ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Chronique   

Draconian – Under A Godless Veil


S’il est une valeur sûre de la scène doom, Draconian a sensiblement évolué depuis ses premiers épanchements sonores. Quoiqu’il demeure attaché à une poétique essentielle et, par bien des aspects, générique, chaque nouvelle œuvre démontre ses propres variations de perspective. Sovran, notamment parce qu’il a été le premier album à mettre en avant la nouvelle chanteuse Heike Langhans, s’est présenté comme un jalon attirant mais clivant, qui exposait une inclination appuyée pour les sonorités gothiques, entre évolution et nostalgie. Under A Godless Veil, de fait, ne semblait porter que promesses de développement ou, à tout le moins, d’émulation ; avec un tel élan, il y avait beaucoup à attendre, mais l’album semble proposer bien davantage.

Incontestablement, l’une des premières impressions convoquées se cristallise dans l’empreinte croissante de la voix d’Heike. Celle-ci s’intensifie, non pas dans sa puissance vocale, mais dans sa mesure et sa retenue, et poursuit la progression vers des atmosphères gothiques toujours plus assurées. La teneur nostalgique particulière qui a animé la genèse de l’album et dont fait état Johan Ericsson se retrouve immédiatement mise en relief dans les premiers titres, qui démontrent des rythmes plus lents ainsi que des atmosphères plus épaisses et davantage formulées, tout en s’ouvrant à davantage de variabilité. Conséquence de ces influences composites, Draconian multiplie les ambiances à l’instar d’un « Moon Over Sabaoth » aux allures de Swallow The Sun.

Plus varié sans être versatile, Under A Godless Veil s’énonce aisément malgré son amplitude conséquente – sur plus d’une heure – et porte une flamme intrinsèque qui entend faire résonner l’esprit autant que la sensibilité affective. Les alternances rythmiques et les ambiances ciselées, accentuées par les accords larmoyants noyés en fondus, tropique du doom, assurent qui plus est une assise immédiate à certains titres comme « The Sacrificial Flame » ou « Sleepwalker ». Les sinuosités du chant de Langhans, aux inflexions, encore une fois, parfaitement maîtrisées, dégagent autant de sérénité que de lassitude. La tessiture de sa voix – qui continue assurément de rappeler les suavités de celle de Sharon den Adel – joue en effet un rôle éminent dans la construction de l’album, car elle agit comme un véritable baume émotionnel, bien que constamment mélancolique, entre les lourds riffs martelés et les sombres growls d’Anders Jacobsson. Plus encore, la posture totalement divergente des deux voix permet de faire émerger une tension significative qui donne aux compositions une puissance exemplaire. « The Sethian » incarne ainsi les fulgurances rageuses et dévastées, mythifiées par les scansions d’Anders qui délivre une performance assurée, et invoque la peinture d’une gangrène spirituelle. Des flots de fiel se déversent en cataclysmes tempétueux avant d’être stoppés net par la tonalité toujours retenue et patiente du chant d’Heike. Ce dernier ne s’interdit pourtant pas toute fluctuation ; une force latente s’en dégage quelquefois, comme lors de certains refrains – « Your god is a demon » de « The Sethian » – qui résonnent comme des anathèmes.

L’architecture thématique de l’album joue un rôle significatif dans l’édification de cette intention artistique. Articulées autour de concepts issus du gnosticisme séthien, les paroles proposent un univers allégorique qu’il convient d’aborder par le biais d’une interprétation constante, et les fractures que les paroles énoncent aux rythmes des motifs mélodiques coïncident pour mettre en lumière cette nécessité. L’exercice est d’ailleurs appelé par la musique elle-même. Celle-ci conçoit une tension perpétuelle entre des antagonismes : sérénité et fureur, espoir et déréliction, tout se dit dans le contraste. Un contraste qui interroge l’auditeur et le pousse, par la musique, à questionner le sens lui-même, puisque surpasser cette tension ontologique est l’essence même d’Under A Godless Veil. Avec cet opus, Draconian fournit une invitation à déchirer le voile, à procéder, en soi-même, à une révélation, une apocalypse qui permettrait de dépasser la sphère du réel matériel.

La charge mystique qui alimente Under A Godless Veil constitue à ce titre une force agrégative en offrant une ligne directrice. Non seulement la divinité parcourt tout l’album, mais les reliefs qui structurent chaque chanson l’énoncent sous des visages différents, c’est-à-dire autant dans sa présence, parfois délétère et associée à la dualité en souffrance des voix, que dans son absence. Si la perte que dépeint le groupe tient davantage d’une carence mystique et d’un aveuglement spirituel que d’une perte humaine, son impact n’en demeure pas moins physique, et physiquement incarné par les vagues de pathos exalté. Duplices et langoureuses, les inflexions traînantes, gorgées de lassitude, disent alors autant l’abnégation que la flamme moribonde qu’elle dissimule.

Under A Godless Veil représente finalement une œuvre aux reliefs écorchés, d’une mélancolie sublime autant que d’une amertume grandiose, où couve une tristesse furieuse, impuissante et dévastatrice. À l’image d’un automne tourmenté, Draconian se redéfinit sans se trahir et parvient à proposer une œuvre qui a tout de l’accomplissement. Les inflexions se montrent suffisamment convaincantes pour que le groupe conquiert de nouveaux auditeurs, tandis que sa profondeur, indicible dans ses symboliques mystiques, abreuvera autant ceux qui cherchent une musique émotionnelle que ceux qui attendent un album à la thématique complète. D’une posture toujours éminemment romantique, Draconian est plus que jamais en accord total avec son intention poétique et prouve que la retenue et la finesse éthérée peuvent se démonter d’une puissance dévastatrice.

Lyric vidéo de la chanson « Moon Over Sabaoth » :

Lyric vidéo de la chanson « The Sacrificial Flame » :

Lyric vidéo de la chanson « Sorrow Of Sophia » :

Lyric vidéo de la chanson « Lustrous Heart » :

Album Under A Godless Veil, sortie le 30 octobre 2020 via Napalm Records. Disponible à l’achat ici



Laisser un commentaire

  • Différent de Sovran que j’apprécie particulièrement. Moins Gothique, plus Funeral. la touche cruciale de l’envoûtante Heike Langhans semble se faire de manière plus grave avec une réverb’ accentuant un coté fantomatique et se laissant aller à moins d’envolées mélodiques mais reste touchante pour autant.
    Sa présence spectrale est incroyablement ressentie par certains passages murmurés laissant penser à la très regrettée Aleah Stanbridge.J’aurai préféré une mise en avant plus prononcée dans le mix final mais l’album est d’une qualité rare.

    [Reply]

  • Arrow
    Arrow
    Slipknot @ Lyon
    Slider
  • 1/3