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Interview   

Doyle Airence fait bloc mais ne s’enferme pas


Faire bloc… mais tout en s’ouvrant au monde. A l’occasion de la sortie de leur deuxième album Monolith (le 14 octobre chez Lifeforce Records), les Parisiens Doyle Airence, qui s’étaient faits connaître jusqu’alors sous le simple patronyme de Doyle, se seraient bien passés d’un coup de chaud. En effet, s’ils étaient bien contents de leur nom (dont la simplicité se voulait justement à l’opposé de la tendance des noms à rallonge de certains groupes), ils se sont retrouvés, à l’aube du pressage de leur nouvel opus, dans l’obligation légale de l’augmenter, une pression venue des États-Unis et d’un artiste, un autre Doyle bien connu, qui avait, entre temps, posé une option sur son propre prénom. Une mésaventure dont ils sont sans doute ressortis plus forts, avec une nouvelle expérience un peu particulière du music-business, en ayant fait front, pour ne pas se laisser totalement faire.

Et une mésaventure qui, espérons-le, ne sera finalement qu’anecdotique dans son histoire. Car pas question de se recroqueviller sur soi, dans son coin, devant le premier obstacle. Le groupe, comme d’autres formations hexagonales aujourd’hui, compte bien démontrer hors des frontières françaises que les Frenchies savent aussi faire du metal. Presque une obligation reconnaît Austin Pecnard, guitariste du combo : pour s’imposer dans son propre pays, un groupe français a d’abord besoin de se faire repérer loin de chez lui avant de revenir en héros sur ses terres.

« On a reçu un e-mail de cet avocat à quelques jours de l’envoi de l’album au pressage par le label, nous menaçant d’un procès si l’on ne changeait pas de nom dans les semaines qui suivaient. […] Pour nous, c’était juste inimaginable qu’on puisse ‘trademarker’ le nom Doyle. »

Radio Metal : Pour commencer, peux-tu nous en dire plus sur l’origine de votre nom de groupe ?

Austin Pecnard (guitariste) : Tu as peut-être eu vent de notre changement de nom récent, on s’appelait Doyle entre 2007 et cet été…

Oui, un problème légal par rapport au nom ?

C’est ça, le guitariste de Misfits, Doyle Wolfgang Von Frankenstein, a déposé le nom fin 2012 pour se produire sous le nom de Doyle. Son avocat ou lui-même, je ne sais pas, a eu vent de la sortie de notre album aux États-Unis. Ils ont un peu flippé, qu’on fasse de l’ombre ou qu’il y ait un problème d’identification, du coup on a reçu un e-mail de cet avocat à quelques jours de l’envoi de l’album au pressage par le label, nous menaçant d’un procès si l’on ne changeait pas de nom dans les semaines qui suivaient. Ça a été un gros coup de massue pour nous, ça faisait des années qu’on se produisait sous ce nom là, qu’on avait développé le groupe. On avait déjà un EP, un premier album, là on sortait le deuxième, on arrivait à un moment important dans notre carrière, et on a ce mail qui sort de nulle part et qui nous demande de changer de nom… Pour nous, c’était juste inimaginable qu’on puisse « trademarker » le nom Doyle, c’est un prénom, on ne pensait pas du tout être inquiété pour ça. Surtout qu’il y a plusieurs musiciens qui s’appellent Doyle, il y a Doyle Bramhall, le guitariste, entre autres, d’Eric Clapton, Roger Waters, il y a Patrick Doyle qui est un compositeur british, je crois… Voilà on est plusieurs à porter ce nom, je ne voudrais pas dire de bêtises, ce serait comme si David Bowie trademarkait David et empêchait un groupe de se produire sous ce nom là. Pour nous, c’était surréaliste, il a fallu qu’on trouve une solution très vite, il était impensable d’aller en justice pour ça parce qu’il aurait fallu mettre entre parenthèses la sortie de l’album. On a une avocate qui a réussi à nous faire garder le nom Doyle et à juste rajouter « Airence », en référence à « John Airence », un titre de notre premier album. Pour nous c’était presque logique, étant donné que Doyle était déjà un prénom, on s’est dit qu’on allait lui trouver un nom de famille.

Concernant l’avocat, il n’y a pas eu de première approche plus amicale ?

Ha non, absolument pas. Comme nous l’a dit notre avocate, ils l’ont fait à l’américaine : très agressif pour faire peur, en se disant que le petit bout de français piperait pas et dirait « Oui, pas de problème, on s’arrête de s’appeler Doyle, pitié ne nous traînez pas en justice ». Sauf que nous, c’est un nom qu’on défend depuis des années sur scène, il était hors de question qu’on dise OK, qu’on retire Doyle et qu’on change complètement de nom. Après, je ne peux pas rentrer dans les détails, mais on a réussi à garder Doyle et c’est le plus important.

Pour résumer, vous étiez sur le point de sortir votre album et sans prévenir vous avez reçu cette lettre de menace…

Exactement. Bon, en tapant « Doyle » dans Google, on voyait que ce Doyle Wolfgang Von Frankenstein commençait à se produire sous le nom de « Doyle » tout court. Après, on ne fait pas le même style de musique, même si c’est du rock, on n’est vraiment pas dans la même scène, on ne s’en était pas inquiété. Et puis on était fin juillet, l’album était fini, le clip était même tourné, on avait dévoilé la pochette, heureusement l’album n’était pas pressé, là ça aurait été une catastrophe, pour le label et pour nous. Après, c’est une histoire qui est réglée, derrière nous.

« Les gens ont complètement assimilé le fait que la musique soit dématérialisée, et il y a un retour de l’envie d’avoir un bel objet qui correspond à la musique, qui permet de l’identifier par rapport à un visuel. »

Vous portiez ce nom depuis des années, auriez-vous eu une chance de gagner ce procès ?

Le problème, c’est que la juridiction n’est pas la même selon les pays. C’est très délicat. Il aurait fallu qu’on fasse appel à un avocat américain, c’était des frais qu’on ne pouvait pas engager. Avec la sortie de l’album, on ne voulait pas s’embêter avec ça. C’était déjà un cauchemar de recevoir cette lettre, alors que tout s’était super bien passé. L’enregistrement de l’album, la signature, le tournage du clip, tout s’imbriquait super bien, la promo se mettait en route, c’était parfait avant ce coup de massue. Après, notre avocate nous a dit que ça se défendait complètement en justice, mais c’est complexe, combien de temps ça aurait pris, combien de thunes ça nous aurait coûté… Pour nous, ce n’était pas envisageable d’aller en justice. De plus, quand cet avocat a vu qu’on avait aussi une avocate, il s’est montré beaucoup plus conciliant, beaucoup plus amical, et aujourd’hui il n’y a pas de problème.

Ce que tu nous dit, c’est qu’a priori vous auriez pu gagner ce procès, mais que vous ne vous êtes pas lancés là-dedans à cause de la machine juridique.

Je ne peux pas te dire qu’on aurait gagné ce procès, parce que la justice aux États-Unis ne se passe pas du tout de la même façon qu’en France. Pour la France, notre avocate nous a dit que juste le référencement antérieur de nos albums aurait permis de gagner sans problème. Mais sur plusieurs territoires à la fois, c’est beaucoup plus complexe.

Donc dans les crédits, vous n’avez pas dédié l’album à Doyle Wolfgang Von Frankenstein…

(rires) Non, mais je pense qu’il pourrait nous inspirer pour quelques futurs morceaux éventuellement.

Pour revenir à la première question, pourquoi avoir choisi à l’origine le nom « Doyle » ?

On n’était pas fan de punk, on n’avait même pas connaissance de ce mec, on était plus du côté d’Arthur Conan Doyle, l’écrivain. C’est Takami [Nakamoto], le guitariste, qui avait proposé ce nom à l’époque. On aimait bien l’idée d’identifier cinq personnes, avec un même prénom, comme si ça ne formait qu’une seule entité. En plus, c’était l’époque où les groupes étaient baptisés avec des noms à rallonge, on a décidé de faire l’inverse, très court, même si on se retrouve avec un nom composé aujourd’hui… (rires) Mais tant pis c’est comme ça.

Votre EP Submerge était assez emo-core. Vous semblez dorénavant dans une veine plus post-hardcore, presque apocalyptique, qui peut laisser transparaître une forme de pessimisme, d’où vient cette évolution ?

Je ne sais pas si c’est une forme de pessimisme. C’est un amour grandissant pour les groupes qui cultivent un côté apocalyptique, mais qui aiment contraster le chaotique avec le poétique, plus posé. On a toujours été amoureux des groupes qui aiment jouer sur les reliefs et proposer dans un même morceau une facette agressive, pour évoluer vers quelque chose de beaucoup plus planant. On aime bien ce côté schizophrène qu’on a développé au fil de nos albums.

L’album commence par une intro qui s’appelle « 3.11.11 », peux-tu nous en dire plus ?

C’est une date anglaise, le 11 mars 2011, qui correspond au déclenchement de la catastrophe de Fukushima. Le guitariste, Takami, est japonais et a sa famille là-bas. Il a été évidemment très touché par ce drame, qui a un peu servi de déclencheur lorsqu’on a commencé à composer l’album, qui a installé l’humeur de l’album. Il y a un peu cette ligne directrice tout au long de l’album, sans rentrer en profondeur dans le problème, c’est juste que ce drame nous a touché et inspiré des mélodies et des ambiances.

« On a tenté de s’exporter au maximum parce que le marché français est relativement limité. […] Par rapport au mental du public français, on a besoin de voir qu’un truc marche à l’étranger pour se dire que c’est pas si mal. »

Le morceau « Friendly Fire » aborde les thématiques de la naissance, de la croissance, et de la mort, dans toute relation humaine, penses-tu que le monde est régi par ce cycle ?

Question complexe… (rires) En fait, on a été influencé par un tableau que Pierre (Collins, le bassiste) a chez lui. Si tu regardes la tracklist, il y a deux interludes qui contiennent à chaque fois trois mots, et qui représentent, selon un artiste japonais, les différentes étapes de la création. Après, les thématiques abordées dans les paroles, c’est plus le job de Thomas [le chanteur, ndlr], je t’avoue. Ce tableau nous a beaucoup influencé, il est très mystique et il aborde la vision de la création d’un artiste de façon très onirique, ce qui est un peu l’inverse de la catastrophe de Fukushima, qui est la destruction.

Un vinyle est présent dans l’édition limitée de l’album, croyez-vous au retour du vinyle ?

Oui, le retour du vinyle est carrément là. Les gens ont complètement assimilé le fait que la musique soit dématérialisée, et il y a un retour de l’envie d’avoir un bel objet qui correspond à la musique, qui permet de l’identifier par rapport à un visuel. On a toujours été attaché au visuel, à l’esthétique, on est de la génération mp3, on approche la trentaine mais on a acheté des CD et on continue d’en acheter. Sortir cet album en vinyle est une étape en plus super cool et on est très fier de ça.

A l’instar de Gojira, croyez-vous qu’il faut tourner à l’étranger pour ensuite percer en France ?

Complètement. Nous, c’est ce qu’on a commencé à faire depuis 2011. On tourne un maximum à l’étranger, on est parti en tournée avec Between The Buried And Me, Animals As Leaders, et d’autres groupes encore. On a tenté de s’exporter au maximum parce que le marché français est relativement limité. L’idée, c’était aussi de voir quelles seraient les réactions à l’étranger et on a eu des très, très bons retours. Donc oui je pense qu’effectivement, par rapport au mental du public français, on a besoin de voir qu’un truc marche à l’étranger pour se dire que c’est pas si mal. Oui je crois complètement à ça, je ne sais s’il y a un vrai support de la scène en France. Bien sûr on a beaucoup de fans en France, on a un public ici, et on en est très content, mais c’est vrai que j’ai l’impression que pour obtenir ça à grande échelle, il faut aller à l’étranger. On l’a constaté avec Gojira qui est devenu un groupe culte parce qu’il a tourné avec Metallica, et qui sont devenus les idoles d’énormément de fans européens et américains. Aujourd’hui, on en est fier, ils remplissent des grandes salles, et tout va bien pour eux. C’est très encourageant d’ailleurs, ils sont en train d’ouvrir des portes. Que ce soit les médias ou les maisons de disques, les gens se disent : « Ha, tiens, en France ils savent faire du metal. » Pendant des années, ce n’était pas concevable pour les étrangers qu’un Français puisse faire un bon morceau de metal. Les mentalités sont en train de changer, il y a de plus en plus de groupes en France, et c’est aussi pour ça qu’on a cherché un label à l’étranger.

Justement, tu ne penses pas que les fans français, qui attendent en quelque sorte l’aval des publics étrangers, sont justement complexés par leur propre nationalité ?

Je ne sais pas s’ils sont complexés, après ça les fait peut-être plus rêver d’écouter des groupes qui viennent de loin, plutôt qu’un groupe de leur ville… Il y a beaucoup de gens qui soutiennent la scène française, mais c’est vrai que le public de masse va plutôt s’intéresser à des Américains, des Anglais, en se disant que le savoir-faire est meilleur là-bas, alors que depuis quelques années, on se rend bien compte qu’il se passe quelque chose ici, qu’il y a énormément de groupes de qualité. Je pense que les choses sont en train de changer doucement.

Interview réalisée par téléphone le 1er octobre 2013 par Metal’O Phil.
Retranscription : Le Phasme.
Introduction : Animal.

Site internet officiel de Doyle Airence : www.doyleairence.com

Album Monolith, sorti le 14 octobre 2013 chez Lifeforce Records.



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