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Interview   

Devin Townsend à l’ouest de l’infini


Voilà une interview que nous étions impatients de faire partager ! Déjà parce que nous adorons Devin Townsend, pour sa musique qui tient du génie mais aussi sa personnalité à part, parfois (un peu) folle et décalée. Une personnalité qui fait un bien fou dans un monde de plus en plus conforme et codifié. Mais aussi parce que cette interview représente tout ce que l’on adore dans cet exercice : un homme qui se dévoile sans retenue et non sans auto-dérision. Un homme qui se pose des questions mais qui, à la fois, aimerait ne pas trop s’en poser. Un homme incroyablement humain. Tellement humain qu’il fait passer tous les autres hommes pour des monstres. On croit souvent que le génie émane de surhommes. Mais peut-être qu’au contraire le génie vient de celui qui s’accepte totalement dans sa nature d’homme, autant pour sa beauté que pour sa laideur. Après tout, cela tombe sous le sens : il faut être soi-même profondément humain pour pouvoir révéler les émotions humaines.

Bref, voici un entretien à lire et relire dans lequel on en apprend énormément sur Devin Townsend, l’artiste et l’homme, et peut-être qu’indirectement en apprendrez-vous également sur vous-même. Un Devin qui bouillonne et ne s’arrête plus de parler, jusqu’à même perdre le fil, mais sans jamais perdre la cohérence de sa réflexion. On sent que, pour lui, ces dernières années ont été fortes d’un point de vue créatif. L’impression que donne la genèse de la tétralogie du Devin Townsend Project – composé de Ki, Addicted, Deconstruction et Ghost – est presque celle d’un traumatisme. Mais un bon traumatisme, celui qui te permet de passer un palier en tant qu’individu, celui qui te fait comprendre des choses essentielles sur toi-même et sur ta manière d’aborder la vie.

Bonne lecture.

« En faisant cette tétralogie, j’ai réalisé que j’avais mis de côté beaucoup de choses, sur le plan de mes relations et de ma vie personnelle. […] Je crois que le travail est une addiction ; je ne savais pas à quel point ça pouvait être difficile. »

Version audio de l’entretien :

[audio:interviews/devin_townsend_2011_04_08.mp3|titles=Devin Townsend Interview]

Radio Metal : Tu as fini les quatre albums de la colossale tétralogie du Devin Townsend Project. Maintenant que tout cela est derrière toi, ne ressens-tu pas une sorte de vide ?

Devin Townsend : Oh, c’est tellement génial ! Tu ne peux pas savoir à quel point j’apprécie ça ! Je crois que je ne m’en suis pas rendu compte avant que ce soit fini… J’ai réalisé à mi-chemin quel engagement c’était et je me suis dit : « Oh, putain… ». A ce moment-là, je pensais qu’il me fallait deux jours de sommeil sans interruption. Maintenant que les quatre sont terminés, c’est quatre jours qu’il me faut ! Mais, en faisant ces albums j’ai compris pas mal de choses. L’une d’entre elles est que j’ai fait ça pour moi. Je ne crois pas que faire cela était essentiel pour moi mais je suis content de l’avoir fait. En faisant cette tétralogie, j’ai réalisé que j’avais mis de côté beaucoup de choses, sur le plan de mes relations et de ma vie personnelle. Je pense que c’est très facile de mettre des choses de côté quand on est submergé par le travail. Je crois que le travail est une addiction ; je ne savais pas à quel point ça pouvait être difficile. Donc oui, il y a un vide, mais il est bienvenu et j’espère le combler avec un hobby ou quelque chose comme ça.

Autre chose que de la musique ?

Ouais, j’ai tellement investi de ma propre identité dans ce que j’ai fait depuis tout ce temps et je vieillis, je deviens de moins en moins intéressé par moi-même. J’en ai assez d’essayer de maintenir ce niveau d’intensité. Mais je n’en ai pas marre de la musique ! Pour ces quatre albums, j’ai dû trouver des choses intéressantes sur lesquelles écrire et j’espère que ça m’a aidé à « purger » ce sentiment d’autosuffisance qui me tourmentait dans ce que je faisais depuis de nombreuses années.

Tout au long de ta carrière, tu as été reconnu pour faire des choses complétement frappées, mais Deconstruction est probablement ton album qui va le plus loin. Y a-t’ il des choses dont tu t’étais abstenu avant de faire cet album ?

Ouais. Le truc marrant au sujet de Deconstruction, c’est que c’est un des albums sur lesquels j’ai le plus libéré ma créativité tout en étant probablement l’album le plus « sain » que j’aie jamais fait. Évidemment, ce n’est pas comme ça qu’il sonne mais je crois qu’il y a une différence entre se permettre d’être fou et faire des choses inconscientes. C’est ma définition de la folie. Si tu fais des choses qui sont libérées d’un point de vue créatif, en étant complètement inconscient, je crois que tu joues avec le feu. Je l’ai fait dans le passé, mais plus maintenant : je ne bois plus, je ne prends plus de drogues, je sors mes poubelles. C’est odieusement normal, non ? J’ai voulu reconsidérer tout ça avec Deconstruction : « Voilà quelque chose qui a l’air vraiment aléatoire et dérangé à la surface », mais pour finalement souligner le fait que ça a été fait avec un contrôle total. Prenons ces mélodies, ces idées, ces flux de conscience, une chose menant à une autre… Prenons ces idées musicales et composons-les avec un orchestre et un chœur. Dans ce sens, je crois que je peux dire : « Regardez : oui, c’est libre du point de vue créatif mais c’est complétement contrôlé ». Je prenais mon week-end et je rentrais chez moi jouer avec mon gamin. A aucun moment, Deconstruction n’a pris le contrôle sur moi. Je crois que c’est ce que j’essayais de découvrir en le faisant : « Peux-tu le faire si c’est toi qui le contrôle plutôt que l’inverse ? » Ça a été éprouvant mais ça a aussi été amusant. Ghost est ma manière de dire « Voici une déclaration complexe » et montrer au final que je ne suis pas vraiment connecté émotionnellement avec la musique complexe. Je ne pense pas qu’elle soit nécessaire. La musique que je préfère est simple, comme le folk ou la musique new-age, des trucs comme ça, la musique improvisée aussi. J’aime vraiment tout ça. Mais je me suis aperçu que pour maîtriser la bravoure artistique requise pour faire un album comme Ghost, j’avais besoin de faire Deconstruction. Je devais faire un truc très compliqué qui dirait : « Hé, les complications ne m’intéressent pas ». Ça a l’air dingue mais honnêtement je ne crois pas que cela le soit !

Deconstruction et Ghost sonnent vraiment comme des albums que tout oppose mais sont au final, parfaitement complémentaires. L’un appelle l’autre. Par exemple, quand Deconstruction s’achève, tout ce dont en a envie, c’est d’écouter de la musique calme et posée, et c’est exactement ce que Ghost nous donne. Savais-tu que chaque album serait une réponse à l’autre ?

J’aimerais bien être en mesure de m’asseoir et mettre les pieds sur la table et dire : « Et ouais, j’avais tout prévu ». Dans une certaine mesure, c’est un peu ce que j’ai fait, mais même les plans les mieux préparés ont tendance à se transformer. Ces quatre disques ont fini par être… Le sentiment final que j’ai à leur égard est que c’est ce que j’espérais obtenir. Leurs caractéristiques ont un peu évolué ; il y a par exemple des chansons que je croyais vraiment importantes dans tout ça, mais qui, finalement n’allaient pas, et des choses dont je pensais qu’elles seraient moins importantes qui ont fini par jouer un rôle considérable, etc. Les éléments complémentaires sont en grande partie des coïncidences, mais la raison pour laquelle cela fonctionne est que la chronologie suivie était, elle, tout à fait intentionnelle. Je savais que Ki devait exprimer ce qu’il exprime et qu’il mènerait à Addicted qui se termine avec une sorte de sentiment neutre qui renvoie à Ki. J’étais conscient de ces éléments. Mais les détails sur la façon dont tout cela allait fonctionner, je les ai finalement définis en tâtonnant.

« Je me suis demandé : « Penses-tu que tu sois une mauvaise personne dans le fond ? Penses-tu que si tu te donnes une liberté totale, dans une situation où tu as l’opportunité de faire n’importe quoi, et que tu sais que ce n’est pas ce qu’il faut faire, ta vraie nature se montrera ?». Je n’en savais rien. Alors j’ai pensé que je devais vraiment me dire : « Donne-toi toutes les chances d’échouer, et on verra ce qui se passe avec un esprit clair ». »

Deconstruction sonne comme s’il avait été fait sans contraintes, sans compromis, et sans aucune importance accordée à aucune règle : de la pure liberté créative. Il sonne comme le genre de trucs extrêmes et dingues que l’on fait pour éradiquer nos frustrations, comme si il n’y avait plus rien à perdre. Est-ce que c’était ton état d’esprit quand tu as fait cet album ? Avais-tu certaines frustrations à éradiquer ?

Avant, j’utilisais la catharsis comme une excuse pour faire des choses qui manquaient de responsabilité artistique, si tu me suis. C’était vraiment : « Oh, je suis cathartique ». En faisant Deconstruction, j’ai compris qu’il y avait une différence entre la catharsis et me permettre de croire que je n’allais pas faire des trucs mauvais. Auparavant, tout ce que j’ai fait et dont je n’étais pas sûr artistiquement – ce qui était sadique, cruel… – venait de moi alors que je n’avais plus le contrôle de moi-même. Des gens se droguent et tuent, d’autres boivent et tuent. Dans mon cas, ça m’a fait faire des erreurs en public qui m’ont fait me dire : « oh, OK, note à moi-même : il se peut que tu veuilles éviter ça ». Deconstruction m’a donc presque apporté de la clarté, par rapport à cette autre période de ma production musicale où j’ai expérimenté de manière similaire. Mais en fin de compte, je crois que je me suis arrêté brusquement à certaines des choses que j’aurais pu faire sur Deconstruction parce que je commençais soit à être trop fasciné par moi-même, comme sur Infinity, soit à avoir peur de moi-même, comme sur Alien. Quand j’ai décidé de faire Deconstruction, l’idée c’était : « regarde-toi en face, fais-tu confiance au potentiel de l’homme en général ?». Je crois honnêtement que je deviens moins intelligent avec chaque jour qui passe… Mais donc, je me suis demandé : « Penses-tu que tu sois une mauvaise personne dans le fond ? Penses-tu que si tu te donnes une liberté totale, dans une situation où tu as l’opportunité de faire n’importe quoi, et que tu sais que ce n’est pas ce qu’il faut faire, ta vraie nature se montrera ?». Je n’en savais rien. Alors j’ai pensé que je devais vraiment me dire : « Donne-toi toutes les chances d’échouer et on verra ce qui se passe avec un esprit clair ». J’ai vite découvert que même si l’album était stable en lui-même, si tu mets les éléments de toi qui sont autodestructeurs à la lumière, ils te diront : « Allez, vas-y, fais quelque chose d’immonde ». Par contre, ce sera toi qui feras l’album et pas une ombre de toi-même, pas une marionnette. C’est comme ça que ça se passe, tu vois ? Mais à ce moment-là, quand cette autodestruction a été face à sa propre responsabilité, elle s’est rétractée. Ce mécanisme destructeur qui était en moi s’est transformé en un gamin apeuré quand il a été forcé à être responsable. Très rapidement, j’ai compris que je n’avais pas peur de moi-même. En toute honnêteté, si j’ai le choix entre faire quelque chose de bien ou quelque chose de mauvais, je ferais quelque chose de bien. A partir de là, je me suis dit : « Bon, OK, dans ce cas, si tu veux être créatif, il n’y a pas de limites. J’irai le plus loin possible ». Mais le truc de cet album est que tout ça n’est pas important. C’est de la masturbation artistique et mentale. Toute l’idée est : quelle valeur a tout ça par rapport aux choses simples ? Les choses magnifiques de la vie sont des choses que l’on peut dire en un ou deux mots, à l’inverse de pleins d’autres trucs. Bordel, mais je ne la ferme jamais ! Putain, je n’arrête pas… Mais par contre, je crois qu’il y a une grosse différence entre qui je suis et ce que j’ai la chance de pouvoir exprimer dans ma musique. Regarde : qui suis-je ? Je suis un clown. En revanche artistiquement je crois arriver à un point où je ne suis plus intéressé par les attributs de l’infini. Je suis plus intéressé par les minuscules équations qui en sont des métaphores. Voilà, c’est ça l’infini. J’aime ça, c’est vraiment cool. Et merde, qu’est-ce que j’essayais de dire ? Je ne sais plus !

Non, non c’était une réponse intéressante !

Vraiment ? Je me suis perdu !

Il y a beaucoup d’invités talentueux sur Deconstruction. Comment as-tu décidé de les inviter sur l’album ? Est-ce que la musique « t’implorait » en quelque sorte leur présence ou alors était-ce un moyen de donner à un album difficile d’accès, plus d’attention d’un point de vue marketing ?

Ça s’est passé dans les deux sens. Quand j’ai commencé à écrire les riffs, il y avait certains riffs pour lesquels j’ai pensé : « J’ai un ami qui serait parfait pour ça ». Et quand j’ai commencé à faire des interviews, j’ai dit : « Hé, je vais rajouter ces gens sur cet album ». La réponse était principalement : « Je vois. Tu vas prendre toutes ces personnes et utiliser leurs noms pour vendre ton CD », ça m’a fait penser : « Voilà ce qui va me tomber dessus ». J’étais embarrassé, et j’ai alors dit : « OK, je ne vais pas faire ça, il n’y aura pas ces gens sur l’album ». Ensuite j’ai commencé à enregistrer et je suis arrivé à ces parties-là, je me suis dit : « Mais j’entends ces gens là-dessus ! ». Et parce qu’il y a beaucoup de points de vue différents, lyriquement et conceptuellement, j’ai pensé qu’il pouvait être intéressant d’avoir des voix différentes. Au final, j’ai décidé de suivre cette idée. Ce n’est pas comme une particularité mais plutôt comme une couleur. Par beaucoup d’aspects, c’est aussi un investissement personnel pour moi d’avoir quelqu’un que j’apprécie en tant que personne et en tant que musicien, être capable de dire que je le soutiens. J’ai donc commencé avec un invité, puis j’ai décidé de continuer. J’étais alors coincé avec la question : « Comment vas-tu expliquer ça dans la presse ? » J’ai téléphoné au label et je leur ai demandé : « Est-ce qu’on peut éviter de mettre un gros sticker sur l’album qui dit : « featuring untel » ». Ils ont été d’accord, alors maintenant, quand on fera de la promo les gens sauront qui est sur l’album, mais ce n’est pas indiqué dans le communiqué de presse. Quand on me pose des questions là-dessus, j’essaie de ne pas lister toutes les personnes qui ont participé. Il y a des gens vraiment cool dessus, qui ont des petits rôles, et pour la plupart ce sont des amis de longue date. Dans beaucoup de cas, ils ont mon âge, ils ont des enfants, font du heavy metal et essaient de trouver leur place. Ça a été merveilleux pour moi de les avoir, mais il y a aussi un orchestre de soixante musiciens et une chorale. J’essayais de faire quelque chose ayant des textures intéressantes sans que quoi que ce soit ne soit davantage mis en avant que le projet lui-même. L’attention du projet se portera, je l’espère, sur son thème qui est tout ce mélange de plein de choses totalement différentes. J’ai vraiment choisi des éléments que je trouvais cool et beaux. L’avenir nous dira si ça a un sens ou pas ! On verra !

« Tous les éléments complexes de « Deconstruction », toutes ces hyperboles, cet orchestre, j’avais besoin que ce soit vraiment exagéré pour dire : « Vous voyez à quel point c’est exagéré ? ». Tout ça n’est pas important, ce qui est important c’est d’être solide pour ses amis et sa famille et d’apprécier les un ou deux jours de libre que l’on a par mois, plutôt que de les passer à s’inquiéter à propos de conneries qui échappent à notre contrôle. »

Qui est la chanteuse sur Ghost ? Elle a une très belle voix.

N’est-ce pas ? C’est une amie d’un ami et elle n’est pas chanteuse. Elle travaille dans un centre bouddhiste de Vancouver. Je crois qu’elle a 22 ou 23 ans. Je ne la connaissais pas vraiment mais elle a chanté sur un album et c’est moi qui ai enregistré sa voix. Elle m’a vraiment touché. Je l’ai félicité pour ça mais je lui ai aussi vraiment fait péter un câble. Je lui ai dit : « Hé, on a bossé ensemble et je crois sincèrement que tu devrais être sur cet album » et elle m’a alors répondu : « Je ne suis pas chanteuse », et du coup tout ce que j’obtenais d’elle c’était : « Et tu me fous la trouille ». Alors, je lui ai dit : « S’il te plaît, fais-moi plaisir, viens et chante. Ça sera facile et je rendrais ça simple ». Elle a fait deux ou trois sessions avec moi. C’est quelqu’un que j’apprécie vraiment et j’avais besoin de sa voix sur l’album. J’ai dû la convaincre qu’il n’y avait pas d’autres raisons à cette invitation ! Je lui ai dit que sa voix était vraiment cool mais je ne pense pas qu’elle m’ait cru ! Elle m’a dit: « Je chante parce que j’ai une belle voix, mais je ne suis pas une chanteuse et je ne suis pas impliquée dans la scène musicale. Mais, d’accord, je vais t’aider ». C’est donc pour ça que cette voix est si pure dans ce qui est ressorti.

Exactement ce qu’il fallait pour l’album.

Je suis d’accord à 100 %.

Au début de la chanson Deconstruction, tu dis : « Vous pouvez prendre n’importe quoi ! N’importe quel objet bénin… Vous pouvez prendre un cheeseburger et le déconstruire jusqu’à sa source ! ». Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c’est du pur délire ou alors il y a une vraie réflexion derrière ?

(rires) OK, voilà la vraie réflexion : sur l’album Addicted il y a une chanson qui s’appelle « Universe In A Ball ». Quand j’ai arrêté la drogue et tout le reste j’ai commencé à piger qu’il n’y avait pas de mystères, pas de métaphores. Tout est vraiment ce qu’il est. Cependant je crois qu’il y a une arrogance intellectuelle qui prétend que pour comprendre n’importe quoi, comme la biologie, les mathématiques, ou la vraie nature et le sens de la vie, nous devons tout contrôler. En disant « contrôler », je veux dire « en comprendre tous les éléments ». Et je crois que c’est vraiment de l’arrogance propre aux humains que de croire que nous sommes en mesure de comprendre ces choses à ce stade de notre évolution. Dans, Deconstruction, le personnage est déterminé à comprendre comment les choses autour de lui réagissent avec son environnement, ce que cela représente spirituellement, ce que cela signifie pour lui en tant que personne. Quoi, quoi, quoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Ce genre de conneries existentielles. Cette citation est supposée être une parodie de deux personnes étant philosophes l’une envers l’autre, ce qui les amènent à croire qu’ils sont putain de malins. Ce que je veux dire est que tout est en tout. Si tu te concentres vraiment sur quelque chose, tu trouveras ce que tu recherches. Si tu vas assez loin dans une tasse de café, tu trouveras l’infini. Le personnage de l’album est si obsédé par la compréhension de lui-même qu’il traite tout : la musique, les maths, le sexe, la drogue, le crime, la religion et la spiritualité, mais sans le savoir parce qu’il se croit vraiment putain d’intelligent. Finalement, quand il trouve ce qu’il cherchait, après y avoir investi tout ce temps, toute cette énergie, tout cet intellect créatif, et qu’il prend du recule pour voir ce qu’il regardait, il se rend compte que c’est quelque chose de grotesque. C’est pourquoi j’ai choisi le cheeseburger, parce que c’est débile. Et en plus, il est végétarien ! Après tous ces efforts, il comprend que dans un sens, ce pourquoi il a passé tout ce temps à chercher n’était qu’une farce. A la fin de « Deconstruction », les paroles sont confuses. Il a vraiment honte de lui, il s’est donné des migraines tout seul et il a impliqué sa famille dans ce drame. Il a rationalisé toute ce non-sens artistique ou cette catharsis ou peu importe, alors que c’est ce que c’est ! Finalement, est-ce que tout ça était nécessaire ? Je crois qu’il était nécessaire de retenir la leçon. Sur la dernière chanson, « Poltergeist », le personnage se parle à lui-même : « OK, maintenant que tu es arrivé à cette conclusion, sommes-nous d’accord sur le fait que tout ça n’était pas une perte de temps mais qu’il y avait une leçon à retenir ? Est-il important de concentrer tes énergies artistiques et personnelles pour comprendre quelque chose que, par nature, tu ne peux pas comprendre ? » C’est comme essayer de décrire l’infini : c’est impossible. Aussi loin que tu puisses avancer dans l’infini, il faudra encore que tu avances, à l’infini ! Toi et tes potes, vous pouvez dire « Ouais, regarde, on a analysé cette partie d’une figure fractale ». Ouais, mais quand tu prends du recul, qu’est-ce que c’est ? Une forme et tu vas l’aimer ou pas… Si tu commences à aller plus loin, à mon avis, tu t’engages dans un mode de pensée qui est non seulement antisocial mais a aussi le potentiel d’être dangereux pour toi car tu te perds. Le cheeseburger est comme une métaphore arbitraire pour essayer de comprendre le sens de la vie, alors que finalement le vrai sens de la vie, c’est peut-être d’aller sur la plage et de jouer de la guitare sèche avec tes potes sans trop y penser. C’est ce que Ghost est censé représenter.

Eh bien, merci pour cette explication !

Je sais que c’est comme si je balançais le truc du cheeseburger à la face des gens et ils se disent : « Hein ? Mais c’est débile ! ». C’est censé l’être. Tous les éléments complexes de « Deconstruction », toutes ces hyperboles, cet orchestre, j’avais besoin que ce soit vraiment exagéré pour dire : « Vous voyez à quel point c’est exagéré ? ». Tout ça n’est pas important, ce qui est important c’est d’être solide pour ses amis et sa famille et d’apprécier les un ou deux jours de libre que l’on a par mois, plutôt de les passer à s’inquiéter à propos de conneries qui échappent à notre contrôle.

(A propos de Ziltoid) « Je suis plus intéressé par le personnage que par l’album, je le trouve super. J’ai des projets pour lui. J’aimerais qu’il ait son émission télé, un truc sur YouTube. J’aimerais en faire une émission sur la science. »

As-tu aujourd’hui des idées sur ce à quoi tes prochains projets ressembleront ?

J’ai quelques idées en tête, mais toutes mes prédictions sont tombées à l’eau par le passé, je vais donc vous épargner des prédictions. Mais j’ai beaucoup d’idées.

Tu as interprété l’album Ziltoid dans son intégralité au Tuska Festival l’année dernière. Pourquoi cet album en particulier ? Ce n’est pas ton album le plus emblématique… Et pourquoi en Finlande ?

Ils me l’ont demandé. Et je suis plus intéressé par le personnage que par l’album, je le trouve super. J’ai des projets pour lui. J’aimerais qu’il ait son émission télé, un truc sur YouTube. J’aimerais en faire une émission sur la science. Je trouve le personnage génial et sa voix est marrante. Ça a été une très bonne motivation. En fait, j’ai créé ce personnage et ensuite j’ai fait la chanson-thème (il chante) : « Ta dadada, Ziiiiltoid ! ». Ensuite, par effet boule de neige, ça m’a amené à faire cet album et d’autres trucs débiles. Mais une fois tout ça terminé, il me restait toujours ce personnage. Les types en Finlande aimaient bien le personnage et m’ont donc suggéré de jouer tout l’album. Ça m’a donné l’opportunité de faire quelques vidéos avec eux. Au final ça m’a permis d’apercevoir un futur pour lui et d’autres trucs. C’est que du fun, Ziltoid est génial !

Lorsque mes collègues t’ont rencontré au Hellfest l’an passé, tu leur as dit que tu avais un cul très intéressant. Ils ont ensuite demandé à Gene Hoglan ce qu’il en pensait et il leur a répondu que ton cul ressemblait à deux coudes côte à côte et qu’il trouvait le cul de Byron Stroud plus intéressant. Je dois absolument te le demander : qu’as-tu à répondre à ça ?

(rires) Eh bien, j’ai 39 balais, hein ? Quand j’en avais 18, j’avais un derrière convenable, il était là où il était censé être ! Mais plus je deviens vieux, plus il tombe et plus il fait des trucs nouveaux ! Je ne sais pas quel âge tu as toi…

25 ans.

Ah, OK. J’ai encore aujourd’hui une image de moi-même ayant 25 ans, tu comprends ? Mais l’autre jour alors que je prenais mon bain, j’ai vu un grand miroir dans la salle de bains. C’était comme un vieux cartoon, « Herman », avec ces versions super exagérées des gens : ils étaient tous courbés avec le dos poilu… Quand je me suis regardé dans le miroir, je me suis dit : « Bordel… ». Dans ma tête j’ai encore 25 ans, mais en même temps j’en ai presque 40 ! Putain comment c’est arrivé !? Alors quand je dis que j’ai un cul très intéressant, c’est un mécanisme de défense. C’est de l’auto-dérision. Une sorte d’amortisseur. Quand on est une personne « publique » et qu’on veut faire ça longtemps, il faut être prêt à ce que des gens disent des trucs horribles sur toi tout le temps. En même temps tu dois aussi t’attendre à ce que des gens disent des trucs tellement flatteurs à ton sujet qu’il serait malsain d’y faire attention. Mon amortisseur pour les deux c’est de tous les prendre à contre-pied et de dire : « Non seulement je ne suis pas fou, mais je ne suis pas un génie non plus ». En général quand les gens regardent des photos de moi, ils pensent « Ce type a l’air marrant ! ». Alors je prends des centaines de photos de moi et j’en fous de partout. Parce que maintenant, peu importe la photo qu’on puisse me montrer, j’en ai une qui sera pire ! (rires). En ce qui concerne mon affirmation sur le fait que mon cul serait intéressant, je pense personnellement que les humain sont vraiment dégoûtants. Les gens, en tant qu’énergies, sont supers mais leur corps en général… Les humains sont plutôt laids. Je crois que c’est un bon élément d’auto-dérision ; c’est pour ça que ça m’amène à dire ça ! Est-ce que je pense vraiment que mon cul est intéressant ? Non, je ne crois pas ! Peut-être quand j’avais 18 ans, mais plus maintenant !

Tu as l’air d’être très actif sur internet : les réseaux sociaux, ton site, ton forum, etc. Par exemple tu as même cité sur Facebook une phrase issue d’une chronique de Deconstruction par un de mes collègues qui comparait l’album à « une diarrhée musicale qui éclabousse l’auditeur »

Ah, ouais, c’est vrai ! C’est génial !

Est-il important pour toi d’être le plus proche possible de tes fans et de partager tout ce que tu peux avec eux ?

La chose qui a commencé à être un problème fut qu’avec internet, Pro Tools et Photoshop, il est très facile de te faire passer pour quelque chose que tu n’es pas. Par exemple, Deconstruction est un album très technologique. C’est super facile de faire croire aux autres que tu peux faire de toi un dieu. Ce que les gens doivent savoir c’est que ce que je choisis de montrer, ce sont des éléments de moi-même qui sont flatteuses en terme musical. C’est pareil pour la photo : il y aura toujours des coups de Photoshop. Les grains de beauté, les boutons et toutes ces choses humaines… On dirait qu’aujourd’hui dans les médias tu dois être plus qu’un humain. Mais les photos de Deconstruction ont été faites sans maquillage. C’est plutôt : « Voilà, c’est moi ». Je vais en arriver à la réponse à ta question, excuse moi… Deconstruction est tellement super-réel que j’ai voulu inclure dans le coffret les sessions Pro Tools, pour dire : « Voilà comment je l’ai fait », il n’y a rien de trompeur. Avec les ordinateurs et internet, ce que je veux vraiment faire – et ce que j’espère faire avec Ghost et les réseaux sociaux – c’est de dire qu’il n’y a pas de sous-entendus, pas de métaphores. C’est ce à quoi ça ressemble et c’est tout. Ce que j’ai décidé de montrer au monde est une chose mais moi, en tant que personne j’essaie de comprendre des trucs et je galère vraiment. Je suis en grande partie socialement inapte. C’est important pour moi de dire qu’il n’y a pas de sous-entendus. Ce que j’aime quand je fais des concerts, la raison pour laquelle je tourne, est de rencontrer des gens. C’est ce qui confirme mes émotions. Je n’ai pas de réponses, seulement des questions et des hypothèses. Mais ce qui me permet d’avancer jusqu’à la scène suivante est quand les gens me disent : « Je comprends » ou alors : « Je vois, mais as-tu déjà pensé à ça ? » ou alors « Je ne comprends pas ». Je n’essaie pas de faire des affirmations avec ma musique, j’essaie juste de demander : « Que pensez-vous à propos de ça ? ». Certaines personnes me répondront alors : « Je suis d’accord » et d’autres l’inverse. Je répondrais donc à mon tour : «OK, pourquoi tu n’es pas d’accord ? » ou « Ah ouais, je n’avais jamais pensé à ça ». Et pour le prochain album ce sera : « Maintenant, je réfléchis sur ça ». J’essaie peut-être de comprendre des trucs d’un point de vue égoïste. La vie est vraiment déroutante ! Je réfléchis trop alors que j’essaie de ne pas trop réfléchir ; sur la religion, l’argent, le destin… En quelque sorte, soumettre mes idées aux gens m’aide vraiment. Et avec les réseaux sociaux, c’est un peu « Et à propos de ça ? ». Avec moi, les relations qui marchent le mieux sont celles qui sont aussi vraies que possible. Quand sur le forum les gens n’aiment vraiment pas un truc que j’ai fait, je demande : « s’il te plaît, parles-en ». Tu vois ce que je veux dire ? Je suis loin de penser avoir fait quelque chose qui soit proche de la perfection. Si quelqu’un n’aime pas ce que je fais, je lui dis alors « Génial ! S’il te plaît explique moi pourquoi ! » J’essaie de comprendre. C’est cool de pouvoir dire : « Que pensez-vous de ça ? Voilà un nouveau tas de merde, y a-t-il des choses d’écoutables ? ». Les gens diront alors qu’il y en a plus ici que là ou qu’il y en a moins ou alors qu’il n’y a rien du tout à en tirer. Je crois que c’est bien et même sain d’être en mesure d’apporter des choses qui sont assez intéressantes pour que les gens en discutent. Je veux carrément que les gens soient honnêtes avec ce que je fais. Bien sûr, je ne veux pas qu’ils soient méchants, juste pour être des trous du cul, mais je ne veux pas non plus qu’ils disent que c’est parfait alors que ça ne l’est pas. Pour moi, mes chansons sont aussi parfaites que je puis les faire, mais si quelque chose est parfait, la personne qui l’a faite l’est aussi. C’est donc impossible, n’est-ce pas ?! Personne n’est parfait. Mais je crois que ces deux albums sont vraiment cool ! Et à cette période de ma vie, ils représentent exactement ce que je voulais exprimer. Mais maintenant qu’ils sont terminés, je réfléchis à ce que je vais faire pour la prochaine fois. Avec les réseaux sociaux j’essaie de dire que nous sommes tous pareil et je veux vraiment ajouter ça à la pile de ce que tout le monde fait. Il y a des gens sur les réseaux sociaux qui sont de supers artistes et de supers musiciens, plus intelligents ou alors plus cons que moi, et c’est cool de faire partie de cette communauté et de pouvoir dire : « Voilà ma contribution ».

(A propos du téléchargement) « Honnêtement, si personne n’achète plus aucun album, je trouverai un moyen de vivre. Je sais faire des trucs ! Alors, allez-y ! »

Au final tu réfléchis plus une image de bon pote que celle d’une rock star. Est-ce l’image avec laquelle tu te sens le plus à l’aise ?

J’ai eu pas mal d’expériences avec des rock stars. J’aime bien la perception de la rock star comme ayant une maladie mentale, avec ce besoin d’être reconnu par des étrangers. Je n’aime pas penser que… Je veux dire qu’il est inévitable que les gens fassent des hypothèses sur toi. Ce que je voudrais faire, c’est être aussi honnête que je puisse l’être, avec ma musique et mes contributions. Si les gens voient les rock stars comme des gens qui sont dans les magazines et dans des émissions à la télé alors OK, pourquoi pas. Mais pour moi, une rock star, c’est quelqu’un qui n’est plus conscient de ce qu’il fait parce qu’à un moment donné on lui a dit qu’il était plus important que n’importe qui d’autre. J’ai des enfants, j’ai de la famille et des amis qui bossent à l’usine. Si je suis dans une situation sociale qui me convient bien, en ayant l’impression que mes réflexions et mes problèmes sont plus importants que ceux des autres, je ne serai pas vraiment impliqué dans grand-chose à caractère social… A chaque fois que je vois des types appeler le public leurs fans, je pense que cela montre qu’ils croient que ce qu’ils font est de la plus haute importance. Je ne suis pas plus important que les gens qui écoutent la musique. Par contre, j’ai un rôle différent : je l’écris et je la joue. Je fais mon job avec les interviews et le reste. C’est un bon boulot et je l’apprécie, mais c’est mon rôle. Et je crois que pour que je puisse faire ce travail, les auditeurs ont leur rôle et moi, le mien. Il n’y en a pas un qui soit plus ou moins important, il s’agit juste de deux aspects différents de la chose. J’adorerais faire une tonne de fric un jour. J’aimerais vraiment parce que j’ai passé beaucoup de temps à essayer d’aller du point A au point B. Ceci étant dit, en ce qui concerne le sujet du téléchargement, faites-le. Allez-y ! Je ne pourrais continuer que si je me fais un peu d’argent, n’est-ce pas ? Donc si vous aimez la musique, venez aux concerts, achetez un t-shirt, ou n’importe ! Mais au final, qu’est-ce que je veux ? Est-ce que je préférerais me faire une tonne de pognon ou faire écouter aux gens ce que je fais ? Je préfère avant tout faire écouter ma musique que de gagner de l’argent. Mais bon, si je pouvais trouver un moyen… C’est pour ça que j’espère que nous pourrons faire des figurines Ziltoid !

Ça pourrait vraiment marcher !

Tout à fait ! Si quelqu’un me dit un jour: « Voilà assez de fric pour toi pour que tu n’aies plus jamais besoin de faire de la musique », à chaque fois que je ferais un album, je le mettrai en téléchargement libre. Mais aujourd’hui j’ai un gosse à nourrir, j’ai un emprunt immobilier à rembourser et tout le bordel… Alors ça fait chier. Il faut que j’assure tout ça. Mais si les gens veulent me télécharger, ça ne me pose aucun problème, compris ?

Tu es le premier artiste que j’ai interviewé qui me dise ça.

Vraiment ? Ne pas vouloir que les gens t’écoutent n’a pas vraiment de sens. Enfin, je fais beaucoup d’efforts pour faire ma musique et j’aimerais faire un peu de fric un jour, mais sérieux, si je faisais ça pour l’argent… Merde, nous devrions faire ça d’une autre manière ! Je n’ai jamais pris la décision de faire ça et finalement, à un moment donné, j’ai fini par être musicien. J’ai vraiment de la chance d’être dans cette situation : je gagne assez d’argent pour payer mon loyer, alors c’est génial ! Pour être honnête, je pense que les gens devraient être libres d’analyser la musique, de la négliger, de l’aimer ou de ne pas l’aimer, de se la procurer ou de la payer. Ça n’a pas d’importance. Honnêtement, si personne n’achète plus aucun album, je trouverais un moyen de vivre. Je sais faire des trucs ! Alors, allez-y !

Interview réalisée par Saff le 8 avril 2011 en face à face.

Fiche de questions et introduction de Spaceman

Transcription : Saff
Traduction : Lucas

Site de Devin Townsend : hevydevy.com



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  • Cuthalion DK dit :

    Si seulement la scène musicale en général pouvait être peuplé d’un peu plus de personnes comme lui….
    J’aime beaucoup sa définition de rockstar! 🙂

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  • Spaceman dit :

    Mise à jour de l’interview avec la version audio.

    [Reply]

  • Est-ce que l’on pourrait à tout hasard avoir l’interview en anglais ?

    En tout cas merci beaucoup pour ce long entretien ! Devin Townsend est vraiment à part dans le monde de la musique.

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    La version anglaise arrivera dans le courant de la semaine prochaine. (sans doute avec l’audio).

    Animalement.

  • Lenny_Bar dit :

    C’est dingue, non seulement il réalise des albums avec des concepts sans queue ni tête tel qu’un cheeseburger, mais malgré tout ça a véritablement un sens profond! Bref, il est incroyable, ce mec (et aussi très bavard!)

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  • Interview assez ouf, faudra que je le relise…

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    Moi aussi, car à mon avis je n’ai pas compris le sens profond de certains de ses propos dès la première lecture.

  • Voila un Grand Homme.

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    Zenos

    Je dirais même un Très Grand Homme.

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