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Chronique   

Devin Townsend – Transcendence


Devin Townsend Project - TranscendenceOn sentait bien avec l’album Sky Blue, qui accompagnait Dark Matters dans le binôme Z², que le Devin Townsend Project s’essoufflait. Rien de mauvais, mais rien qui ne fasse avancer l’art du canadien fou, l’album donnant au mieux l’impression d’un résumé de carrière, au pire un sentiment d’enchaînement de redites, tant il semblait piocher allègrement son inspiration dans la discographie passée de l’artiste. Il n’est donc pas tellement surprenant d’apprendre que le nouvel album Transcendence a failli ne pas voir le jour, Townsend manquant de carburant pour écrire quelque chose qui aurait du sens. Pire, le Devin Townsend Project a été à deux doigts de rejoindre Strapping Young Lad rangé au placard. Mais là où ce dernier avait un effet foncièrement malsain sur la psychologie de Devin Townsend, DTP valait, estime-t-il, la peine qu’on tente de le maintenir en vie. C’est ainsi que l’artiste a cherché un thème qui relancerait la machine, et ceci est, comme toujours, arrivé en contrepoids de ses travaux passés. Là où ces dernières années Townsend s’est efforcé d’avoir un contrôle quasi obsessionnel sur son art, plutôt qu’inversement, l’art ait l’ascendant sur lui, l’idée était cette fois de relâcher du lest au profit de ses musiciens et des gens avec qui il a décidé de travailler – outre son groupe reconduit de Sky Blue, se sont greffés Niels Bye Neilsen aux orchestrations et Mattias Eklund à l’élaboration des ambiances. Le caractère collaboratif de Transcendence était ainsi devenu son thème.

Dans les faits, qu’on ne s’y trompe pas, Townsend n’a pas dû lâcher énormément de mou sur la corde. On retrouve en effet dans Transcendence toute la marque de fabrique de ces dernières années et, même, en partie, les excès du canadien, à savoir des couches de voix, de chœurs lyriques (les ténors de « Transcendence ») et d’orchestrations riches (la fin absolument grandiose de « Stormbending »), qui se rapprochent parfois de bandes originales de films, ainsi qu’un mur de guitare, pour un effet des plus enveloppant. Le producteur Adam « Nolly » Getgood (Periphery), pourtant en passe de devenir un des papes des productions modernes, ne semble n’avoir eu ici qu’un rôle de second, tant le son s’aligne sur les dernières productions de DTP. Même les trois chanteuses Anneke Van Giersbergen, Che Aimee Dorval et Katrina Natale refont leurs apparitions sur cet opus, quand bien même de façon relativement sporadique et discrète. Mais il est clair que l’ensemble offre bien peu de surprise/nouveauté pour quiconque suit un tant soit peu le travail de Townsend ; à titre d’exemple, le groove sautillant, presque tribal, de « Secret Science » renverra un écho de Synchestra (2006) et la seconde moitié de « From The Heart » aux douceurs de Ghost (2011). Le démarrage de l’album résonne d’ailleurs immédiatement de manière familière : Townsend s’est à nouveau laissé aller à réactualiser une de ses vieilles chansons, « Truth » qui ouvrait déjà l’album Infinity (1998). Une chanson qu’on retrouve dans une cadence plus posée, une production plus chaleureuse et moins saturée, gagnant en sérénité là où elle perd en démence, avec ces « Alléluia » moins criards qui prennent une emprunte à la fois plus doucereuse et lumineuse.

Car il y a une forme de béatitude qui parcourt ce Transcendence, un peu à la manière d’un Epicloud : il suffit de voir des titres de chansons comme « Higher », « Offer Your Light » ou « From The Heart » pour comprendre que Townsend est animé de pensées on ne peut plus positives et un désir d’élévation à un niveau qui se rapproche du spirituel ; sensation, évidemment, à laquelle l’artwork de l’opus nous conditionne. La musique est globalement mid-tempo sur tout l’album, laissant l’auditeur prendre le temps de se poser et admirer les paysages et leurs évolutions en vallons, jusqu’à près de dix minutes pour « Higher », avec ses notes épiques et légèrement dramatiques, offrant les quelques passages les plus fous de l’album. On se laisse hypnotiser par la rythmique lourde et syncopée et les finesses du jeu de Ryan Van Poederooyen sur « Faillure », portant en son cœur un moment de grâce avec un solo de guitare finement brodé. On visualise même les étoiles scintiller sur le songeur « Star ». Et on atteint les sommets sur « Offer Your Light », presque uniquement constitué d’un refrain, entraînant, entêtant à souhait et chanté avec puissance mais aussi une fêlure dans la voix qui trahit une émotion au bord de la rupture, pour lentement redescendre avec un « From The Heart » débordant de bons sentiments. Mais, malgré les apparences, ce n’est pas encore tout à fait la fin, puisque Townsend s’offre une petite sucrerie en guise de final, avec une reprise de « Transdermal Celebration », titre issu de l’album Quebec (2003) du groupe de rock alternatif Ween, jouée assez fidèlement, le feeling et les arrangements de Devin Townsend et de son groupe faisant toute la différence. Ne pas se laisser abuser par la longueur de la chanson : les cinq dernières minutes sont purement de la musique d’ambiance qui s’efface dans un long fondu.

On pourra s’interroger sur ce choix, parmi dix titres, d’ouvrir par un recyclage et de clore par une reprise. Mais rien n’est anodin chez Townsend, et cela démontre à la fois une envie de reprendre la main sur un passé dominé par les névroses et de se tourner vers autrui plutôt que d’être obnubilé par sa propre personne. Transcendence aurait-il été si différent s’il n’avait pas été composé de manière collaborative ? La réponse n’est pas évidente à l’écoute du disque. En tout cas, s’il démontre une chose, c’est que même en bout de course, et même si une usure, y compris du point de vue de l’auditeur habitué, peut sur les premières écoutes se faire sentir, Devin Townsend conserve énormément de génie et reste foncièrement un artiste unique.

Chanson « Secret Sciences » en écoute :

Chanson « Failure » en écoute :

Album Transcendence, sortie le 9 septembre 2016 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici.



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  • Je suis content de voir que la critique sait rester positive. J’avoue ne pas avoir été emballé par le dernier titre et n’avoir trouvé que quelques rares pépites dans l’album précédent. Mais c’est bien de lire qu’il faut gratter la surface pour apprécier pleinement l’oeuvre. Ca me donne envie de ré-écouter les précédents bébés pour me refaire un avis. Bien écrite aussi cette revue 😉

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    atreyu64

    Jolie chronique !
    Je viens d’écouter l’album pour la première fois, je l’ai trouvé magnifique, probablement le meilleur depuis très très longtemps.
    Je lui pardonne même le recyclage de Truth, qui est pourtant un peu une madeleine de Proust pour moi.

    Du Devin comme à la grande époque !

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