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Interview   

Docteur Bianchi et Mister Shaârghot


Il y a quelques mois, Vincent Furnier nous parlait de la difficulté qu’il a pu éprouver par le passé à séparer l’homme qu’il est de la bête Alice Cooper. C’est finalement le même genre de problématique que peut aujourd’hui rencontrer Étienne Bianchi avec sa créature, le Shaârghot. Sur scène, c’est le terrain de jeu du Shaârghot, tandis qu’hors de scène, Étienne doit reprendre le contrôle et remettre le monstre en sommeil. Mais comme il nous l’explique dans l’entretien qui suit, le Shaârghot ne se fait pas si facilement oublié…

Outre la créature, Shaârghot, c’est aussi un projet artistique puis un groupe. C’est une musique et un univers visuel. C’est une histoire déjà écrite pour plusieurs années. Mais c’est avant tout ce qu’Étienne voulait retrouver chez d’autres groupes, sans jamais vraiment le trouver, alors il s’est retroussé les manches et l’a fait lui-même. Après un EP, Mad Party (2013), un album, Vol. 1 (2015), et en attendant le Vol. 2, Shaârghot a sorti en novembre dernier un nouvel EP, véritable incitation à la débauche : Break Your Body. On parle de tout ceci avec Étienne.

« Finalement, j’ai fait quelque chose que j’aurais bien aimé voir, mais que je ne verrai jamais ! [Rires] Donc la frustration reste quand même un peu. Mais ce n’est pas grave, la frustration est un motif de création. »

Radio Metal : Tu as monté Shaârghot parce que tu n’arrivais pas vraiment à trouver le genre de musique que tu voulais entendre. Et, finalement, tu t’es dit que tu allais créer le groupe que toi, tu aimerais voir sur scène. Du coup, qu’est-ce qui te manquait dans l’offre musicale pour que tu aies envie de créer ce que tu n’arrivais pas à trouver ?

Étienne Bianchi (chant) : Tout ce que tu as dit est entièrement vrai, effectivement. Il m’a toujours manqué un peu quelque chose. La première chose qui m’a souvent manqué lorsque je suis allé voir des concerts, c’est déjà le visuel. Quand tu écoutes une musique un peu indus, etc., c’est quand même une musique qui est vachement basée sur les ambiances, la puissance, l’énergie. Personnellement, ça me fait voyager et voir beaucoup d’images. J’attends du coup que les musiciens me nourrissent de leur univers. Et malheureusement, je n’ai jamais vraiment senti d’univers, à part chez Punish Yourself ou quelques groupes comme Rob Zombie, par exemple, ou Rammstein, mais là je te parle de concerts dans des salles plus modestes, avec trois cents, quatre cents ou cinq cents personnes. Mais souvent, je trouve qu’il manque véritablement quelque chose, il n’y a pas d’univers, il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas de background, ce sont souvent des gens qui sont un peu maquillés parce que c’est joli, et ça s’arrête là. C’est souvent un peu décevant, je trouve, alors qu’il y a vraiment une quantité d’histoires à raconter avec une musique. Et après, dans le son, effectivement, j’ai toujours beaucoup apprécié tout ce qui venait de la vague dark électro, etc., ce gros truc très rentre-dedans, un peu acide, un peu malsain. Mais souvent, c’était soit ça, soit du metal industriel plus classique, et je me disais : « Pourquoi personne ne veut vraiment essayer de mêler les deux, pour faire des trucs très dancefloor avec des grosses grattes ? C’est dommage, je suis sûr qu’il y a quelque chose à faire ! » Quand j’entendais Combichrist, je me disais : « Putain, c’est excellent, ça a vachement de puissance, mais je verrais bien une gratte en plus à certains moments, pour durcir le trait. » Et non, ça ne venait pas. Donc, je me suis dit : « Allez, essayons. Après tout, je n’ai rien à perdre ! » [Rires]

Comment est-ce que tu te sens vis-à-vis de ce que tu as créé ? Est-ce que cela correspond vraiment à ce que toi tu recherchais ? Est-ce que ça te permet de te nourrir de ce qui te manquait, finalement ?

Le plus rigolo dans tout ça, c’est que finalement, j’ai fait quelque chose que j’aurais bien aimé voir, mais que je ne verrai jamais ! [Rires] Donc la frustration reste quand même un peu. Mais ce n’est pas grave, la frustration est un motif de création. Mais, pour reprendre ce que tu as dit, d’un côté, effectivement, ça me nourrit, mais je ne cesse quand même pas de me nourrir de ce qu’il y a autour de moi. Je découvre toujours de nouvelles choses, il y a des groupes aux influences très diverses qui n’ont parfois rien à voir, comme Sonic Area, ou Mangadrive, c’est carrément de la psytrance. J’essaye d’enrichir cet univers, donc je suis toujours à l’affût de nouvelles choses qui pourraient potentiellement s’hybrider avec ce que nous faisons. Je n’ai pas envie de faire quelque chose qui soit vraiment du metal classique, j’aimerais vraiment mixer plein de choses très différentes.

À propos du nom, Shaârghot, ça veut dire « celui qui apporte le chaos ». Est-ce que ce nom représente une envie musicale ou scénique de ta part ?

[Réfléchit] Ça n’a rien à voir, ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est lié au personnage que j’incarne sur scène, le Shaârghot, et dont l’origine du nom sera dévoilée bien plus tard, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment [rires]. Tout le monde me pose cette question, je le dirai un jour, mais pour l’instant, je ne peux pas. Mais il y a une vraie raison à cela.

Quand tu as monté le groupe, tu étais avec une autre personne, Svarga qui n’est resté que pour la création de l’album, et qui n’a jamais fait de concert. Au final, il a fini par préférer se consacrer à son projet solo, qui est apparemment un truc plus personnel. Est-ce que vous avez envisagé l’idée de malgré tout continuer de travailler ensemble, un peu à distance, où par exemple il aurait juste eu le rôle de compositeur, d’arrangeur, ou autre ?

Non, pas vraiment. Disons que je considère que c’est une époque, les choses se sont faites comme telles, les choses ont décidé de changer, donc pourquoi pas. Nous ne sommes pas en mauvais termes, il n’y a pas de souci, nous apprécions toujours le travail de l’un et de l’autre, mais, dans l’immédiat, je n’ai pas prévu de retravailler avec Svarga. C’est sûr. Mais peut-être qu’un jour, effectivement, ce n’est pas impossible. Nous pourrions recommencer à travailler ensemble sur un autre album. En attendant, je travaille avec une autre personne, ClemX, qui est l’actuel bassiste live du groupe, avec qui j’ai un très bon feeling musical, et avec qui j’ai pu créer quelque chose qui reste dans la veine de ce que nous faisions, mais qui a apporté un peu de fraîcheur, de nouveauté. Donc Shaârghot restera un projet où il y aura effectivement moi, et d’autres personnes qui vont graviter autour pour créer de nouvelles choses. Donc je ne veux pas me limiter à un compositeur, peut-être qu’il y aura un, deux, trois, quatre, cinq personnes qui m’aideront sur l’album suivant. Là, nous avons pratiquement tout fait avec ClemX, puis certaines choses avec Brun’o Klose, aussi, qui est l’actuel guitariste live, mais j’ai une façon de fonctionner qui est : une personne plus moi, et après on verra. Mais pour le troisième album, peut-être que ce sera encore quelqu’un d’autre.

« J’avoue que ce n’est pas très grand [chez moi], donc forcément, peu importe où tu poses les yeux, tu as une trace de l’andouille. […] Le Shaârghot envahit ma maison, il envahit mes points de détente habituels, les bars, les soirées, je n’ai plus vraiment la paix [rires]. »

Quand Svarga est parti, l’album était déjà composé, et du coup, tu as recruté des musiciens live, et tu as déclaré que ce n’était pas du tout évident de rendre un projet comme celui-là viable pour la scène. Peux-tu nous expliquer un peu pourquoi, et quel challenge cela représentait de reproduire cette musique-là sur scène ?

Il faut savoir qu’à la base, lorsque j’ai créé Shaârghot, je ne m’attendais pas du tout à faire de la scène. D’ailleurs je ne savais même pas que c’était moi qui allais chanter, à la base [rires]. Je m’étais imaginé que ce serait un projet guitare-machine-drums, et que je serais probablement à la drums. Et puis à un moment, pendant la composition, je me suis dit : « Je vais poser ma voix dessus pour voir, on a essayer. » Bon, ça ne l’a pas trop mal fait, après quelques glaviots ensanglantés [rires]. Mais du coup, s’est posée la question de ce que ça pourrait rendre dans le live. Et là, j’ai commencé à me poser des questions en me disant : « Tiens, mais en fait c’est un véritable merdier ! », parce que déjà, rien que les machines, pouvoir les équilibrer sur scène, etc., c’était une véritable galère, il y a beaucoup de mise en place. C’est très dépendant de la machine, rien à voir avec d’autres musiques comme le rock, ou le metal où, pour pas mal, tu arrives, tu te branches, plug and play. Là, non, c’est beaucoup de temps de préparation, beaucoup de mise en place, beaucoup de travail des bandes électroniques en amont, pour le travail sonore. Après, pour le visuel, il faut créer quelque chose qui soit prenant et crédible. Donc là, c’est le moment un peu vaniteux où tu vas passer quelques heures à te regarder devant la glace, à essayer des postures, des costumes, essayer des habitudes, travailler le jeu d’acteur. Ensuite, il faut réfléchir aux lumières, à ce qu’on va faire, parce qu’il nous faut quand même une certaine ambiance lumineuse, pour qu’on puisse rentrer dans l’univers du Shaârghot. Donc toutes ces questions-là se sont posées très rapidement, toutes d’un coup, et je me suis dit : « Putain, mais la masse de travail qu’il y a à faire, c’est assez dingue ! » Effectivement, au début, quand Svarga est parti et que je me suis retrouvé tout seul, juste avec un batteur, je me suis dit : « Comment je vais faire ? » C’est là que Brun’o est arrivé, qui avait aussi pas mal d’idées, qui était déjà aussi ingénieur lumière, qui avait pas mal d’idées lui aussi pour la mise en scène, et qui m’a filé un sacré coup de patte. Il y a Skarskin Omega aussi qui m’a filé un sacré coup de main, qui est le performeur que nous avons avec nous sur scène. C’est la personne qui devait initialement juste filmer les concerts et qui, par accident, s’est retrouvé performeur, et cadreur live, et qui maintenant fait aussi de la percu, et nous aide au backline. En fait, toute l’équipe a commencé à se monter au fur à mesure, c’était uniquement des gens qui étaient intéressés juste pour aider, et qui ont fini par rejoindre définitivement la formation. Comme ClemX, par exemple, qui à la base était juste venu pour nous filer un coup de main sur le backline.

Shaârghot est un concept très cyberpunk, avec l’histoire du personnage et l’univers. D’où est venu le concept en lui-même, et quels sont tes influences extra musicales au niveau de l’univers cyberpunk ?

Effectivement, mes influences cyberpunk sont pratiquement toutes issues du milieu de la vidéo. En fait, il faut savoir une chose, c’est que je viens du milieu de la vidéo, j’ai une formation de monteur vidéo – d’ailleurs, tu verras que les clips de Shaârghot sont montés par ma propre personne et co-réalisés. J’ai tout un background de gens du cinéma qui gravitent autour de moi et qui ont de très nombreuses références artistiques. Je suis quelqu’un qui, à la base, était destiné à travailler dans la vidéo, parce que je voulais faire du clip. Et au final je me retrouve à faire des clips pour moi-même [petits rires]. J’ai pas mal d’influences au niveau du visuel, je peux te citer des classiques, des trucs qui m’ont marqué quand j’étais ado, comme le premier Blade Runner, le premier Matrix également, pas mal de choses comme ça, les vieux film post-apocalyptiques, le deuxième Mad Max, toutes ces choses-là. Il y avait aussi pas mal de BD à l’époque, je ne sais pas si tu connais une BD post-apocalyptique qui s’appelle Neige, par exemple, qui parle d’une Europe plongée dans un hiver nucléaire à cause de dérèglements climatiques dû à l’homme, ou alors par exemple de Transmetropolitan, qui est un comics de référence de l’univers cyberpunk, qui met en scène Spider Jerusalem, un journaliste gonzo.

Tu as déclaré que tu avais le projet de développer l’histoire de Shaârghot sur d’autres formats. Il y a évidemment la vidéo, mais tu parlais éventuellement d’un format papier. Est-ce que tu peux nous parler de comment se dessine ce projet-là ?

Effectivement, le format papier est venu naturellement, parce que comme j’ai une influence assez comics, qui je pense se voit un petit peu sur la scène, je me suis dit que ça serait logique d’adapter quelques planches de l’histoire du Shaârghot, pour aider les gens à la compréhension de l’univers, et puis tout simplement aussi parce que c’est fun. Cela va se faire principalement avec Lyan qui est l’artiste qui a fait la pochette de l’EP, donc c’est un truc qui va se réaliser à deux. Et la raison pour laquelle nous avons aussi voulu réaliser cela en comics, c’est tout simplement qu’à la base nous voulions le faire en film, mais au bout d’un ou deux clips, lorsque tu vois le prix que ça coûte, tu te dis : « On va peut-être venir au papier, ça sera peut-être pas plus mal, ce sera moins cher » [rires]. Ça aura quand même de la gueule. Mais c’est un projet qui à mon avis va mettre un peu de temps à sortir. Nous voulons vraiment faire les choses bien, et présenter ça plutôt sous la forme à mi-chemin entre un comics et un roman graphique. Je ne sais pas si tu as lu, par exemple, le comics Arkham Asylum de Batman. C’est un truc exceptionnel où certains dessins prennent parfois une à deux pages entières, et ce ne sont que des choses extrêmement expérimentales, extrêmement glauques, macabres, dans lesquelles on voit plusieurs tableaux en même temps. C’est un comics assez fou. J’aimerais bien m’appuyer sur ce genre de chose, pour essayer.

« Pendant tout le moment où je suis sur scène, j’essaie de complètement me gommer, et de lui laisser sa place. […] Et quand je ressors de là, il faut immédiatement que je laisse tomber ce rôle […] mais il reste des résidus de la créature qui sont encore là. »

Tu as raconté que le Shaârghot prend de plus en plus de place dans ta vie, qu’il y avait beaucoup d’objets qui t’entourent qui sont dédiés au Shaârghot, vu que tu travailles dessus en permanence. Est-ce que ce n’est pas un peu envahissant, et est-ce que tu arrives malgré tout à faire une coupure avec ce personnage ?

[Rires] Envahissant, effectivement ! C’est-à-dire que des fois, quand tu cherches un objet, et qu’au bout d’un moment, tu es en train de farfouiller chez toi et que tu te retrouves malgré tout avec du noir sur les mains, tu te dis : « Putain, merde, il y avait encore des traces de noir de ce salopard qui traînaient quelque part ! », c’est assez dingue. Il y a même des potes qui des fois viennent chez moi, et qui repartent avec des traces de noir sur leurs fringues, ils ne savent pas d’où ça vient, moi non plus. Donc il y a toujours un truc, à un moment, qui va rappeler la présence du personnage chez moi. J’avoue que ce n’est pas très grand, donc forcément, peu importe où tu poses les yeux, tu as une trace de l’andouille. Mais le seul vrai moyen de me couper de ça, c’est effectivement de partir loin de chez moi, en vacances, avec des gens qui ne vont pas me demander : « Ah bah tiens, ça en est où le projet, vous faites des concerts bientôt ? » Parce que même quand je sors dans des bars j’en viens à en causer. Donc le Shaârghot envahit ma maison, il envahit mes points de détente habituels, les bars, les soirées, je n’ai plus vraiment la paix [rires]. Il faut vraiment que je me casse à la campagne pour ne plus avoir à y penser.

L’EP Break Your Body est ressorti il y quelques mois, du coup quels retours as-tu eus à son sujet ?

Les gens avaient envie de très joyeusement s’éclater le front contre un mur, ce qui est plutôt positif [rires]. Dans l’ensemble, c’est très drôle, j’ai des retours très variés, pas au sujet de la qualité, mais au sujet des titres, il y a vraiment des teams qui se sont formées, avec des gens qui sont d’accord pour dire : « Celui-là c’est le meilleur ! » Et d’autres qui disent : « Non, c’est ce titre-là qui est le meilleur ! » D’autres : « Ah non, absolument pas, c’est ce titre-là qui est le meilleur ! » Il y a vraiment des teams. Il y a des gens qui sont vraiment à fond sur « Bucolikiller », d’autres sont à fond sur « Kill Your God »… Il y a toujours des retours très différents à chaque fois, les gens sont très enthousiastes, mais jamais pour les mêmes raisons [rires]. Donc je pense que je ne saurai jamais véritablement ce que je fais, mais je le fais, et en tout cas les gens ont l’air d’apprécier. Ça a l’air de faire son petit bonhomme de chemin, d’être plutôt apprécié. Lorsque nous jouons ces morceaux en concert, ça marche plutôt pas mal, ça s’inscrit très bien dans la lignée des anciens, mais avec un son plus rentre-dedans, d’ailleurs c’est souvent sur cela que nous avons pas mal de pogos. Mais les retours sont relativement positifs, donc j’espère qu’il en sera de même lorsque nous sortirons le volume II, parce qu’a priori, il y aura environ quatorze voire quinze titres sur le deuxième album.

Concernant le titre de l’EP, Break Your Body, évidemment, c’est lié au concept, mais n’y a-t-il pas quand même une petite allusion à la scène, et au lâcher-prise dans le public, que tu essayes de créer lors des concerts ?

Oui, effectivement, il y a un message à faire passer dans le titre, foutez tout en l’air, lâchez-vous une bonne fois pour toutes ! Je ne te cache pas que c’est quelque chose qui est assez étrange, lorsque nous jouons hors de France, parce que, autant, le public français, je le trouve très réactif, très rentre-dedans. Les Français, très souvent, tu sais lorsqu’ils sont contents, lorsqu’ils apprécient, ça se voit sur leur visage, sur leur corps, tu vois les gens bouger, tu sens leur énergie. Alors que dans certains pays comme l’Allemagne, par exemple, ils ne bougent pas, ils applaudissent poliment, ils contemplent, potentiellement ils vont gueuler, mais il n’y a pas d’effusion. Tu te demandes sérieusement si tu n’es pas en train de faire de la merde. Tu sors de là, souvent, tu te dis : « Putain, on a complètement foiré ! » Mais en fait quand tu finis, les mecs sont ravis, ils sont enchantés, ils viennent te serrer la main, ils te disent : « Putain, c’était fantastique ! » Mais tu te dis : « À quel moment ça s’est vu, en fait ? » C’est ça que je ne comprends pas. On dirait qu’à aucun moment ils se lâchent, où ils laissent parler leur corps. On dirait que tout est dans le paraître, la peur de déranger l’autre… Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Donc si le titre peut inciter les gens à se défouler, pourquoi pas. Après, la deuxième signification vient ni plus ni moins de l’univers du Shaârghot, qui en fait est une espèce de message haineux à l’encontre de son créateur. L’injonction est simple : « Si je te retrouve… Tu finiras éparpillé façon puzzle ! »

Par rapport à ce que tu racontais concernant le public allemand, est-ce que tu ne penses pas qu’il y a des gens qui ont un peu plus besoin de ressentir les choses de manière plus intérieure, tout simplement ?

Oui, je le conçois bien. Mais sur l’échelle d’un public entier, c’est là où ça me fait bizarre. Lorsque je vais à des concerts, que je vois des gens qui restent plus dans un coin, à contempler de loin, d’autres qui restent au bar avec leur bière, d’autres qui sont en train de pogoter violemment, ça forme plusieurs catégories de gens qui apprécient le concert de façon très différente. Là, on a affaire à une seule catégorie, sur deux cents personnes ils vont tous faire la même chose. C’est ce côté peut-être un peu uniforme qui, je dois l’avouer, m’effraie un peu. Donc j’ai un peu de mal à comprendre.

Tu as déclaré que le Shaârghot du premier album découvrait un peu la vie et ce qui se passe autour de lui, alors que là, par contre, c’est très différent, il est en mode pétage de plomb absolu, car il a compris qu’il ne pouvait pas mourir. Quelle influence a eu l’histoire du Shaârghot sur la musique elle-même ?

Je pense que cela va se ressentir par rapport au premier. Le premier a un côté plus léger, peut-être plus brut, plus primaire, alors que le deuxième est peut-être plus maîtrisé, mais avec des sonorités beaucoup plus agressives, la prod est beaucoup plus grosse, il y a vraiment des côté très in your face, ça le fait sans aucune délicatesse, pour le coup. Je pense que même au niveau du chant, cela va se ressentir, c’est vachement plus énervé, il y a moins de passages chuchotés, malsains, comme dans le premier. Là on est vraiment dans quelque chose de plus énervé, et dans les textes, ça se ressent vachement. Et dans le vocabulaire choisi du Shaârghot, il y a beaucoup plus d’allusions violentes, de rapports à la mort, etc. Donc il y a vraiment un pas dans la violence qui va être franchi dans cet album-là.

« Je préfère largement refuser un show si je me dis que l’image ne va pas être au rendez-vous […]. C’est un manque de respect pour le spectateur que de présenter un demi-show. Si on fait les choses, on les fait à fond, ou on ne les fait pas. »

Tu as un titre au nom particulièrement agressif, vis-à-vis des traders : « Traders Must Die ». Qu’avais-tu envie de dénoncer via ce morceau-là ? C’était le côté « miser sur la valeur des choses » que tu avais envie de dénoncer ?

Il y a un truc à savoir, ce n’est pas moi qui dénonce. C’est le Shaârghot. Généralement, je ne donne pas mes points de vue personnels dans la musique que je fais, je le laisse les exprimer lui, en fait. Le Shaârghot est simplement une espèce de bête, il a un problème avec tout ce qui représente une structure ou une autorité. Il a pris les traders, comme il aurait pu prendre n’importe quoi d’autre. Lorsqu’il voit quelque chose, un système en place, qui fonctionne de façon agressive et de façon inégalitaire, il ne va pas vraiment chercher à savoir s’il y a un côté bénéfique ou non dans l’histoire. Son but principal, c’est de tout mettre à bas et surtout de ne rien reconstruire derrière. Lui, la construction de l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, ce n’est ni plus ni moins que la destruction.

A quel point te retrouves-tu dans la psychologie du Shaârghot ?

C’est surtout sur scène, en fait. À partir du moment où je me retrouve peint de la tête aux pieds, c’est un petit peu comme un jeu d’acteur, sur scène. Au moment où on dit : « Action ! », c’est fini, j’arrête d’être moi, je ne suis plus Étienne Bianchi, je n’ai plus la même façon de parler, les mêmes attitudes, je ne bouge plus de la même façon, je retravaille tout de A à Z, je me glisse dans sa peau, je me glisse dans ses souvenirs, et j’essaye d’interpréter le mieux possible cette créature. Donc pendant tout le moment où je suis sur scène, j’essaie de complètement me gommer, et de lui laisser sa place. C’est compliqué, parce que ça dure parfois une heure, une heure vingt, et quand je ressors de là, il faut immédiatement que je laisse tomber ce rôle, et c’est toujours un peu compliqué, parce qu’après, je dois aller au merch, je dois aller voir des gens, etc., mais il reste des résidus de la créature qui sont encore là, qui ne sont pas tout à fait partis à cause de l’adrénaline, à cause du costume, etc., c’est difficile de retomber après dans le moi. C’est difficile d’abandonner le personnage. Il y a pas mal d’acteurs qui ont eu des rôles très prenants, qui te diront que parfois, certains personnages sont assez difficiles à interpréter, ils ont tendance à s’imprégner. C’est un peu le cas avec le Shaârghot.

Pour monter sur scène, il te faut environ une heure trente de préparation sur l’aspect visuel. Donc j’imagine que ça alourdit considérablement la journée type d’un concert qui est quand même déjà assez chargée pour un groupe. J’imagine que cela doit avoir une importance dans le choix des dates que tu fais ?

Exactement. Il y a pas mal d’endroits, où quand tu es un jeune groupe qui commence, tu ne peux pas forcément jouer. Ça nous a posé problème au tout début, lorsque nous avons commencé, on nous proposait des plans, et nous disions : « Ouais mais là, en fait, nous n’avons pas assez d’installations lumineuses pour faire quelque chose de crédible. » Nous tenons particulièrement à ce que nous ayons un univers qui soit crédible, que les gens rentrent à l’intérieur, que ça n’ait pas l’air bouffon, que je ne te dise pas : « En fait tu as quatre connards peints en noir sur scène, voilà, merci, à la prochaine. » Je préfère du coup largement refuser un show si je me dis que l’image ne va pas être au rendez-vous, parce que je pense que les gens ne vont pas rentrer dans l’univers, et nous ne pourrons pas leur offrir tout le travail que nous aurons préparé pour eux. Je pense aussi que c’est un manque de respect pour le spectateur que de présenter un demi-show. Si on fait les choses, on les fait à fond, ou on ne les fait pas.

Tu as une vision à très long terme de Shaârghot, puisque tu sais déjà ce qui va se passer, et tu as déclaré avoir déjà des idées de ce qui allait se passer dans les troisième et quatrième albums. Qu’est-ce que tu peux nous dire sur cela ? Et comment ces plans que tu as sur plusieurs années évoluent avec le temps ?

[Rires] Sur l’histoire des albums, je ne dirai rien du tout, je garde tout ça bien secret dans ma tête. Tout ça fait partie d’un processus, l’histoire va évoluer, la musique va évoluer avec, chaque album a un petit peu un thème et j’espère que cela va se ressentir au niveau du son, par rapport à chaque album. Mais oui, l’histoire est pour moi déjà écrite sur de nombreuses années. J’ai déjà écrit jusqu’au cinquième album, pour le moment, au niveau de l’histoire. Après, je ne sais pas si je serai encore là jusqu’au cinquième, je n’en sais rien [rires]. On verra bien, la vie est faite de surprises. Je me le souhaite quand même. Mais oui, j’aime bien prévoir le scénario, faire une bonne partie des choses en avance. Je ne connais pas encore la fin, heureusement, mais j’ai déjà des idées pour ce qui se passera, dans la musique et dans l’univers. Et comment cela va se ressentir sur scène après.

Interview réalisée par téléphone le 2 janvier 2018 par Philippe Sliwa.
Introduction : Nicolas Gricourt.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel de Shaârghot : fr-fr.facebook.com/shaarghot.

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