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Interview   

Dir En Grey fouille dans ses origines


Kaoru - Dir En GreyLa culture du Japon nous, les Occidentaux, nous fascine et nous déroute. Tout d’abord parce que nous y sommes moins habitués qu’à d’autres cultures plus dominantes médiatiquement dans le paysage artistique mondial. Dans l’exemple spécifique de la musique metal, nous sommes naturellement plus accoutumés au metal américain, anglais, allemand ou scandinave. Mais ce qui rend les choses plus mystérieuses, voire incompréhensibles à nos yeux, c’est surtout le fait que cet art est le reflet d’une société, d’une culture, d’une manière de vivre très différente.

Nous nous sommes récemment entretenus avec le groupe japonais Dir En Grey, que vous retrouverez très bientôt sur les planches, puisqu’ils seront de passage au Bataclan de Paris le 26 mai prochain. Leur musique, particulièrement folle, réalise un grand écart tant musical qu’émotionnel et fait preuve d’une diversité de styles peu commune. Avec le guitariste Kaoru, nous avons essayé de comprendre ce qui rendait la musique et l’art japonais en général si particuliers. Mais c’était surtout l’occasion d’aborder la réalisation de leur nouvel album Arche dont le thème central est la douleur, un thème plus fédérateur que n’importe quel autre d’après lui.

Dir En Grey

« Nous avons l’impression que les gens s’identifient plus facilement à la souffrance qu’à quelque chose de positif. »

Radio Metal : L’année dernière, le groupe a fêté les quinze ans de son premier album, Gauze. Vous êtes partis en tournée à cet occasion. Qu’est-ce que t’inspires cet anniversaire et comment a réagi le public ?

Kaoru (guitare) : Je n’ai pas l’impression d’avoir changé depuis nos débuts, même si ça va faire quinze ans que nous sommes ensemble. Même après être partis en tournée pour jouer ce premier album, la seule chose qui m’est venue à l’esprit c’est : « Oh, nous pouvons toujours jouer nos vieilles chansons ! » Voilà la seule différence que je ressens après avoir fêté ce quinzième anniversaire !

Que penses-tu de cet album, quinze ans plus tard ?

Évidemment, c’est le premier album que nous avons créé ensemble en tant que groupe. À l’époque, nous n’avions que nos rêves, toutes ces idées que nous avions en tête à propos de l’album idéal que nous voulions faire, inspiré par ceux que nous admirions dans le milieu. Ça a été très difficile de créer quelque chose de suffisamment réaliste pour être sorti, mais c’est définitivement un album qui, quand nous nous le remémorons, nous rappelle comment c’était à l’époque.

Le nouvel album s’appelle Arche, ce qui signifie en grec « origine ». Est-ce que c’est lié à l’anniversaire des débuts du groupe ou est-ce que c’est une coïncidence ?

Ça n’a rien à voir avec ces quinze ans passés ensemble, c’est plutôt… Oui, « arche » veut dire origine, et ça parle de regarder en soi-même pour trouver son centre, sa base, ses origines, et ce pour chacun des cinq membres du groupe. Ce n’est pas un nouveau départ après quinze ans de carrière comme si nous avions appuyé sur reset pour tout recommencer depuis le début, pas dans ce sens-là, mais c’est plutôt que nous explorons les racines de qui nous sommes, et de ce que nous sommes en tant que groupe.

Dum Spiro Spero était un titre en latin et Uroboros était une référence à la mythologie grecque. On dirait que vous êtes très attirés par les langues et les cultures antiques ces derniers temps, pourquoi ?

À vrai dire, ça n’a rien à voir avec les langues anciennes ou les civilisations antiques ou quoi que ce soit de ce genre. C’est surtout notre chanteur [Kyo] qui trouve les titres, donne les idées au groupe et peut-être qu’il est plus attiré par ces mots, mais ce n’est pas vraiment ça, pas vraiment à quel point c’est vieux qui est important, mais plutôt la manière dont ça sonne et sa signification qui va particulièrement coller à l’image de l’album à ce moment-là.

Votre album précédent, Dum Spiro Spero, était un aboutissement en soi. Comment décrirais-tu l’évolution qui vous a mené de cet album à Arche ?

Pour cet album, ça a été particulier. Nous avons essayé de produire quelque chose de moins compliqué que l’album précédent, de plus simple, un disque auquel les gens pourraient s’identifier et comprendre immédiatement, dès la première écoute, ce que nous évoquons et la direction que prend la musique. Voilà ce que nous avions à l’esprit lorsque nous avons commencé à produire Arche.

Le thème de cet album est la douleur. Ça a été un thème récurrent toute votre carrière : est-ce que tu peux nous dire ce que ça représente pour vous, et de quelle manière ça vous inspire ?

Tu sais, même lorsqu’on se concentre sur ce qui nous rend heureux et positif, ça ne fonctionne pas toujours, donc nous avons choisi ce thème qui parle à tout le monde. La colère, l’angoisse, le chagrin, le deuil, ce sont des choses que tout le monde vit, et nous avons l’impression que les gens s’identifient plus facilement à la souffrance qu’à quelque chose de positif. Voilà pourquoi nous avons décidé de décrire ou d’exprimer cela avec notre musique.

Est-ce que tu penses que la douleur devrait être acceptée comme faisant partie de la vie et que sans souffrance, il ne pourrait pas y avoir de bonheur ?

Oui !

Vos albums sont très variés et expérimentaux. On peut entendre, surtout dans ce dernier album, des passages de metal extrême très énervés qui coexistent avec de très jolies mélodies et du chant clair, ainsi que bien d’autres choses. Est-ce que tu peux nous parler de la manière dont vous composez pour parvenir à un tel mélange des genres ?

Oui, c’est un très long processus qui prend beaucoup de temps, nous passons beaucoup de temps sur chaque chanson. En gros, nous pouvons travailler sur quelques idées différentes, sur une chanson, puis laisser tomber pour quelque chose d’autre, puis arriver à un point où nous nous disons : « Oh, ça ne va pas fonctionner ! », donc nous le jetons à la poubelle. Ensuite, lorsque nous avons les fondations, nous les amenons au groupe et nous nous asseyons tous ensemble pour échanger nos idées et trouver dans quelle direction nous voulons pousser l’album ou la chanson. Et ensuite, lorsque nous avons discuté de tout ça et que la chanson a pris forme, nous entrons en studio et nous commençons à enregistrer, à improviser, mais le processus de création n’est pas terminé parce que même en studio, nous continuons à échanger des idées. Lorsque nous avons fini d’enregistrer, nous envoyons les titres à l’étranger pour le mixage, il y a encore quelques échanges pour peaufiner les chansons, et c’est fini !

Dir En Grey - Arche

« Les Japonais sont très méticuleux, les moindres petites choses peuvent nous rendre nerveux, il faut que ce soit parfait à tout point de vue. »

Beaucoup de groupe de rock et de metal japonais ont un côté qu’on peut percevoir comme un peu dingue. Ça s’applique à Dir En Grey mais aussi à des groupes comme Boris, Maximum The Hormone et Sigh qui partent dans tous les sens avec leur musique. D’où vient cette folie japonaise apparente ?

Il y a probablement beaucoup de facteurs qui font que le Japon a un son spécifique quelque soit le style que tu écoutes. Ça doit avoir quelque chose à voir avec le fait de grandir au Japon, d’être soumis aux influences que tu as lorsque tu grandis au Japon et que tu écoutes les choses qui sont populaires au Japon. Un autre facteur, c’est aussi que les Japonais sont très méticuleux, les moindres petites choses peuvent nous rendre nerveux, il faut que ce soit parfait à tout point de vue, donc peut-être que cette attention extrême portée aux détails même dans la composition de chansons est ce qui fait que les gens distinguent la musique japonaise du reste.

Il y a quelques mois nous avons discuté avec Addi du groupe islandais Sólstafir et il nous a dit que l’isolement insulaire avait créé une scène musicale vraiment unique là-bas. La scène japonaise est elle aussi unique, penses-tu donc que ça a aussi quelque chose à voir avec le fait que le Japon soit une île physiquement séparée du reste du monde ?

Oui, ça a sans doute aussi une influence sur la musique. L’histoire de la musique au Japon ne remonte pas à si longtemps. Oui, tu as de la musique traditionnelle japonaise, mais si tu regardes la scène rock ou metal, tu ne peux pas remonter à plus de vingt voire trente ans en arrière, donc c’est une scène encore très jeune.

Dir En Grey est un groupe japonais qui a étendu sa carrière au-delà du Japon, mais la plupart de vos paroles sont en japonais, ce qui fait que beaucoup de gens n’ont pas accès à cet aspect de votre musique. Est-ce que vous avez déjà pensé à écrire plus de chansons en anglais pour développer un lien plus fort avec votre public international ?

Par le passé, lorsque nous sommes partis à l’étranger pour la première fois, le label américain nous a dit : « Il faut que vous fassiez plus de chansons en anglais. » À l’époque, nous l’avons fait parce que le label nous a dit que c’était la bonne chose à faire, même si ça ne nous semblait pas très spontané : évidemment, comme notre chanteur ne parle pas anglais, ce n’était vraiment pas naturel pour lui d’écrire en anglais, et du coup, ça sonne faux. À l’époque, comme nos albums sortaient là-bas, nous nous sommes dit : « OK pourquoi pas, sortons les chansons en anglais », mais en fin de compte, ça n’a pas changé grand-chose, ça ne nous a pas fait vendre 100 000 disques, donc nous avons eu l’impression qu’il valait mieux pour nous de nous tenir à ce que nous faisons le mieux et à ce que nous voulons faire. Donc à nos yeux, il n’y a aucune raison actuellement pour que nous sortions des chansons en anglais.

Est-ce que le fait qu’un groupe comme Rammstein ait un succès international énorme vous a rassuré quant à la possibilité d’avoir une belle carrière internationale sans faire de la musique anglophone ?

En grandissant, j’écoutais beaucoup de groupes anglais ou américains dont je ne comprenais pas les paroles, donc il m’a semblé que oui, des gens pourraient faire carrière sans avoir à s’adapter au marché américain, comme Rammstein qui n’a pas besoin de sortir un album en anglais pour être écouté. C’est la même chose pour Dir En Grey : nous n’avons pas besoin de sortir un album en anglais pour que les gens veuillent venir à nos concerts. Donc oui, c’est possible, qui sait !

Quelles possibilités artistiques offre le japonais que l’anglais n’offre peut-être pas ?

Évidemment, comme je ne parle pas d’autres langues (NDLR : interview réalisée via une interprète), je ne sais pas, mais il me semble que le japonais est très complexe et tu peux vraiment l’utiliser pour exprimer beaucoup de choses. Donc oui, il y a sans doute certaines choses qu’on ne peut exprimer qu’en japonais.

En ce moment, il y a un groupe de metal japonais qui a beaucoup de succès et qui fait couler beaucoup d’encre : Baby Metal. Qu’est-ce que tu penses de ce groupe et de son succès international ? Comment est-il perçu au Japon ?

Je pense que c’est la même chose au Japon, c’est le même genre de réponses et de réactions. Certains adorent, d’autres détestent… Personnellement, je n’ai jamais rien eu contre les gens qui essaient de nouvelles choses. C’est nouveau, et il n’y a pas de raison de les détester.

Interview réalisée par téléphone le 23 avril 2015 par Philippe Sliwa.
Retranscription et traduction : Chloé Perrin.

Site internet officiel de Dir En Grey : direngrey.co.jp.



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