ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Chronique   

Dream Theater – Distance Over Time


The Astonishing (2016) aura été l’album le plus ambitieux de Dream Theater, résultat d’un travail monumental, autant en musique qu’en arrangement et en écriture du concept. Seulement, s’il y a bien un album des maîtres du metal prog qui aura reçu un accueil mitigé, c’est bien celui-là ; si bien qu’ils ont dû se rattraper avec une tournée anniversaire de leur classique Images And Words (1992), plus consensuelle (et donc rentable). Les uns louaient justement le grandiose de l’album, les autres n’y voyaient rien d’autre qu’une œuvre mégalomane pompeuse et indigeste. On peut comprendre qu’après cet éprouvant cycle, Dream Theater ait voulu changer son fusil d’épaule et retrouver du confort. C’est là qu’intervient Distance Over Time.

Si les albums étaient des photographies, Distance Over Time serait le parfait négatif de The Astonishing. The Astonishing est l’album le plus long de la discographie de Dream Theater ; un opulent concept, gorgé d’orchestrations et de ballades. Distance Over Time est l’album le plus court depuis Images And Words, n’a aucune ambition conceptuelle, est épuré en ne comptant que sur le noyau rock du groupe et ne propose qu’une seule ballade. Et si The Astonishing avait été avant tout l’œuvre de John Petrucci et Jordan Rudess, Distance Over Time a été conçu par l’ensemble des musiciens, rassemblés pendant plusieurs mois à l’écart du brouhaha quotidien, (re)nouant des liens avec et à côté de la musique. Un environnement propice à la spontanéité et la complicité. Le seul mot d’ordre : faire un bon vieil album de Dream Theater. A un détail près : le riff heavy est au centre des compositions, ce qui à certains égards pourra rapprocher Distance Over Time d’un Train Of Thoughts (2003). Entre la lourdeur de « Paralyzed » et le rythme quasi neo metal de « Room 137 » (on peut notamment penser à Marilyn Manson) qui côtoie sans incongruité une portion de solo bluesy, on passe par les élans thrash de « Fall Into The Light ». Un titre dans lequel règne un doux parfum old school de Metallica et Megadeth, jusque dans l’accalmie où les arpèges mènent progressivement à un lead harmonisé archi-typique (difficile de ne pas penser aux traditionnels « Master Of Puppets » ou « Nothing Else Matters »), ou dans ce solo de fin épileptique.

Que le démarrage doucereux d’« Untethered Angel » ne nous enduise pas en erreur : il ne faut pas longtemps avant que Mike Mangini ne commence à bastonner, galvanisé par le riffing, y compris dans les couplets où le batteur marque sa présence en appuyant les coups. L’intégration de Mike Mangini au groupe a jusque-là été un peu flottante : trop en retrait sur A Dramatic Turn Of Events (2011), trop mis en avant sur Dream Theater (2013), trop mécanique sur The Astonishing… Distance Over Time pourrait bien être l’album où le batteur trouve enfin sa place (il a même contribué avec son premier texte, celui de « Room 137 »), laissant sa fougue s’exprimer avec générosité (quelle énergie et quelle précision sur les roulements de caisse claire de « Fall Into The Light » !). Certes, il en faudra encore plus pour faire oublier le groove de son prédécesseur, mais il retrouvera sans doute grâce aux yeux de certains fans qui n’avaient jusque-là pas été convaincus par ses prestations aseptisées.

En vérité, c’est surtout le processus qui semble porter ses fruits. De toute évidence, le groupe fonctionne à nouveau au plaisir et à l’instinct, et moins purement à l’intellect. Dream Theater mise sur l’efficacité quand le riffing l’exige, puis se met à bouillonner, chaque musicien étant entraîné par l’autre ou poussé à renchérir dès que l’espace le permet. Et autant dire que sans les encombrantes orchestrations de The Astonishing, de l’espace, il y en a ! Y compris pour John Myung qui n’a jamais vu la production mettre sa basse autant en valeur sur un album de Dream Theater, claquante comme des coups de trique et s’offrant même l’intro rock n’ roll de « S2N » – chanson dont le groove énergique n’est parfois pas sans rappeler celui de « Just Let Me Breathe » sur Falling Into Infinity (1996). Il y a un côté brut, presque live, dans le traitement et le mixage des instruments : souvent la basse se retrouve seule avec la batterie à assumer la rythmique lorsque la guitare s’élance dans ses envolées. Revers de la médaille, au milieu de ce chahut instrumental, James LaBrie a plus de mal à s’élever, usant trop souvent de lieux communs en guise de lignes de chant. A quelques occasions, il parvient tout de même à sortir son épingle du jeu, à l’instar de sa prestation sur « Paralysed », les passages plus rythmiques d’« At Wit’s End » ou l’effet robotique appliqué sur sa voix, conférant une teinte psyché/sci-fi à « Room 137 ».

Distance Over Time propose malgré tout quelques moments où Dream Theater lève le pied. A commencer par « Barstool Warrior » qui tempère la fièvre heavy en investissant un terrain plus rock progressif. Une attention louable pour varier les plaisirs, mais qui sur la longueur tend à s’égarer et s’affadir. « Out Of Reach » est la seule et unique ballade de l’opus. Délicate avec ses notes de piano, elle gagne en ampleur à la fin ; prévisible mais évitant de (trop) sombrer dans l’émotion à l’eau de rose. Appréciable pour apaiser les oreilles après un « At Wit’s End » à tiroirs et avant de finir en apothéose avec « Pale Blue Dot »… La pièce épique de l’opus, elle vient fusionner la dimension cinématographique de The Astonishing (on reconnaît aisément l’influence de John Williams) aux élans résolument heavy des chansons précédentes, pour embrayer sur un feu d’artifice instrumental à en perdre la tête.

Voilà de quoi mettre tout le monde d’accord… Vraiment ? Difficile de voir en Distance Over Time autre chose qu’une opération séduction, un album « fan service ». L’écoute est pavée de sensations de déjà-vu. On songe alors à l’une des significations qu’on pourrait attribuer au titre : Dream Theater cherche à réduire la distance qui s’est creusée au fil du temps entre le groupe et certains fans nostalgiques des grandes années. Assurément Dream Theater marquera des points. Distance Over Time est rassurant, jouissif même par nombre de ses riffs et ses effusions instrumentales (quoi que limitées par la concision de certains titres) et mélodiques. Mais n’est-on pas en droit d’exiger plus du leader de la scène metal prog qu’un bon album « confortable » ? Surtout quand la nouvelle génération, Haken et Leprous en tête, convoite le trône avec des albums encore plus fous, plus émotionnels, plus heavy, plus créatifs…

Chanson « Fall Into The Light » en écoute :

Chanson « Untethered Angel » en écoute :

Album Distance Over Time, sortie le 22 février 2019 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Hellfest - Altar - Jour 3
    Slider
  • 1/3