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Interview   

Diablation : allégeance au métal noir


Que ça soit par nostalgie ou par une autre force obscure extérieure, une fatalité semble toucher les musiciens pionniers du black metal français : le retour aux fondamentaux semble inéluctable. L’initié de la scène peut aisément le comprendre tant les années 90 portent cette aura sombre qui participe amplement à l’histoire du metal en général. Tandis que Seth revenait plus tôt cette année vers ses racines musicales en donnant une suite aux Blessures de l’Âme, le parolier Vicomte Vampyr Arkames, à qui nous devons les textes de ce monument du metal extrême et qui a mis les voiles il y a déjà deux décennies, a fait son retour avec un tout nouveau groupe. Portant le nom Diablation, le projet ne fait nul mystère sur ses thématiques et ses intentions…

Si il y a une continuité entre ses premières œuvres avec Seth et les débuts d’Ad Inferna, groupe fondé avec Orias auquel il met un terme en donnant naissance à Diablation avec ce dernier, il ne faut pas y voir une répétition mais bien un véritable départ à zéro comme nous en informe V.V. Arkames dans cet entretien. Sous couvert de thématiques et métaphores sataniques ou lucifériennes, chaque nouvel album représente la face la plus noire de son personnage reflétant aussi un épisode de vie correspondant au moment de l’écriture. Entre bien des sujets parcourus lors de notre conversation, nous revenons avec le vampire sur le retour de sa flamme black metal…

« Nous voulions vraiment repartir de zéro et reconstruire tout avec la même ferveur, la même volonté, la même hargne qu’il y a quelques décennies quand nous nous sommes lancés. »

Radio Metal : Avec quelle intention, musicale et thématique, est née le projet Diablation en premier lieu ?

Vicomte Vampyr Arkames (chant) : Je te dirais que quand nous nous sommes remis vraiment dans le metal extrême avec V.Orias.A qui était un fondateur et membre originel d’Ad Infera, c’était au début de se dire : « Qu’est-ce que ça va donner ? Commence à composer les riffs, écris un texte… » J’ai commencé à composer un texte d’un morceau qui s’appelle « Eternel Vampire », qui n’est pas dans l’album, et Orias a tout de suite donné une coloration très métal noir des années 90 avec des références françaises, on peut aussi y voir des références norvégiennes, et d’un coup ça a réveillé tout ce qui nous animait il y a vingt ans de cela. Pour ma part, ce qui m’a intéressé, c’est déjà de réutiliser le français, c’était une évidence, de tirer un trait sur les parties en anglais que j’ai rarement créées par plaisir, c’était plutôt éventuellement pour être compris par les autres. Donc là, quand je souhaite être compris et utiliser des mots qui m’intéressent, jouer avec les mots et les tournures, c’est du français. Ensuite, ce qui nous animait, c’était de donner naissance à une œuvre vraiment noire, vraiment sombre, qui représente ce qu’il y a au fond de nous deux et je pense que nous avons réussi ce pari.

Pour situer, depuis combien de temps vous avez ce projet-là ? Quand est-ce que vous avez vraiment commencé à composer pour Diablation ?

Ça a été in fine assez récent. Le dernier album de black metal que nous avons fait ensemble, c’était L’Empire des Sens en 2001 avec Ad Inferna. Après nous avons tourné la page ; je pense que nous avons fait le tour de ce que nous avions à faire. Ça faisait six ans que je n’avais de cesse de sortir des EP et des albums avec différents groupes. Nous voulions vraiment faire quelque chose qui nous ressemble et qui soit sincère et honnête. Ne jamais se dire qu’on va faire du métal noir parce qu’à un moment on a envie d’avoir un côté revival, ça nous plaît, c’est la bonne tendance… Jamais. Nous avons laissé filer les années comme ça, et je crois qu’il y a au moins cinq ou six ans déjà, Orias m’avait dit : « Ça te dit qu’on fasse un album ? » La preuve, c’est que rien n’est sorti, nous n’avons rien fait… Et il y a eu ce texte, ce morceau, et j’ai échangé avec Hyver Mor [du label] Antiq, qui m’avait contacté comme ça pour me parler du passé et des albums qu’il avait bien appréciés de Seth et d’Ad Inferna dans lequel je chantais, et qui m’a dit : « Ecoute, à l’occasion, si vous vous y remettez, moi ça m’intéresserait, et je serais là pour presser le skeud. » Tout ça a fait que nous nous sommes mis ensemble et c’est reparti. Donc je te dirais 2019-2020 et nous avons terminé en avril 2021 l’album qui a fini d’être masterisé et après, c’était le temps de tout enclencher.

Vous avez attendu que les planètes soient alignées, qu’il y ait le contexte idéal pour vous mettre à composer et créer le projet…

C’est exactement ça ! Nous voulions vraiment que ça soit une démarche honnête, sincère, qui vienne de nous quand le moment serait là. Ça aurait pu être peut-être dans dix ans [rires] ou peut-être quelques années avant. C’était le feeling, tout s’est aligné, et nous avons créé Diablation.

On a eu plusieurs pionniers du black metal français ces derniers temps sur Radio Metal. On a un peu l’impression qu’il y a aussi un côté crise de la quarantaine de vouloir revenir sur du black metal des années 90, non ? [Rires]

C’est intéressant ce que tu dis. Effectivement, ça pourrait être une explication, mais pour ma part, honnêtement, pas du tout. Je pense que si Orias ne m’avait pas poussé les morceaux qu’il a mis sur la table… C’est peut-être lui qui a une crise de la quarantaine, à la limite je lui poserais la question, mais je n’aurais pas fait la démarche de contacter quelqu’un d’autre que lui, qui est un ami de confiance et avec qui nous travaillons main dans la main depuis très longtemps, en disant : « J’aurais bien envie de… » Surtout qu’en plus, je suis très loin de différentes scènes, je suis plutôt quelqu’un qui est très isolé et qui regarde peu les informations musicales, les nouveautés, les choses qui sortent, etc. Ce n’est même pas l’entourage qui aurait pu me faire dire : « Ouais, allez, pourquoi pas, j’y retourne », non certainement pas. Je peux le comprendre pour les autres, pour moi ce n’est pas la raison.

Diablation est sans équivoque concernant les thématiques que tu abordes dans les textes. Pourquoi ce nom ? Comment c’est venu ?

Tout d’abord, on nous a déjà demandé si nous repartions avec des noms de groupes que nous avions déjà créés auparavant : pas du tout. Nous voulions vraiment repartir de zéro et reconstruire tout avec la même ferveur, la même volonté, la même hargne qu’il y a quelques décennies quand nous nous sommes lancés. Pour ça il fallait un nom, nous en avions plusieurs sur la table et c’est Orias qui me demande un jour : « Diablation, t’en penses quoi ? » J’ai laissé la journée passer, j’ai réfléchi, puis le lendemain je me suis dit : « Oui, OK. En plus, on va lui donner le sens du diable, avec -ation le suffixe de l’action, donc ‘devenir le diable’. Il y a un thème qui est derrière et on va commencer à écrire et à produire tout un scénario, tout un univers autour de ça. » C’était exactement ce que je souhaitais mettre dedans, donc c’est comme s’il avait deviné les concepts que j’avais déjà en tête, qui après sont assez récurrents dans mon univers, mais voilà l’origine.

« J’ai déjà eu par le passé une image, soit j’étais sataniste, soit j’étais luciférien ou autre, mais c’est vrai que j’ai plutôt une vision où l’homme marche sur une certaine ligne et cette ligne est celle qui sépare le bien et le mal. On n’est pas dans l’un ou dans l’autre, on essaye tout au long de sa vie de la conserver ou pas, et quand on la conserve, on bascule des deux. »

Concernant la composition, c’est Orias qui écrit toute la partie musicale et toi les textes, ou est-ce que Hyde le bassiste y participe aussi pleinement à la compo ? Comment ça fonctionne dans Diablation ?

Hyde est aussi un ami de très longue date et nous nous connaissions tous les trois. Je dirais que la renaissance s’est faite au début tous les deux avec Orias, et après quelques mois Hyde est venu nous rejoindre. VOA avait déjà enclenché la machine de composition, Hyde n’est pas intervenu en proposant ses riffs et ses morceaux. En revanche, ça a vraiment été un travail commun, c’est-à-dire que dès qu’un morceau ou une demo sortait, c’était un échange sur : « Tiens, les riffs, là on va les changer. Tiens, fais ça. Fais plutôt ça, moi je vais faire ça à la basse, je propose un truc. » C’était vraiment un travail collégial et Hyde bien évidemment a fait la basse, mais il fait aussi les chants clairs qui me doublent quand je chante en black. On peut l’entendre au niveau de « Aigle Du Mal, Aigle De Sang » ou de « Éloge Du Mysticisme Impérieux ».

Tu as évoqué toute à l’heure le black metal des années 90. Si on écoute Diablation il y a deux groupes qui viennent de manière assez évidente, Anorexia Nervosa et encore plus, peut-être sur ta façon de chanter aussi, Dimmu Borgir. Est-ce que c’est l’axe que vous avez voulu prendre, ce black légèrement sympho qui date de cette période-là, fin 90 début 2000 ?

Je pense qu’il faudrait peut-être poser la question à VOA, mais ce que je pourrais te dire, c’est qu’au niveau des références et à titre personnel – et pourtant, on va en parler peut-être après, nous avons collaboré avec Hreidmarr – j’écoutais très peu Anorexia Nervosa. Même si je respectais le groupe et le travail qui était fait, ce n’était pas forcément dans mes goûts. Dimmu Borgir, en revanche, oui c’est évident. J’avais For All Tid quand il est sorti, puis Stormblast qui était une référence. On peut se pâmer sur les albums d’après, mais quand Stormblast est sorti, il y avait énormément de choses dans cet album qui sont vraiment magiques. Donc ça me va. Après, c’est assez surprenant parce que, chacun a ses goûts, mais quand j’échange, parfois j’ai entendu parler de Mayhem, d’Emperor et de choses assez différentes. Je pense que l’univers musical de VOA est très varié. Il adore les musiques de films – je pense que là ça s’entend – et la musique classique. C’est pour ça qu’il est très dans l’harmonie, il compose beaucoup d’abord au synthé et après il rajoute le reste, et c’est peut-être ça qui peut faire un lien avec Anorexia Nervosa, si les membres le confirment, dans la façon de composer.

On peut avoir l’impression que les compositions sont faites par rapport aux textes. Si on prend « La Noirceur Des Limbes » qui fait très poème, la compo est musicalement pertinemment pensée avec des respirations, des passages de guitare acoustique, etc. Elle représente bien la teneur de l’album en général. Est-ce que c’est pensé conjointement, est-ce qu’il y a d’abord les textes et ensuite la musique ou inversement ?

Après avoir tant collaboré l’un avec l’autre, je pense que nous nous connaissons. C’est comme si tu avais un duo qui s’anime, c’est-à-dire que quand il propose un morceau, je connais peut-être déjà les façons dont je vais poser mes mots, peut-être même avant d’avoir les morceaux. Il y a cette habitude qui génère la cohésion entre la création musicale et les paroles. Ensuite, s’il y a une partie qui est intéressante au niveau des voix ou du chant, Orias va me dire : « Je vais rajouter une partie, continue ton texte », ainsi de suite. Même si ce n’est pas toujours évident quand on est dans un groupe, nous faisons en sorte d’accepter les remarques positives ou l’amélioration des autres. Nous faisons toujours en sorte d’être bienveillants vis-à-vis de ça et de toujours écouter ce que l’autre a à dire pour arriver à la fin à ce qu’il y ait une osmose entre les deux. Je suis d’accord avec toi, dans ce morceau-là, on peut le voir au niveau du break ou au niveau de la fin qui est un peu cataclysmique, un peu épique, guerrière… On pourrait croire qu’il s’adapte à moi ; je le fais et inversement aussi. C’est ça qui est bien, ce n’est pas moi qui suis en arrivant derrière, c’est un travail conjoint.

Ce premier album se nomme Allégeance. Qui prête allégeance, à qui et à quoi ? Même si on a peut-être des éléments de réponse sur « Éloge du Mysticisme Impérieux »…

C’est vrai, tu dévoiles déjà un peu la réponse ! [Rires] Allégeance au diable, ça c’est évident. Je pense qu’avec un mot comme « diablation » nous étions obligés d’utiliser ce terme-là. Ensuite, c’est vrai que j’aime bien le côté un peu provocateur que tu peux avoir dans ce terme. On peut le voir déjà dans le cadre de l’histoire ; c’est quand même une histoire de la fin du monde et de l’humanité avec des monarques funèbres qui sont dans une sorte de tour des initiés qui viendrait à être créée, à émerger, avec les chants et tous les rites qui sont mis en place, le déluge avec l’apocalypse et même la fin de l’univers et la création d’un nouveau monde. C’est d’abord prêter allégeance à ceux qui sont dans cette tour des initiés, et est-ce qu’il n’y aurait pas à la fin, autant d’années après, une forme d’allégeance morale à la pertinence du travail qu’on a fait ? Ce serait un côté un peu provocateur, mais c’est là que j’aime bien ce mot qui a différents sens.

Au-delà de ça, les thématiques sont tournées autour du diable mais aussi autour de Dieu. Est-ce que ça ne traite pas du rapport entre les deux ? La vision que tu développes ne serait-elle pas les deux faces d’une même pièce ?

Exactement, si bien sûr. Tu as tout à fait raison. Pour ceux qui connaissent mes écrits depuis très longtemps, j’ai déjà eu par le passé une image, soit j’étais sataniste, soit j’étais luciférien ou autre, mais c’est vrai que j’ai plutôt une vision où l’homme marche sur une certaine ligne et cette ligne est celle qui sépare le bien et le mal. On n’est pas dans l’un ou dans l’autre, on essaye tout au long de sa vie de la conserver ou pas, et quand on la conserve on bascule des deux. Donc effectivement cette pièce à ces deux côtés : il y a le blanc et le noir, il n’y a pas une couleur qui est meilleure que l’autre. On est fait des deux et chacun gère sa vie et ses choix et décide dans quel sens il va. Donc le bien et le mal, Dieu et Satan, les deux s’entremêlent et c’est ce qu’on retrouve dans Allégeance, tu as tout à fait raison.

« J’aime bien quand je dévoile quelque chose dans un album et souvent, pour être tout à fait honnête, au bout de deux-trois ans je n’écoute plus cet album-là parce que c’est une partie de ma vie qui a changé. J’ai tendance à faire ça et je fais ça depuis plus de vingt ans. »

Finalement dans Diablation, et dans les débuts d’Ad Inferna et même de Seth, quand tu parles de satanisme, c’est beaucoup plus métaphorique que dans une logique de blasphème ou de critique de la religion ?

Parfaitement, absolument. Je ne crois pas qu’on ait pu en voir [du blasphème]… Enfin si, à quelques mots près peut-être avec « Acid Christ » dans The Excellence (album de Seth paru en 2000, ndlr) où il y a quelques termes blasphématoires, bien évidemment. Ça ne me dérange absolument pas et je ne suis pas un chrétien, loin de là, et certainement pas un défenseur de cette religion, ni des autres. Je le vois plutôt comme une sorte d’indépendance, « d’homme fait dieu lui-même » – c’est là où on peut peut-être s’approcher du luciférisme dans une certaine vision des choses – c’est l’homme qui est son propre maître et qui suit son chemin. C’est plutôt une notion de liberté que d’allégeance à un dieu.

Je reviens sur le titre « Éloge Du Mysticisme Impérieux », parce que derrière un discours d’allégeance, est-ce qu’il n’y a pas une forme d’ego trip un peu déguisé, puisque tu cites ton propre surnom ? Je dis ça de manière non péjorative parce que ce n’est pas nouveau dans le black metal : est-ce que ça ne fait pas partie aussi du « folklore » ?

Si complètement ! Tu as complètement raison. Tu as un côté ego-trip, mais tu as aussi une prise de recul, c’est-à-dire que soit on conçoit et on se dit que c’est un auto-plébiscite, il ne parle que de lui-même, il est égocentré, ou on peut se dire qu’il anime un personnage dans ses paroles et, au contraire, il prend de la distance. C’est vrai qu’assez souvent, quand je parle d’un vampire, c’est plutôt la face la plus noire et la plus obscure qu’il y a au fond de moi qui ressurgit. Il faut voir ça comme une troisième personne, une « deuxième » troisième personne, ça dépend combien on prend de facettes à ma personnalité, plutôt qu’un trip égocentré. Mais c’est vrai que quand je l’ai écrit, je l’ai transmis tout de suite à Orias et à Hyde et j’ai attendu leur retour et je me suis dit qu’eux-mêmes ils auraient pu se dire : « Mais quelle démesure ! » En fait pas du tout, ils ont dit : « C’est excellent, on adore, on y va, on prend, vas-y continue. » C’est vrai que dans l’album, il y a beaucoup de notions d’allégeance au vampire, mais ce n’est pas forcément moi en tant que tel, ce n’est pas ce que je demande, c’est plutôt une allégeance éventuellement aux idées que je pouvais diffuser, une allégeance peut-être à la noirceur qu’on peut avoir au fond de soi, une allégeance à beaucoup de choses, mais certainement pas à moi. Je n’ai pas un culte de la personnalité développé. Je ne crois pas en tout cas.

Le parallèle avec Les Blessures de l’Âme de Seth est assez inévitable : ce rapport à la figure du vampire notamment. Ces clins d’œil sont voulus ou alors ce personnage-là que tu développes à nouveau sur Diablation fait simplement partie de ton ADN ?

Oui, bien sûr que c’est voulu. C’est quelque chose que j’avais continué à faire parce que pour ceux qui ont écouté et qui ont aimé aussi L’Empire Des Sens d’Ad Infera, t’avais « The Vampyrik Supremacy », t’avais « Mon Âme Noire », t’avais beaucoup de choses comme ça, tu avais déjà beaucoup de thèmes que j’abordais, que j’ai abordés quelques années après, et que l’on retrouve à l’intérieur [d’Allégeance]. Donc oui, c’est souhaité parce que c’est une continuité, parce que c’est moi-même. « L’Hymne Au Vampire » [de Seth] quand je l’avais faite, je l’avais déjà écrite en parlant de moi. Quand tu prends « La Quintessence Du Mal », c’était ma compagne de l’époque qui avait écrit les textes pour moi. J’ai toujours apprécié écrire des textes qui me ressemblent, non pas, comme on l’a dit tout à l’heure, pour avoir une vision égocentrée, parce que c’est peut-être la matière qui m’intéresse le plus, que je touche le plus du doigt. Je ne suis pas toujours extrêmement fan d’aller prendre un bouquin et te sortir une parole, et allez hop, je vais te sortir un deuxième bouquin pour t’en faire une deuxième. J’aime bien quand je dévoile quelque chose dans un album et souvent, pour être tout à fait honnête, au bout de deux-trois ans je n’écoute plus cet album-là parce que c’est une partie de ma vie qui a changé. J’ai tendance à faire ça et je fais ça depuis plus de vingt ans.

Tu étais là dans les années 90, comment fait-on pour traiter de ces sujets-là sans que ça paraisse un peu caricatural et en restant subtil et pertinent ? Car on pourrait presque penser que le sujet a été assez épuisé par la scène black metal ces vingt dernières années, même si tu as dit que tu ne regardais pas trop ce qui se faisait à côté ni l’actu…

A mon avis, comme tu l’as dit, c’est déjà en évitant les clichés, mais les clichés de base, même si chacun a la liberté de faire ce qu’il souhaite et quand je fais ça, je n’émets pas de critiques ou de jugements vis-à-vis des autres, je parle plutôt de moi, ce que je souhaite faire. Si ça se trouve, en lisant mes paroles, certains vont trouver ça déjà très cliché ! Pour ma part, le fait d’aller puiser en moi-même fait que je ne risque pas – à moins que je tourne un petit peu en rond – d’aller copier des thèmes que d’autres ont ou sont en train de prendre. Ensuite, vu que je suis resté extrêmement loin et n’ai pas n’écouté ce qui a été fait quasiment depuis quinze ans – les albums de black metal nouveaux que j’ai écoutés doivent se compter sur les doigts de deux mains maximums –, forcément je ne suis pas du tout influencé par ce qui se passe autour de moi, dans la scène black, dans la scène death, dans les différentes scènes. Je pense qu’il s’agit d’éviter les clichés et de vouloir refaire la même sauce exactement. Même s’il y a forcément des sonorités que nous avons, des racines de groupes de métal noir que nous aimons du passé, nous ne sommes pas la caricature ne serait-ce que musicale, en nous disant : « Tiens, là, t’as un riff à la Burzum. Tiens, là, je vais te mettre un riff à la Darkthrone, parce que ça va plaire à ceux qui aiment le trve black », certainement pas. Jamais nous ne ferons ça. Si demain je fais un autre projet ou autre, ou avec Orias, et nous voulons faire un truc beaucoup plus trve, probablement nous le ferons et pourquoi pas, je trouverai ça fantastique, mais je ne m’amuserai pas à en faire une copie, parce que je pense que c’est là qu’on rentre dans le cliché. Je ne vois pas l’intérêt. Je trouve que tellement de choses ont déjà été dites dans la scène que pour moi, procéder ainsi ne mène à rien.

On a l’impression qu’aujourd’hui on parle beaucoup de religions, encore plus qu’il y a vingt ans, et qu’on assiste un peu au retour du puritanisme – peut-être aussi à cause du climat politique actuel –, quelle que soit la religion d’ailleurs. Est-ce que ça n’est pas aussi une motivation pour aller dans le côté provocateur que tu évoquais tout à l’heure et d’aller dans des thématiques qui peuvent déranger, même si on est dans une forme de métaphore ?

Oui, tout à fait. C’est une question qui, en fonction de la réponse que tu fais, peut être très sulfureuse. Le fait de se démarquer de l’intégralité des religions, je le disais en 1995 dans toutes les interviews que je faisais, pour moi il n’y avait pas uniquement que la religion chrétienne. Il faut être très clair. Faire un focus sur une religion alors qu’il y en a tant qui peuvent spirituellement et éthiquement déranger, que ce soit l’athéisme ou d’autres convictions beaucoup plus noires. Aujourd’hui, on ne vit effectivement que dans ça, et c’est une des raisons pour lesquelles je me tiens extrêmement loin du monde humain en général. Je ne me sens pas concerné, si tu veux. Ça va faire une vingtaine d’années que je ne suis pas intégré, je crois, au fond de moi, dans la société. Et plus j’entends parler de religions mises en avant, quelles qu’elles soient, plus mon souhait premier n’est pas comme tu le dis d’être provocateur vis-à-vis de ça mais c’est plutôt au contraire de m’en éloigner.

« Je préfère vivre seul dans mon monde que je crée, où la musique est un des uniques canaux qui me permettent d’être en contact avec autrui. »

Par rapport à ce que tu viens de dire et à ta personne, Allégeance est l’album d’un misanthrope finalement ?

Absolument ! Je ne sais plus qui le disait mais c’est comme si t’avais une vingtaine d’années de noirceur, de haine et peut-être de dépression mélangées qui d’un coup sont déversées au visage du monde. C’est un peu ça. Quand j’écris sur la solitude, tu le sais avec le dernier single qui est sorti, « Des Ruines De La Solitude Eternelle », ce n’est pas uniquement un mot écrit comme ça, c’est vraiment les paroles qui racontent l’histoire de ma vie. C’est pour ça que quand tu écoutes Allégeance, tu as différentes grilles de lecture : tu as l’histoire qui t’amène du début jusqu’à la fin, et après, tu peux regarder à l’intérieur et de temps en temps, tu as des sortes de peintures de ce que je vis, de ce qu’il y a au fond de moi, de choses que j’ai ressenties, de choses que j’ai vécues aujourd’hui et même il y a vingt ans. Par contre, la solitude est un choix volontaire que j’ai depuis des années. Ça peut être avec le thème que tu abordais tout à l’heure, ça peut être aussi vis-à-vis des clichés dans le black metal ou ailleurs qu’on a pu retrouver. Tout ce désintérêt fait que in fine je préfère vivre seul dans mon monde que je crée, où la musique est un des uniques canaux qui me permettent d’être en contact avec autrui.

Tu as parlé plusieurs fois de l’écriture en français et tu parlais de « métal noir ». Il y a quelques années c’était une expression pas mal utilisée par les Québécois pour parler de la scène black metal, lesquels n’étaient pas timides pour utiliser le français. Ces dernières années, on voit de plus en plus de groupes de black metal français qui chantent en français. Tu le faisais déjà dans les années 90. C’est fondamental pour toi de chanter en français quand on fait ce type de metal extrême en France ?

Ce n’est pas obligatoire parce qu’il y en a qui le font très bien dans d’autres langues et puis chacun son choix, par contre ce qui est intéressant, c’est que je lisais une chronique, je crois que c’est une chronique néerlandaise, dont l’auteur disait qu’il adorait le black metal chanté en français. C’est vrai que quand on écoute Darkthrone et qu’on entend Nocturno Culto ou Fenriz chanter en norvégien, je trouve que le niveau est largement différent que quand ils chantent en anglais. C’est ce ressenti qui fait que j’utilise beaucoup le terme de métal noir, avec Allégeance et je définis Allégeance comme du métal noir, car déjà c’était un titre que j’hésitais à utiliser à l’époque pour The Excellence de Seth. Je l’avais marqué, je ne l’avais pas retenu et j’hésitais et il avait été mis de côté. Donc, tu vois, ça remonte déjà à un moment. Je trouve que l’identité est importante et en plus, on a quand même une langue tellement complexe, riche et qui permet de pouvoir définir des notions, des sentiments, des vécus de manière si précise, de pouvoir faire des jeux de mots, de pouvoir tourner des phrases… C’est tellement un plaisir que je trouve que c’est dommage d’en utiliser une autre. Et puis c’est bien aussi d’avoir une sorte d’appartenance à notre terroir, à notre culture, à tout ce qui fait une vision intéressante de la France.

Justement, comme on est dans le black metal français, tu as parlé tout à l’heure du seul invité qu’il y a sur cet opus, Hreidmarr (Glaciation, Bâ’a, ex-Anorexia Nervosa), qui lui aussi est revenu au chant français sur ses derniers projets. C’était un choix naturel de lui proposer de participer ? Comment as-tu amené la chose avec lui ?

Il y a déjà eu des guests et des chants masculins ou féminins sur des albums que j’ai faits, mais quand nous avons commencé à faire cet album, au tout début, j’avais vraiment dit à Orias et Hyde : « Pas de guest. On va vraiment faire un truc entre nous. Même pour la production, on la fera seuls, on la fera ensemble – c’est donc Orias qui s’en est occupé – et on verra pour le mastering, le design, etc. » Nous voulions donc vraiment faire tout ce qui est de l’univers musical ensemble. Et en fait, à la fin, je me suis rappelé des rencontres. Je n’ai pas fait énormément de concerts parce que ce n’est pas quelque chose qui m’attire, et vu ce que je t’ai raconté avant, tu peux comprendre pourquoi, mais un de ceux que j’avais faits, c’était à Lille pour le concert de soutien à Chuck Schuldiner. Nous avions joué et il y avait Loudblast et Anorexia Nervosa. C’est vrai que dans ces temps-là, les groupes de black, quand ils se rencontraient, ce n’était pas forcément la grande amitié, surtout quand tu avais une notoriété qui pouvait un peu monter. Quand vous vous rencontriez comme ça, tu ne savais jamais comment ça pouvait tourner, et en fait, il y a eu un super relationnel, immédiat, avec tous les membres. Tout de suite avec Hreidmarr nous nous sommes parlé, nous avons échangé et nous avons passé une bonne soirée et un bon concert. Je me suis demandé ce qui pourrait être intéressant avec Allégeance et ce qui pourrait lui donner une plus-value ; ce n’est pas uniquement faire venir quelqu’un pour qu’il dise deux phrases et demie, il faut quelqu’un qui apporte de la matière, qui apporte un charisme et une histoire, et que ça matche avec ce que j’allais faire. Tout de suite je me suis dit : « C’est simple, je vais lui faire un message pour voir ce qu’il va me dire. » J’ai écrit tout de suite, et tout de suite il a répondu : « Ouais, pas de problème, fais-moi écouter le morceau. » Puis il m’a dit : « Banco, je te fais ça et dans trois semaines ou un mois je t’envoie les pistes. » C’est là que VOA a dit : « On va faire un truc sympa et on va éviter, tu fais ton couplet, il fait un break, etc. On va essayer de faire un jeu de sortes d’échos, de ping-pong où vous vous répondez l’un et l’autre. » C’est pour ça que, très souvent, tu as un échange entre sa voix et la mienne, et à la fin nous chantons tous les deux quand on dit : « Ego daemonium » et la suite. Je trouve ça vraiment fort. C’est un moment de partage noir obscur. Il l’a fait vraiment avec volonté, ce n’était pas juste quelques phrases passées comme ça. Je le remercie grandement pour le travail de qualité qu’il a fait.

Je vais te poser un peu la même question qu’on lui avait posée à la sortie de l’album de Glaciation, puisque tu as évoqué le climat qu’il y avait dans le black metal fut un temps. Aujourd’hui, même si tu disais que tu n’étais pas trop dedans, tu as l’impression que tout le monde s’est assagi là-dedans ?

J’aurais vraiment du mal à te donner un avis pertinent, vu que je ne vais pas en concert, donc je ne vais rencontrer personne… Je ne pourrais pas te dire. Les contacts que j’ai sont à distance. Après, le monde me paraît effectivement aujourd’hui pacifié, très loin des soirées et des concerts d’antan et c’est peut-être bien mieux ainsi.

« Quand on écoute Darkthrone et qu’on entend Nocturno Culto ou Fenriz chanter en norvégien, je trouve que le niveau est largement différent que quand ils chantent en anglais. C’est ce ressenti qui fait que j’utilise beaucoup le terme de métal noir, avec Allégeance et je définis Allégeance comme du métal noir, car déjà c’était un titre que j’hésitais à utiliser à l’époque pour The Excellence de Seth. »

Pour revenir sur la partie esthétique qui est complétée par l’artwork qui est une photographie, quelle idée vous avez eue derrière ce visuel ? Qu’est-ce que vous vouliez représenter ?

Ce que nous voulions faire avec Orias et Hyde c’est avoir un visuel qui marque, nous voulions quelque chose qui ait une certaine originalité. Surtout, ce que nous voulions faire, c’est faire appel à quelqu’un que nous connaissions déjà. C’est un peu le leitmotiv d’Allégeance : nous travaillons entre amis, des personnes qui étaient là dans les années 90. Nous voulions faire appel à Tancrède Szekely qui est photographe et réputé. Il fait beaucoup de choses qui peuvent être fétiches ou autres mais qui touchent à différents univers. Nous avions failli travailler ensemble lui et moi pour The Excellence de Seth à un moment où le sujet avait été abordé et nous n’étions pas allés jusqu’au bout. Donc même chose, un petit peu comme avec Hreidmarr, je lui ai envoyé un message. Je lui avais dit que l’aigle du mal c’est quelque chose qui revient depuis vingt ans dans mes textes, mais l’aigle de sang et faire le parallèle avec le rite de torture viking, ça pourrait être intéressant. En fait, c’est sa compagne qui est en photo, et j’aime bien ce côté d’aigle dans lequel il a fait retravailler toutes les scarifications, les blessures qui sont dans le dos, et les bras qui sont légèrement décalés. C’est là que ça fait un peu plus aigle tout court que l’aigle de sang. J’aime bien le fait qu’il se soit complètement inspiré d’un morceau pour en donner un visuel qui, je trouve, est extrêmement réussi.

Tu as parlé de ta rencontre tout à l’heure de Hyver Mor de chez Antiq Records, et j’imagine que le prochain sera aussi chez eux. C’est un label un peu spécial, tourné vers le black metal classique et « traditionnel ». Pour toi, ça a clairement du sens que Diablation soit avec ce label qui a un petit côté artisanal et un retour à ce qu’était le black metal à l’époque ?

Oui, c’est intéressant ce que tu dis. Je ne connais pas beaucoup de groupes qui sont chez lui ; j’en connais certains qui viennent de sortir, comme Paydretz, par exemple, mais aussi d’autres qui sont sortis il y a quelques semaines ou mois. Ce que j’aime bien, c’est l’aspect underground. Ce que nous ne voulions pas, c’est sortir la grosse machine. Nous ne voulions pas une étiquette de groupe dans lequel tu avais des super membres ou des membres anciens un peu connus fut un temps à l’intérieur, des CD distribués à tire-larigot… Non, nous voulions vraiment un côté vrai, et je pense que l’esprit de l’album le fait ressentir. Il a peut-être des groupes qui sont vrais, qui touchent le terroir, qui touchent la terre… Eh bien là, tu touches la mort, tu touches le sang, tu touches le diable. Nous ne sommes peut-être pas très loin, mais nous sommes dans une sorte de black un peu plus vrai, où nous ne nous concentrons pas sur les apparences, le marketing. Nous sommes vraiment dans le fondamental de ce qu’est le métal noir dans son essence même, donc j’aime bien ce côté underground chez Hyver Mor. Le fait aussi qu’il m’ait contacté et que nous ayons eu un lien tout de suite, ça évitait d’aller faire la course aux labels pour savoir qui est intéressé ou pas du tout, donc ça a clos le débat et les choses étaient simples.

Est-ce que vous pensez déjà à une suite pour ce premier opus de Diablation ? Est-ce que le projet est vraiment pensé comme un nouveau projet et non pas comme un side project éphémère ? Est-ce que tu as une vision par rapport à tout ça ?

Oui. Déjà, aujourd’hui, pour Orias et moi, Ad Inferna c’est terminé, même si nous n’avons pas fermé la page web. Mais la page du livre est vraiment terminée. Je ne vois pas comment nous pourrions donner une suite aujourd’hui. La priorité numéro un aujourd’hui c’est Diablation. Maintenant, avec Hyde et Orias, nous commençons déjà à travailler sur le nouvel album, nous avons déjà un morceau qui est dans la boîte. Nous nous sommes mis à composer il y a à peu près un mois. Nous allons prendre le temps de faire quelque chose de grand qui surclassera encore le premier album. Ceux qui aiment Allégeance peuvent se dire que nous continuerons et que nous irons encore plus loin et beaucoup plus fort que ce que nous avons fait sur Allégeance.

Je me doute un peu de ta réponse, mais est-ce que vous avez prévu de faire du live et est-ce que vous concevez un aspect scénique du coup ?

Non, du tout ! [Rires] Autant j’ai vu des concerts, j’ai vu Dissection, j’ai vu Gorgoroth, j’ai vu plein de choses dans ma vie, autant je n’ai pas de plaisir à jouer live. A la limite, tu aurais un côté spectacle grandiloquent, pourquoi pas, nous pourrions le faire, mais là c’est tellement intimiste et égocentré in fine que je n’y verrais pas de plus-value.

On a évoqué Seth tout à l’heure, et on t’a peut-être déjà posé la question, mais tu sais que le groupe a sorti La Morsure Du Christ qui se veut conceptuellement être la suite des Blessures de l’Âme. En tant que premier chanteur, est-ce que tu as écouté cet album et qu’est-ce que tu en as pensé ?

Je vais te dire, tu es le premier à me poser la question, ça va peut-être te surprendre mais c’est vrai ! Alors strictement rien, parce que je ne l’ai pas écouté du tout. Non pas parce que je n’en ai pas forcément eu l’envie, mais parce que je n’en ai pas eu l’occasion, donc je ne pourrais pas te donner d’avis pertinent sur l’album. Après, comme je te l’ai dit, je cible beaucoup sur des artistes et des groupes que j’ai aimés fut un temps. Je ne verrais pas d’intérêt à titre personnel à l’écouter, je ne vois pas ce que ça m’apporterait de plus. Après, chacun a le succès qu’il mérite et choisit la voie qu’il veut.

Interview réalisée par téléphone le 2 décembre 2021 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Jean-Florian Garel.

Facebook officiel de Diablation: www.facebook.com/Diablation

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