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Interview   

Devin Townsend : l’équilibre dans le chaos


On n’arrête plus Devin Townsend. Alors que cela fait cinq ans qu’il prépare une aussi mystérieuse qu’ambitieuse et vraisemblablement absurde comédie musicale du nom de The Moth, le Canadien nous a gratifiés ces dernières années de pas moins de quatre albums : Empath, les ambients The Puzzle et Snuggles, et maintenant Lightwork. Mais tous ont, dans la vie de Devin Townsend, une fonction spécifique ou, plutôt, sont le « sous-produit d’un processus » personnel. Dans le cas du dernier-né, Lightwork, il s’agissait de trouver une forme d’équilibre dans le chaos, celui de la pandémie, celui d’une lutte entre lui et un producteur – qu’il a pourtant lui-même invité –, celui d’un arbre qui tombe sur le studio… Lightwork, comme on peut le deviner, se veut être une lumière dans l’obscurité. Voilà pourquoi après le protéiforme Empath, Lightwork repose davantage sur des formats chansons, rassurants et gratifiants pour l’artiste par la récompense qu’ils offrent à la fin.

Forcément, il y a beaucoup d’introspection dans la musique de Devin Townsend, surtout à une période qui, face à l’adversité, alors qu’il vient également de passer la barre symbolique des cinquante ans, l’a poussé à se remettre en question et a été propice aux révélations personnelles. Une introspection qu’on retrouve donc dans l’entretien qui suit. Si l’artiste se désole de ne pas souvent avoir de réponses, celles-ci n’en sont – paradoxalement – pas moins éclairantes et empreintes d’une sagesse qui fait beaucoup de bien.

« La musique est le sous-produit du processus consistant à essayer de trouver son chemin là-dedans. Ce n’est pas que je considère la musique comme n’étant pas importante, car au final elle est incroyablement importante pour moi, mais à chaque fois, par le passé, où la musique est devenue le centre de l’attention, ça a perdu en humilité. »

Radio Metal : Comme son titre l’insinue, Lightwork est plein de lumière. C’est intéressant parce que tu as créé cet album durant la pandémie, une période particulièrement sombre. Était-ce une réaction directe à ça ? As-tu ressenti le besoin de contrebalancer cette obscurité en créant l’une de tes œuvres les plus lumineuses ?

Devin Townsend (chant & guitare) : Oui. Je me disais que non seulement j’étais musicien et écrivais de la musique, mais aussi que la musique avait un fort impact sur moi en tant qu’auditeur. En conséquence, la musique que je crée inclut aussi, presque fondamentalement, ma propre écoute comme raison pour laquelle j’ai envie de la créer. J’ai envie d’entendre des choses qui m’aident et illustrent les moments que je vis. Je me suis dit que dans le chaos des deux ou trois dernières années, la meilleure réaction que je pouvais avoir était de faire quelque chose qui m’aidait plutôt que d’empirer ma situation. C’était donc vraiment une décision consciente d’essayer de faire quelque chose de lumineux.

Était-ce nécessaire de plonger dans cette lumière afin de rester sain d’esprit ou bien y avait-il aussi une entreprise altruiste derrière ça, apportant de la lumière aux gens qui en ont besoin ?

Si ça aide des gens, c’est un chouette résultat annexe, mais ce n’est certainement pas altruiste. Ce n’est certainement pas comme si j’avais l’impression d’avoir une mission ou quoi que ce soit. Sans doute aussi que la manière dont j’écris est en grande partie basée sur l’intuition. Je suis les directions qui s’imposent à moi, et c’est la raison pour laquelle j’ai fait The Puzzle, Infinity, Alien, Empath et Ziltoid. Tout part du même processus. Une fois que je peux m’identifier à la direction qui me semble la plus convaincante, je mets tous mes efforts là-dedans. L’atmosphère ambiante était tellement sombre – et elle continue à l’être – que je me suis dit : « Pourquoi voudrais-tu rendre les choses encore plus sombres pour toi, pour ta famille et pour tes amis ? Je ne veux pas faire ça. » Mais le travail est devenu difficile, dans le sens où ce n’est pas simple d’essayer de trouver un moyen de rester suffisamment équilibré pour ne pas se détourner de cet objectif. C’est très facile de dérailler et de faire quelque chose motivé par la douleur, la rage ou ce genre d’émotion, mais ça n’aurait pas du tout facilité ma vie, ça l’aurait au contraire rendue bien plus difficile. Donc, l’illustration de Lightwork représente un phare, et à un moment donné, mon intuition a dit : « Ceci est ce qu’il faut que tu fasses. C’est tout. » Plus tu commences à te concentrer sur ton intention, plus tu commences à reconnaître le bon chemin et le mauvais chemin. Il m’arrivait donc de creuser une piste lors de la composition de Lightwork et de dire : « Oh, ça ne va pas. Ce n’est pas ce qu’il faut. » Ou même il pouvait m’arriver d’aller dans l’autre sens et de dire : « C’est trop. Il faut vraiment que ce soit focalisé. » J’ai donc dépensé beaucoup d’énergie créative durant cette période pour que ça reste sur la bonne voie, genre : « Va dans cette direction, mais ne dérive pas. » Le fait de maintenir un équilibre pendant une période fondamentalement chaotique est ce qui a demandé le plus gros effort pour cet enregistrement.

Tu as mentionné le phare sur l’artwork, situé dans un endroit qui paraît dangereux. J’imagine que ce phare représente cet album au milieu d’une période difficile, mais quel a été ton propre phare durant les périodes sombres de ta vie ?

La nature a beaucoup à voir avec ça. Je vais voir l’océan, je vais dans la forêt, il y a la météo, le fait de regarder le ciel la nuit… En présence de la nature, on a conscience que non seulement on fait partie de tout ça, mais aussi qu’une grande partie de nos drames et de nos galères en tant qu’êtres humains sont, à l’échelle de l’univers, minuscules. Je sais que c’est dur de ressentir ça quand on est confronté à la guerre, à la pandémie, à la cruauté et aux êtres humains qui sont abominables les uns envers les autres, c’est très difficile de se souvenir de ça, mais pour que je m’en souvienne, ma méthode consiste en partie à regarder autour de moi, à être dans la nature, à regarder le ciel. Je n’y arrive pas toujours. Il arrive souvent que je me perde dans mes propres psychodrames et dans le chaos du monde, mais pour répondre à la question de savoir comment je maintiens un certain équilibre durant ces temps sombres, je suppose que c’est ma réponse, j’essaye simplement de me souvenir que des choses sont bien plus grandes que nos petits drames humains.

« Face à l’éternité du cosmos, on n’est qu’une bande de gamins qui se battent pour le pouvoir. Les leaders politiques ne sont pas différents, ce n’est qu’une bande de gamins. C’est ce qu’on est. Notre espèce est immature et primitive. Face à la nature, aux mathématiques et à l’univers, elle paraît tellement puérile. »

La musique a-t-elle aussi été pour toi un moyen pour essayer de te guider à travers l’obscurité et les défis que la vie t’a présentés ?

Je ne sais pas si je dirais ça. Je dirais que la musique est le sous-produit du processus consistant à essayer de trouver son chemin là-dedans. Ce n’est pas que je considère la musique comme n’étant pas importante, car au final elle est incroyablement importante pour moi, mais à chaque fois, par le passé, où la musique est devenue le centre de l’attention, ça a perdu en humilité. Je suis reconnaissant d’avoir la musique, car elle me permet de présenter certaines de ces pensées et certains de ces sentiments, mais ce n’est pas le truc principal, c’est une réaction au truc principal. Tout ça, c’est juste… Je ne sais pas. Il faut essayer de garder la tête froide en tant qu’être humain, et quand je fais ça, ce que je compose – car je compose constamment – semble le refléter. C’est la meilleure façon de le décrire. Donc, le signal lumineux du phare représente moins la musique ou quoi que ce soit d’ésotérique et plus le fait d’essayer de se souvenir des bonnes choses de la vie, que ce soit sa famille, ses amis, sa santé, sa capacité à faire de la musique, la résolution des conflits, etc. Toutes ces choses sont bonnes pour moi, je les mets toutes dans la même catégorie.

Tu as dit tout à l’heure que « la musique que [tu] crée[s] inclut aussi, presque fondamentalement, [t]a propre écoute comme raison pour laquelle [tu as] envie de la créer ». Ecoutes-tu souvent ta propre musique en tant qu’auditeur ?

Non, je n’écoute jamais ma propre musique, mais c’est en grande partie parce que quand je suis en train de composer un album, au bout d’un moment j’en ai marre de l’entendre ! Je l’ai tellement entendue, pendant une année d’affilée, qu’à la fin du processus, quand j’ai envie de me détendre, je n’ai pas envie de m’écouter, ce n’est pas de la relaxation. Mais pendant le processus de création musicale, qui nécessite que je l’écoute très souvent, car je peaufine ce que je compose, ça ne me rend pas dingue ou je n’en ai pas marre. Ce processus est un mécanisme de défense. L’acte de création est une manière pour moi de gérer les circonstances qui me sont présentées, quelles qu’elles soient. Donc pendant que j’écris, il ne faut pas longtemps avant que certaines choses commencent à m’irriter sur le plan sonore, donc je peaufine mon écriture afin que ça ne m’irrite pas à terme. C’est à ce moment-là que je sais qu’une chanson est correcte. Je suis là : « D’accord, elle ne me dérange pas. Elle me permet de voir ma vie comme j’ai envie de la voir. » Lorsque je peaufine la chanson, je me dis : « Ceci me détourne de ci, ceci me détourne de ça, je retire ci… » Ça se fait presque par étapes et à la fin du processus d’écriture, je suis suffisamment satisfait de la musique pour ensuite travailler dessus pendant un an, mais au moment où j’ai fini, je n’ai plus envie de l’écouter [rires].

Y a-t-il des albums ou des chansons d’autres artistes qui ont aussi agi comme une lumière dans l’obscurité pour toi ?

Oui, bien sûr. J’adore écouter d’autres gens, et j’écoute de la musique toute la journée. Mais généralement, je n’écoute pas des artistes pour savoir qui ils sont, et souvent, je ne connais pas le nom des artistes que j’écoute. Spotify me fait des recommandations que je mets de côté pour revenir dessus. Je connais le nom de certains des albums, mais souvent c’est juste de la musique électronique pour se détendre, que ce soit de la synth wave, des trucs plus planants et que sais-je encore. Je me tourne aussi souvent par défaut vers la musique ambiante, des soundscapes et du sound design. En conséquence, pour moi, la musique a presque une fonction de bande-son. Une grande partie de la musique que je choisis d’écouter est tellement inoffensive que je peux quand même penser à ma propre musique pendant que ça joue. Si j’écoute du chant, je préfère écouter du chant dans une langue différente. Il y a un groupe que j’ai beaucoup aimé cette année et qui s’appelle Tinariwen, je crois qu’ils viennent de quelque part au Moyen-Orient. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils disent, mais en conséquence, je ne suis pas distrait par le contenu.

« L’une des facettes les plus difficiles de ce métier, c’est le fait qu’on est responsable de ses paroles. Quand je faisais des chansons avec Strapping, comme ‘Rape Song’ ou ‘Shitstorm’, ça semblait juste être la bonne chose à dire, mais rien qu’en l’écrivant, tu amènes la chose dans ta réalité. Avec Strapping, tout d’un coup, je me suis retrouvé associé à des idéologies qui ne me correspondaient pas. »

D’après la biographie promotionnelle, Lightwork se base sur des révélations personnelles que tu as eues. Quelles ont été ces révélations et qu’est-ce qui les a déclenchées ?

Que je ne suis pas équilibré, que je suis sujet à la colère, que je suis une personne comme tout le monde. Je crois qu’avant la pandémie… Quand il n’y a pas de problème, que tout le monde a de l’argent, que le prix de l’essence est bas, qu’il n’y a pas de pandémie, qu’on peut se procurer tous les types de légumes dont on a besoin, toutes les choses qu’on prend pour acquises, dans cet environnement, c’est facile d’être équilibré : « Tu vois, je garde la tête froide. Tout va bien. » Mais dès que ça dégénère, on reconnaît – je reconnais – la quantité de travail que j’ai à faire et à quel point mon équilibre dépendait énormément du fait que tout le reste dans ma vie allait bien. Donc, pour moi, les révélations, c’était : « Bon Dieu, j’ai beaucoup de travail à faire pour être vraiment équilibré et capable de contrôler mes réactions face à un chaos abject. Je n’y suis pas encore. » Il y a donc eu une forme d’honnêteté envers moi-même que je trouvais important de reconnaître. On parle souvent populairement de spiritualité ou de développement personnel et tous ces trucs, mais ce sont souvent des gens qui vendent du bonheur, de l’éveil spirituel et toutes ces conneries, et c’est juste des remèdes de charlatans. Le véritable équilibre vient – pour moi, en tout cas, et je n’y suis pas encore – quand on accepte où on est vraiment et qui on est vraiment, avec tout ce qui peut être moche là-dedans. C’est facile de dire : « Oh, moi, je ne fais pas ça. » Alors qu’en fait : « Si, tu le fais probablement. C’est juste que tu le nies. » Mais quand on y est confronté, on se dit : « Oui, voilà qui je suis. Face au chaos, c’est ainsi que je réagis et je ne le savais pas. » Parfois c’était bien ; parfois, en faisant face au chaos, j’étais là : « Ouah, t’as vraiment assuré ! Tu étais vraiment plus capable de faire les choses que tu ne le pensais » et en ce sens, je ne m’y attendais pas. Mais dans d’autres cas, j’étais là : « Oh, j’ai réagi comme un animal. Dans ce scénario, je suis toujours un animal », genre il n’y a aucun équilibre là-dedans. Donc j’imagine que les révélations personnelles étaient que je me voyais bien plus comme j’étais, plutôt que comme cette image flatteuse que je me faisais de moi-même, et ça m’a aidé.

Dans « Children Of God », tu chantes qu’« on n’est tous que des enfants face à Dieu ». En fait, crois-tu en Dieu ? Qu’est-ce que Dieu, d’ailleurs, pour toi ?

Eh bien, le mot en soi est problématique, car il implique la religion et Dieu dans le sens du christianisme, de l’islam ou autre. J’aurais aimé qu’il y ait un meilleur mot, car celui-ci a un sens très chargé. Dès qu’on parle de Dieu, les gens sont là : « Oh mon Dieu, tu es religieux » ou je ne sais quoi. Mais pour moi, il y a deux choses. D’abord, le thème de la chanson est moins à propos de Dieu dans un sens religieux et plus à propos du fait que face à l’éternité du cosmos, on n’est qu’une bande de gamins qui se battent pour le pouvoir. Les leaders politiques ne sont pas différents, ce n’est qu’une bande de gamins. C’est ce qu’on est. Notre espèce est immature et primitive. Face à la nature, aux mathématiques et à l’univers, elle paraît tellement puérile. Et puis, d’un autre côté, en revenant à la nature problématique du mot « Dieu », ça implique quelque chose qui n’est pas ce que je veux dire. Est-ce que je crois en Dieu ? Je crois qu’il y a plus que nous. L’océan, le ciel, la planète… La hauteur de l’arrogance quand on pense que tout finit avec l’humanité fait partie du problème – et c’est une grande partie du problème. Donc je crois en ce concept, qui est… Enfin, le langage est tellement stupide, on ne peut pas encapsuler ça en un mot. Donc est-ce que je crois qu’il y a plus que nous ? Ouaip ! Mais ce n’est pas un gars avec une barbe, ça je peux te le dire ! C’est peut-être des fractales, c’est peut-être des mathématiques, c’est peut-être… Je ne sais pas. Je crois au fait que je ne sais pas, que dis-tu de ça ?

« Love » est le dernier mot que tu prononces dans cet album. Comment comparerais-tu ta vision de l’amour maintenant et le « Love? » de l’époque de l’album Alien ?

Encore une fois, le langage est problématique. Tout ce qu’on peut utiliser dans un langage pour décrire ne pourra pas le résumer. De la même façon que le mot « Dieu » a été utilisé dans la conscience publique, on se fait une idée de l’amour comme d’un truc ouvertement joyeux qui s’accompagne d’une carte de vœux, genre à la Saint-Valentin, les « je t’aime » et tout ça. Mais le mot pose problème, car le concept d’amour renvoie bien plus à une corrélation entre des choses. Ce n’est pas qu’entre des gens, c’est entre l’océan et la plage, le soleil et la lune, le ciel et la terre. C’est cette espèce de nature binaire des choses et la manière dont chacune des deux parties interagit de façon à ce que la nature perpétuelle de la création se maintienne, je suppose. Donc, l’amour, en tant que concept, est bien plus violent et intense que Winnie l’Ourson avec un cœur ou un truc comme ça. Ce n’est pas forcément ce que je veux dire [petits rires]. Je pense que ça nécessite une grande force pour participer à cette corrélation entre des choses qui se trouvent à des extrémités diamétralement opposées d’un spectre. C’est important pour moi, car le fait de participer avec des choses opposées à soi a créé une grande partie des divisions qu’on connaît aujourd’hui. Par exemple, on a la gauche et la droite, toutes ces idéologies politiques, et il n’y a aucune discussion entre elles. C’est soit t’es avec nous, soit contre nous. C’est bien ou c’est mal. Mais il y a tellement de nuances de gris entre tout ça que c’est malheureux.

« Je crois que j’ai peur de la perte de contrôle parce que… Je ne sais même pas pourquoi. Je me le demande. C’est probablement parce qu’en l’absence de contrôle, il y a cette prise de conscience que rien n’est sous contrôle et que tout change, et qu’en changeant, au final tout meurt. »

Mais je modérerais aussi ce que je viens de dire en disant simplement que je fais ce qui me vient naturellement. Je ne passe presque pas de temps à y réfléchir. Je me contente de faire. Donc, du point de vue des paroles, je ne cherche pas à faire une affirmation. Je ne cherche pas à être provocateur. Ça semblait être la bonne chose à dire et à chanter, et c’est tout. L’une des facettes les plus difficiles de ce métier, c’est le fait qu’on est responsable de ses paroles. Je me souviens, il y a des années – car mon processus d’écriture a toujours été le même – quand je faisais des chansons avec Strapping, comme « Rape Song » ou « Shitstorm », les gens me posaient des questions du genre : « Qu’est-ce que tu voulais dire avec ça ? » Et je répondais : « Merde, je n’en ai aucune idée ! » Ça semblait juste être la bonne chose à dire, mais ensuite, il faut en être très conscient, car rien qu’en l’écrivant, tu amènes la chose dans ta réalité. Avec Strapping, tout d’un coup, je me suis retrouvé associé à des idéologies qui ne me correspondaient pas. J’étais là : « Ouah, je trouve ça tellement mal. » Au bout d’un moment, tu te dis : « Bon, tu vas devoir faire attention maintenant. » Enfin, pas forcément faire attention, mais tu dois pouvoir dire : « C’est quelque chose que je peux assumer. » Et oui, je peux assumer l’idée d’amour, même sous son interprétation de carte de vœux Hallmark qu’en font la plupart des gens, dans une certaine mesure. Tout ça pour dire que je suis simplement mon intuition et j’essaye de rendre ma musique aussi fidèle que possible à ce que j’ai ressenti être important durant le processus où je l’ai écrite, c’est tout.

Tu as déclaré qu’« après Empath et The Puzzle, les choses sont revenues dans la direction d’arrangements plus traditionnels pour Lightwork ». Il y a évidemment cette notion de réaction ou d’équilibre qui a existé pratiquement durant toute ta carrière d’album en album, mais niveau composition, approches-tu différemment un arrangement de chanson traditionnel et une musique à la forme plus libre comme sur Empath ou Deconstruction ?

Oui. J’imagine qu’il y a deux parties différentes dans mon cerveau. La musique à forme libre est, sans doute la plus agréable pour moi, mais il y a une récompense qu’on obtient avec la musique plus structurée quand elle est terminée, que j’aime beaucoup aussi. Faire une chanson très bien faite qui n’a pas une once de gras, je trouve que c’est vraiment un art en soi et ce n’est pas facile. Certaines personnes sont des génies dans ce domaine, alors que moi je suis encore en train d’apprendre. Donc, j’aime faire de bonnes chansons en raison de cet art. J’adore les musiques à forme libre et abstraites, mais ça conduit à une expérience différente pour l’auditeur. Je trouve que les deux ont de la valeur, donc j’aime les deux.

J’imagine que le plaisir est plus dans le processus concernant la forme libre et plus dans le résultat cocnernant la musique plus structurée…

Oui. En fait, c’est très vrai. Pas que je n’apprécie pas le résultat de la forme libre, car je l’apprécie, mais il y a un sentiment de liberté créative dans un processus abstrait qui est fantastique. J’adore ça. Quand c’est fini, c’est plus un voyage quand on l’écoute, mais avec des chansons, j’y trouve un vrai sentiment de satisfaction, genre : « D’accord, cette transition-là était vraiment appropriée, ça fonctionne vraiment bien et ça me donne l’impression que ça a été calculé » et j’apprécie beaucoup ça.

Tu as toujours été ton propre producteur, en remontant aussi loin que Heavy As A Really Heavy Thing de Strapping Young Lad et Ocean Machine. Il n’y a bien que sur City que tu as impliqué Daniel Bergstrand. Donc pour Lightwork, tu as décidé de voir ce qui se passerait si tu faisais appel à un producteur pour t’aider et te guider dans cette sélection musicale. Tu as choisi Garth Richardson pour ça. As-tu fait ça pour la même raison que tu as impliqué des amis et collègues à l’époque de Transcendence, afin d’abandonner ton besoin de tout contrôler ?

Oui, je pense que le contrôle est un gros problème chez moi. Je crois que j’ai peur de la perte de contrôle parce que… Je ne sais même pas pourquoi. Je me le demande. C’est probablement parce qu’en l’absence de contrôle, il y a cette prise de conscience que rien n’est sous contrôle et que tout change, et qu’en changeant, au final tout meurt. Peut-être qu’inconsciemment, je ressens davantage cette idée de mortalité avec l’âge. Je ne sais pas. Je ne fais que spéculer. Le fait d’être interviewé me met dans une position où je dois répondre à des questions dont je ne connais pas la réponse. C’est donc ma supposition : peut-être que c’est la peur de la mort. Mais ce que je sais, c’est que cette même compulsion créative qui me pousse à écrire des paroles me mène aussi à établir la forme que prendront les processus de chaque nouvel album, ça relève du même état d’esprit. Donc mon intuition derrière ce coup de tête était que si j’impliquais un producteur, ça me forcerait à chambouler les conforts auxquels je m’accrochais et qu’avec un peu de chance, ça me permettrait de grandir, et c’est exactement ce qui s’est passé.

« Il faut que je sois à l’aise avec ma musique, car c’est moi qui vais répondre aux interviews. J’envie certains artistes qui sont capables de faire quelque chose qu’ils n’aiment pas, de te regarder droit dans les yeux et de dire : ‘C’est le truc le plus génial qu’on ait jamais fait.’ Ce n’est pas ainsi que je fonctionne. »

Au final, comment était la collaboration ? A quel point as-tu dû faire un travail sur toi-même pour laisser un producteur rentrer dans ton monde ?

Nous avons coproduit l’album ensemble et c’était très difficile pour tous les deux. C’était bien, ceci dit, mais c’était très difficile. Et c’était en grande partie parce qu’avec Garth et moi, c’était comme s’il y avait une force inarrêtable et un objet inébranlable. Donc à un moment donné, il y a forcément un conflit qui éclate. J’ai passé une partie significative de ma carrière à délibérément éviter ça. Donc je me suis mis dans une position où il fallait que je me batte pour ce que je voulais, ce qui n’est pas toujours le scénario le plus facile ; ça m’a obligé à affronter cette peur du conflit, de devoir chercher à plaire à quelqu’un ou ce genre de chose. Tu combines ça avec une pandémie, la guerre, des problèmes de chaînes d’approvisionnement, des problèmes d’argent, le changement climatique et toutes ces conneries, et alors tu découvres que tout ton monde est un amas d’énergie frénétique, chaotique et irrésolue. Ce qui m’a intuitivement poussé à impliquer un producteur était peut-être un peu désinvolte, car je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi difficile, mais à la fin de l’album, on entend la voix d’une fille sur la corne de brume qui dit : « On a gagné. » A la fin de l’album, c’est ce que j’ai ressenti : même si c’était difficile au point où, à certains moments, j’ai pensé que je n’allais pas être capable d’aller jusqu’au bout, pour diverses raisons, l’opportunité de participer dans ce niveau d’énergie chaotique m’a aussi obligé à me montrer à la hauteur. Je l’admets, j’étais surpris d’y être parvenu. Enfin, non, ce n’est peut-être pas ce que j’ai ressenti. Je pense que j’ai toujours su que j’en serais capable, c’est juste qu’au moment où je suis arrivé au bout, avant tout, je me suis dit : « Oh mon Dieu, je n’arrive pas à croire qu’on ait fini. »

Apparemment, Garth t’a poussé à explorer certains aspects de ta musique et de ta conception sonore qui eux-mêmes t’ont forcé à sortir de ta zone de confort…

Il aime ce qu’il aime. Lui ne jure que par le format chanson. Personnellement, j’aime souvent le sound design autant que j’aime les chansons. Il y a donc des moments où nous avons dû faire des bras de fer là-dessus, c’est-à-dire qu’il était catégorique sur le fait que telle partie était trop longue, que tel refrain devait être deux fois plus long car telle partie centrale n’avait aucun sens pour lui. Je lui disais : « Oui, mais je l’aime bien. » Et il disait : « Eh bien, je ne suis pas d’accord. » Et je disais : « Eh bien, je ne suis pas d’accord avec toi. » Je n’avais jamais eu à faire ça avant et, parfois, c’était difficile à cause de ça. Parce que je le respecte, il y a des fois où j’ai dit : « D’accord, je vais consentir et te faire confiance là-dessus. » Il y a d’autres fois où j’ai dû faire des choses qu’il n’aimait pas, et pour ça, il fallait que je prenne l’album et que le fasse moi-même, et lui n’était pas du tout d’accord. Donc ce niveau de compromis et de poussé-tiré créatif était très stressant, mais je l’ai voulu. Ce n’était pas une situation où je me disais : « Oh, ce n’est pas juste » car c’est exactement ce que j’ai demandé. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi difficile, mais ça en faisait partie.

Il était donc très impliqué dans les idées d’arrangement, mais j’avais déjà fait une bonne partie des enregistrements, des sons et de la conception sonore avant que nous nous retrouvions. Mes démos sont généralement très complètes. Nous faisions donc ces réunions et sessions de jam entre nous lors desquelles nous essayions de définir des arrangements, et ensuite, je prenais ça et je travaillais dessus seul. Puis nous nous retrouvions à nouveau. Il m’installait un microphone. Je chantais les parties, il revenait, écoutait et disait : « J’aime ci. Je n’aime pas ça. » Et alors je disais : « Eh bien, je suis d’accord avec ci, mais je ne suis pas d’accord avec ça. » Puis nous faisions des modifications, mais en parallèle, je prenais le tout et je faisais les choses moi-même pour ensuite les lui présenter. Une fois que les démos étaient terminées – et j’avais des démos très complètes –, nous nous sommes retrouvés et nous avons enregistré la batterie, et il avait des idées bien arrêtées sur le placement des cymbales, et j’avais des idées bien arrêtées sur le placement des roulements. Souvent nous étions d’accord et parfois pas. Puis nous avons fait la même chose avec la basse et la guitare.

« Par le passé, je pense avoir plutôt créé du désordre à partir de désordre. Jusqu’à présent, j’ai très rarement connu de l’ordre dans ma vie, mais j’aimerais. Donc peut-être que toutes ces étapes de désordre servent, à long terme, à essayer de rassembler les morceaux [petits rires]. »

A la fin, une fois que tout avait été enregistré – et c’était une période très difficile, en dehors de l’enregistrement, car un arbre est tombé sur le studio, il y a eu des problèmes de santé, des problèmes d’argent, toutes sortes de conneries – il a voulu que quelqu’un d’autre mixe l’album. Au début, j’avais des idées sur qui je voulais pour se charger du mix, mais à mesure que nous nous approchions de la fin, j’étais convaincu qu’il fallait que ce soit moi qui le mixe. Lui était convaincu que je ne devais pas le mixer. C’est devenu très difficile à la fin parce que j’étais tellement à cran à cause de ma vie que j’ai simplement dit : « Ecoute… » Nous avions embauché quelqu’un pour mixer, mais le père de cette personne est tombé malade, ce qui voulait dire que nous manquerions de temps, donc j’ai essayé de mixer et nous l’avons envoyé au mastering, et ça n’a pas marché. J’ai fini par me dire : « Je vais prendre les pistes de l’album. Je vais le finir seul et je vais le faire à ma façon, tel que je pense que ça doit être fait », ce qui était difficile pour lui, mais au final, j’ai pu être satisfait du résultat, car jusqu’à un moment donné, je trouvais que ça allait, mais je n’étais pas à l’aise avec le résultat. Ce n’était pas parce que c’était bon ou mauvais, c’est juste que j’étais mal à l’aise. Était-ce une histoire de contrôle de ma part ? Peut-être. Mais quoi qu’il en soit, il faut que je sois à l’aise avec ma musique, car c’est moi qui vais répondre aux interviews, on va me poser des questions sur chaque aspect de l’album, or si je le déteste, je vais te le dire : « Je déteste ça. » Il n’y a pas moyen que je me retrouve à faire ça. J’envie certains artistes qui sont capables de faire quelque chose qu’ils n’aiment pas mais qui a un potentiel commercial, de te regarder droit dans les yeux et de dire : « C’est le truc le plus génial qu’on ait jamais fait. J’en suis tellement content. » Ce n’est pas ainsi que je fonctionne.

Donc durant ce processus à travailler avec quelqu’un ayant des opinions bien tranchées, qui est un bon ami mais qui est aussi têtu que moi, il a fallu que l’essentiel du boulot passe de mon côté pour pouvoir maintenir un certain degré d’équilibre. Donc le phare et toutes ces choses ne représentent pas juste la période durant laquelle l’album a été créé, ce n’était pas juste la pandémie, ce n’était pas juste Garth, c’était tout l’ensemble. Il a fallu que je rénove une maison, que je construise un studio, nous avons perdu notre studio, il y avait toutes ces choses qui se sont passées dans la famille, des gens qui sont morts… C’est comme toi, c’est comme tout le monde, mais à cause de ça, j’ai délibérément pris la décision : « Je ne veux pas que la musique que je suis en train de faire soit chaotique. Ça ne va pas m’aider. J’ai besoin de toute l’aide que je peux recevoir tout de suite pour garder la tête froide. » Donc la musique que j’ai écrite était un reflet direct de ça.

Tu as mentionné un arbre qui est tombé sur le studio, des problèmes de santé et d’argent… Peux-tu nous en dire plus sur toutes ces choses qui se sont passées en marge de l’album ?

Même si j’ai peur d’avoir l’air de donner de l’importance à ça de manière à minimiser le fait que tout le monde a vécu des choses similaires, je vais le faire, mais soyons bien clairs : je crois que tout le monde a vécu le même genre de chaos – la plupart des gens, en tout cas. Punaise, par où commencer ? Eh bien, la pandémie et des gens qui sont morts, des amis qui ont eu un cancer, des gens qui ont été opérés, mes parents qui étaient si déprimés que j’ai dû essayer de prendre soin d’eux, mes enfants et les enfants autour de nous qui étaient très contrariés, les informations qui étaient dingues, avec la politique, la guerre et toutes ces choses… Un jour, en pleine journée, pendant que j’étais en train d’enregistrer, il y a eu un orage et un arbre est tombé sur le studio et nous avons perdu l’électricité. Je venais juste de passer à l’endroit où l’arbre était tombé, il a manqué ma voiture d’un cheveu. Il y avait des branches dessus, mais le tronc n’a pas touché la voiture. Ensuite, il fallait que j’avance sur l’album, mais je n’avais pas d’électricité, donc nous avons dû faire courir un câble d’extension de cent cinquante mètres dans la rue, à travers les buissons et le terrain jusque dans la pièce. J’ai branché mon ordinateur dessus et je me suis retrouvé à travailler à la bougie. C’était horrible !

« C’est en me réconciliant avec le fait que j’étais peut-être un gros mytho, dysfonctionnel ou désorienté que j’ai trouvé un certain équilibre, car alors c’était beaucoup plus facile de partir de cette base que d’être embrouillé. »

De mon côté, j’ai eu mal au dos car j’ai dû changer de maison. J’ai déménagé deux fois durant la réalisation de cet album, c’est dingue. Puis quand je me suis enfin retrouvé dans un endroit où je pouvais rester, j’ai dû rénover et construire un studio tout en faisant l’album. Comme on en a parlé, je n’avais jamais travaillé avec un producteur avant, et même si nous avons fini par le coproduire, ça faisait une grosse difficulté en plus, car deux fortes têtes qui ne sont pas toujours d’accord, ce n’est pas une expérience confortable. C’était bien, mais quand ce n’était pas bien, ce n’était vraiment pas bien. Et je ne sais si tu as déjà rénové une maison, mais c’était très perturbant. Tu as dix personnes dans la maison dès sept heures du matin, alors que tu es en train d’essayer de préparer les enfants pour l’école, et les chiens deviennent fous, il y a des martèlements et des bruits de destruction pendant des mois. Pendant ce temps, j’essayais de me concentrer pour faire de Lightwork un projet optimiste et plein d’espoir [petits rires]. Puis je suis parti en tournée, j’ai fait le Bloodsotck, et j’ai fait le film pour The Puzzle. N’importe laquelle de ces choses aurait pu être de trop, mais tu les réunis toutes… Mon pote, il y avait des moments où j’ai cru que je n’allais jamais en ressortir avec un quelconque degré d’équilibre, mais j’ai réussi. Hourra [rires].

L’idée derrière le fait d’avoir cette fois un producteur était en partie de sortir de ta zone de confort. Etant donné qu’une musique aussi belle, lumineuse et en apparence facile en soit ressortie, penses-tu que tu envoies un message aux gens, pour les pousser à en faire de même, peu importe ce qu’ils font dans leur vie ?

Pas intentionnellement. J’hésite à faire des affirmations sur l’intention de la musique, car elle prend vraiment sa source dans l’intuition et la compulsion. D’ailleurs, je pense que si mon intention était de créer quelque chose qui aiderait les gens à ce niveau… Enfin, j’adore l’idée que ça puisse faire ça, ce serait super. Qui n’aimerait pas ? Mais si j’avais abordé ça en pensant que c’était mon objectif, je pense qu’il y aurait eu un certain niveau d’arrogance qui l’aurait rendu transparent. Alors je pense que ça n’aurait pas marché. Si on en ressortait, genre : « Voilà un album pour aider les gens »… J’adorerais que ça les aide. Enfin, merde, tout le monde a besoin d’autant d’aide que possible en ce moment, mais avant toute chose, j’ai suivi ma compulsion créative qui, au travers de mon intuition, semblait me demander d’essayer de rester équilibré dans une période de grand chaos, car c’est ce dont je pensais avoir besoin. Si je m’étais permis d’aller dans une autre direction pour n’être que rage, crier, dire à tout le monde d’aller se faire foutre, etc., je pense que ça aurait rendu ma vie plus difficile. Or elle était suffisamment difficile comme ça, merci bien [rires].

J’imagine que cet album est la preuve qu’on peut créer de l’harmonie à partir de chaos. Est-ce même le but de l’art, d’une certaine façon, ou bien est-ce que ça peut aussi fonctionner à l’inverse, c’est-à-dire en créant du chaos à partir d’harmonie ?

Si on voit ça comme un projet artistique, je peux être d’accord, mais je ne le voyais pas comme tel. J’essayais juste d’aller d’un point A à un point B. Il n’y avait rien dans tout ça que je peux revendiquer comme étant intelligent. Ce n’est pas comme si j’étais là à me dire : « En tant qu’expérience et expérimentation, c’est précisément ce que je voulais faire. » J’essayais juste de tenir bon. J’étais là : « Bordel de merde, comment je fais ça ? » Rétroactivement, je peux dire : « Oh oui, on peut obtenir de l’ordre à partir de désordre », bien sûr, mais je mentirais si je disais croire que je mérite de prétendre ça. C’est juste ce qui s’est passé. Et par le passé, je pense avoir plutôt créé du désordre à partir de désordre. Je soutiendrais que, jusqu’à présent, j’ai très rarement connu de l’ordre dans ma vie, mais j’aimerais. Donc peut-être que toutes ces étapes de désordre servent, à long terme, à essayer de rassembler les morceaux [petits rires].

« Je me suis réconcilié avec l’idée qu’on ne pouvait pas être furieux contre d’autres gens parce qu’ils ne pensaient pas comme soi. C’est ça la racine de nombreux problèmes. »

L’année dernière, tu as sorti deux albums ambients, intitulés The Puzzle et Snuggles. Tu as dit que The Puzzle servait de bouche-trou entre Empath et Lightwork et qu’il t’a « donné une chance de te purger et d’être complètement libre sur le plan créatif ». Il se trouve d’ailleurs que « libre » semble être le mot clé dans Lightwork, vu que tu le répètes dans plusieurs chansons. N’étais-tu pas déjà libre, surtout avec un album comme Empath ? Qu’as-tu ressenti le besoin de purger à ce moment-là ?

Durant la pandémie, j’ai réalisé à quel point je racontais de la merde – je n’ai pas de meilleur mot – sur qui j’étais, où j’étais, quels étaient mes paramètres. Je pense que la liberté dont je parle c’est celle par rapport aux choses que je m’imposais. Donc, je te dirais que bien sûr, je ne suis pas libre. Bien sûr que non, car je suis humain. Je ne suis pas libre. Je suis le produit des mêmes choses que tout le monde. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas envie de chercher à obtenir cette liberté. Donc en grande partie, dans The Puzzle et Snuggle, les thèmes de liberté servent surtout à reconnaître que la pandémie m’a obligé à lutter et que la liberté que je pensais avoir dans ma tête venait juste du fait que j’étais dans un environnement qui ne la remettait pas en cause. The Puzzle était important pour moi, parce que j’avais l’impression de ne pas pouvoir faire de Lightwork une déclaration équilibrée quand j’avais tout ce chaos dans ma tête. Donc j’ai arrêté Lightwork, j’ai fait The Puzzle. J’ai vomi le chaos et ensuite j’ai terminé Lightwork.

Il y a une citation dans la bio promotionnelle, je ne sais pas si ça vient de toi : « Faire le travail difficile pour commencer à savoir qui on est réellement fait que durant les périodes troubles, on peut maintenir un certain degré de tranquillité. » On est actuellement loin de connaître le moindre degré de tranquillité, avec les troubles sociaux et la guerre. Penses-tu que le fait que les gens ne savent pas qui ils sont réellement fait partie de nos nombreux problèmes ?

Peut-être. Ce n’est pas à moi de le dire, mais je sais que c’est mon cas. Je pense que ce qui est important pour moi dans cette affirmation, c’est qu’il faut parfois des moments de trouble pour véritablement voir qui on est, et ce n’est pas beau à voir quand on le voit vraiment. Je sais que, lorsque tout va bien et qu’il n’y a aucune agitation, c’est facile pour moi de me voir d’une façon qui n’est pas forcément vraie. Ensuite, quand on est testé au travers de certaines circonstances, on se dit : « Oh, d’accord. Je suis plus comme ça que je ne le croyais. » Ensuite, c’est en me réconciliant avec le fait que j’étais peut-être un gros mytho, dysfonctionnel ou désorienté que j’ai trouvé un certain équilibre, car alors c’était beaucoup plus facile de partir de cette base que d’être embrouillé. Je suis là : « Si tu es comme ci, comment se fait-il que tu aies agis comme ça ? » Avec le recul, j’ai pu dire : « Eh bien, c’est parce qu’en fait, tu n’étais pas comme ci. Tu étais quelque chose que tu refusais de voir. » Je suppose que ça pourrait aider les gens en général, mais j’ai aussi remarqué que ma manière de fonctionner et ce que je pense marcher pour moi ne s’appliquent pas forcément à tout le monde. Je me suis aussi réconcilié avec l’idée qu’on ne pouvait pas être furieux contre d’autres gens parce qu’ils ne pensaient pas comme soi. C’est ça la racine de nombreux problèmes. Donc je peux dire que pour moi, c’est le cas, mais est-ce que ça fonctionnera pour d’autres gens ? Je ne sais pas.

Dans Lightwork, tu chantes à propos de la lune, du soleil et de la Terre. Penses-tu qu’apprendre qui on est réellement commence par la réalisation et la conscience qu’on est une toute petite partie d’un système solaire, qui lui-même est une toute petite partie de l’univers ? En d’autres ternes, il faut se remettre à sa place…

Oui, je pense que le plus important pour apprendre à se connaître, c’est de réaliser qu’on ne sait rien. C’est une idée superbement libératrice. Quand je pense à l’univers, à l’infini, aux autres gens, aux montagnes, à la pluie, à toutes ces choses… Ce serait arrogant de ma part d’essayer de tout savoir. Peut-être que quand j’étais gamin, je pensais qu’on voulait tout savoir et tout contrôler, mais il n’y a aucun contrôle possible. Je ne peux rien contrôler. La seule chose que je peux contrôler, c’est ma réaction face aux choses, et même ça, c’est dans le meilleur des cas. Mais je pense que la meilleure ligne de conduite à adopter quand on essaye d’apprendre à faire ces choses et à s’améliorer là-dedans, c’est de reconnaître sa place au milieu de tout ça. Pour ma part, ma place au milieu de tout ça, c’est de dire que je ne comprends pas ce monde, mais que j’en fais partie. Je ne suis donc pas obligé de le comprendre, il faut juste que j’apprenne à surfer plutôt que de nager à contre-courant.

« Ma place au milieu de tout ça, c’est de dire que je ne comprends pas ce monde, mais que j’en fais partie. Je ne suis donc pas obligé de le comprendre, il faut juste que j’apprenne à surfer plutôt que de nager à contre-courant. »

On dirait que la musique t’a été d’une grande aide pour trouver un équilibre dans ta vie et aussi en tant qu’outil pour te comprendre toi-même. Tout le monde n’a pas la musique dans sa vie, en tout cas pas au même niveau que toi. Penses-tu que si on enseignait davantage la musique ou l’art dans nos sociétés, les gens seraient de meilleures personnes parce qu’ils seraient mieux armés pour affronter la vie, eux-mêmes ou les névroses et autres problèmes mentaux auxquels ils peuvent être sujets à un moment donné ?

[Rires] Peut-être si tous les autres besoins de la vie sont pris en charge. J’ai passé pas mal de temps en Inde et en Chine ces dernières années, et ça fait beaucoup de gens qui n’ont même pas le minimum nécessaire pour vivre. Si l’idée c’est : « Est-ce que les programmes artistiques peuvent aider les gens désespérés ? », je ne pense pas. Je pense que ce qui les aiderait, c’est de la nourriture. Encore une fois, les seules suppositions raisonnables qu’on peut faire sur le sujet, c’est pour nous-mêmes. Ça m’aide, mais ça pourrait ne pas t’aider toi. Ça n’aidera certainement pas les gens qui sont désespérés. Je pense qu’il y a une sorte de vision utopique de ce qui fonctionnera et ce qui ne fonctionnera pas que certaines personnes partagent, mais d’après mon expérience dans certains endroits vraiment très désespérés, il faut être dans une position très chanceuse pour ne serait-ce que considérer ça comme une solution pour ce segment démographique de gens qui souffrent tellement. Après cette affirmation, je dirais : la seule chose que je puisse faire, c’est essayer de m’améliorer, car en tant que musicien, j’ai une certaine influence, je suppose, ou une sorte de haut-parleur – un petit, mais ça en reste un. Et la seule chose que je puisse faire pour aider, c’est d’essayer de démêler mes propres nœuds, et ensuite espérer que ma musique soit d’une quelconque aide pour d’autres, car autrement, je n’ai pas de réponse, mec.

Tu as déclaré que « le terme ‘Moonpeople’ [les gens de la lune, NdT], dans [ton] esprit, fait référence à ceux qui, dans la société, observent les choses plutôt que d’y être directement impliqués ». Considères-tu faire partie de ces « Moonpeople » ?

Pratiquement, oui. Mes opinions sont très souples quand de nouvelles informations me parviennent. Ce qu’on voit actuellement dans le débat public, c’est que tout le monde doit prendre position pour un côté ou pour l’autre. Tout est tellement noir et blanc, alors que la vie est nuancée. Tout est tellement controversé et tout le monde, des deux côtés de la barrière, a la gâchette tellement facile pour s’indigner dans la colère que je me contente de regarder, et ensuite sur cette base, d’essayer de prendre des décisions qui fonctionnent pour moi. Mon but est d’essayer de travailler sur mon propre équilibre, ma propre personne et mon propre esprit, de façon à ce que, dans ce que je fais, il y ait un exemple de progrès, pour le meilleur ou pour le pire ; parfois c’est mieux, parfois c’est pire. Parfois c’est un haut, parfois c’est un bas. Mais je peux dire que c’est ma contribution, bien plus que le fait de simplement crier dans le vide.

Dans la même citation, tu poses la question : « Peut-être que les Moonpeople sont plus introvertis qu’extravertis ? » Etant l’artiste que tu es, qui fait des concerts, qui joue cette musique très expressive et parfois grandiloquente et qui aime aussi faire parfois des trucs drôles, il y a de toute évidence une part d’extraversion dans ta vie. Comment concilies-tu ces deux facettes ? Est-ce que ton toi introverti et ton toi extraverti entrent parfois en conflit ?

Bon sang, tes questions me font plus réfléchir que je ne le fais normalement ! Je pense que je suis un ambiverti [rires]. Je suis parfois extraverti et parfois introverti, mais à soixante-quarante, je suis plus introverti qu’extraverti.

Tu as passé les cinquante ans cette année, soit un demi-siècle. Tu t’es d’ailleurs posé la question : « Cinquante ans, qui suis-je maintenant ? Au-delà des platitudes ou des illusions, qui suis-je maintenant que la poussière est en train de retomber, et qu’ai-je envie de faire, et qui ai-je envie d’être à l’avenir ? » As-tu l’impression d’avoir atteint un tournant dans ta vie ?

Chaque instant est un tournant. C’est juste que celui-ci est plus proche de la mort, donc ça fait qu’il est plus facile de dire : « Tu sais quoi ? Je vais juste boire du café ce matin » [rires]. Peut-être que par le passé, lors des précédents tournants, la mortalité n’était pas un aspect aussi visible. Donc je travaillais plus que j’en avais besoin ou j’essayais de rendre les gens plus heureux qu’il n’était nécessaire. Mais à cinquante ans, tout d’un coup, j’ai pris conscience : « Oh, dans trente ans – autant de temps que j’ai passé en tournée, et c’est passé en un clin d’œil – je serais mort. Donc comment ai-je envie de passer le temps qui me reste ? » Je trouve que c’est merveilleux, car je pense que trop travailler est une addiction, comme l’alcool, le sexe ou autre, et je m’en suis rendu coupable. Donc avoir l’occasion de réfléchir, je trouve que c’est une expérience merveilleuse.

« Tout est tellement noir et blanc, alors que la vie est nuancée. Tout est tellement controversé et tout le monde, des deux côtés de la barrière, a la gâchette tellement facile pour s’indigner dans la colère que je me contente de regarder, et ensuite sur cette base, d’essayer de prendre des décisions qui fonctionnent pour moi. »

En trois ans, tu as sorti Empath, The Puzzle, Snuggles et maintenant Lightwork, tout en travaillant sur l’ambitieux The Moth. On dirait que tu n’as jamais été aussi productif que ces trois dernières années – et ce n’est pas rien de le dire vu que tu es l’un des artistes les plus productifs de la scène metal. Comment l’expliquer ? As-tu l’impression que, contrairement à d’autres artistes, tu deviens plus productif avec l’âge, ou es-tu simplement dans une période d’hyper-productivité ?

Je ne sais pas ! C’est juste que j’écris beaucoup et ça me plaît énormément de faire de la musique, et c’est ma manière d’interpréter mon environnement, probablement parce que quand j’étais plus jeune, je n’étais pas très à l’aise à l’idée de m’exprimer émotionnellement, alors que je suis une personne émotionnelle, donc c’est devenu un exutoire pratique pour explorer des choses. Mais j’adore ça. Si je devais te donner une explication, ce serait ça, j’adore faire de la musique ! Et j’ai envie d’en faire. Et parce que je sais comment en faire et j’ai l’opportunité d’en faire, j’en fais autant que je peux. Peut-être qu’il y a une raison psychologique là-derrière, peut-être que je compense pour quelque chose, peut-être que j’ai peur de quelque chose, mais je ne sais pas. Je le fais parce que j’aime le faire.

Peux-tu nous parler de The Moth ? Où en est le projet ?

Ça fait cinq ans que je suis en train de l’écrire, mais la fin est bizarre et donc je ne suis pas encore à l’aise avec. Mais il y a aussi que je n’écris pas souvent pour ça, donc ça prend une éternité. Je me pose souvent en me disant : « Je vais écrire une chanson et je pense que ce sera pour The Moth. » J’avais une idée pour cet album ce matin, mais ensuite, je commence à travailler dessus et ça part dans une autre direction. J’ai un concept, quelques bouts de musique et un paquet de visuels pour The Moth, mais il n’est pas terminé. Ça progresse, mais je ne sais pas quand il le sera. Typiquement, ce qui se passe, c’est que je ne sais pas quand un projet d’album sera terminé tant qu’il n’est pas terminé, or là, il n’est pas encore terminé. Donc dès qu’aurai fini mon studio et que je me remettrai à composer, j’espère que la fin s’éclaircira et que je commencerai à vraiment rentrer dans le contenu. Mais pour l’instant, je m’y mets et je pars ailleurs, et je m’y mets et je pars ailleurs.

C’est tout pour moi. Merci beaucoup d’avoir pris le temps de nous répondre !

Merci toi aussi pour l’interview ! Tu as posé des questions très réfléchies et j’apprécie vraiment le temps que tu y as passé. Je m’excuse de ne pas connaître la réponse à pas mal de questions, mais c’est comme ça. Dans une certaine mesure, je trouve que tout le processus consistant à être une personnalité publique est intéressant, car parfois, les gens supposent qu’on en sait plus que les autres, mais je n’en sais pas plus ! De nombreuses questions qu’on me pose me font croire que les gens pensent que j’ai des réponses, alors que je n’en ai pas. Je n’ai que des réponses pour moi, et même celles-ci bougent. En un sens, le fait d’être mis sur un piédestal avec la pensée que nos décisions de vie sont plus ou moins appropriées que d’autres est l’un des problèmes de la célébrité, et ça vaut pour n’importe quel artiste.

Je veux dire que je ne sais pas pourquoi je fais les choses que je fais. Je n’en ai aucune idée. Je sais juste que quand j’agis en opposition à ce que je pense être ma nature… Mais cette nature est également souple. Elle change d’année en année, d’instant en instant. Et je ne pense pas être unique. Je pense que je suis comme tout le monde. Donc peut-être qu’il y a une explication à mes activités et aux choses que je fais qui semblent décousues ou déroutantes pour certains. Je suis juste une personne comme une autre. Ceci dit, je pense vraiment avoir un seuil de moralité et de responsabilité qui fait qu’une fois que je l’atteins, je ne vais pas plus loin. Mais là encore, qui sait ? Tu te retrouves dans une situation désespérée en temps de guerre et peut-être que tu peux aller plus loin. Je crois que la seule chose que je peux dire en étant certain, c’est que dans n’importe quel moment créatif, je fais de mon mieux pour être aussi authentique que je peux à ce moment-là. Mais qui sait ce qui se passera l’année prochaine ? Tout ce que je sais est que j’apprends et c’est la fonction de mon travail. Encore merci mon ami. Prends soin de toi et je suis sûr qu’on se verra bientôt.

Interview réalisée par téléphone le 28 septembre et 5 octobre 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Paul Harries.

Site officiel de Devin Townsend : hevydevy.com

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