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Interview   

Destruction défie la mort


Pendant que la jeune génération du thrash prend du galon (Munipal Waste, Havok, Lost Society, etc.), les vétérans du thrash, eux, semblent se remettre en question. Outre-Rhin, après Sodom, voici le tour de Destruction de passer de trio à quatuor. Enfin, « repasser » serait plus juste. Car ceux qui ont bonne mémoire se souviendront que la bande à Schmier avait déjà accueilli un second guitariste dans ses rangs en 1987… Pour un résultat catastrophique pour Destruction : deux ans plus tard, le leader et figure emblématique du thrash allemand était viré de son propre groupe qui, l’histoire le démontrera, n’y résistera pas.

Sauf que trente ans plus tard, le contexte est bien différent, l’expérience aidant, et le nouvel opus Born To Perish prouve déjà les bienfaits d’avoir intégré le jeune Damir Eskic. Ce n’est d’ailleurs pas le seul changement inauguré par l’album, puisque c’est également le premier pour le batteur Randy Black. Ainsi, dans l’entretien ci-après, Schmier nous parle de Born To Perish et partage avec nous les dessous de ces changements, les ambitions qui vont avec mais aussi répond aux éventuelles craintes.

On ne s’est toutefois pas arrêtés là, puisque l’actualité de Destruction est des plus chargées, entre la mise au garage de Pänzer – le groupe « passion » de Schmier pour revisiter le heavy metal de sa jeunesse –, la tournée du Big Four du thrash allemand qui est actuellement en discussion et en bonne voie – enfin ! – d’être concrétisée, les trente ans de l’album Cracked Brain qui devrait bénéficier d’une réédition et avec lequel Schmier a définitivement fait la paix, ou encore les vingt ans de la remise sur pied de Destruction, il y a matière à discuter !

« J’ai dit à Mille [Petrozza] : ‘Si on prend un second guitariste maintenant, tout le monde va croire qu’on suit Sodom !’ Et Mille m’a dit : ‘Schmier, depuis quand tu te soucies de l’avis des gens ? Fais ce qui est bon pour le groupe !’ Et j’ai dit : ‘Ouais, tu as raison ! C’est exactement ça.’ »

Radio Metal : Après avoir été un trio quasiment durant les vingt dernières années, vous avez pris la décision d’ajouter à nouveau un second guitariste. Qu’est-ce qui vous a poussés à prendre cette décision ?

Schmier (chant & basse) : Comme tu l’as dit, nous avons déjà été un quatuor dans le temps, nous avons écrit de la super musique sous ce format, et pour nous, l’idée était d’avoir un nouvel élan avec le groupe. Ça fait un moment que nous parlions d’avoir un second guitariste, mais être un trio, c’est très spécial. Il ne reste pas beaucoup de power trios, et le trio est quelque chose que nous chérissions. Mais nous étions aussi en train d’atteindre nos limites ; surtout en live, il y a des limites aux trios. Et en studio, quand on compose les chansons, il y a des limites, on doit toujours dire : « Je ne peux pas faire ci, je ne peux pas faire ça… » Et on n’a pas envie d’utiliser des samples et on veut que ça reste authentique. Ça fait donc quelques années que nous considérons des options pour intégrer un autre guitariste, mais nous attendions le bon moment et la bonne personne. Maintenant qu’un changement de line-up est intervenu avec le changement de batteur, nous avons pensé : « Peut-être est-ce le moment idéal d’avoir un second guitariste. » Et bien sûr, nous avions la bonne personne en tête. C’est important de trouver quelqu’un qui fait partie de la famille. Un nouveau gars aurait peut-être galéré à s’intégrer dans le groupe, car il ne connaît pas les caractères de chacun, et chaque caractère n’est pas facile. Nous avons eu une bonne équipe pendant longtemps. Donc Damir, le nouveau gars, est un ami à nous, et il sait comment Destruction fonctionne. Il respecte également l’histoire du groupe et tout.

Tu as dit que le format power trio était quelque chose de spécial que tu chérissais, et il se trouve que dans une interview datant de l’année dernière, je crois, quand tu n’avais pas encore décidé d’avoir un second guitariste, tu as dit que tu ne pensais pas que le second guitariste manquait aux gens en live. Et je sais que Tom Angelripper de Sodom était inquiet de perdre ce côté unique avant de passer en quatuor. Etait-ce une inquiétude que toi-même tu avais ?

Evidemment qu’il y a des inquiétudes, car Mike [Sifringer] et moi formons une très bonne équipe, en tant que compositeurs, sur scène, avec notre façon de bouger, etc. Avoir un troisième gars sur le devant de la scène, c’est complètement différent. Ça change les habitudes. Et évidemment, on perd un petit peu le charme et le côté pur du trio. Mais nous nous sommes dit que deux guitares pourraient nous apporter beaucoup plus. L’un des gars qui a encouragé l’idée de redevenir un quatuor était Mille [Petrozza] de Kreator. J’étais à un concert de Kreator avec Damir, et Mille est celui qui m’a dit : « Je ne savais pas que tu voulais un second guitariste. Pourquoi ne demandes-tu pas à ton pote de rejoindre le groupe ? » Et j’ai dit : « Ouais, c’est une bonne question, car on est très proches mais je ne lui ai jamais posé la question, peut-être justement parce qu’il est trop proche. » J’ai dormi cette nuit-là, puis le lendemain matin j’ai appelé Mille et je lui ai dit : « Tu sais quoi ? Tu as totalement raison, je devrais appeler Damir et lui en parler ! » C’était très spontané. Parfois, quand on est trop proches de l’idée, on ne voit pas la solution. Donc, c’est marrant que ce soit Mille de Kreator qui m’ait mis le nez sur mon ami et ait dit : « C’est un super guitariste, c’est ton ami, pourquoi ne pas essayer avec lui ? » Il avait totalement raison. Je sais aussi que Damir était très occupé, il a son propre groupe, il est prof de guitare, donc je ne pensais pas qu’il aurait le temps de faire ça et que ça l’intéresserait. Mais quand je lui ai parlé, j’ai découvert qu’il était vraiment honoré de rejoindre Destruction. Ainsi va la vie, parfois elle prend de drôles de directions !

Tu as mentionné l’influence de Mille, mais est-ce que la décision de Tom Angelripper d’intégrer un second guitariste dans Sodom a joué un quelconque rôle dans ta propre décision ?

Non. En fait, ça avait plus tendance à me dissuader, car nous ne voulons pas faire quelque chose juste parce que Sodom l’a fait. Nous avons été un quatuor bien avant que Sodom n’y songe. Donc, pour nous, la décision, c’était « Quand le faire ? » D’ailleurs, nous avons eu Ol Drake d’Evile en tête pour être notre second guitariste il y a déjà dix ans. Il a joué quelques solos sur l’album Day Of Reckoning, et à l’époque nous avons parlé à Ol Drake de l’idée qu’il rejoigne Destruction. Ça l’intéressait beaucoup, nous étions à deux doigts de le faire, mais ensuite Ol Drake s’est retiré de la musique pendant un temps et est devenu père, donc il est à nouveau sorti des écrans radars, même s’il a joué des solos encore une fois sur Thrash Anthems II, notre dernier best of. Nous avons toujours eu un très bon contact avec lui, mais ça ne s’est jamais concrétisé, nous n’avons jamais franchi le pas pour le faire rentrer dans le groupe. Cette fois, quand c’est revenu sur la table, j’ai pensé que nous raterions encore une chance. Avec Ol Drake ça ne s’est pas fait pour plusieurs raisons, et alors j’ai dit à Mille : « Si on prend un second guitariste maintenant, tout le monde va croire qu’on suit Sodom ! » Et Mille m’a dit : « Schmier, depuis quand tu te soucies de l’avis des gens ? Fais ce qui est bon pour le groupe ! » Et j’ai dit : « Ouais, tu as raison ! C’est exactement ça. » Evidemment, des gens diront que nous copions Sodom, mais nous savons parfaitement pourquoi nous l’avons fait, et que ça faisait longtemps que nous voulions le faire. Il fallait juste que ce soit le bon mec. Je pense que quand les gens entendront l’album, ils comprendront que ça valait le coup. C’est l’album de Destruction le plus frais et le plus rentre-dedans que nous ayons fait depuis des années, même s’il contient plein de subtilités guitaristiques.

Damir avait déjà joué quelques parties dans Under Attack. Etait-ce une sorte d’audition, au final ?

Son groupe a également ouvert pour Destruction auparavant en tournée, et quand on vit avec quelqu’un dans un bus de tournée, on voit tout de suite si ça fonctionne ou pas. Ensuite, nous avons invité Damir, en tant que guitariste soliste, à jouer sur Under Attack. C’était évidemment un petit test pour voir s’il pourrait coller au style. Il connaît bien Destruction, il a tous les albums chez lui, et c’était intéressant de voir comment il s’intégrerait à certaines parties solos. Bien sûr, c’est un super musicien, donc ça a bien marché. Mais cette fois, la situation était différente, car nous avons pu travailler ensemble de façon plus rapprochée. L’idée qu’il fasse des solos sur Under Attack est venue plus spontanément, et je crois qu’il avait davantage la pression. Cette fois, il était très impliqué dans le processus, et c’était plus facile, je pense. Mais oui, il est clair que ça a servi de test.

La dernière fois que Destruction a eu deux guitariste, tu as fini par te faire virer du groupe peu de temps après. Est-ce que le fait de songer une nouvelle fois à rajouter un second guitariste n’a pas fait remonter de mauvais souvenirs de cette époque ?

Ouais, c’est marrant, parce que dernièrement, des fans sont venus me voir en disant : « Hey, j’espère qu’ils ne vont pas encore te virer de Destruction ! » [Rires] Mais je pense que c’était aussi l’une des raisons pour lesquelles ça a pris autant de temps. Car tous les trois, nous fonctionnions très bien, et autant j’aime avoir un second guitariste dans le groupe, autant j’ai eu pendant des années ces mauvais souvenirs ancrés dans mon esprit. C’est pour ça que nous avons longtemps cherché la bonne personne, afin de nous assurer que ce n’est pas un fauteur de trouble, que c’est un mec qui joue en équipe, qui comprend l’héritage du groupe et ainsi de suite.

« Tu sais, quand on veut rester marié avec son épouse, il faut parfois faire des extras, lui apporter des fleurs, l’emmener en vacances, l’inviter dans un bon restaurant, sortir de la routine. C’est ce que nous faisons avec Destruction. »

Parce que pour toi, à l’époque, l’ajout du second guitariste est ce qui a mené à des frictions dans le groupe et est directement lié au fait que tu te sois fait viré ?

Il est certain que le second guitariste faisait partie du problème qui explique pourquoi on m’a viré. Les guitaristes ont toujours de gros ego, et j’étais le frontman du groupe, donc les guitaristes ont essayé de prendre le contrôle de la composition et tout écrire uniquement pour les guitares. C’était le problème que nous avons rencontré avec Release From Agony, et ensuite, quand nous avons enregistré Cracked Brain, ils ne pensaient plus du tout au chant ou à la composition, ils pensaient juste : « Combien de parties de guitare démentielles on peut mettre là-dedans ? » Nous étions très jeunes à l’époque ; c’était un problème entre les membres du groupe. Pourtant, c’était déjà moi à l’époque qui avais amené le second guitariste, donc j’étais très positif vis-à-vis de cette idée. J’ai dû apprendre à la dure que les nouveaux membres voulaient changer le groupe. Aujourd’hui, la situation est différente dans Destruction : nous avons grandi en tant qu’humains et musiciens, nous avons une idée plus claire de ce que nous voulons faire, et la composition de l’album, c’était clairement mon job et celui de Mike, pas celui des nouveaux gars, même si nous avons laissé Randy composer certains rythmes et idées à la batterie, qui à leur tour ont mené à des chansons sympas. Nous avons également laissé carte blanche à Damir pour les solos. Donc tout le monde a été impliqué, mais la partie principale de la composition s’est faite entre Mike et moi, et ça restera ainsi.

Donc ça n’a posé aucun problème à Mike de ne plus être le guitariste soliste du groupe ?

En fait, Mike n’est pas un shredder. C’est à cent pour cent un génie rythmique, c’est un maître des riffs de malade. Il aime jouer des solos mais ce n’est pas un guitariste qui fait du shred. En fait, il était très content d’avoir un gars qui le déchargeait de certaines responsabilités. Il était également content parce qu’il apprécie Damir, il aime beaucoup son jeu. Donc pour Mike, il gagnait sur tous les tableaux. Il a moins de pression sur les épaules, car le second mec le soutient. Damir s’occupe de plein de parties solos sur le nouvel album, donc Mike a pu se concentrer sur les pistes rythmiques et les détails de la guitare rythmique. Il a donc renouvelé sa motivation, car étant deux guitaristes maintenant, ils peuvent se poser et parler, ils peuvent écrire des choses ensemble, comme par exemple des harmonies et tout. Il a donc gagné en motivation et réduit la pression. Beaucoup de gens étaient inquiets que Mike se sente mis à l’écart, mais ce n’est pas le cas. De toute façon, il n’est pas du genre à vouloir être à fond le centre d’attention. Il est très content de la situation.

La dernière fois qu’on s’est parlé, c’était à l’époque de dernier album de Pänzer. Tu nous avais parlé de ton expérience d’avoir deux guitaristes, ce dont tu n’avais pas l’habitude, et tu disais que tu ne pouvais plus bouger librement sur scène. Est-ce que cette expérience avec Pänzer t’a aidé à te faire à l’idée d’avoir deux guitaristes à tes côtés ?

Oui. L’expérience de Pänzer a été très importante par rapport à tout ceci, car nous avons travaillé avec deux guitaristes ayant des styles différents, donc j’ai chéri les moments en studio quand nous pouvions tout essayer. Il n’y avait pas de limites. Nous pouvions essayer des harmonies, des doubles leads et solos, différentes parties dans la résolution des guitares… Aussi, en concert, comme tu l’as dit, c’était une situation différente d’avoir deux guitariste bougeant à mes côtés. J’ai donc amené toute cette expérience dans Destruction et je pense que ça a contribué à la décision de remettre deux guitares dans Destruction, car l’expérience de Pänzer m’a façonné et m’a montré qu’avoir deux guitares pouvait être vraiment amusant et engendrer un résultat très positif. Avec Destruction, ça reste mon environnement normal, donc je suis très à l’aise. Mike et moi avons une bonne alchimie sur scène, donc je n’étais pas inquiet qu’un second guitariste puisse amener du dérangement sur scène. Damir est un gars très expérimenté et intelligent, il a tout de suite compris comment l’alchimie de Destruction fonctionne sur scène. C’est aussi pour ça que nous avons décidé de faire cette tournée avec Overkill, pour le roder, donc nous avons fait dix-sept ou dix-huit concerts ensemble, d’emblée. C’était une bonne idée.

En dehors du guitariste additionnel, ceci est aussi le premier album de Destruction avec le nouveau batteur Randy Black, qui a pris la succession de Vaaver après que ce dernier ait passé huit ans dans le groupe. En fait, Randy Black était à l’origine un remplaçant temporaire jusqu’à ce que le groupe trouve « un successeur valable ». Du coup, comment de remplaçant temporaire est-il devenu le nouveau batteur officiel de Destruction ?

Ça a été un lent processus. Il y a dix ans, quand nous cherchions un batteur et que Vaaver a rejoint le groupe, Randy était également au haut de la liste, mais il jouait avec Primal Fear à l’époque. Nous lui avons parlé et il a dit : « Randy, on adorerait t’auditionner pour Destruction, mais tu joues déjà avec Primal Fear et on n’a pas vraiment envie de te sortir du groupe. » Car c’était déjà l’un de mes batteurs préférés à l’époque. Ensuite, nous avons eu Vaaver dans le groupe, mais quand Vaaver a eu son second enfant, il a dû rester chez lui pour la naissance, il n’a pas pu faire notre tournée américaine avec Sepultura, donc Randy Black est intervenu car il n’avait plus de groupe. Nous avons donc pris Randy temporairement pour remplacer Vaaver. Quand Vaaver a arrêté, car il voulait s’occuper de sa famille, nous avons rappelé Randy, vu qu’il pouvait déjà jouer un set complet de chansons de Destruction. Nous ne pensions pas que ça intéresserait Randy de rejoindre le groupe, car pour un batteur, le thrash metal c’est vraiment dur. Randy est en pleine forme, mais il est aussi un peu plus vieux que moi, donc je me suis dit que ça allait être trop stressant pour lui sur le long terme. Mais ça a très bien marché sur les tournées et plein de gens dans notre équipe sont venus me voir et m’ont dit : « Randy assure, tu devrais le garder ! » J’ai eu de très bons retours de tous les côtés, et alors j’ai demandé à Randy : « Hey, ça te dirait de jouer à plein temps dans Destruction ? » Il était là : « Putain, ouais ! » Mais il m’a aussi dit que maintenant qu’il entame sa seconde partie de carrière, il est plus vieux et on ne devait pas s’attendre à ce qu’il soit au meilleur de sa forme, à jouer les trucs les plus rapides et les plus dingues qui soient. Et pourtant, je pense qu’il a joué sur notre album les trucs les plus dingues qu’il ait jamais joués ! C’était un joli défi pour lui. Pour nous, c’est un vrai don de l’avoir dans le groupe, d’avoir trouvé un si bon remplaçant à Vaaver. Nous savions que le jeu de Randy était un peu plus groovy et rock, il a un très bon jeu de double pédale, donc aussi lors de la composition, nous pouvions écrire des chansons dans cette direction. Randy a également apporté des parties, certaines idées rythmiques pour l’album, ce qui est super.

« Quand on arrive à obtenir un album ayant cette diversité, que c’est à la fois accrocheur et brutal, ça veut dire qu’on a fait tout comme il faut. »

Je sais que pour Under Attack vous aviez changé le processus, en prenant notamment plus de temps, et maintenant vous changez la géométrie du groupe en ajoutant un second guitariste. Et tu as déclaré que vous avez dans le groupe « le sang neuf qui est parfois nécessaire pour atteindre de nouveaux objectifs ». Après autant de décennies à faire du thrash avec Destruction, as-tu ressenti le besoin de nouveaux paramètres pour sortir de la routine ?

Es-tu marié ? [Rires] Tu sais, quand on veut rester marié avec son épouse, il faut parfois faire des extras, lui apporter des fleurs, l’emmener en vacances, l’inviter dans un bon restaurant, sortir de la routine. C’est ce que nous faisons avec Destruction. Nous avons eu une super routine durant toutes ces années, mais c’est aussi une routine fatigante, on perd l’excitation. Et je pense que maintenant, avec un nouveau batteur et un second guitariste, l’excitation est renouvelée. Evidemment, il y a des incertitudes, il se peut que ça ne fonctionne pas, mais il y a une grande motivation aussi. Je pense que toute relation est comparable. Quand on a un nouveau job, on est motivé et inspiré ; je pense que c’est le bénéfice du nouveau line-up dans Destruction. Surtout maintenant que nous allons vers la dernière partie de notre carrière, peut-être les dix, quinze, espérons vingt dernières années, c’est super d’avoir de nouveaux amis dans le groupe qui sont motivés. C’est parfois le problème dans les relations mais également chez les groupes ou dans les jobs qu’on peut avoir, quand on fait sans arrêt la même chose, la routine prend le pas et devient ennuyeuse. C’est quelque chose que nous refusons.

Dirais-tu que quand on a une telle longévité avec un groupe, c’est parfois dur de maintenir un élan ?

Il est certain qu’il y a eu des coups de mou. Ce n’est jamais facile de maintenir le niveau au top pendant vingt ans, si on compte à partir de l’album de reformation. Il y a eu des moments où nous avons changé de label, nous avons changé de batteur, et parfois nous avons sorti trop de musique en peu de temps. Lorsque nous faisions un album tous les deux ans, puis un album live entre deux, ainsi qu’un DVD, c’était trop. Ça représentait beaucoup de boulot, ça valait la peine, mais ça nous exténue. Ensuite, quand on commence à composer l’album suivant, c’est plus difficile de trouver la motivation et d’être inspiré. Nous avons appris de ces années-là. Il y a environ dix ans quand, avant que Vaaver n’arrive dans le groupe, nous avions aussi un batteur avec qui nous ne nous entendions plus très bien. De petites choses se produisent, puis le groupe n’est plus le même, et peut-être qu’on ne se donne plus à cent pour cent. C’est ce que nous avons appris du passé. Nous voyons le groupe comme une famille ; même si on fait de la musique agressive et pleine de colère, c’est très important que l’alchimie entre les membres, l’équipe, les gens du studio, la maison de disque, etc. soit forte et que tout le monde aille dans la même direction.

Crois-tu que certains albums passés ont souffert de ce rythme intense de sorties ou de la routine ?

Je ne dirais pas qu’ils en ont souffert, mais bien sûr, je réécoute toujours les albums avec scepticisme, et je trouve toujours des choses que nous aurions pu faire mieux. Je réécoute les vieux albums juste pour comprendre ce que nous avons fait de bien et de mauvais dessus, car on peut bien mieux analyser les choses en ayant plusieurs années de recul. C’est également quelque chose que j’ai fait avant de faire le nouvel album. J’ai réfléchi sur Under Attack. Je pense qu’Under Attack a été important pour faire le nouvel album, car ce que nous avons appris avec Under Attack nous a apporté de nombreux bénéfices pour ce nouvel album. Entre-temps, j’ai aussi vu que, parfois, dans les vieux albums, nous voulions en mettre trop, nous essayions trop d’aller dans des trucs fous, nous composions des chansons avec des structures trop compliquées, nous mettions trop de choses dans les chansons, et les structures des chansons étaient parfois trop dures à suivre. On ne s’en rend pas compte au moment où on compose, car on est excités, c’est notre nouveau bébé, mais quand on prend du recul, je pense qu’il y a des choses ici et là que nous aurions pu faire autrement sur certains albums. Je ne pense pas que nous ayons de mauvais albums, mais pour certains d’entre eux, je me dis parfois : « J’aurais pu faire ci et ça mieux. » Mais au final, c’est un processus, comme tout dans la vie. On devient qui on est grâce à l’expérience, et c’est pareil avec la musique. Nous sommes ici aujourd’hui parce que nous avons eu ces expériences passées. Donc je ne changerais rien. On a besoin de cette expérience pour arriver au statu quo où nous sommes aujourd’hui.

Qu’avez-vous appris avec Under Attack qui vous ait aidés à faire ce nouvel album ?

Je pense qu’Under Attack était le premier pas dans la bonne direction. C’est lié aux harmonies et à la composition. Ces dernières années, nous avons utilisé beaucoup de gammes diminuées, ce qui sonne très thrash, et c’est aussi quelque chose que nous avions déjà amené très tôt dans les années 80. Mais dans les années 80, nous avions également toujours un côté punk et des résolutions harmoniques typiques de la New Wave Of British Heavy Metal. C’est quelque chose qui nous avait manqué pendant quelques années. En tant que compositeur et chanteur, c’est bien mieux de chanter par-dessus certaines harmonies metal classiques, car ça donne de meilleures structures et ça rend les refrains plus accrocheurs. On ne peut pas toujours opter pour des trucs barrés. Je crois qu’Under Attack était le premier album depuis des années où nous nous sommes débrouillés pour avoir des résolutions dans une veine plus heavy metal classique dans la composition, et ça rendait les chansons plus catchy, sans pour autant perdre le côté méchant du thrash. Nous ne l’avions pas fait avant Under Attack ; avant nous essayions parfois trop de faire plein de riffs de dingue et des harmonies diminuées, ce qui n’est pas toujours bon pour les structures de chansons. Ça a été ça, le processus d’apprentissage avec Under Attack, c’est-à-dire rendre les choses plus groovy. Sans Under Attack, nous n’aurions pas écrit un aussi bon nouvel album.

Ça faisait donc partie des objectifs que vous vous étiez fixés avec Born To Perish ?

Ouais. Arrive un moment donné où les musiciens ne répètent plus les chansons en salle de répétition avant d’aller les enregistrer. On les écrit, puis on les enregistre tout de suite en studio. Donc on ne sait pas comment est la chanson quand on la joue en concert. C’est aussi quelque chose que nous avons appris durant ces dernières années : certaines chansons paraissent bien quand on les compose et joue en studio, mais quand on les joue en live, elles ne fonctionnent pas. On chante trop, ou bien on a trop de plans à jouer sur la basse, ou bien le refrain est placé à un endroit bizarre, ou bien la batterie va trop vite, peu importe, ce sont des détails de composition. Pour cet album, nous avons commencé à jouer les chansons ensemble, en tant que groupe, en salle de répétition et en studio. Je ressens vraiment la différence, les chansons fonctionnent super bien en live, elles sont plus fluides. C’est difficile à décrire, c’est quelque chose que le musicien doit ressentir. C’est le plus gros point positif que je retire de ce nouvel album. Nous avons sur cet album au moins sept ou huit chansons que nous pouvons jouer en concert, qui fonctionnent super bien dans une setlist. Je n’avais pas ressenti ça pour les deux ou trois derniers albums. Il y a peut-être sur Under Attack deux ou trois chansons que nous avons jouées en concert, et toutes ne fonctionnaient pas aussi bien que les nouvelles. C’est bizarre à expliquer, mais c’est le feeling qu’on ressent quand on joue les chansons. Surtout parce que je chante et joue de la basse en même temps, parfois un conflit se crée ; quand le chant va à l’encontre des lignes de basse, c’est difficile pour moi d’apprendre les chansons. Cette fois, nous sommes parvenus à obtenir quelque chose de fluide pour moi, en tant que musicien. J’ai vraiment hâte de jouer les chansons en concert, je trouve ça palpitant – c’est étrange de dire ça après toutes ces années, mais c’est vraiment le cas.

« Born To Perish est évidemment un titre qui colle bien au monde d’aujourd’hui : on est en train de tuer la planète et, au final, nous sommes nés pour périr. C’est comme une belle fleur : elle fleurit et, ensuite, c’est fini. »

« Butchered For Life » est une chanson très différente pour Destruction et elle sort du lot au milieu de cet album, avec sa structure épique et son atmosphère. Qu’est-ce qui vous a inspiré un tel morceau ?

Nous avions fait une chanson similaire il y a de nombreuses années sur l’EP Mad Butcher, il s’agit de « Reject Emotions ». Nous avons toujours parlé d’écrire une chanson dans cette veine, mais ce n’était jamais le bon moment et l’inspiration n’était jamais là. Cette fois, quand nous avons eu l’idée d’avoir deux guitares, j’ai dit à Mike : « Peut-être que c’est maintenant le moment de faire un ‘Reject Emotions’ part 2 », avec des guitares acoustiques, une jolie montée en puissance, sans se soucier de la longueur du morceau. Six minutes et demie, sept minutes, nous nous en fichions. Parfois, quand on écrit une chanson, on se dit : « Oh, c’est trop long. » Mais cette fois, nous avons dit : « Ecrivons un truc fou sans pression. » Je trouve aussi que la chanson s’intègre très bien dans l’album, car au milieu de ce dernier, tout d’un coup, on se retrouve avec une chanson totalement différente. Elle attire vraiment l’attention durant les premières écoutes. L’album est brutal, dur, rapide et direct, et cette chanson sort du lot, avec les guitares acoustiques et une structure différente. Je trouve que l’album bénéficie vraiment de cette chanson. C’était un petit peu risqué de faire quelque chose comme ça parce que tout le monde ne va pas l’aimer, mais au final, la chanson est plus dans la tradition d’un King Diamond… C’est un mélange de King Diamond et de thrash, c’est un peu mystique, et un peu fou. Ça colle bien à Destruction. Je ne sais pas encore si nous allons la jouer en live, tout dépend si les fans l’apprécient, évidemment. Mais quand nous serons en tête d’affiche, je nous vois bien jouer cette chanson en concert, car ça donnerait plus de diversité à la setlist. Nous aimons bien mettre en place des setlists directes et brutales, mais pour les concerts plus longs, parfois c’est bien également pour les fans d’avoir une petite respiration, et donc cette chanson serait parfaite. C’était une chouette expérience, en tout cas.

C’est une chanson très progressive et je sais que tu es fan de Rush. C’est donc ton amour pour le rock progressif qui ressort ?

Bien sûr. J’ai connu une période dans ma vie où j’ai été un énorme fan de Rush. Pendant un moment, c’était mon groupe préféré. J’aime toujours beaucoup le metal progressif. Il y a à peine quelques jours, j’étais à un concert de Symphony X. J’ai une grande passion pour la musique progressive. C’est très difficile d’écrire de la musique progressive et à la fois d’écrire de bonnes chansons. J’ai beaucoup de respect pour les groupes qui y parviennent. Destruction a connu des années où nous étions plus progressifs et démonstratifs. Avec cette chanson, nous condensons un peu toutes ces influences que nous avons eues par le passé. C’est clairement une chanson qui rend hommage à notre époque progressive.

Pourquoi ne pas avoir davantage inclus cette influence ces dernières années ?

C’est en fonction de l’inspiration. C’est un étrange processus quand on se pose pour écrire des chansons, on ne sait pas ce qui va sortir de nous. Je ne me pose pas en disant : « Je dois écrire une chanson qui sonne comme Rush ! » Je vois juste ce qui vient naturellement. Evidemment, parfois on a une idée et on dit : « Hey, essayons d’écrire une chanson plus progressive. » Mais on ne sait pas ce qui va en ressortir. Cette fois, je pense que nous étions prêts à refaire quelque chose comme ça. Au final, pour ma part, le thrash rapide et un peu punk pour lequel nous sommes réputés est toujours ce qui me vient le plus facilement. C’est ça le visage de Destruction, et nous ne ralentirons jamais, nous n’écrirons jamais de la musique lente. Ça peut paraître ennuyeux pour certaines personnes mais ce rythme thrash au tempo rapide propice aux pogos, que Slayer a plus ou moins inventé à la même époque que nous, est une marque de fabrique pour Destruction et ça le restera. Mais, bien sûr, le fait de jouer avec des éléments plus progressifs a toujours été une part importante de Destruction, comme on peut le voir sur Release From Agony. Mais il faut le sentir, on ne peut pas le forcer. C’est super de voir aujourd’hui que les réactions sont très bonnes par rapport à « Butchered For Life », car c’est une chanson différente. Mais nous aurions aussi très bien pu recevoir un tas de critiques. Nous ne savions pas. Nous avons juste dit : « Faisons-le », car la musique c’est un sentiment, et nous l’avons senti comme ça.

Tu as dit que l’album était brutal mais aussi accrocheur. Quel défi ça représente d’obtenir cet équilibre ? Car généralement, les groupes ont soit l’une ou l’autre des qualités, mais rarement les deux.

Quand tout se passe parfaitement, c’est quelque chose qu’on peut accomplir. Quand on arrive à obtenir un album ayant cette diversité, que c’est à la fois accrocheur et brutal, ça veut dire qu’on a fait tout comme il faut. Evidemment, on ne peut pas écrire à chaque fois un album comme ça, car il faut avoir les bons éclairs d’inspiration, la bonne magie, mais je pense qu’on a eu pas mal de ça sur cet album. Je suis content aussi, maintenant que nous recevons les premières réactions, que plein de journalistes et gens qui ont écouté l’album le voient comme nous. Ils disent que ça sonne frais et différent des derniers albums, que même si Under Attack n’était pas un mauvais album, celui-ci sonne mieux. C’est un grand compliment pour nous.

L’album s’intitule Born To Perish et, comme l’illustration très sombre le suggère également, on dirait qu’il est très centré sur la mort, avec des chansons comme « Inspired By Death », « Rotten », « Butchered For Life » ou même le morceau éponyme. La mort est-elle une chose à laquelle tu as beaucoup pensé dernièrement ? La mort est-elle une sorte de fil rouge dans cet album ?

Oui. Quand on vieillit, la mort se rapproche, et les gens commencent à mourir autour de toi. Dernièrement, nous avons vu beaucoup de gens mourir dans la scène metal, il y a eu pas mal de morts inattendues. Plein de gens connus sont décédés. Quand on est jeunes, on n’y pense pas tellement, parce qu’on a la vie devant nous. Quand on vieillit et qu’on voit ce qui se passe dans le monde, ça nous fait réfléchir. J’imagine que c’est ce que les gens appellent « la crise de la cinquantaine ». En tant que musiciens, ce qu’il y a de bien est qu’on peut bénéficier des choses que l’on voit et qu’on apprend. Pour moi, l’écriture est une très bonne thérapie pour ce que j’ai besoin d’évacuer dans mon âme, et la chanson « Inspired By Death », je l’ai écrite quand, durant la même semaine, deux de mes amis sont morts. Je me disais : « Putain de merde ! » J’ai commencé à écrire les paroles quand je me sentais vide et me disais : « C’est quoi ce bordel ? Ce gars n’était pas tellement plus vieux que moi et il est mort. » J’ai commencé à me poser des questions sur certaines choses dans la vie. Les paroles sont sombres, mais elles célèbrent également la vie. Essentiellement, les paroles incitent à apprécier chaque instant, nous n’avons qu’une seule vie, donc il faut en profiter au maximum.

« Je ne crois pas à la philosophie des religions, car les religions apportent de la douleur à l’humanité. Mais je crois qu’il y a plus qu’on le croit. Je crois en un esprit. L’esprit, c’est de l’énergie, et l’énergie peut perdurer. De quelle façon on perdure ? On est trop stupides pour le comprendre. […] Je me demande juste s’il y a vraiment un purgatoire. Que va-t-il arriver à Donald Trump au purgatoire ? [Rires] »

On oublie ça parce que la routine de notre vie nous fait croire que c’est normal d’être en bonne santé et de vivre longtemps, mais quand on voit… Hier, il y a eu un crash d’avion, on lit les nouvelles et on voit à quelle vitesse tout se volatilise. On prend tout pour acquis, alors que ça ne l’est pas. C’était le point de départ de l’inspiration pour « Inspired By Death », après que mes amis soient morts. Quand j’ai pensé à la mort, j’ai été tellement inspiré que j’ai tout de suite écrit les paroles ; c’était peut-être le texte le plus rapide que j’ai écrit, il m’a fallu à peine une heure et demie pour tout écrire. Il y a eu un tel afflux émotionnel que j’ai dû l’appeler « Inspired By Death », car c’était exactement ce que c’était ! Le titre de l’album paraît très sombre, et c’est un album sombre, et on a aussi une illustration sombre cette fois-ci, mais je ne vois pas les textes comme étant négatifs ou suicidaires. Les textes sont pour beaucoup des critiques sociales, mais il y a toujours des lueurs positives. C’est une part importante de l’écriture, il faut toujours garder des clins d’œil et un peu d’ironie. Born To Perish est évidemment un titre qui colle bien au monde d’aujourd’hui : on est en train de tuer la planète et, au final, nous sommes nés pour périr. C’est comme une belle fleur : elle fleurit et, ensuite, c’est fini.

Comment imaginerais-tu ta propre mort ?

J’espère qu’elle sera rapide ! [Rires] Car ce n’est pas terrible de pourrir lentement. Il y a des gens qui vieillissent et deviennent très malades ; je le vois avec les grands-parents et tous les cas de cancers dans les familles autour de nous. Ce n’est pas sympa de mourir d’une mort lente. Donc, bien sûr, tout le monde souhaite que ce soit rapide. A l’époque à laquelle on vit, on a de très bons médecins et de très bons soins, mais le cancer reste un des gros problèmes de notre société. C’est quelque chose que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi.

Comment seraient tes funérailles ?

J’espère que ce sera une célébration de la vie. Ce serait sympa si un groupe venait y jouer, avec un tas de mes amis qui viendraient pour célébrer la vie. J’ai vécu une vie fantastique avec le groupe, j’ai vu le monde. Je me considère comme un citoyen du monde, et pas juste comme un Allemand. Mes amis sont partout dans le monde, et je pense que la mort est mal pour ceux qu’on laisse derrière nous. Peu importe où va notre esprit, on ne sait pas, mais je suis sûr que la mort n’a rien de mal pour celui qui meurt. C’est mal pour ceux qui lui survivent sur la planète. A mes funérailles, les gens devraient faire la fête, boire, profiter de l’instant et se souvenir des bons moments que nous avons vécus ensemble.

Crois-tu en une vie après la mort ?

Je ne crois pas aux religions ; je ne crois pas à la philosophie des religions, car les religions apportent de la douleur à l’humanité. Mais je crois qu’il y a plus qu’on le croit. Je crois en un esprit. L’esprit, c’est de l’énergie, et l’énergie peut perdurer. De quelle façon on perdure ? On est trop stupides pour le comprendre, ce qui est une bonne chose, car j’ai toujours imaginé que la vie n’est qu’un début, une porte d’entrée, et si on disait à tout le monde sur la planète : « Hey, le prochain stade est en fait la route principale, c’est la mort, et c’est bien mieux que la vie », tout le monde se suiciderait ! Donc c’est bien de ne pas savoir ce qui vient après, mais je pense qu’il y a bien plus que ce qu’on croit. Je ne suis pas un gars très spirituel mais je sais qu’il y a quelque chose. Je crois aussi qu’il existe certaines strates, comme les fantômes et autres. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut voir, ou que tout le monde peut voir, mais il existe clairement certains niveaux de choses spirituelles sur cette planète. Je prends ça au jour le jour. Certains ont de la chance, d’autres pas. Je me demande juste s’il y a vraiment un purgatoire. Que va-t-il arriver à Donald Trump au purgatoire ? [Rires]

Est-ce d’ailleurs le purgatoire que l’on voit sur la pochette ?

[Rires] L’illustration reflète la société. Les deux vautours représentent l’humanité à deux visages, ainsi que l’avidité de celle-ci. On voit plein de symboles, comme la couronne car tout le monde veut être le roi. Il y a aussi des signes religieux au fond, et la religion nous a apporté énormément de problèmes, de guerres et de méfiance. Le petit bébé représente le début de tout, l’innocence. Au bout du compte, ce qui est dingue à propos de l’humanité est qu’on naît innocents, on ne peut faire de mal à personne, puis quand on vieillit, on crée un monstre en nous. La pochette reflète cette obscurité et cette vulnérabilité intrinsèques à l’humanité. Je suis surpris qu’autant de gens aiment cette pochette, car elle est très différente de ce que nous faisons normalement, elle est un peu plus sombre, mais elle colle parfaitement à l’album. Je suis très content que les fans soient suffisamment ouverts pour accepter un autre type d’illustration cette fois. C’est agréable, car je suis de la vieille école : je trouve que la pochette est une part importante d’un album, il n’y a pas que la musique.

Il y a aussi un pentagramme au fond, et ça me rappelle une discussion que nous avons eue avec Jeff Becerra de Possessed. Il nous disait que l’un des problèmes du monde aujourd’hui est que les gens n’ont plus peur du diable.

[Rires] Tu sais comment le diable est apparu : c’était une invention de l’Eglise catholique. C’était une campagne promotionnelle très intelligente qu’ils ont faite avec le diable. Je ne crois pas en Satan et en quelque sorte de dieu que ce soit mais, comme je l’ai dit, il y a plus que ce qu’on croit, et on est tous trop faibles pour ne pas croire en quelque chose. Je comprends que des gens aient besoin de religion, de croyances. Pas de problème. Je ne pense pas que ce soit mal de croire en quelque chose. Ce qui est mal c’est d’en tirer profit et de corrompre. Le pentagramme, si on regarde son histoire, ne représente pas Satan, ça remonte à bien plus loin. La plupart des gens ne savent pas que c’est aussi un symbole représentant la liberté. L’histoire humaine est jonchée de malentendus sur les symboles. Pour moi, le pentagramme était quelque chose que nous utilisions quand nous étions jeunes pour provoquer la société. Quand nous étions jeunes, nous pensions devoir provoquer les chrétiens, car je ne cadrais pas avec ce régime. Mais si on regarde bien, le pentagramme est un vieux symbole. Le mot vient du grec, et au départ ce n’était pas cultuel. Pour moi, le pentagramme représente la provocation, la liberté… Nous avons aussi d’autres symboles religieux sur la pochette, cachés derrière les deux vautours. La pochette est censée provoquer, j’espère que c’est le cas, et c’est aussi une façon de repenser certaines choses. Ça prépare bien à la musique. C’est un album sombre et heavy, et j’espère que la pochette le reflète aussi.

« Ce qui est dingue à propos de l’humanité est qu’on naît innocents, on ne peut faire de mal à personne, puis quand on vieillit, on crée un monstre en nous. La pochette reflète cette obscurité et cette vulnérabilité intrinsèques à l’humanité. »

« Fatal Flight 17 » évoque le vol 17 de la Malaysia Airlines qui a été abattu le 17 juillet 2014 au-dessus de l’Ukraine orientale. Qu’est-ce que cet événement t’a inspiré ?

Tout ce cas était fascinant, parce que deux pays frères se sont mis en guerre, et cette tragédie est survenue dans le ciel, et personne ne veut en porter la responsabilité. Je trouve que c’est l’un des actes les plus cruels de ce dernier siècle. On a eu un cas similaire à une époque, quand Gary Moore a écrit une chanson intitulée « Murder In The Sky ». J’ai toujours eu une fascination pour cette chanson, elle me file la chair de poule. Nous prenons souvent l’avion et c’est une idée effrayante. Le meilleur ami d’un ami hollandais à moi était dans cet avion. Il a été à un concert de Slayer la veille de son vol. Il vivait en Australie, et pour revenir en Australie, il devait passer par la Malaisie, mais il a dû repousser son vol d’un jour pour aller au concert de Slayer. J’ai vu sur Facebook qu’il s’éclatait au concert de Slayer, puis le lendemain, j’ai vu qu’il était dans cet avion. J’ai un étrange lien avec cette tragédie. Je n’arrivais pas à me la sortir de l’esprit. Il a donc fallu que j’écrive une chanson à ce sujet, pour rendre hommage aux gens qui sont morts, et aussi pour sensibiliser les gens au fait que ce qui s’est passé n’est toujours pas élucidé. Même si les Pays-Bas ont fait des investigations, personne n’en a accepté les conclusions. C’est une histoire très triste, et on n’en parle plus du tout aux infos. C’est déjà oublié.

Comme tu l’as mentionné plus tôt, cet album est de nouveau plein de critique sociale. Est-ce une source infinie d’inspiration pour toi ?

J’ai toujours écrit mes paroles sur la base de choses que je vois. J’ai le privilège de voyager à travers le monde. Je peux parler à plein de gens de politique, et je vois l’évolution des choses d’un œil très critique. Pour moi, c’est la meilleure façon d’écrire des paroles, c’est ce qui m’inspire le plus. C’est inspirant, mais écrire ce genre de choses est aussi une façon de soulager mon esprit. Evidemment, je peux aussi provoquer avec mes paroles. Je ne veux pas façonner les opinions des gens, je ne veux pas leur donner de directives. Je peux poser sur papier les expériences que je vis, ce que je vois, et c’est ce qui est le plus logique pour moi quand on est dans un groupe de thrash.

Sur un autre sujet, comme on en a parlé plus tôt, le batteur Vaaver a quitté le groupe en 2018 pour des raisons familiales, et il avait déjà pris du temps en 2015 pour être avec sa famille. Combiner la vie de famille et la vie sur la route est toujours une équation difficile à résoudre et souvent responsable du départ de membres de groupe, surtout aujourd’hui où ça devient plus difficile de vivre de la musique – on a vu Tom Araya, par exemple, exprimer des préoccupations et une lassitude par rapport à ça, et c’est en partie pourquoi Slayer s’arrête. Ça fait trente-cinq ans que tu as choisi cette vie, à tourner sans relâche. Du coup, comment gères-tu cette problématique ? N’as-tu jamais ressenti ce type de lassitude à être loin de chez toi ?

En fait, j’adore être à la maison, mais j’adore aussi être en tournée. Il y a deux types de personnes : certaines ont le mal du pays et ont du mal à supporter les tournées, leur famille leur manque, et d’autres apprécient être sur la route, elles aiment vivre ça, l’excitation, le feu de l’action et tous les trucs fous qui se passent. Mais je comprends totalement que la famille passe avant tout et c’est pour ça que Vaaver a arrêté. Nous n’étions pas en colère contre lui, nous étions juste un peu tristes, mais c’est comme ça. Quand on a des enfants – et lui a deux jeunes enfants –, on a envie d’être là pour eux, c’est notre priorité. Tout le monde n’en a pas les moyens. Je le respecte complètement. Pour moi, la musique c’est beaucoup de boulot, et notamment beaucoup de boulot sur la route. Les fans veulent voir les concerts et, en tant que groupe, on a aussi besoin de partir sur la route pour gagner de l’argent, ça fait partie du job. Je ne peux pas m’imaginer rester à la maison et ne pas partir sur la route. Ma vie serait sérieusement triste. J’adore voyager, j’aime voir le monde, et même si parfois des choses dingues se produisent, ces expériences enrichissent toujours notre vie.

Mais cette vie que tu as choisie n’a-t-elle pas entravé la construction d’une vie de famille ?

Je n’ai pas d’enfant, contrairement à tous mes amis. J’aime ma liberté, et j’aime le sentiment de décision que j’ai. Je peux faire tout ce que je veux. Je ne suis pas obligé de planifier ma vie. Je me suis toujours demandé : « As-tu envie de mettre des enfants dans ce monde ? » Quand j’étais jeune, j’étais plus extrême, je disais : « Je n’aurai jamais d’enfant. » J’étais convaincu que je ne mettrais jamais d’enfant au monde, parce que ça devient de plus en plus difficile pour les jeunes générations. Aujourd’hui, ma philosophie est de dire « ne jamais dire jamais ». Si ma petite amie veut un enfant, on pourra en parler, mais je ne veux pas que ma vie soit influencée par ça, car pour moi, la musique reste ma priorité. Ça m’a bien réussi jusque-là. Je peux toujours être indépendant avec la musique. C’est grâce à ça que Destruction existe toujours et que nous sommes toujours en pleine forme. J’ai beaucoup de respect pour les gens capables de gérer une famille en même temps que la musique, mais ça nécessite beaucoup d’efforts.

Ces dernières années, on a vu de plus en plus de musiciens au sein de groupes qui tournent souffrir de burn-out. Comment l’expliques-tu ?

Il faut avoir conscience de ce qu’est un burn-out. Il faut le voir venir et le comprendre en avance. Plein de gens disent : « Ça n’existe pas. C’est quoi un burn-out ? » Mais j’ai vu plein de gens souffrir de burn-out, et je l’ai moi-même frôlé, j’ai eu des moments où j’ai senti que je devais lever le pied, m’éloigner de certaines choses, me détendre et me changer les idées avec d’autres choses. Je suis toujours parvenu à faire ce qu’il fallait. Je suis un bourreau de travail, j’aime être occupé avec le groupe vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais désormais je prends aussi des moments pour moi. Dans la vie, c’est important d’apprendre ça. Donc je suppose qu’on n’arrête jamais d’apprendre. J’ai eu la chance d’avoir pris plein de bonnes décisions, au moins pour le groupe et pour moi. Mais comme je l’ai dit, ne jamais dire jamais, tout est possible. C’est important de chérir sa vie de famille, en tant que musicien, et si on ne fait pas ça, on peut finir en burn-out. Tout le monde peut en être victime. Il faut simplement avoir conscience de ce qu’on fait et trouver des distractions. Personnellement, mes distractions sont le sport à la maison et des passe-temps. Ça joue un rôle important pour éviter le burn-out.

Être musicien, c’est un boulot vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est beaucoup de responsabilités, ça ne s’arrête jamais. Là, c’est le weekend et je suis encore en train de travailler, à faire des interviews. On ne s’arrête jamais vraiment quand on est musicien. Il est possible que mon manager m’appelle ce soir et me dise : « J’ai besoin d’une décision pour le groupe de ta part demain, au sujet de la tournée. » Et ensuite, il faudrait que j’y réfléchisse toute la nuit, pour savoir combien de concerts il nous faudrait, combien de visas, de combien d’argent on a besoin pour que la tournée se concrétise et quelle est la bonne période de temps… Il y a plein de questions. Parfois, quand on est musicien, il y a tellement de décisions à prendre que lorsque je vais au supermarché, je ne peux pas décider ce que je veux. « Est-ce que j’achète du saumon ou bien un steak ? » J’ai eu tellement de décisions à prendre pendant la journée que je n’ai plus envie de décider, et ça peut facilement te pousser au burn-out. Car en tant que musicien, chaque décision qu’on prend à un instant T influencera les six prochains mois. Il faut bien planifier. La moindre mauvaise décision peut tuer le groupe. Voilà pourquoi c’est une telle pression d’être musicien.

« Parfois, quand on est musicien, il y a tellement de décisions à prendre que lorsque je vais au supermarché, je ne peux pas décider ce que je veux. ‘Est-ce que j’achète du saumon ou bien un steak ?’ J’ai eu tellement de décisions à prendre pendant la journée que je n’ai plus envie de décider, et ça peut facilement te pousser au burn-out. »

Aussi, avec le nouveau contexte, on ne gagne plus autant d’argent via les ventes physiques. Les temps ont changé, entre avant où on vendait plein d’exemplaires physiques et maintenant où tout le monde fait du streaming, va sur YouTube, et ne paie plus pour obtenir la musique. La situation est différente. C’est bien plus difficile de gagner de l’argent en étant musicien. C’est plus dur de maintenir le groupe en vie et en bonne santé. Il y a donc une grande pression, par rapport à : « Comment je nourris ma famille ? » Quand on a deux enfants et que notre revenu n’est pas à cent pour cent sûr, comment nourrit-on notre famille ? C’est une grande question qu’on a constamment en tête. Quand on a un boulot normal, on a un salaire normal, on peut parfois avoir des moments de frayeur, mais quand on est musiciens, il y a davantage d’incertitude dans notre vie. Je suis content que nous ayons plein de fans et toujours une très bonne structure, que nous puissions faire plein de concerts. Mais on ne peut rien prendre pour acquis. Ça pourrait s’arrêter à un moment donné. On ne sait jamais. Les gens parfois me demandent : « Hey Schmier, qu’est-ce que tu vas faire quand tu seras vieux ? » Et je réponds : « Hey, je joueraisde la musique ! » [Rires]. Parfois les gens croient que les musiciens doivent prendre leur retraite plus tôt, mais j’espère que je pourrai continuer à faire ça jusqu’à la fin.

Donc pas de tournée d’adieu, comme Slayer, de sitôt ?

Non, non, non. J’aime trop ça. On verra comment ça se passera. J’ai du mal à croire que Tom Araya pensera la même chose dans cinq ans. Il va peut-être se réveiller un jour et se dire : « Merde, ça me manque ! » Regarde les Scorpions ! Ils ont fait une tournée d’adieu, et ça fait maintenant sept ou huit ans que ça dure [petits rires]. Donc c’est difficile de s’arrêter quand on fait ça depuis si longtemps. Scorpions est un bon exemple : ils n’ont pas besoin d’argent, mais ils le font parce qu’ils adorent ces conneries. C’est un mode de vie. Quand t’es posé sur ton canapé, qu’est-ce que tu veux faire ? Aller dans ton jardin et arroser tes fleures ? Des trucs que font les gens quand ils sont à la retraite… Ce n’est pas pour nous, les musiciens. On est des Gitans, on aime être sur la route, on aime l’excitation, on aime être avec d’autres gens, on aime voyager. Ce n’est pas facile d’arrêter quand ça fait si longtemps. Donc on verra bien pour Slayer. Je ne suis pas sûr que ce soit la fin.

Tu as annoncé l’année dernière ton départ de Pänzer, car tu voulais te concentrer à cent pour cent sur Destruction et les défis à venir. As-tu l’impression que ton implication dans Pänzer interférait trop avec Destruction ?

Il est clair que Destruction a bénéficié de Pänzer. J’ai pu jouer avec d’autres musiciens, apprendre d’eux, ainsi que de l’expérience à jouer aux côtés de deux guitaristes, ce qui était super et m’a donné d’autant plus conscience que peut-être nous devions essayer d’avoir également deux guitaristes dans Destruction. Au final, Pänzer était une super expérience qui me manquera. Même si c’était un peu triste d’y mettre un terme, je devais prendre cette décision, au bénéfice de mon groupe, Destruction. Ainsi, j’ai pu me concentrer sur le nouvel album de Destruction, en prenant compte de toute l’expérience gagnée durant les trois dernières années avec Pänzer. Cet album et la situation actuelle avec Destruction ne seraient pas les mêmes si j’avais continué avec Pänzer. J’ai fait le bon choix. C’était également une décision très spontanée, quand j’avais l’impression que ça me prenait trop de temps, et qu’il n’était pas possible de faire rentrer les deux groupes en même temps dans le planning. J’ai dû arrêter. Ça devenait trop éreintant mentalement de penser aux deux groupes et mettre les deux groupes sur un planning qui pouvait fonctionner. Il a fallu que je prenne une décision pour moi-même, pour ma santé et pour Destruction. Je ne regrette pas d’avoir arrêté. Qui sait ? Peut-être qu’un jour nous pourrons refaire un album ensemble. Mais pour le moment, c’est terminé pour moi. J’ai perdu intérêt et j’ai dû me focaliser sur Destruction. Pour moi, c’était la meilleure décision.

Tu as mentionné dans une interview allemande qu’il « y a eu de bon échanges récemment entre Tom Angelripper, Mille Petrozza et [toi] ». Va-t-on enfin obtenir la tant attendue tournée du Big Four allemand ?

Ouais, c’est très bien parti pour ! La dernière fois que nous avons été aussi proches de la concrétiser, c’était il y a vraiment très longtemps. Ces dernières années, nous n’en parlions plus trop, nous avons perdu de vue cette idée, et d’autres gars ne s’y intéressaient plus. Maintenant, c’est revenu sur la table, nous avons parlé et élaboré un programme, nous avons un planning en tête désormais, qui sera, j’espère, bientôt révélé, et alors nous pourrons donner plus d’informations. Je pense que pour l’Europe, cette tournée pourrait arriver en 2021. C’est le planning que je vise. Et je pense que Kreator devrait être la tête d’affiche. Kreator est le plus gros des quatre groupes ; de la même manière que Metallica était la tête d’affiche du Big Four américain. Donc Kreator en tête d’affiche et peut-être que les autres groupes pourraient tourner. On verra. Je suis ouvert. Pour moi, la seule chose qui compte dans le cas présent est que ça se concrétise enfin avant que ce soit trop tard, avant que quelqu’un soit trop vieux ou trop malade. Maintenant c’est le bon moment pour le faire, je vais me concentrer là-dessus et, avec un peu de chance, on pourra bientôt annoncer de bonnes nouvelles.

Tu as aussi mentionné qu’il y aurait une édition spéciale de Cracked Brain l’année prochaine, mais tu ne fais même pas partie de cet album…

En fait, j’ai coécrit plein de chansons sur cet album, mais je n’ai jamais chanté sur l’album final. Il y a toute une démo avec presque toutes les chansons et moi au chant, et nous allons inclure des morceaux inédits en bonus sur cette édition spéciale. Je vais peut-être aussi rechanter l’album, c’est ce qui est prévu. Nous prévoyons donc de faire un double album. Un disque contiendra les pistes originales avec André [Grieder] au chant, et un autre disque avec moi chantant les mêmes chansons et quelques chansons inédites en plus. Pendant longtemps, ça a été une zone interdite pour moi, car c’était le moment où nous nous sommes séparés. Nous étions ensemble en studio pendant plusieurs semaines et nous n’arrêtions pas de nous battre, il n’y avait que des problèmes et des divergences d’opinions. J’étais censé chanter dessus, mais j’ai été viré du studio pendant que nous enregistrions l’album, car je n’étais pas d’accord avec les gars et j’étais dans un autre état d’esprit qu’eux. Cet album m’a donc pendant longtemps posé problème. Mais à mesure que nous commencions à jouer certaines chansons ici et là, j’ai fait la paix avec cet album il y a plusieurs années. Ce n’est donc pas un problème pour moi de revenir dessus et recréer ces lignes de chant, et donner à cet album le chant qu’il aurait dû avoir. Chanter dessus revient pour moi à définitivement faire la paix avec cet album. C’est une bonne chose, et c’est aussi ce que beaucoup de fans ont réclamé. C’est du gagnant-gagnant pour tout le monde. Ce sera un trentième anniversaire très spécial.

« Il faut du temps pour panser les plaies. J’étais vraiment furieux contre eux quand ils m’ont viré du groupe ; c’était un coup de poignard. Mais nous étions jeunes et sans expérience ; les gens font des erreurs, on est humains. Après quelques années, c’est devenu plus facile de pardonner tout ce qui s’est passé. »

Et qu’en est-il de The Least Successful Human Cannonball qu’ils ont ensuite fait huit ans plus tard ?

Ça c’est une tout autre histoire, car c’est Destruction qui ne sonne plus comme Destruction. C’est pourquoi je l’appelle le « néo Destruction », car c’est une époque du groupe complètement différente et ça n’a rien à voir avec le groupe d’origine. Je ne peux pas m’y identifier. J’ai essayé il y a longtemps de l’écouter, mais… Bien sûr, ça joue bien, je comprends ce qu’ils faisaient, mais je ne le sens pas, et ce n’est pas ce que je ressens être Destruction. Ça ne sonne pas comme Destruction pour moi. Je ne me reconnais pas là-dedans.

Cette année marque les vingt ans de ton retour dans Destruction, que tu avais quitté en 1989 pendant dix ans. Comment vois-tu cette période de ta vie et ton exclusion du groupe, avec le recul ?

Heureusement, je n’ai jamais arrêté la musique. J’ai fait mes albums d’Headhunter à cette époque, et je pense que ça m’a évité d’abandonner la musique. Headhunter a été important pour que je reste musicien, afin de garder la foi. Sans les années Headhunter, je n’aurais pas pu revenir dans Destruction. Peut-être que je me serais coupé les cheveux et j’aurais pris un boulot normal, et ensuite ça en aurait été fini de Destruction. Mais ainsi, j’ai continué à faire partie de la scène et à jouer de la musique. Et tu sais comme les années 90 ont été difficiles, il y avait plein de techno et de grunge, donc ce n’était pas évident. Je vois vraiment ces dix ans comme des années d’expérience et d’apprentissage. Aussi des années à pardonner ce que les autres gars m’avaient fait. Il faut du temps pour panser les plaies. J’étais vraiment furieux contre eux quand ils m’ont viré du groupe ; c’était un coup de poignard. Mais nous étions jeunes et sans expérience ; les gens font des erreurs, on est humains. Après quelques années, c’est devenu plus facile de pardonner tout ce qui s’est passé.

D’ailleurs, comment ont-ils pu te virer, vu que pour la plupart des gens tu as toujours été le leader du groupe ?

Ouais, mais ils étaient trois contre un. Les autres gars voulaient prendre une autre direction, plus progressive, plus mélodique, moins thrash, donc j’étais un obstacle pour eux. Je n’étais pas de leur avis ; je me battais pour défendre mon opinion. Ça ne leur a pas plu. J’imagine que c’est ce qui se passe quand des jeunes gens ont trop de pression sur leurs épaules. Nous avions un gros management et un gros label derrière nous, qui nous mettaient sous pression. J’imagine que nous n’avons pas pris les bonnes décisions à l’époque. C’est des conneries qui arrivent. Quand on est jeune, on ne pense pas pareil, on est plein de fougue, et parfois on prend les mauvaises décisions.

N’avais-tu pas des droits sur le nom du groupe ?

Oh, c’était une situation très obscure ! Nous n’avions jamais vraiment établi les droits sur le groupe à l’époque, mais eux l’ont fait, juste avant de me virer. Ils se sont approprié les droits sur le nom Destruction, sans moi, dans mon dos. Donc la première chose que j’ai faite quand Destruction est revenu avec moi, en 99, c’était de mettre les droits de Destruction à mon nom. Donc ça ne se reproduira plus, que quelqu’un me vole mon groupe. Mais j’étais jeune et naïf. Je pensais que ça n’arriverait jamais. Les gens sont comme ça. Ils prennent des décisions dans ton dos et on ne peut pas agir dessus.

Qu’est-ce qui leur faisait croire que Destruction pouvait arriver à quelque chose sans toi ?

Ils étaient sûrs d’eux ! Si tu lis les interviews de l’époque, ils disaient : « Ouais, maintenant on est prêts à conquérir le monde sans Schmier, ce sera super. » Ils étaient convaincus que ça allait marcher sans moi, mais l’histoire leur a prouvé qu’ils ont eu tort. Tant mieux pour moi ! [Rires].

Au bout du compte, qu’est-ce qui a déclenché ton retour ?

Je pense que pendant de nombreuses années, c’était impossible pour moi. Je pensais que ça n’allait jamais arriver. En fait, durant toutes ces années, quand je me rendais à des concerts et autres événements, des fans et même un tas de musiciens venaient me voir et disaient : « Hey, Schmier, tu devrais remonter Destruction. Le groupe est merdique sans toi… » Je disais toujours : « Non, ça n’arrivera pas. » Mais il y avait toujours plus de monde qui essayait de me convaincre, et quand j’ai reçu cet appel, tout d’un coup, à l’improviste… Je gérais aussi un restaurant à l’époque, donc ils m’ont appelé à mon restaurant et ont dit : « Je suis promoteur pour ce festival allemand, le Wakcen, et j’aimerais que tu reformes Destruction et joues au Wacken. » J’étais là : « Hein ?! C’est quoi ce truc ? » J’ai investigué et je me suis dit : « D’accord, c’est un gros festival et ils veulent que tu y joues… Il se passe quelque chose. » J’ai ensuite réalisé que plein de gens aimaient toujours Destruction, et que peut-être il était temps de faire la paix. C’est là que j’ai pour la première fois appelé Mike, nous nous sommes reparlé, mais il a quand même fallu encore deux ans avant que ça se concrétise. C’était à ce moment-là qu’il est devenu clair que je pouvais peut-être m’y remettre, car les gens aimaient ce groupe, et ils ne m’avaient pas oublié. Pendant huit ou neuf ans, je m’en fichais, pour moi le groupe était fini ; j’ignorais tout ce qui touchait de près ou de loin à Destruction, car ça me faisait du mal, ça me blessait dans mon âme. J’ai donc eu la chance d’avoir une seconde occasion d’être dans le groupe, et d’avoir connu la grandeur puis la décadence : parfois ça nous renforce. Ça m’a clairement été bénéfique.

Interview réalisée par téléphone le 18 mai 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Adrien Cabiran & Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Liné Hammett.

Site officiel de Destruction : www.destruction.de.

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