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Interview   

Dream Theater domine la situation


« Vu la situation avec la pandémie, le fait qu’on ne puisse plus tourner, etc., nous avons décidé d’avancer notre planning et de retourner en studio cette année. L’album sur lequel nous sommes en train de travailler sortira fin 2021 », , nous disait John Petrucci il y a un an. Il est clair qu’avec un rythme de sortie d’un album tous les deux ou trois ans, il aurait été surprenant de ne pas voir le quinzième opus de Dream Theater sortir en cette période où les artistes n’ont pas eu grand-chose d’autre à faire que de créer. C’est donc réglé comme du papier à musique que le combo de metal prog sort, comme prévu, A View From The Top Of The World en cette fin d’année 2021.

Un album qui a profité du tout nouveau Dream Theater HQ, où le groupe a pu se retrouver pour composer et enregistrer ses nouvelles musiques, s’inspirant en partie de l’expérience réussie de Distance Over Time. A une contrainte près : le chanteur James LaBrie, bloqué au Canada, a dû se résoudre à participer à l’écriture via l’outil de téléconférence Zoom. Le bassiste John Myung nous raconte ci-après cette expérience, évoquant sa place entre un John Petrucci qui est passé à la huit cordes pour l’occasion et le « maître du temps » Mike Mangini à la batterie.

« J’ai trouvé que c’était une idée sympa quand il m’a joué le riff. La seule chose que je n’arrêtais pas de visualiser était, pour une raison ou une autre, mon sèche-linge plein de vêtements qui culbutent dans le tambour. »

Radio Metal : Comme beaucoup de groupes, vous avez réalisé votre nouvel album A View From The Top Of The World dans un contexte pandémique inédit. Quelle en a été votre expérience ? Avez-vous quand même pu retrouver la cohésion de groupe qui avait fait la force des sessions de Distance Over Time ?

John Myung (basse) : En termes de timing, ça n’aurait pas pu être mieux. Il fallait que nous ne bougions pas d’un endroit et attendions que ce truc passe. Ça coïncidait avec le cycle de composition, c’est-à-dire que c’était le moment pour nous de nous retrouver pour écrire un album. Nous avons tous participé, partagé des idées et travaillé en équipe. Il y avait un véritable et solide esprit d’équipe. C’est la raison pour laquelle je suis dans un groupe. Enfin, c’est ce qui me rend fier d’être dans un groupe, le fait que nous travaillons dans un but commun de créer une œuvre que nous trouvons collectivement bonne, et plus il y a de cerveaux, mieux c’est. C’est absolument important de démarrer le processus de cette manière, car c’est ainsi que ça se fait, en tout cas dans notre groupe. L’une des premières chansons que nous avons composées s’est avérée s’appeler « The Alien ». C’était comme de la magie. Elle s’est faite très naturellement. Je pense que ça nous a vraiment propulsés dans l’album. C’est toujours génial quand on commence et que tout s’emboîte parfaitement. Donc en dehors de tout le côté dramatique de ce qu’on voyait aux infos, de notre côté, nous n’avons pas bougé et nous avons été créatifs.

Pendant ce temps-là, James LaBrie était au Canada et a dû participer aux sessions d’écriture via Zoom sur un écran. Ce n’était pas trop frustrant pour lui ?

Non. Enfin, c’était presque comme s’il était dans la pièce à côté, car tout était isolé avec des mix à écouter au casque. Il aurait donc de toute façon dû porter un casque. Et la pièce dans laquelle nous étions était un peu petite, donc il se serait probablement de toute façon retrouvé dans une autre pièce. Ça aurait probablement été le même cas de figure où nous aurions communiqué avec lui par écrans interposés. C’est ce qui est cool avec la technologie actuelle, il a pu débarquer via Zoom pendant que nous développions des idées pour nous dire ce qu’il en pensait.

L’album a été enregistré dans le Dream Theater HQ – qui combine studio d’enregistrement live, salle de répétition, salle de contrôle, entrepôt pour le matériel et ruche créative – que vous veniez tout juste de construire. Quelle a été la motivation pour construire ce QG ?

C’est quelque chose que nous avons toujours voulu faire, mais nous ne trouvions jamais le bon endroit. Et enfin, ça s’est fait. C’est une opportunité qui s’est présentée et que nous avons saisie, et tout s’est bien goupillé. Nous avons amené notre matériel et Jimmy T (James Meslin, ingénieur de studio) et Mattie (Matthew Shieferstein, coordinateur de production) ont installé les branchements et câblages. C’est un studio et un lieu génial pour travailler. C’est sympa d’avoir son propre endroit parce qu’on n’a pas à se soucier de l’horloge qui tourne et on peut y laisser ses affaires. Je peux laisser ma basse traîner dans le couloir sans m’en inquiéter. On n’est pas obligé de déballer, remballer, déballer, etc. Il y a moins de remue-ménage. C’est plus comme une seconde maison, et c’est super pour nous, parce que c’était clairement un besoin que nous avions, et ça a enfin pu se faire.

D’après John Pretrucci, « dans une certaine mesure, [l’album] a été influencé par le fait de revisiter Scenes From A Memory sur la dernière tournée, tout en incorporant les éléments modernes de Distance Over Time ». Qu’avez-vous donc pris de ces albums ?

Je pense qu’avec Distance Over Time, c’est juste le fait de faire les choses avec spontanéité, en utilisant cet album un peu comme un schéma directeur, tout en faisant le tri entre ce que nous avons aimé dedans par rapport à ce que nous n’avons pas aimé et en perfectionnant ses forces, mais de manière créative sans nous répéter. En ce qui concerne Scenes, c’est un album qui contient de nombreux passages très mélodiques qui ont pu nous inspirer. Après, c’est dur à dire comme ça en passant, car ce sont des choses qui surviennent pendant la composition et qui ensuite se fondent dans le reste de la chanson. Je pense aussi qu’en plus d’être concentré sur l’instant présent lorsque nous travaillons sur un album, chacun a sa propre idée et sa propre perception de ce qu’il veut faire. Donc il n’y a pas forcément que ces deux albums qui rentrent en ligne de compte.

« J’ai le plus grand respect pour [Mike Mangini] parce qu’il a une conscience extrême du temps. Tout est compté, il sait exactement où chaque coup se situe et quelle est la mesure du temps écoulé. Il t’expliquera comment une seconde peut passer et ça peut parfois donner l’impression d’une éternité. »

Pour le morceau éponyme de vingt minutes, vous vous êtes mis dessus « avec l’objectif de faire un morceau épique et fou » .Y a-t-il toujours un côté très conscient de ce que vous voulez faire avec les chansons de Dream Theater ?

Oui. Voyons voir… Je vais donner l’ordre dans lequel nous avons composé les morceaux. Nous ne savions pas que ceux-ci allaient être les titres, mais maintenant qu’on connaît les titres, voici quel a été le flux de conscience, l’enchaînement que nous avons eu dans le studio : le premier morceau était « The Alien », le deuxième était « Sleeping Giant », le troisième était « Transcending Time », le quatrième est devenu « Answering The Call », et le cinquième était le morceau épique. A ce moment-là, nous avons tout simplement eu envie d’écrire un morceau épique ! Ça semblait être la bonne chose à faire. Ça faisait un petit moment que nous n’en avions pas composé, donc ça paraissait naturel de varier les plaisirs. Nous nous sommes embarqués là-dedans et ça a commencé avec le rythme syncopé dans l’intro et ça a ensuite évolué vers une autre atmosphère qui tourne un peu en boucle. C’est typique de Dream Theater : on commence avec une graine et c’est fini quand c’est fini, nous ne savons pas vraiment quand. Ce morceau a été le plus long à composer de tous, évidemment, vu qu’il fait vingt minutes.

John Petrucci joue de la sept cordes depuis pas mal de temps, mais c’est la première fois sur « Awaken The Gardian » qu’il utilise une guitare huit cordes. Il commence à sérieusement empiéter sur ton spectre sonore. Comment gères-tu ceci en tant que bassiste ?

Il est allé plus bas, je suis allé plus haut ! C’est donc un mélange d’aigus et de graves, mais les rôles ont été inter-changés. Il joue dans les graves et je joue dans les aigus. En fait, surtout, tu sais quoi ? J’ai mis un capo sur ma basse. J’ai une nouvelle Ernie Ball Musicman Bongo signature JM, six cordes. Un truc super avec cette basse, c’est que le manche n’est pas trop large, donc c’est très facile, tu peux prendre un capo de guitare. Je l’ai mis sur la seconde frette et ça a tout monté d’un ton. Donc mon Mi grave est devenu un Fa dièse grave, et c’est ce dont j’avais besoin pour être en phase avec l’accordage de la huitième corde de John. Ça a bien marché comme ça. La seule différence, parce que quand on a un capo contre la frette, ça ne fait pas vraiment… Ce n’est pas une situation idéale, mais c’est gérable pour moi de jouer et donc c’est ce que j’ai fait. J’ai trouvé que c’était une idée sympa quand il m’a joué le riff. La seule chose que je n’arrêtais pas de visualiser était, pour une raison ou une autre, mon sèche-linge plein de vêtements qui culbutent dans le tambour. C’était un riff cyclique vraiment heavy qui donne le sentiment d’un mouvement de culbute. Nous avons travaillé et passé du temps dessus, et c’est devenu un morceau vraiment cool qui s’appelle « Awaken The Master ».

N’es-tu pas toi-même tenté d’aller plus bas encore dans les graves ?

Si à un moment donné j’allais plus bas dans les graves, je casserais mes pédales de basse [petits rires]. Avec la basse, arrive un point où, à moins de faire du drone, c’est dur d’articuler les notes à un tel niveau de grave. Je me suis posé la question de la validité d’une telle démarche et même de ce que serait la tension de la corde. La basse, c’est différent de la guitare à cet égard, avec la tension de corde et tout. Les cordes sont beaucoup plus grosses. C’est juste différent.

Ça fait plus de dix ans maintenant que Mike Mangini fait partie de Dream Theater. On sait à quel point la batterie et la basse sont liées. Comment le jeu de Mike a-t-il influencé ton approche de la basse ? Joues-tu différemment suivant le batteur avec qui tu joues ?

J’ai le plus grand respect pour lui parce qu’il a une conscience extrême du temps. Je n’ai rencontré personne qui connaît le temps comme lui. Il vit avec énormément de discipline, tout est compté, il sait exactement où chaque coup se situe et quelle est la mesure du temps écoulé. Il t’expliquera comment une seconde peut passer et ça peut parfois donner l’impression d’une éternité. Voilà à quel point il est focalisé. Je suis tout l’opposé, parce que j’ai tendance à ressentir les choses. A partir du moment où je suis capable de jouer une partie en la ressentant, sans vraiment compter comme il le fait… Ceci dit, surtout avec cet album, et surtout en travaillant sur le morceau épique, c’était très intéressant de savoir l’importance qu’avaient les transitions entre les différentes parties. C’est très dur… Enfin, nous ne manquons jamais d’idées dans ce groupe. Il y a tout le temps plein d’idées, mais la question est : comment allons-nous amener ça dans ce que nous avons actuellement ? Est-ce que ça va fonctionner ? Et très souvent, ça découle du point de vue du batteur, de la manière dont il arrive à le modeler de façon à ce que ça sonne naturel. C’est un véritable processus créatif où le temps devient comme de l’argile, le temps entre deux parties différentes et la transition entre les deux. Tout est basé sur le feeling et le fait de jouer une certaine partie de transition avec la bonne énergie, la bonne interprétation pour aller là où on veut aller. C’est le genre de chose qui m’a vraiment sauté aux yeux cette fois. Tous les batteurs ont leur propre manière de percevoir le temps, mais pour je ne sais quelle raison, j’étais beaucoup plus conscient de ce qui se passait cette fois.

« Ce que je fais aujourd’hui est probablement l’une des choses les plus extrêmes qui pouvaient arriver, c’est-à-dire être un musicien et avoir du succès, car ce n’est pas facile, c’est beaucoup de travail pour en arriver là. »

Le titre de l’album, A View From The Top Of The World, est inspiré par les gens qui font des choses extrêmes et dangereuses. A quel niveau est-ce extrême de faire partie de Dream Theater ?

Tu travailles avec cinq personnes différentes. C’est juste une grande famille. Je ne m’identifie pas forcément à cette manière particulière de… Enfin, ma manière de voir les choses est que vouloir devenir musicien et poursuivre cette carrière, de la fin de mon adolescence au début de ma vingtaine, et voir enfin le groupe entrer en jeu et les choses vraiment commencer à prendre forme… Ce que je fais aujourd’hui est probablement l’une des choses les plus extrêmes qui pouvaient arriver, c’est-à-dire être un musicien et avoir du succès, car ce n’est pas facile, c’est beaucoup de travail pour en arriver là. Concernant les expériences extrêmes, tous ces gens qui font de l’escalade, des cascades vraiment intenses et des aventures extrêmes, ils ne se contentent pas de sortir de chez eux pour tenter ces choses. Ils s’entraînent pendant de longues périodes et ils travaillent dur pour pouvoir s’embarquer dans ces ambitions. Donc peut-être que c’est aussi l’esprit qui nous motive en tant que musiciens. C’est ainsi que je m’identifierais à ça.

Vous êtes les maîtres incontestés du prog metal : est-ce que ce titre traduirait aussi votre sentiment au sein de la scène prog, comme si vous la regardiez depuis son sommet ?

Je ne nous vois pas ainsi. C’est une étiquette qu’on nous a donnée, c’est flatteur, mais nous sommes comme tout le monde. Nous adorons ce que nous faisons et nous apprécions ce que nous avons. Le but n’est pas de prendre quoi que ce soit pour acquis, mais de continuer à progresser.

Quel est ton regard sur la scène prog metal actuelle ?

Tu sais quoi ? Je suis très mauvais là-dedans. Je ne me tiens pas au courant de tout, juste parce que ça prend beaucoup de temps de rester à la page. Il n’y a qu’un nombre limité d’heures dans une journée. Donc j’ai tendance à me concentrer sur ce que je pense être important. Quand on est dans Dream Theater, on a beaucoup de musique, ça implique beaucoup de détails, entre la confection des albums et le fait de partir en tournée et de préparer cette dernière. C’est là-dessus que je me concentre principalement, en plus d’équilibrer ma vie professionnelle et ma vie privée, et de faire attention à ma santé. Je suis plus focalisé sur l’élan du groupe, sur ce qui est dans les tuyaux et sur ce qui a besoin d’être fait, et je m’applique en fonction de ça. Donc je ne suis pas la bonne personne à qui parler quand il s’agit d’être au courant des nouveaux groupes que je devrais connaître. Peut-être que si quelqu’un attire mon attention sur un groupe, j’irai l’écouter, mais je ne me concentre pas là-dessus.

Qu’écoutes-tu de nos jours quand tu écoutes de la musique ?

J’adore écouter des trucs des années 70 et 80, surtout Rush. J’aime écouter des albums comme A Farewell To Kings et Hemispheres. J’aime rester au contact de mon instrument aussi, entretenir mes mains. Je pense que le plus important pour moi, si je ne passe pas un certain nombre d’heures par jour à… Enfin, je termine toujours la journée à souhaiter qu’il y ait eu au moins deux heures de plus pendant lesquelles j’aurais pu faire autre chose. Ce que j’essaye de dire, c’est que j’aimerais qu’il y ait plus de temps dans une journée, mais vu que c’est ce j’ai, voilà ce que je fais de mon temps.

La chanson « Sleeping Giant » parle « d’embrasser son côté obscur et de le comprendre pour vivre plus complètement notre vie », d’après James LaBrie. On a tous un côté obscur, alors quel serait le tien ?

Quelles sont les trois tentations du Bouddha ? La colère, la luxure et la peur, c’est ça ? Ce sont des thèmes universels. Je pense qu’il est important de rester focalisé, notamment sur sa santé et le fait de faire des choses gratifiantes pour soi et pour les autres. Pour ce qui est du côté obscur, ce sont des choses dont tout le monde a conscience. Il faut toujours savoir quand on est sur le point de faire une erreur ou ce qu’implique une décision. En fait, c’est un peu ce dont parle la chanson « Awaken The Master » – dont j’ai écrit les paroles. Le maître fait référence au cœur. Donc le maître est une métaphore pour le cœur. Donc en gros, ça parle de réveiller le cœur. Si tu écoutes, juges et expérimentes la vie, mais que ton cœur n’est pas connecté, tu n’écoutes pas vraiment ton cœur et tu peux prendre plein de mauvaises décisions, faire de mauvais choix, et tu feras des choses que tu regretteras. Je dirais que le message de la chanson est de maintenir son cœur connecté, parce qu’il joue un très grand rôle. C’est ce qui, fondamentalement, nous maintient en vie.

Interview réalisée par téléphone le 30 septembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Rayon Richards.

Site officiel de Dream Theater : dreamtheater.net

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  • Franchement faire parler le bassiste de DT plus de 2 phrases est un exploit.Le type est plutôt du genre avare en mots et très discret!!Peut être il devrait faire plus interviews car le type a de la discution

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  • Interview sympa du plus discret des musiciens de DT..on sent un artiste passionné, humble et dévoué à son art..impatient d écouter le nouvel album

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  • C’est pas pour dire mais on peut noter que non seulement ils sont bons musicalement mais en plus,en interview,tu sens que le mec en a dans le citron ! Du coup,ya pas de mystère, le niveau reste élevé et c’est tant mieux !

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