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Interview   

Destruction : brutalement vivant


Il faut croire qu’après l’arrivée du batteur Randy Black en 2018 et celle de Damir Eskic au poste de second guitariste l’année suivante, le renouveau de Destruction n’était pas tout à fait achevé. Avec le départ de Mike Sifringer – guitariste, membre originel et seul musicien à avoir officié sur tous les albums, y compris le décrié The Least Successful Human Cannonball (1998) –, c’est tout un pan de l’histoire du groupe allemand qui s’en est allé. Heureusement, Martin Furia, son remplaçant, connaissait déjà les lieux, faisant partie de l’équipe du groupe depuis 2016, et le frontman-bassiste Marcel « Schmier » Schirmer, plus que jamais fidèle au poste, est là pour assurer la continuité et la pérennité de Destruction.

Fort également d’une nouvelle écurie, Napalm Records, que le groupe a intégré après dix ans de Nuclear Blast, c’était même l’occasion d’un recentrage, voire un retour aux sources. Diabolical est de ces albums sans concessions. Inutile de chercher la moindre expérimentation ou influence progressive, le quinzième opus de Destruction – comme l’annonce d’emblée sa pochette – est thrash jusqu’au bout des ongles, y compris dans les thèmes qui suivent la tradition et se nourrissent de l’état de délabrement du monde, non sans laisser une pointe d’espoir.

Un album qui arrive à point nommé pour fêter les quarante ans du groupe. L’occasion, en plus de parler de l’album, de ses inspirations et de tout ce qui a entouré sa réalisation, de remonter le temps avec Schmier aux toutes premières années d’un groupe qui ne s’appelait pas encore Destruction, mais Knight Demon. Une époque où le thrash metal, en tant que style de musique, émergeait de part et d’autre de l’Atlantique…

« Le mot clé, c’est la responsabilité. Certaines personnes ont le sens des responsabilités, d’autres pas tellement. Je me sens toujours responsable pour tout le monde dans le groupe, donc j’essaye de faire de mon mieux pour donner le meilleur à l’équipe, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Certains sont parfois plus solitaires et il faut le respecter. »

Radio Metal : Born To Perish est sorti en août 2019, et à peu près six mois plus tard, la pandémie est arrivée, mais il semblerait que vous ayez continué à tourner jusqu’à fin février. Vous êtes également l’un des rares groupes à avoir essayé de nouvelles manières de faire des concerts lors d’événements avec distanciation sociale en juillet et septembre 2020. Était-ce important pour vous de jouer, coûte que coûte ?

Marcel « Schmier » Schirmer (chant & basse) : C’était important d’essayer de voir ce qui était possible, car c’est très facile de pleurnicher et se plaindre qu’il n’y a pas de concert. On doit au moins essayer de faire quelque chose. Nous voulions voir ce que ça faisait, dans quelle mesure ce serait possible de jouer dans ces circonstances et voir si ça avait du sens. Pour un groupe, ça n’a pas d’importance, un concert est un concert. Nous sommes des musiciens, nous voulons jouer. Peu importe le nombre de gens présents au final, tant que nous pouvons jouer de la musique. Pour nous, ça valait le coup, mais évidemment, c’était difficile. C’était important d’essayer et de ne pas juste se poser chez soi et se plaindre. Il est clair que faire des concerts où les gens étaient assis était bizarre. D’un autre côté, les gens qui sont venus à ces concerts les ont beaucoup appréciés. Ce n’était pas facile de jouer devant un public assis, et on pouvait voir que les gens étaient un petit peu perturbés par le fait qu’ils devaient rester assis, mais finalement, nous avons vu plein de sourires sur les visages. Ce qui était intéressant et différent aussi, c’est que quand les gens sont assis, ils regardent vraiment le concert et le groupe. Nous avons également fait quelques festivals en Espagne avec des gens qui portaient des masques et tout, ça aussi c’était bizarre, parce qu’on ne voit pas les gens qui crient et chantent avec nous. Malgré tout, comme je l’ai dit, c’était mieux que de ne pas du tout jouer. Nous avons même fait des festivals comme l’Alcatraz qui n’avaient aucune restriction, il fallait juste être vacciné. Je suis content pour le groupe que nous ayons pu continuer au moins un petit peu à être musiciens durant ces deux années.

Ton guitariste de longue date, Mike Sifringer, ne fait plus partie du groupe et a été remplacé l’an dernier par Martin Furia. Tu as dit que Mike s’était déconnecté du groupe et que tu ne savais pas trop ce qui s’était passé avec lui. Dans son communiqué, il a dit que « si quelque chose ne convient plus, autant arrêter ». As-tu une meilleure idée maintenant de ce qui s’est passé ? As-tu eu l’occasion d’en discuter avec lui ?

Non, il n’en parle pas. Il mène son combat seul. Je ne peux pas l’aider. Je suis triste de la manière dont il a fait ça, mais c’est sa décision. Au final, chacun a ses propres démons à combattre. Enfin, je ne peux pas parler de tout ici, car autrement il me fera un procès et j’aurai des problèmes. Donc il faut le respecter. Mais j’ai essayé de l’aider, j’ai essayé d’être là pour lui. Tout le groupe l’a attendu deux ou trois mois avant d’annoncer son départ. C’est décevant, bien sûr, parce que tu construis quelque chose et quand tu vois quelqu’un partir comme ça… Car c’est une équipe et quand celle-ci perd un joueur, elle n’est plus complète et elle galère. Il nous a donc tous mis dans la mouise en quittant le groupe subitement, comme ça. Le mot clé, c’est la responsabilité. Certaines personnes ont le sens des responsabilités, d’autres pas tellement. Je me sens toujours responsable pour tout le monde dans le groupe, donc j’essaye de faire de mon mieux pour donner le meilleur à l’équipe, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Certains sont parfois plus solitaires et il faut le respecter. Peut-être qu’un jour on aura des réponses. J’espère toujours qu’un jour il nous rejoindra sur scène pour un jam et que tout sera cool, mais c’est ainsi que ça se passe quand les gens se séparent, il y a des disputes et des incompréhensions, et il faut les accepter. Au final, il a quitté le groupe, il n’a pas été viré ou quoi. Il est parti de son plein gré. Il faut donc respecter sa décision. Chacun a le droit de faire ce qu’il veut. Nous acceptons la situation, ce n’était pas facile pour le groupe, mais d’un autre côté, je pense que la musique du nouvel album parle d’elle-même.

Vous avez longtemps joué ensemble tous les deux, j’imagine que vous vous connaissez bien. N’y avait-il aucun signe précurseur, montrant qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas avec lui ?

C’est comme dans une relation de couple, quand on est marié avec une femme depuis quarante ans. La relation est correcte, mais ce n’est plus palpitant, ça ne marche pas, et puis il y a peut-être des désaccords, des divergences d’opinions, mais pas de véritable signe de rupture. C’était aussi comme ça pour nous. Nous avions des désaccords à plein de niveaux parfois, parce que nous sommes deux personnes différentes, nous sommes radicalement opposés. D’un autre côté, notre collaboration a fonctionné dans le passé, mais ensuite le Covid-19 est arrivé et a changé la donne. Tout d’un coup, tout était différent. Evidemment, sans Covid-19, qui sait s’il serait encore dans le groupe ? Peut-être. Je ne sais pas, mais le Covid-19 a changé les règles du jeu pour nombre d’entre nous. Il y a des gens qui ne peuvent peut-être pas faire ça éternellement. Les musiciens ont une vie particulière et avec le Covid-19, on était vraiment en bout de chaîne, on n’avait aucun soutien, on ne pouvait plus travailler. Même les prostituées ont pu se remettre au travail et faire leur boulot ; nous, nous ne pouvions pas faire notre boulot. Quand tu es musicien en temps de Covid-19, tu as l’impression d’être le dernier des idiots sur cette planète. Je comprends complètement les gens qui arrêtent, mais ça n’a jamais été une option pour moi.

« Quand tu es musicien en temps de Covid-19, tu as l’impression d’être le dernier des idiots sur cette planète. Je comprends complètement les gens qui arrêtent, mais ça n’a jamais été une option pour moi. »

Martin était le technicien son et tour manager de Destruction depuis 2016. C’était une évidence de le « promouvoir » au poste de guitariste ?

C’était super, parce que pour nous, rien n’a vraiment changé dans le groupe. Il n’y a pas de nouveau membre parce que Martin faisait partie de l’équipe. Il était toujours avec nous. Il était toujours dans les parages. Donc nous le connaissons bien. Littéralement, dans le langage footballistique, je dirais qu’il était sur le banc de touche et il est maintenant entré sur le terrain. C’est la meilleure chose qui pouvait nous arriver. Imagine un nouveau guitariste, tu ne sais pas s’il ira bien dans le groupe, tu ne connais pas sa personnalité, tu ne sais pas comment il se comporte et comment il fonctionne, mais Martin, nous savions qu’il était fiable, que c’était un mec très drôle, qu’il était très assuré, que c’était un bon musicien. C’est très important d’avoir ces attributs et de savoir qu’on peut compter sur le gars. C’était notre premier choix et le meilleur choix.

Vous avez désormais une paire de guitaristes relativement jeunes. Je ne sais pas quel âge a Martin, mais je sais que Damir [Eskic] n’avait qu’un an quand tu as commencé avec le groupe pré-Destruction. Vois-tu une différence générationnelle ? Avec Randy [Black], êtes-vous les vieux sages et eux les jeunes chiens fous ?

Ils ne sont plus aussi jeunes, ce qui est une bonne chose. Nous avons quelques années d’écart, mais nous pourrions être les grands frères sages, en gros. Nous ne sommes pas énormément plus vieux. Martin a quarante-trois ans et Damir quarante et un. Nous sommes les grands frères, nous sommes un peu plus sages, parce que nous avons plus d’expérience, mais au final, la plupart du temps, ce sont des décisions d’équipe qui sont prises. Nous parlons de tout et la force d’un groupe vient toujours de la mise en commun des différentes expériences, menant à une opinion commune. Ça fonctionne très bien avec Destruction maintenant, nous allons tous dans le même sens et ça rend le groupe fort. Musicalement, ça ne fait pas de différence parce que nous jouons du thrash metal old school. Les autres gars rendent hommage aux racines du groupe. Concernant les nouvelles chansons, nous travaillons ensemble. Je suis le compositeur principal et les gars aident à la création des chansons, et il y a un bon travail d’équipe. Il n’y a pas de débat entre l’ancienne école et la nouvelle école. La musique est quelque chose qui ne nécessite pas vraiment de se triturer le cerveau. Il faut surtout de l’émotion et de l’instinct. Quand je crée mes chansons, je ne réfléchis pas à ce que je crée. Je me contente de faire. C’est ainsi que fonctionne le groupe. Nous avons une approche old school et, bien sûr, les nouveaux guitaristes apportent certaines influences, mais ils s’adaptent au style du groupe, et ça fonctionne assez bien.

Tu as déclaré que pendant longtemps, tu n’étais pas prêt à faire un nouvel album et tu n’as même pas essayé d’y penser pendant l’année 2020, mais ensuite, au début de l’année dernière, tu as trouvé la motivation. Qu’est-ce qui a déclenché cet état d’esprit et t’a motivé ?

En tant qu’artiste, les circonstances peuvent vraiment influencer ton mode de pensée et ton écriture. Je sais que beaucoup d’artistes n’ont pas été très inspirés durant la pandémie. Parfois, ce n’est pas facile d’ignorer ce qui se passe dans le monde et de se sentir confiant pour composer des chansons. Pour moi, il faut que ce soit le bon moment. Tu le sens quand tu te poses et que tu commences à composer ou à écrire des paroles. C’est soit comme une chute d’eau et il y a plein de trucs qui sortent de ton esprit et de tes tripes, soit tu restes assis là et rien ne se passe. Dans mon cas, la chute d’eau s’est mise en route, j’ai commencé à écrire et j’avais plein d’idées. J’ai écrit une chanson par jour. Puis j’ai tout finalisé, nous sommes allés au studio, nous avons travaillé ensemble et la connexion s’est faite. Mais il faut être inspiré. L’inspiration n’est pas quelque chose qu’on peut vraiment déclencher, ça vient tout seul. Je pense que n’importe quel musicien ou artiste, en général, peut attester qu’il faut être dans les bonne circonstances et le bon état d’esprit pour être inspiré. Pour moi, c’était le bon moment. Au début de n’année, je sentais que j’avais de nouveau de la musique en moi et qu’il fallait que je compose des chansons. J’étais prêt, donc j’ai eu la chance de pouvoir le faire, car ça aurait pu être l’inverse, j’aurais pu n’avoir aucune idée et nous n’aurions pas eu de nouvel album.

« Je sais qu’en vieillissant, de nombreux musiciens ont envie de faire de la musique différente. Désolé, je suis un énorme fan de Judas Priest mais je n’ai pas envie d’entendre Rob Halford chanter le blues. C’est pareil avec moi : si je faisais autre chose, tout le monde s’en ficherait. »

Mike a été ton partenaire créatif pendant de nombreuses années : comment la dynamique créative a-t-elle changé ?

Parfois, avoir un partenaire implique de faire des compromis. Mike aime le rock progressif ainsi que le classic rock, les trucs des années 60 et 70. Ce n’est pas le plus grand fan de heavy metal qui soit. Ça a fait que ce n’était parfois pas évident de composer ensemble. Quand tu as un gars qui veut jouer du rock progressif et l’autre qui veut jouer du thrash metal, il faut toujours trouver des compromis. Pour cet album, il n’y a eu aucun compromis sur la composition. C’était un retour aux sources, au thrash des origines, tel était l’état d’esprit quand j’ai composé les chansons. Evidemment, il y avait une certaine pression pour accoucher de bons morceaux, mais je n’étais pas très inquiet, j’avais confiance. Comme je l’ai dit, il n’y a pas eu de grande discussion à propos de la composition parce que c’est quelque chose qui doit se faire naturellement. Ce n’est pas bon quand on parle trop des chansons. Durant les dernières années, il y a des moments où Mike et moi avions des avis divergents. Parfois c’est super parce que du bon en ressort, mais il peut aussi se passer l’inverse, la composition ne fonctionne pas comme on le voudrait et il peut arriver que plus tard on ne soit pas à cent pour cent satisfait. C’était super de travailler avec les gars sur cet album, car je me suis senti un peu soulagé. Nous avons simplement voulu faire de notre mieux, sans grande discussion. C’est ce qu’on appelle l’alchimie entre les membres du groupe et c’est très important pour réussir à écrire de la bonne musique.

Donc tu veux dire que tu as apporté toutes les chansons ?

Je suis le compositeur principal. Damir, notre guitariste, m’a assisté pour transposer mes idées dans la tonalité d’une guitare et tout, mais en gros, les chansons sont les miennes et Damir est le co-compositeur. Randy a apporté certains rythmes de batterie et Martin pas mal de petites mélodies à la guitare lead. Tout le monde a rendu un petit hommage au groupe, mais les chansons sont plus ou moins les miennes parce que je suis celui qui sait comment Destruction devrait sonner. Si Martin et Damir devaient composer des chansons de Destruction, ça ne sonnerait pas comme du Destruction, ça sonnerait comme des chansons de Damir et de Martin. C’est important que le groupe sonne toujours comme Destruction et bien sûr, j’ai été compositeur dans Destruction pendant quarante ans avec Mike, donc je sais comment le groupe doit sonner. J’ai aussi été celui qui a ramené le groupe dans le thrash old school en 1999, parce que nous avons eu pas mal de disputes dans les années 90 sur la direction du groupe. Je dis toujours que je suis le capitaine et que c’est important d’avoir la bonne équipe autour de soi.

A propos de l’album, Martin a déclaré que « Diabolical est un album de tous les extrêmes, tout est plus brutal et plus technique mais, à la fois, plus mélodique et concis ». Dirais-tu que – pour détourner la fameuse expression – « more is more » est la philosophie de Destruction ?

Je crois que c’est Yngwie Malmsteen qui dit ça [rires]. Parfois plus c’est plus, mais ce qui est sûr, c’est que les chansons sont plus courtes et plus concises sur cet album. Nous avons essayé d’aller plus vite à l’essentiel. Mais il est clair qu’il y a beaucoup d’éléments dans cet album. Il est plus extrême à tous les niveaux : plus mélodique, plus brutal, plus varié, plus rapide, donc Martin a parfaitement raison de dire ça. Je ne joue pas dans un groupe de blues ou de jazz, donc nous définissons notre musique sur la base de l’agressivité. Quand nous avons commencé Destruction, le son du groupe était toujours un point important. Nous sommes aussi un groupe qui n’a jamais ralenti. Nous avons toujours eu des chansons rapides et brutales. Je définis Destruction comme étant un groupe agressif, donc quand je compose des chansons, j’essaye toujours de sortir des morceaux qui vont droit au but et qui sont brutaux. Il n’y a jamais eu aucun doute sur le fait que Destruction devrait sonner comme Destruction. Si j’avais été un musicien de jazz, j’aurais sans doute un autre mode de pensée, mais ce n’est pas le cas. C’est ma vie. Ce groupe est vraiment ma vie. Ça me fait toujours beaucoup de bien de jouer ce type de musique. Même après toutes ces années, ça me comble en tant que musicien.

Les gens ont tendance à se calmer avec l’âge. Apparemment, ce n’est pas ton cas…

Il faut entretenir la flamme. C’est comme avec tout. Quand on vieillit, on devient plus paresseux, on fait moins de sport, on fait moins l’amour, on sort moins, on boit moins… Il faut donc entretenir la flamme et j’en ai parfaitement conscience. J’essaye de garder la forme. Je sais aussi qu’en vieillissant, de nombreux musiciens ont envie de faire de la musique différente. Désolé, je suis un énorme fan de Judas Priest mais je n’ai pas envie d’entendre Rob Halford chanter le blues. Rob Halford fait un album de blues maintenant et pas de problème. Il a soixante-dix ans et il veut faire ça. Je le respecte, mais je ça ne m’intéressera pas parce que je veux entendre Halford chanter du heavy metal. C’est pareil avec moi : si je faisais autre chose, tout le monde s’en ficherait et peut-être que je ne serais pas bon là-dedans. Ceci est ce dans quoi je suis bon, c’est ce qui me fait vibrer, donc j’essaye de le maintenir en vie. D’ailleurs, c’est aussi important de rendre hommage à nos racines, et c’est pourquoi nous avons repris le morceau de GBH, car le punk rock a toujours été une influence majeure pour moi.

« Je n’ai pas envie d’être un connard qui réussit, j’ai envie d’être un bon connard, quelqu’un qui n’abuse pas des gens pour se faire du fric. Je veux être quelqu’un qui tend la main pour aider les gens, plutôt que d’être un connard qui leur fout son pied dans la gueule. »

Quel a été l’impact de la pandémie sur la réalisation de Diabolical ? Avez-vous dû prendre des mesures particulières ?

Pendant un moment, les frontières étaient fermées. Le studio est en Suisse, donc j’ai dû aller là-bas avec une autorisation spéciale et une lettre d’invitation du studio afin de pouvoir passer la frontière. Ça a été un petit peu compliqué pendant un temps. En studio, nous avons constamment travaillé en petit comité. Nous n’avons pas travaillé avec beaucoup de gens, donc ça a été facile. De temps en temps, quand nous avions plus de gens en studio, nous faisions des tests Covid-19 et tout, donc tout s’est bien passé. Mais bien sûr, ce n’était pas comme un enregistrement normal.

Tu as toujours abordé des sujets traitant de problèmes réels, politiques et sociaux. Je suppose que tu n’as pas été en manque de matière ces deux dernières années, avec la pandémie, mais aussi les divisions sociales, les tensions politiques, etc. En as-tu profité pour te nourrir du contexte et vider ton sac ?

La vie est toujours inspirante. Evidemment, la pandémie a engendré un tas de situations différentes, donc sur cet album, j’ai puisé les sujets dans mon environnement, comme l’anxiété, la dépression, l’empathie ou les valeurs qui sont importantes dans la vie et qui sont maintenant en train de tomber dans l’oubli. Il y a une chanson qui parle d’internet et de l’influence de ces nouveaux médias. « Hope Dies Last » est une chanson qui parle de ne jamais abandonner. Elle a été très importante pour moi durant la pandémie et les moments difficiles. « No Faith In Humanity » est une chanson qui parle du déclin de la race humaine. Même si ce pourrait être très facile de se serrer les coudes et de faire preuve de solidarité pour s’entraider, nous sommes encore divisés. Je suis en colère, évidemment. Quand je regarde les infos, je vois souvent de l’ignorance. On voit ce qui se passe en Ukraine et en Russie en ce moment, on dirait qu’on n’apprend jamais du passé. L’avidité humaine l’emporte tout le temps sur le bon sens. Donc bien sûr, c’est toujours inspirant pour un parolier. Pour moi, la musique est aussi un petit peu comme une thérapie. On peut écrire des choses et en parler dans les chansons, ça aide à mieux comprendre et gérer sa vie.

Tu as mentionné la chanson « No Hope In Humanity », qui est un constat très sombre et pessimiste. Est-ce que la pandémie et le comportement des gens durant celle-ci ont renforcé ce sentiment ?

Bien sûr, la pandémie a une nouvelle fois complètement divisé le monde. Maintenant, elle est en train de prendre fin et il y a la guerre en Ukraine avec la Russie, en Europe, donc très triste à voir. Comme je l’ai dit, les paroles et le titre de la chanson sonnent peut-être pessimistes, mais le message qu’il y a derrière est celui que la solidarité est la clé, car on est tous faits du même sang et de la même chair. On devrait se serrer les coudes, peu importe notre couleur de peau ou notre religion. J’essaye toujours d’avoir un message positif dans mes textes. Ce n’est pas une dystopie, j’essaye de véhiculer des valeurs et des messages positifs dans mes paroles. Ce n’est pas juste totalement noir au point de vouloir se suicider quand on lit les textes, j’essaye de donner de l’espoir.

Comme tu l’as dit, la chanson « Hope Dies Last », en particulier, contrebalance le côté obscur de cet album.

Exactement. Je pense que c’est important d’avoir aussi ce type de chanson. La musique peut vraiment nous aider à garder la motivation. Une chanson comme « Hope Dies Last » m’a beaucoup aidé au cours de la pandémie, quand justement il n’y avait pas d’espoir. Une telle chanson peut nous donner de l’espoir, et c’est pourquoi je l’ai écrite et envoyée à un ami à qui on avait diagnostiqué un cancer. Il était très content, le message lui a redonné le moral. Je pense que c’est ce que la musique devrait faire pour nous. Elle devrait nous donner de l’espoir et de la force, et elle devrait nous mettre de bonne humeur. Je pense que le plus grand cadeau qu’on puisse avoir, c’est quand un fan nous dit que nos chansons ont illuminé sa journée ou l’ont aidé à traverser des moments difficiles, c’est très apprécié des musiciens.

L’illustration de Diabolical est sans doute l’une de vos plus réussies. Vous avez toujours été dans les visuels horrifiques et diaboliques avec Destruction, mais dans quelle mesure es-tu fans des films de zombies ? Penses-tu que ça puisse être vu comme des allégories sur le comportement humain lors de situations extrêmes ?

Les films de zombie sont cultes ! Il y en a eu des bons dernièrement. Les zombies sont fascinants ; on dirait que ça fascine tout le monde. Tout le monde se demande : « Est-ce qu’on va revenir comme ça ? » ou « Est-ce vraiment la fin pour nous quand on meurt ? » C’est fascinant aussi parce que les gens agissent parfois comme des zombies. Il y a d’ailleurs une partie de Vancouver où ils ont expulsé tous les drogués. Ça s’appelle Hasting Street et il y a plein de gens là-bas qui prennent de la drogue, ils vivent dans cette partie de la ville. Quand tu vas là-bas, tout le monde est défoncé dans la rue, ce sont comme des zombies. Quand tu es témoin de ça, tu as vraiment l’impression de vivre une apocalypse zombie. Nous avons joué dans cette partie de la ville de Vancouver et c’était flippant. Il est clair que les êtres humains réagissent parfois comme des zombies, ils peuvent être écervelés. Quand les gens se sont précipités dans les supermarchés pour acheter du papier toilette au début de la pandémie, ça aussi c’était une apocalypse zombie ! [Rires] Quand nous avons travaillé sur la pochette, le titre et tout, nous avions cette idée d’un zombie Destruction, avec un bras arraché et les cornes. Nous voulions une illustration qui attire facilement l’œil et qui puisse refléter la musique. Tu sais à quoi t’attendre quand tu vois la pochette. Dans le temps, quand nous avions quinze ans et que nous allions chez le disquaire, nous regardions seulement la pochette pour acheter des albums. La pochette était un indicateur important pour savoir si la musique était cool. C’était l’idée derrière l’artwork de Diabolical. Quand tu vois la pochette, tu sais que c’est du putain de thrash metal, même si tu ne connais pas Destruction. Il faut que ce soit un indice sur le contenu de l’album.

« Dans la campagne en Allemagne, tout tournait autour de l’Eglise et de la religion, il ne se passait pas grand-chose d’autre. Nous étions un peu des hors-la-loi dans la région conservatrice où nous vivions. […] Dès que j’ai compris à quel point les partis religieux avaient les mains salles, j’ai décidé de complètement m’attaquer à eux. J’ai été élevé en catholique, mais je m’en suis échappé. »

L’album s’appelle donc Diabolical et contient un morceau intitulé « Servant Of The Beast ». La dernière fois, tu nous as dit que le diable « était une invention de l’Eglise catholique » et qu’ils ont fait « une campagne promotionnelle très intelligente » avec lui. Tu as aussi dit : « Le pentagramme était quelque chose que nous utilisions quand nous étions jeunes pour provoquer la société. » Evidemment, ça ne provoque plus tellement maintenant, donc dans quelle optique utilisez-vous l’image du diable aujourd’hui ?

Le diable représente le mal qui est en nous tous. Nous avons tous le diable en nous et tout dépend comment on le contrôle. Une chanson comme « Diabolical » parle de la malveillance dans le monde et du côté maléfique des gens. Le vrai diable est en nous, il y a une part de mal en nous. C’est à nous de le contrôler. C’est de ça que parle une chanson comme « Diabolical ».

Quel est ton côté maléfique ?

Je ne parle pas de mes mauvais côtés en public ! [Rires] Mais évidemment, on a tous nos défauts et nos côtés négatifs, et on doit les combattre. En l’occurrence, quand j’étais plus jeune, il y a de nombreuses années, j’étais un gamin sauvage. J’avais un mauvais caractère, je pouvais vraiment péter un câble et claquer une porte ou une fenêtre, simplement parce que quelque chose n’allait pas dans mon sens. Je pouvais être vraiment furieux et j’ai dû apprendre à contrôler ce mauvais caractère au fil des années. Aujourd’hui, je suis calme et j’arrive à assez bien le contrôler, mais il y a des gens qui n’arrivent jamais à contrôler leur mauvais caractère ou leurs tentations, comme la drogue ou l’alcool. Il y a un tas de tentations qui peuvent détruire notre caractère ou notre identité. Au bout du compte, on devrait tous essayer d’être la meilleure version de soi-même. Il y a un dicton : « Si t’es un connard, tu auras du succès », mais je n’ai pas envie d’être un connard qui réussit, j’ai envie d’être un bon connard, quelqu’un qui n’abuse pas des gens pour se faire du fric. Je veux être quelqu’un qui tend la main pour aider les gens, plutôt que d’être un connard qui leur fout son pied dans la gueule. Comme je l’ai dit dans « No Faith In Humanity », je crois encore que tout est une question de solidarité dans ce monde – et pas de cette société où il faut jouer des coudes, qui ne nous mène nulle part.

Même si l’industrie de la musique est pleine de tentations, as-tu l’impression que la musique t’a aidé à contrôler ton côté maléfique ?

Oh oui, bien sûr. En général, je pense que le metal extrême est un très bon moyen pour évacuer ses émotions et son agressivité. Quand on se rend à un concert, qu’on headbangue et qu’on va dans le mosh-pit, ça nous calme vraiment après coup. Après le concert, on est apaisés, on n’a plus d’agressivité en nous. D’autres gens sortent se battre et foutre une beigne à quelqu’un, mais dans le metal, on n’a pas besoin de ça. C’est ce qui est génial avec la musique. Elle peut vraiment réguler le tempérament. En tout cas, pour moi, elle a régulé ma vie. Je contrôle beaucoup plus mes émotions grâce à la musique, c’est une bonne thérapie.

Nous avons récemment parlé à Lord Ahriman de Dark Funeral. Il a dit qu’« il y a un type de personne qui a peur de son obscurité et de ses démons intérieurs, et qui essaye de se convertir, de trouver Jésus ou je ne sais quoi ». Mais pour lui, c’est l’inverse, il trouve que c’est une force dont il faut tirer profit.

Je connais assez bien Lord Ahriman, c’est un mec très calme. Il a arrêté de boire de l’alcool, il est végétarien et il est très tranquille, donc je ne vois strictement rien de malfaisant chez lui. Parfois c’est juste de la promotion, surtout avec les groupes de black metal. T’as envie de vendre ton produit, tu dois avoir l’air méchant pour vendre cette idée d’esprit maléfique. On a tous peur de quelque chose, donc le mal effraye de nombreuses personnes, c’est ce qui est fascinant là-dedans. Mais peut-être qu’il met sa négativité et son côté malfaisant dans la musique et c’est une façon pour lui de les contrôler et les canaliser. Ça aurait du sens.

On retrouve aussi dans l’album une chanson qui s’intitule « Ghost From The Past » : quels sont les fantômes du passé qui te hantent encore aujourd’hui ?

Je pense qu’on a tous des fantômes du passé, ça peut être des harceleurs, des ex-petites amies ou des ex-amis qui nous détestent parce qu’on leur a fait quelque chose qu’ils n’ont pas apprécié. Je pense qu’on connaît tous ce genre de personne qui tout d’un coup réapparaît et essaye de nous pourrir la vie. Aujourd’hui, à cause du nouveau contexte, avec Facebook et les applications sociales, tout le monde est davantage joignable sur WhatsApp, plus personne ne peut se cacher. C’est plus facile d’être harcelé. J’ai d’ailleurs eu de nombreux harceleurs dans ma vie, des gens qui ne voulaient pas me lâcher. « Ghost From The Past » est pour eux, ou sur eux.

« Quand tu entends le nom Destruction, ça évoque le désordre, quelque chose de brutal. Ça ne peut pas être du free jazz. Il faut que ce soit brutal. »

Non seulement le groupe a connu un renouvellement quasi complet de line-up durant les quatre dernières années, mais après deux décennies chez Nuclear Blast, tu as signé chez Napalm Records. As-tu l’impression qu’un nouveau chapitre dans ta vie et dans la carrière de Destruction s’est ouvert ?

C’est sûr. Cette pandémie a changé la donne. Nous avons quitté le label sur lequel nous étions depuis vingt ans, nous avions plein d’amis là-bas, mais tout a changé, donc nous avons dû partir. Avec Napalm, tout est super. C’est un label très fort qui est une pente ascendante. Ça me rappelle un peu quand je suis arrivé chez Nuclear Blast, il y a du mouvement dans ce label aujourd’hui, les gens sont très encourageants et essayent de faire de leur mieux pour les groupes. Nous sommes très à l’aise avec eux. Il est clair que c’est un renouvellement à tous les niveaux. Le line-up a changé et le label a changé. C’est aussi quelque chose dont on a besoin parfois en tant que groupe. Il faut du changement pour rester motivé, car tu sais comment ça se passe, tu rentres dans une certaine routine et c’est très facile de s’endormir. Nous nous sommes un peu extirpés de notre routine, nous avons renouvelé et changé des trucs, et c’est super !

Tu as déclaré que votre label avait dit d’emblée que « cette année, il n’y a plus de place pour un nouvel album ; il y a énormément d’autres groupes qui sortent [des albums] cette année ». Et en effet, on dirait qu’il y a un embouteillage de sorties, vu que les groupes n’avaient rien d’autre à faire que des albums. N’as-tu pas peur que ça sature le marché, en termes de sorties d’albums, mais aussi de concerts ?

C’est quelque chose qu’on ne peut pas résoudre pour le moment. Il faut relancer le business à un moment donné et c’est super que ça arrive enfin. Mais ce sera difficile pour tout, pour le marché du live aussi parce qu’il y a un nombre limité de salles où on peut programmer des concerts et tous les groupes veulent recommencer à jouer, donc ça ne va pas aller. Il va y avoir un énorme embouteillage quand les concerts reviendront. Il faut comprendre que tout le monde n’a pas l’argent pour aller à tous ces concerts, donc cette année de redémarrage ne sera pas facile, c’est sûr. Ce sera une année d’expérimentation à essayer de nouvelles choses. Avec un peu de chance, on réussira à se remettre en selle et à relancer la machine.

Diabolical sort pour le quarantième anniversaire du groupe, qui a été fondé en 1982 sous le nom de Knight Demon. A l’époque, Ulf Kühne était au chant. A quoi ont ressemblé ces toutes premières années ?

Nous n’avions jamais imaginé que nous serions un groupe qui existerait aussi longtemps ou qui aurait autant de succès. Nous voulions nous évader de notre routine, de notre vie conservatrice. Dans la campagne en Allemagne, tout tournait autour de l’Eglise et de la religion, il ne se passait pas grand-chose d’autre. Nous étions un peu des hors-la-loi dans la région conservatrice où nous vivions. Il n’y avait aucun autre groupe de metal, nous étions un peu le premier qui s’est créé dans cette région. Il n’y avait pas beaucoup de gens avec de longs cheveux et des vestes en jean, donc c’était compliqué de se faire accepter au départ, mais pour nous, la musique était une bonne compensation. Nous pouvions sortir de cette routine, oublier notre vie quotidienne et faire quelque chose qui avait du sens pour nous. Le rock n’ roll était une petite révolution pour nous, c’était frais et sauvage. Nous avons plongé là-dedans, nous faisions des fêtes de dingue quand nous étions jeunes et nous avons aussi noué de grandes amitiés. Nous avions un petit cercle d’amis qui traînaient tout le temps ensemble. Nous avons construit notre propre petite scène à l’époque. C’était un super groupe de gens. D’ailleurs, nous continuons à nous voir tous les deux ans. Nous nous retrouvons encore sur les rives du Rhin où nous faisions toutes ces fêtes dans notre jeunesse. Les amitiés de ces années-là sont éternelles. C’était le début de quelque chose de spécial, le début d’un mode de vie metal et rock n’ roll pour nous tous. Ça restera à jamais gravé dans nos mémoires, parce que le début d’une carrière, c’est super important. Tes premiers pas durant ces années sont cruciaux pour ta vie ensuite, donc tu ne les oublies jamais.

Tu as dit que là où tu vivais, tout tournait autour de l’Eglise et de la religion. Dirais-tu que c’était comparable à ce qui s’est passé en Scandinavie avec le black metal ?

Il n’y a pas beaucoup d’églises en Scandinavie, ils sont majoritairement athées là-bas, même si le black metal est aussi venu de gens vivant dans des coins conservateurs à la campagne. J’ai eu une longue relation avec une Norvégienne, donc je suis souvent allé en Norvège. Il n’y a pas de religion là-bas, c’est complètement différent. Ce n’est pas comme en Allemagne, en Italie ou en Pologne où il y a une grande pression catholique sur les gens. Les Norvégiens ont été influencés par nous – Destruction, Sodom, Kreator, Slayer et Venom – et ils ont rendu ça plus extrême. C’est comment ça que le black metal a commencé. Je suppose qu’ils ont pris ça trop au sérieux, ils ont tué des gens et ont brûlé des églises. C’est comme ça quand on est jeune et déchaîné, mais c’est une autre histoire.

« Nous étions vraiment excités qu’en Europe et qu’aux Etats-Unis, au même moment, sans même nous connaître, quelque chose de nouveau a commencé : le metal extrême que, plus tard, on allait appeler le thrash metal. C’était très spécial, c’est sûr, car nous nous sommes tout de suite sentis liés, même sans nous connaître. »

Donc la rébellion contre la religion et l’Eglise a en fait commencé en Allemagne…

En effet, parce qu’encore une fois, nous avons été élevés dans un environnement conservateur et nous avons vraiment essayé de nous battre contre ça. On devait aller à l’église tous les dimanches et faire ce genre de choses. A la campagne, l’Eglise était encore très influente. En Allemagne, on a encore aujourd’hui des partis chrétiens démocrates. Ça montre à quel point l’Allemagne est ancrée dans ces conneries de religion, ça ne s’en va pas. On a aussi eu un grand scandale en Allemagne sur des histoires d’agression sexuelle sur des enfants par un prêtre, je ne sais pas si vous en avez entendu parler. Même le pape était impliqué : il était au courant et n’a rien fait. Ça montre aussi que les politiciens ont toujours protégé l’Eglise, c’est dégueulasse. Dès que j’ai compris à quel point les partis religieux avaient les mains salles, j’ai décidé de complètement m’attaquer à eux. J’ai été élevé en catholique, mais je m’en suis échappé.

A l’époque, comment en êtes-vous venus à changer de nom de Knight Demon à Destructrion ?

Au début, nous faisions quelques reprises, par exemple d’Iron Maiden, d’UFO et de Judas Priest. Nous avons essayé de composer nos propres chansons, mais c’était plus du heavy metal parce que le guitariste et le chanteur à l’époque n’aimaient pas autant que nous la musique extrême. Quand le guitariste est parti et que le chanteur s’est fait virer, nous sommes passés à la vitesse supérieure, nous avons accéléré le groupe. Nous avons discuté de la direction musicale et nous nous sommes demandé : « Pourquoi n’y a-t-il aucun groupe qui ne joue que des chansons rapides ? ‘Fast As A Shark’ d’Accept est une chanson rapide, mais c’est la seule de l’album. » Ensuite, des groupes comme Jaguar et Raven sont arrivés et ils faisant un genre de metal un peu plus extrême. Donc nous avons dit : « Voilà la direction qu’on veut prendre. On veut du brutal et du rapide. » C’est là que nous avons changé de nom pour devenir Destruction, car nous voulions un nom qui montrait d’emblée la direction que prenait le groupe. Quand tu entends le nom Destruction, ça évoque le désordre, quelque chose de brutal. Ça ne peut pas être du free jazz. Il faut que ce soit brutal. Heureusement, à l’époque, au début des années 80, tous les noms étaient encore disponibles !

C’était facile pour toi de prendre le chant ?

C’était assez difficile, parce que nous n’avions pas le temps de trouver un chanteur. Quand le chanteur a été viré, nous avons essayé de voir qui avait la meilleure voix et les autres ont dit que c’était moi. Je n’étais pas sûr, mais nous n’avions personne d’autre en capacité de chanter à l’époque. Tous nos amis étaient juste des amis. Ils traînaient et buvaient des bières, mais ce n’était pas des musiciens. Nous n’arrivions pas à trouver d’autres musiciens capables de chanter pour nous, donc nous avons dit : « Schmier doit le faire. » J’ai donc dû prendre le micro et quand nous avons enregistré la première démo, ça ne faisait que quelques semaines que je chantais, c’était tout nouveau. Je me suis davantage intéressé au chant au fil des années, mais quand nous avons enregistré Sentence Of Death, c’était encore très frais. Sur Infernal Overkill et Eternal Devastation, je pense que j’ai vraiment trouvé mon style et mon identité, mais ce n’était pas simple. Ça s’est simplement fait comme ça parce que nous n’arrivions à trouver personne d’autre pour chanter dans le groupe.

Tu as mentionné un groupe d’amis à l’époque avec qui tu traînais. Est-ce que les gars de Kreator, Sodom et Tankard en faisaient partie ? Ils ont tous commencé à peu près en même temps que vous…

Oui, mais ils étaient dans des villes complètement différentes. Tankard étaient à trois heures et demie de chez nous à Frankfort. Kreator et Sodom était à six heures de chez nous à Essen et Gelsenkirchen. Nous avons rencontré tous ces gars plus tard. Nos amis étaient de la région, c’était juste des types qui aiment aussi le metal. Nous avons formé une petite scène à l’époque. Quand nous avons enfin fait nos premiers concerts et que nous avons rencontré ces autres gars, nous étions aux anges de voir qu’il y en avait d’autres comme nous en Allemagne, parce qu’au début, nous étions seuls. La scène était toute petite, avec juste une poignée de gens, peut-être entre vingt et vingt-cinq metalleux. Au fil des années, nous nous sommes fait d’autres amis. Nous avons rencontré Kreator, Sodom… Kreator s’appelait encore Tormentor à l’époque. Nous avons aussi rencontré Tankard très tôt en 1984. Ça nous a donné un gros coup de boost parce que nous voyions que d’autres jouaient de cette musique, nous avions tout de suite l’impression que c’était des frères. Nous avons fait de nombreux concerts ensemble. Surtout les premières années, nous avons fait plein de concerts avec Rage et Iron Angel, certains avec Sodom ainsi que Helloween. Au début, nos chemins se croisaient beaucoup avec certains groupes.

« Il n’y a rien de pire que de voir ta scène mourir parce qu’il n’y a que des vieux comme nous qui en jouent, donc c’est super de voir que toute une nouvelle génération est là. »

Existe-t-il toujours aujourd’hui un lien entre les groupes allemands ?

Bien sûr. Il y a une longue amitié entre la plupart des groupes qui s’est construite avec le temps. En général, nous nous croisons en tournée, sur les festivals, et nous parlons. Quand il y a quelque chose de nouveau, j’appelle parfois les gars et nous échangeons des idées et des nouvelles. Nous sommes toujours en contact et nous sommes toujours bons amis.

En même temps, la scène américaine – en particulier celle de la Bay Area – était également en train d’émerger : comment voyiez-vous depuis l’Allemagne cette scène parallèle se développer ?

C’était extraordinaire. Les groupes américains étaient un peu comme nos grands frères. Ils étaient tous un peu plus vieux et un peu plus doués sur leurs instruments. Dès que les premières compilations Metal Massacre sont sorties, la première avec « Whiplash » de Metallica et la seconde avec Slayer, nous nous sommes intéressés à la scène de la Bay Area. Mais c’était très difficile de se procurer les démos parce que c’était de l’autre côté de l’Atlantique et il n’y avait pas de véritable magazine, tout devait passer par courrier. Il y avait un gars qui s’appelait Katon [W. De Pena] du groupe Hirax qui vivait en Californie et qui nous envoyait toutes les cassettes de ces nouveaux groupes – Agent Steel, Hirax, etc. Nous lui envoyions des trucs européens en échange, comme Destruction, Kreator et Sodom. Nous nous échangions des cassettes à l’époque, c’était notre façon d’échanger de la musique. C’était très lent, il fallait envoyer une cassette aux Etats-Unis et le courrier mettait deux ou trois semaines à arriver. Il fallait envoyer des lettres pour communiquer, il n’y avait pas d’autre moyen. Je me souviens la première fois qu’Exodus est venu jouer en Europe, nous étions allés les voir à leur concert à Zurich. Ils étaient très contents de nous rencontrer. Nous nous écoutions, influencions et guettions mutuellement à l’époque, même si c’était difficile de se procurer la musique. Nous étions vraiment excités qu’en Europe et qu’aux Etats-Unis, au même moment, sans même nous connaître, quelque chose de nouveau a commencé : le metal extrême que, plus tard, on allait appeler le thrash metal. C’était très spécial, c’est sûr, car nous nous sommes tout de suite sentis liés, même sans nous connaître.

Y avait-il une quelconque compétition entre vous ?

Je ne pense pas. C’était plus une influence directe que nous avions tous mutuellement. Le metal allemand a toujours été un peu cru et brutal. Le metal américain a toujours été un peu plus sophistiqué et mieux produit, car certains groupes américains étaient aussi des leaders dans leur genre à l’époque. Si tu regardes le premier album d’Anthrax ou de Metallica, ils ont clairement été influents et avaient déjà de bonnes productions. Il y avait beaucoup à apprendre des groupes américains, en termes de production, de compétences techniques et de composition, c’était très intéressant pour nous. De l’autre côté, les groupes américains s’intéressaient aux groupes européens parce qu’ils avaient plein de super riffs et avaient un son très agressif. Nous apprenions des uns et des autres. Encore une fois, les Américains étaient un peu plus vieux, c’étaient comme nos grands frères. C’est aussi ce que nous avons ressenti lors de la première tournée que nous avons faite avec Slayer en 1985. Sur la tournée de Hell Awaits, c’était Destruction et Slayer. Les membres de Slayer étaient déjà de sacrés picoleurs, ils avaient plus d’expérience que nous. Nous avons beaucoup appris d’eux parce que nous étions des gamins, j’avais dix-huit ans à l’époque. Il y a aussi beaucoup de photos des années 80 où on voit Dave Mustaine avec un t-shirt du Mad Butcher de Destruction ou Jason Newsted de Metallica qui porte un t-shirt d’Eternal Devastation ou de Release From Agony. Nous nous soutenions mutuellement à l’époque.

Dans le nouvel album, on retrouve une chanson intitulée « The Last Of A Dying Breed » : vous sentez-vous parfois comme les derniers d’une espèce en voie de disparition, ou bien dirais-tu que la nouvelle génération reprend le flambeau avec le bon état d’esprit ?

Je pense que c’est important de garder certaines valeurs en vie. Les valeurs sont des choses qui disparaissent quand on n’éduque pas les gamins comme il faut. Une chanson comme « The Last Of A Dying Breed » parle exactement de ça, des valeurs qu’on nous a enseignées et de l’importance de transmettre ces valeurs et de montrer d’où vient le thrash metal. Je vois de nouveau plein de jeunes jouer du thrash et porter le flambeau, et c’est super. Je me souviens il y a vingt ans, c’était très difficile d’être un groupe de thrash, il n’y avait que du death metal mélodique. Maintenant, on a plein de jeunes groupes qui se remettent au thrash, ça apporte un vent de fraîcheur à la scène et ça assure aussi la survie du genre musical. C’est génial ! Il n’y a rien de pire que de voir ta scène mourir parce qu’il n’y a que des vieux comme nous qui en jouent, donc c’est super de voir que toute une nouvelle génération est là.

Interview réalisée par téléphone le 23 février 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt & Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Destruction : www.destruction.de

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