibrer la balance, pour satisfaire tout le monde sans non plus trop s’éparpiller.

Quand on parle de cet équilibre entre la technique et la mélodie, on parle en général de ne pas aller trop loin dans la technique, mais on parle rarement d’aller trop loin dans la mélodie. Est-ce que c’est quelque chose qui vous est arrivé, de composer et que ça soit trop mélodique, et que du coup, la technique vous manque un peu ?

Oui, c’est déjà arrivé sur certains riffs ou certains arrangements, sur des refrains ou des couplets. Nous trouvions que ça faisait trop joyeux ou trop épique, ou que ça ne servait pas forcément correctement les paroles à ce moment-là. De manière générale, dans les morceaux, nous aimons bien essayer d’installer de petits passages mélodiques un peu portants, surtout pour des solos, des refrains, des outros… Mais ce qui nous arrive le plus souvent, c’est quand même d’avoir trop de riffs pour un morceau, plutôt que trop de mélodie.

Vartan : Ça nous est arrivé d’enlever des riffs. Par exemple, sur le titre « Paralyzed », il y avait un passage avec des solos. Nous avons décidé de l’enlever, parce que nous voyions ce titre, qui va être notre futur clip, comme un single. Et le fait de mettre ce passage solo faisait sortir le morceau de sa construction single et efficace.

On a beaucoup trop tendance, dans la musique, à résumer la technique à quelque chose de démonstratif, à de la complexité, alors que la technique est un outil pour exprimer des choses artistiquement. Pour vous, que représente la technique, en termes artistiques ?

Victor : C’est un ensemble. Dans le genre que nous faisons – je mets de côté tout ce qui est technical death, etc., que je respecte énormément et que j’adore –, ce que nous cherchons toujours à faire, c’est qu’autant la mélodie que la technique servent aux morceaux, servent aux paroles, à l’intention du morceau… C’est-à-dire que si nous voulons faire un morceau de trois minutes qui botte des culs et qui doive créer du moshpit, nous n’allons pas mettre cinquante riffs différents. Nous allons plutôt nous cantonner à trois, quatre riffs, qui vont être efficaces. C’est-à-dire que la technique doit avoir son but dans le morceau. Par exemple, sur « Into The Past », ce n’est pas tant qu’il y a énormément de riffs, mais les riffs sont plus techniques que sur des morceaux comme « We Won’t Obey » ou « Butterfly Effect », parce qu’il y a une intention plus énervée, plus profonde dans les paroles. Il faut que la technique serve l’intérêt du morceau. C’est comme ça que nous faisons notre dosage, et c’est là que je te rejoins, par rapport au fait que nous ne faisons pas de la technique pour faire du démonstratif.

Les gens qui écoutent du metal recherchent la puissance sonore, l’énergie, mais pensez-vous qu’ils aient aussi besoin d’en prendre un peu plein la gueule, et plein les oreilles, avec des breaks, des solos, et que sans cet aspect technique, le metal n’aurait pas toute sa saveur ?

Vartan : Je suis arrivé tard dans le metal, vers les dix-sept, dix-huit ans, par rapport à d’autres, comme Victor, où c’était dès l’enfance. Ce qui m’a beaucoup plu, c’est qu’à l’époque, quand je suis tombé sur Linkin Park ou System Of A Down, donc des choses qui n’étaient pas très techniques, elles m’ont attiré, et ont habitué mes oreilles. Parce qu’avant ça, j’écoutais ce qui passait à la radio, et point barre. Donc ça m’a habitué à ce style, et après, je suis entré dans des trucs un peu plus durs comme Lamb Of God ou Machine Head. C’est ce que j’essaye de recréer avec Despite The End. J’aimerais que le metal que nous faisons soit accessible à tout le monde. Et une fois que nous aurons habitué les oreilles de certains, peut-être qu’ils entreront dans du metal un peu plus technique, un peu plus comme tu le vois toi, je pense.

« Pour des personnes qui ont un handicap et n’ont pas forcément la possibilité de s’exprimer de toutes les manières qu’elles le voudraient, la musique amène un moyen de s’exprimer sans avoir à parler ou à se confronter à des gens. »

À propos du thème de l’EP, quand on regarde le titre ou les noms des morceaux, le thème qui revient le plus est celui du temps. Comment ce thème est-il utilisé dans le déroulement de l’EP ?

Tous mes écrits ont un rapport avec la fin de quelque chose. C’est-à-dire la fin d’une époque, par exemple, que ce soit écologique, politique, psychologique ou même sentimental. Mes textes parlent toujours de la fin de quelque chose, du moment où il doit y avoir un changement, du moment où on doit prendre des décisions, soit accepter, soit abandonner. Sur l’EP, j’ai placé les morceaux en une première partie, avec « Into The Past » et « Paralyzed », qui parle surtout de psychologie et de changements sentimentaux, et la fin, ça parle plus de politique et d’écologie. C’est aussi pour ça que j’ai choisi de mettre « Butterfly Effect » au milieu, parce que ça faisait bien la transition entre les deux univers.

Pour revenir sur la question du temps, c’est un thème très universel mais aussi très mystérieux. Ça fait partie des choses que l’être humain ne comprend pas vraiment totalement. Y a-t-il une fascination chez vous pour la question du temps ?

Victor : C’est vrai que c’est un thème qui est assez exploré, que ça soit dans la littérature, dans la poésie, le cinéma, etc. Pour Despite The End, je dirais que ce n’est pas tant le temps – sans faire de jeu de mots – mais c’est plutôt que le temps est intégré dans ce que Vartan a dit. C’est-à-dire que c’est plutôt un élément qu’on ne maîtrise pas, mais auquel on doit se confronter, comme toutes les autres choses qui font partie de la vie en général, comme la fin des cycles, les prises de décisions, etc. Mais je ne sais pas si on pourrait dire que le temps est vraiment ce qui nous inspire. Ça ne nous obsède pas à ce point-là, je dirais. C’est plutôt la vie en général, et toutes les choses difficiles auxquelles on peut être confrontés.

L’EP se termine par un texte en arménien. Pouvez-vous nous éclairer sur sa signification ?

Vartan : C’est un texte que j’ai écrit et que j’ai fait traduire. Je parle bien arménien, mais je voulais vraiment le traduire en un arménien léché et correct. C’est ma mère qui me l’a traduit. L’anecdote, c’est que quand elle m’a enregistré ce que je devais dire, pour que je l’énonce correctement, je m’en suis servi au studio pour répéter ce qu’elle disait. Et puis c’est au moment du studio que nous avons décidé que les deux voix iraient bien ensemble. Donc son enregistrement, qu’elle avait fait sur WhatsApp, s’est retrouvé avec moi sur l’outro. Et la signification, c’est : « Regarde le ciel une dernière fois, rempli de cendre et de fumée. Les hommes ont tout bâti avec leurs mains et ont tout détruit avec leurs mains. Reste avec moi, reste pour l’éternité. Je te remercie, poète, d’avoir attendu avec moi jusqu’à la fin. » La dernière phrase a un double sens, puisqu’elle parle à l’auditeur qui a fini d’écouter l’EP.

Quand on s’intéresse au groupe, très rapidement, on finit par en apprendre un peu plus sur l’association My Ouai avec laquelle vous êtes en « partenariat », qui est une association d’éveil musical pour handicapés. Quel est votre lien avec le handicap et comment vous avez été amenés à vous investir dans cette thématique-là ?

Je travaille dans une société qui s’appelle L’Atelier du Courrier. C’est une entreprise adaptée qui fait travailler des gens en situation de handicap. Et comme je suis responsable des équipes, j’ai été amené à être touché par ce sujet-là dans ma vie quotidienne. C’est pour ça qu’avec My Ouai Production, c’était une évidence de faire ça ensemble, d’autant plus que je fais moi-même partie de l’association.

Pour aller plus dans le sujet du handicap et de l’art, si on prend l’exemple de la musicothérapie, ça reste un domaine très peu représenté. Pouvez-vous nous parler des bienfaits de l’art en tant qu’outil thérapeutique ?

Victor : On dit souvent que la musique est un exutoire. Même si un exutoire n’est pas une thérapie médicalement validée, on sait que ça aide. On sait tous que la musique transmet des émotions, fait parler des émotions en nous, des sentiments, des souvenirs, des choses comme ça. Même si je ne m’y connais pas trop en musicothérapie, ça fait sens que c’est l’expression de soi-même, de son être. Pour des personnes qui ont un handicap et n’ont pas forcément la possibilité de s’exprimer de toutes les manières qu’elles le voudraient – je pense notamment aux gens qui sont en situation d’autisme et qui n’ont pas la facilité pour s’exprimer des personnes qui ne sont pas autistes –, la musique amène un moyen de s’exprimer sans avoir à parler ou à se confronter à des gens. C’est peut-être plus facile, et c’est aussi plus personnel. On transmet beaucoup de choses par la musique et on en exprime aussi beaucoup. Je dirais que c’est le côté exutoire et le côté expression profonde.

Comment les groupes qui font partie de My Ouai Production s’intègrent dans la dynamique et les projets de l’association ?

Vartan : Par exemple, quand nous allons participer à des concerts organisés par My Ouai Production, s’il y a des bénéfices tirés de ces concerts, une partie est reversée à l’association My Ouai, et l’autre partie reste aux groupes. Sachant que My Ouai Production est la première maison de production sociale et solidaire, elle va fonctionner avec tous les artistes comme ça. Aujourd’hui, un groupe comme Despite The End, c’est un pari aussi pour My Ouai Production. Il ne faut pas se cacher qu’aujourd’hui, nous coûtons plus d’argent que nous en faisons gagner. Mais s’ils parient sur nous, c’est peut-être qu’il y a un espoir qu’un jour ça marche.

Victor : Même si pour l’instant c’est un pari, c’est aussi dans le but de faire passer le message, motiver d’autres artistes à participer aux événements organisés par My Ouai, et plus nous rencontrerons de groupes, plus nous nous ferons connaître, plus il y aura de groupes connus, et plus ça prendra de l’ampleur. Le but serait un jour d’avoir de très belles affiches avec de grandes têtes qui jouent pour l’association et au profit de l’éveil musical pour les handicapés.

« Quand on nous pose la question : ‘Qu’est-ce qui vous différencie d’autres groupes ?’, je dis toujours qu’il y a notre musique d’un côté, mais de l’autre côté, en achetant nos produits dérivés, nos CD, les gens participent à quelque chose. »

Est-ce que les artistes qui sont présents sont aussi amenés à s’investir plus directement dans des activités d’éveil ?

Vartan : Effectivement, les prochaines étapes pour My Ouai Production, c’est la construction d’une école où tous les artistes qui participent à My Ouai pourront donner des cours à des enfants en situation de handicap ou aider au niveau matériel.

Ma prochaine question peut paraître cynique, mais ce n’est pas du tout le but. Arrivez-vous à fédérer, avec cette association ? C’est triste à dire, mais c’est un thème qui n’est pas vendeur. Est-ce que les gens sont touchés par cette démarche-là ?

Je ne suis pas trop d’accord avec le fait que ce soit un frein pour nous. Je pense même que c’est un bonus. C’est ce qui va nous différencier d’autres groupes. Quand on nous pose la question : « Qu’est-ce qui vous différencie d’autres groupes ? », je dis toujours qu’il y a notre musique d’un côté, mais de l’autre côté, en achetant nos produits dérivés, nos CD, les gens participent à quelque chose. Et nous avons déjà eu des retours. J’ai déjà vu des commentaires sur nos vidéos YouTube qui disent : « Super musique et en plus, ils sont engagés, donc j’adhère ! » Nous avons eu de bons retours, pour l’instant, par rapport à ça.

Comment diriez-vous que la prise de conscience et la vision qu’a le grand public du handicap ont évolué ? Rien que la définition du handicap a quand même pas mal changé ces dernières années afin d’être moins stigmatisante et moins excluante…

Victor : Je dirais, par exemple, que l’on est passés d’une vision de personnes, comme on entendait souvent, « à capacités réduites », à une vison de personnes « à capacités différentes ». C’est-à-dire que ce ne sont pas des gens qui vont forcément pouvoir tout faire. Ils vont pouvoir faire beaucoup de choses, mais après, c’est vrai que, comme l’a dit Vartan, dans l’entreprise où il travaille, les postes de travail sont adaptés, en fonction du handicap des personnes. Ce sont donc des personnes qui peuvent travailler, mais qui vont avoir besoin juste d’une certaine installation. Pour l’art, la musique, c’est pareil. C’est une question d’adapter le média à la situation de chacun.

Vartan : Dans l’atelier où je travaillais, souvent, quand il y avait des visites, je disais aux gens : « Tous les gens que vous voyez ici, sont des gens en situation de handicap », et ils étaient étonnés. Parce que souvent, les gens, quand ils entendent « handicapé », ils pensent tout de suite à la personne en chaise roulante ou à la trisomie 21, alors que des handicaps, il y en a des millions, des différents, il y en a qui se voient pas…

En regardant le descriptif de My Ouai Production, on comprend que l’histoire arménienne avait compté dans la création de l’association. Pouvez-vous nous parler du lien ?

Le lien est simple. Monsieur Kampf est marié à une Arménienne, qui est ma sœur. Ma sœur avait déjà en tête de faire quelque chose d’associatif, et comme monsieur Kampf est un entrepreneur, quand ils se sont rencontrés, ça a matché pour créer tout ça. Et comme le premier réseau qui s’offrait à nous était le réseau arménien, c’est comme ça que My Ouai a démarré ses premiers concerts, avec ses premiers artistes. Mais nous n’allons pas nous cantonner à ça non plus, c’est juste pour démarrer.

Victor : Et c’est vrai que leurs premières actions concrètes étaient en Arménie, pour des enfants, au niveau musical.

Vartan : Il y a un centre pour enfants handicapés en Arménie, que nous aidons avec les sous que nous récupérons avec nos productions.

Vous avez fait une reprise de « Snuff » de Slipknot. De tous les morceaux de Slipknot, vous avez repris une ballade, qui est quand même un titre pas très représentatif de la musique de Slipknot. Que représente ce morceau pour vous ?

Pour moi, Corey Taylor est le top un, ex æquo avec Chester Bennington, au niveau vocal. Ils m’ont beaucoup inspiré. Le fait de reprendre Snuff, c’était surtout, pour moi, un hommage vocal à Corey Taylor, sur sa partie moins énervée.

Quand on écoute votre reprise de « Snuff », on a l’impression que vous lui avez donné le punch ou le côté malsain de Slipknot qui lui manquait un peu…

C’est en partie vrai. Comme nous avons sorti « Snuff » en premier qui était une cover, le côté punchy et violent que nous avons intégré, c’était aussi pour que les gens comprennent qu’après, nous n’allions pas faire que des trucs calmes. C’était aussi dans ce sens-là !

Interview réalisée par téléphone le 26 juin 2020 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel de Despite The End : www.despitetheend.com

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  • Septembre 2019, c’était déjà il y a un an et demi ???

    😉

    [Reply]

    Spaceman

    En effet, c’est bizarre 🙂 La question a été corrigée.

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