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Chronique   

Devin Townsend – Lightwork


Devin Townsend traverse une période prolifique, ce qui n’est pas peu dire pour un musicien de sa trempe. Parmi ses projets toujours plus variés se prépare même un opéra symphonique, The Moth, vision absurde de Broadway avec un budget astronomique. Ces escapades, véritables soupapes de sécurité, permettent à des albums plus « conventionnels » (concept tout relatif le concernant) de voir le jour. Sous cet angle plus formel, Lightwork succède à Empath (2019). « En route pour l’inconnu », nous annonce l’artiste en introduction de cet énième album. À l’inconnu on sera en effet confrontés, mais ceci est peut-être encore plus vrai pour Devin que pour l’auditeur.

Un des points déterminants dans la conception de Lightwork est l’intervention d’un producteur externe, en la personne de Garth Richardson, dont le CV s’étend des Melvins à Testament. S’il s’agit d’une affligeante banalité pour certains artistes, cela fait figure d’exception pour Devin, qui ne s’était jamais essayé à cette méthode, même si cela lui trottait dans la tête depuis longtemps. Cette concession revient à accepter de laisser une part de contrôle lui échapper, mais aussi à s’exposer à des conflits, chose qu’il avait pris l’habitude de fuir presque maladivement. Conscient cependant que c’était ce à quoi il s’était engagé, il ne pouvait qu’assumer pleinement la présence de ces contraintes. Légère entorse aux plans : Devin a mixé l’album lui-même, du fait d’imprévus.

Lightwork est avant toute chose le fruit des intuitions de son auteur et d’une bonne dose de pragmatisme. Devin s’est fait un devoir de rester focalisé, de conserver un certain équilibre malgré le désordre environnant, par crainte de rendre sa propre vie (et celle de son entourage) plus sombre encore. L’album expérimental The Puzzle a d’ailleurs été composé pendant la genèse de Lightwork, comme pour y vomir le chaos qui se présentait à son esprit et en préserver ce nouvel album. Reflet humble mais éclatant de ce qu’on a tous pu traverser avec la pandémie (ou de ce qu’on vit actuellement, survolés par le spectre de la guerre), Lightwork n’est pas pour autant à juger comme une expédition s’escrimant pour aider ses auditeurs : il découle d’abord et surtout d’un ressenti et d’un besoin personnels. Devin a réalisé que l’on n’est jamais définitivement à l’abri du besoin et des émotions négatives. On est à la merci de ses conditions de vie, de son environnement, et tout peut basculer très vite. La stabilité ne s’acquiert qu’à force de travail.

Le vaste arsenal sonore de Devin est ici pleinement mis à contribution. Certains morceaux sont construits comme de véritables orchestrations (« Heavy Burden »), signe que Devin prend de plus en plus ses aises avec ces compositions ambitieuses qui donnent une tout autre dimension à son éternel goût pour la grandiloquence. La supervision de Garth Richardson tempère sans doute les aspects les plus caricaturaux, ponçant ces angles qui d’ordinaire rebutent ceux qui sont moins amateurs de telles frasques. Le producteur n’est pas pour autant l’ennemi juré des expérimentations : Devin continue à engendrer des combinaisons atypiques, presque extraterrestres mais avenantes ; un ressenti qu’on ne retrouve que du côté de monuments comme Björk. Enfin, ce que certains qualifieront de surproduction sera vu par d’autres comme un amplificateur d’impact, sublimant les détails surprenants et les accroches. Pour l’aider dans son entreprise, Devin peut compter sur sa clique, parmi laquelle Anneke van Giersbergen qui, de plus en plus lumineuse, reste reconnaissable entre mille au cœur des chœurs. Du chant subtilement extrême se faufile également ici et là ; impossible d’accuser Devin de céder à une pression radiophonique quelconque, malgré la thématique et l’approche. Capable de moduler sa voix et les émotions qu’elle recèle, il lui arrive de temporairement masquer sa patte vocale, tirant d’une sobriété soudaine un surplus de diversité, tandis qu’ailleurs, une rythmique rudimentaire laissera au contraire le timbre du maestro nous transpercer de part en part (« Call Of The Void »).

Friand qu’il est d’ambiances spatiales, Devin nous sert avec « Heartbreaker » et « Dimensions » des sonorités de science-fiction. Solos déstructurés et loufoques, basse à fort champ gravitationnel, chœurs stratosphériques, implants électroniques… L’excentricité ambiante de ces deux morceaux centraux se trouve contrebalancée par une poignée de titres on ne peut plus traditionnels, la ballade folk « Vacation » (temps de repos annoncé par son titre) en tête de file. « Equinox » est lui plus proche de Sky Blue, quoique : on sent bien que déjà sept ans se sont écoulés depuis cet autre album, et le morceau n’est pas aussi sage qu’on pourrait initialement le penser (l’auditeur attentif notera le cri d’une bonne quinzaine de secondes en arrière-plan). Le long morceau final s’achève sur une douce atmosphère marine – écho du soulagement et de la satisfaction ressentis lorsque l’enregistrement de Lightwork a touché à sa fin.

Après toutes ces années, Devin Townsend a encore des choses à (dé)montrer à ses fans, ses détracteurs et lui-même. Devin reste certes Devin, même soumis à un encadrement et à toutes sortes de contrariétés humaines, mais ceux qui trouvaient les pilules habituelles difficiles à avaler seront peut-être surpris par la fluidité avec laquelle ces compositions plus circonscrites peuvent être assimilées. Lightwork est d’autant plus réjouissant que ces conditions n’ont nullement étouffé les étincelles de génie : sous son emballage innocent, Lightwork, par ailleurs difficilement classable, offre son lot de surprises. Cette œuvre arrive à point nommé, et pourra servir, à quiconque en ressent le besoin, de douillette couverture pour l’automne. Mais que l’on ne se méprenne pas : cette couverture est loin d’être soporifique.

Clip vidéo de la chanson « Call Of The Void » :

Clip vidéo de la chanson « Moonpeople » :

Album Lightwork, sortie le 4 novembre 2022 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici



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