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Interview   

Dream Theater réduit les distances


Dans le milieu de la musique, et du metal en particulier, il est clair que l’on vit une époque allant toujours plus vite, où la compétition fait rage entre des groupes de plus en plus nombreux, et qui impose aux artistes de tourner de plus en plus, et donc de passer de moins en moins de temps en studio à créer des disques. On peut comprendre comment, dans une telle spirale infernale, on peut en venir à s’y perdre et surtout à perdre de vue les raisons initiales qui ont motivé à être un artiste ou un groupe de musique. Il faut donc un certain recul, une prise de conscience, afin de se recentrer sur le sens de la camaraderie et l’essence même d’un groupe, soit « un petit club de gars ou de filles », pour reprendre les mots du guitariste John Petrucci.

Car telle a été la démarche de Dream Theater pour son quatorzième album, conçu à la vieille école, en groupe, isolé à la campagne, en mangeant et buvant des coups. Une conception aux antipodes de celle, méticuleuse et fastidieuse, de l’imposant The Astonishing, qui s’était essentiellement partagée entre deux membres. A vrai dire, Distance Over Time fait tout l’inverse de son prédécesseur, opérant une sorte de retour à ses fondements, un metal progressif heavy et accrocheur, rapprochant passé et présent, anciens et nouveaux fans, les membres du groupe eux-mêmes, l’humain et la technologie… James LaBrie et John Petrucci nous racontent.

« Cet album, dans la façon dont il sonne, dans la façon dont il est orchestré, c’est très dépouillé, c’est probablement le plus proche d’un album sonnant live que nous ayons jamais enregistré en studio. »

Radio Metal : Pour la première fois, tout le groupe a vécu, écrit et enregistré ensemble sur une période de quatre mois dans une grange-studio isolée, pendant que vous nouiez des liens, mangiez, buviez du bourbon et traîniez ensemble. James, tu as déclaré que « le fait d’être proches les uns des autres pendant tout le temps en a fait une expérience d’autant plus profonde », et John, tu as dit que « tout le monde avait le sentiment que c’était le moment de revenir aux sources et faire un album organique ». Avez-vous eu le sentiment que ces dernières années voire décennies, vous vous soyez trop éloignés de vos racines et peut-être de cette camaraderie que vous aviez quand vous créiez la musique durant vos premières années ?

James LaBrie (chant) : Non, je ne pense pas. Je pense qu’il y a un sens derrière tout ce que nous faisons d’album en album. Je crois qu’être dans un groupe tel que Dream Theater, c’est une question d’expérimentation et de suivre ce que l’on ressent à un instant donné. Donc, la façon dont nous avons enregistré un tas d’autres albums n’est pas quelque chose qui a retiré quoi que ce soit au groupe. Je pense que c’est ce qu’il fallait pour ce moment précis dans le temps, ça correspondait à la façon dont nous voulions aborder ça. Ces environnements fonctionnaient parfaitement pour qui et ce que nous étions à l’époque. Je crois que pour nous, l’expérience et ce que nous avons vécu en composant et enregistrant cet album, ça a eu plusieurs conséquences, l’une d’elles est que ça nous a clairement rapprochés de nouveau les uns des autres. Je veux dire que nous sommes les meilleurs amis, nous sommes frangins – enfin, pas John et moi…

John Petrucci (guitare) : [Rires] C’est qui ce gars ?

James : T’es qui toi ? [Petits rires] Mais oui, la camaraderie et l’énergie des uns et des autres, pendant tout le processus, le fait d’être proches les uns des autres, de constamment parler de la musique… Je veux dire que tu ne peux pas faire autrement que parler de ce pour quoi tu es là. Donc, que nous ayons été en train de boire un verre de vin ou que John ait été en train de faire un de ses barbecues de tueur, peu importe ce que nous faisions, il s’agissait toujours d’avancer dans cette extraordinaire expérience et de composer des chansons que nous trouvions représenter le mieux ce que nous sommes à ce stade. Chaque album est un reflet de ce que nous voulons être et de qui nous sommes à ce moment particulier, de ce qui nous inspire, et ça semble très bien marcher. Mais ceci a tellement bien marché que nous avons déjà eu une conversation où nous nous sommes dit : « Pourquoi on ne referait pas ça quand viendra le moment de faire un autre album ? » Nous serions fous de ne pas considérer cette option à nouveau.

Pensez-vous qu’en devenant un tel groupe professionnel avec tant d’attentes de la part des fans, du business, etc., c’est facile de perdre de vue ce qui est le plus important, c’est-à-dire ce lien, cette proximité, qui fait qu’un groupe est un groupe à l’origine ?

John : Bien sûr, absolument, on peut clairement être absorbé dans toutes les autres choses. Mais quand on épure ça pour en retirer l’essentiel, un groupe est un petit club de gars [petits rires], ou de filles, ou une combinaison de gens qui traînent et font de la musique ensemble parce que non seulement ils aiment la même musique mais apprécient également de jouer ensemble. La raison pour laquelle les groupes perdurent, c’est cette alchimie. Tu as raison, on peut le perdre de vue, et quand on fait quelque chose comme nous l’avons fait, on met l’accent sur le processus qui consiste à faire de la musique ensemble, et on le respecte, on se remémore comment c’est. Le fait de se rendre quelque part, sans distraction, et de faire ceci, c’est génial, car tu te retrouves à te poser, discuter, traîner, faire un peu de musique, manger… Ça te rappelle vraiment pourquoi tu fais ça.

James : Et ce que John et moi avons dit, si tu y réfléchis, c’est comme ça que les groupes débutent : ils se rassemblent, ils sont dans une pièce, peu importe combien de gars il y a dans le groupe – trois, quatre, cinq, peu importe –, il s’agit de cette connexion initiale. Et on ne peut jamais la perdre. Ce n’est pas avant de revenir à cette approche fondamentale que tu dis : « Ouais, voilà pourquoi ça fonctionne ! Ressens ça, regarde ça, écoute ça. » Les faits parlent d’eux-mêmes, je pense. Je trouve que Distance Over Time est à nouveau un tour de force de notre part. C’est comme n’importe quel album emblématique que nous écoutions en grandissant, quand tu lis à leur sujet : c’est ainsi que Pink Floyd a fait Dark Side Of The Moon. Si tu regardes Rush, si tu regardes Deep Purple, c’était comme ça. C’est genre : « Allons nous retirer quelque part et soyons juste un groupe. »

Diriez-vous que ce processus et cette proximité au sein du groupe ont fondamentalement façonné la musique et la direction de l’album ?

John : Il est certain que ça a aidé, d’abord parce que nous pouvions davantage parler de ce que nous voulions exactement faire. Il y a plus de communication quand on est tous ensemble. Tout le monde pouvait vraiment s’impliquer dans le type d’album que nous allions faire, y compris dans les détails, dans la durée de l’album, dans le nombre de chansons, quoi inclure, etc. Il y avait une plus grande communication, voilà déjà une chose. Et puis la pièce où nous étions, et comment elle sonnait, avec les amplis à fond, et tout le monde qui jouait, la musique qui rebondissait sur les murs en bois, c’était inspirant, et ça a beaucoup influé sur la direction de la musique, car ça a produit un résultat un petit peu plus groovy, un peu plus heavy.

« De la même façon que ça a renoué des liens entre nous en tant que groupe, peut-être qu’au final il permettra au groupe de renouer des liens avec nos fans, car ça revient à se souvenir pourquoi nous faisons ça et de la musique que nous adorions jouer et apprécions écouter. »

James : C’est encore une fois la véritable essence d’un groupe de rock, il faut ressentir ça, c’est genre « oh, bordel… », tu es remonté, tu es posé là et tu es excité, et tu ne peux pas faire autrement qu’être inspiré rien que par le son, et évidemment le groove, les riffs, les idées. Ça explique en très grande partie pourquoi l’album sonne comme il sonne, et pourquoi les chansons sont ce qu’elles sont.

Et avez-vous songé à emmener l’expérience plus loin encore en enregistrant live ?

John : Enregistrer live, ouais. Toutes les démos de l’album, si jamais tu as l’occasion de les entendre un jour, elles sont toutes live. C’est comme ça que nous les avons faites. Elles sont très simples, il n’y avait que deux microphones sur la batterie, et tous les instruments étaient en direct. Par exemple, nous composions une chanson et à peine nous pouvions la jouer que nous disions : « C’est bon, il faut faire une démo de ça, on y va ! » [Petits rires] Toutes les démos sont live, et en fait, elles sonnent très bien, elles sont très sympas. Tu sais, parfois c’est dur de lâcher prise, car tu n’es pas parfait, tu improvises tes solos, il y a des erreurs, peu importe. Pour une démo, ça convient, mais faire ça pour un véritable album nécessiterait bien plus de répétitions, je pense, afin de pouvoir sortir du studio en se disant : « D’accord, je suis à l’aise avec ça. Je peux le sortir ! »

James : Sans compter qu’il faudrait s’éclipser pendant un moment pour aller écrire les mélodies de chant, écrire les textes, ensuite répéter ça, et ensuite revenir et s’y mettre.

John : Ceci dit, ça serait marrant.

James : En effet.

John : Je pense que cet album, dans la façon dont il sonne, dans la façon dont il est orchestré, c’est très dépouillé, c’est probablement le plus proche d’un album sonnant live que nous ayons jamais enregistré en studio. On peut entendre la pièce dans la batterie, il y a beaucoup d’espace. Ça sonne un peu comme nous jouons en live.

Le studio était entouré de nature, et vous avez d’ailleurs fait quelques rencontres intéressantes…

Oui, en effet ! C’est exact ! [Petits rires] Nous avons vu beaucoup de nature…

A quel point un tel environnement aide l’inspiration et la créativité ?

James : Au lieu d’être entouré de quelque chose comme ça, ce qu’on voit actuellement, tous ces immeubles, restaurants, les sirènes qui sifflent, etc., il n’y a rien de tout ça, tu es entouré de forêts, de champs, de biches, d’ours, et tu as de grandes fenêtres… Le lieu est splendide, ça amène donc une sensation de calme, de paix et de sérénité. C’est propice à la concentration. Tu n’es pas distrait ; tu ne regardes pas autour de toi, genre : « Oh bon sang, t’as vu la voiture qui vient de passer ? Elle était géniale ! » Non, on est là dans cette pièce, elle est belle, elle est tranquille… Enfin, pas forcément tranquille, pas avec John dans la pièce ! [John se met à rire] Mais je pense que ça apporte beaucoup à toute l’expérience, c’est ce qui permet de rester concentré, ça te pousse à avancer à un rythme productif et prolifique.

The Astonishing était de loin votre album le plus long, c’était un album profondément ambitieux et compliqué conceptuellement, avec plein d’arrangements et de ballades. Distance Over Time est votre album le plus court depuis Images And Words, il n’a pas de concept ou d’ambition autre que de faire un bon vieil album de Dream Theater, et c’est aussi assez épuré en termes d’orchestrations et très heavy avec une seule ballade. On dirait donc que Distance Over Time est le radical opposé de The Astonishing. Etait-ce l’état d’esprit : réaliser un album qui serait la contre-réaction directe à The Astonishing ?

John : C’est plus que quand tu fais quelque chose tel que The Astonishing, au niveau que tu l’as décrit… Nous l’avons accompli en allant aussi loin que nous pouvions. Alors évidemment, sur le suivant, nous n’allions pas faire la même chose, ça n’allait pas être un album conceptuel. Nous nous disions : « Maintenant, il est temps de faire quelque chose de complètement différent », et l’idée de, comme tu l’as dit, faire l’opposé, c’est-à-dire n’avoir aucune orchestration, aucun musicien additionnel, faire que ça soit plus court, que les chansons soient plus heavy et plus concises, semblait très naturelle, c’est ce que nous voulions faire ensuite. Après avoir fait The Astonishing au niveau où nous l’avons fait, ça a requis tellement de travail, c’était tellement complexe que je ne crois pas que nous serions entrés en studio en disant : « Faisons un autre album conceptuel de trois heures. » Ce n’est pas ainsi que nos cerveaux fonctionnent. La part créative en nous dit : « Ok, on a fait ça, c’était amusant, faisons quelque chose de différent ! » [Petits rires]

En fait, The Astonishing a eu tendance à diviser les fans. Du coup, après cet énorme album, ambitieux et complexe, aviez-vous aussi besoin de vous retrouver un peu plus dans votre zone de confort ?

Peut-être. De la même façon que ça a renoué des liens entre nous en tant que groupe, peut-être qu’au final il permettra au groupe de renouer des liens avec nos fans, car ça revient à se souvenir pourquoi nous faisons ça et de la musique que nous adorions jouer et apprécions écouter.

« On tente notre chance, on prend des risques, on fait des choses pour l’amour de l’art, qui est la raison pour laquelle on fait cette carrière […]. Je suis certain qu’autant cet album est un retour aux sources et est très Dream Theater, autant tu auras des gens qui diront : “C’est nul, bla, bla, bla…” On ne peut pas vraiment penser à ça parce qu’autrement, ça influencera l’art, et alors tu ne seras pas sincère. »

James : Je pense que c’est très naturel. Je veux dire, soyons honnêtes, nous avons poussé la démarche de The Astonishing, toute cette approche et ce concept, au maximum. Nous l’avons emmené aussi loin que nous le pouvions humainement. Je trouve que c’est un album phénoménal. Mais je pense également qu’il est maintenant naturel, parce que nous avons fait quelque chose d’aussi profond, de dire : « Et si on se mettait à écrire un album heavy ? » Car ça fait aussi partie de nous, et de se dire que nous allons écrire de super chansons, rester concis et directs. Tant que les chansons nous marquent et nous paraissent puissantes, revenons à notre rock et faisons un satané album de metal prog avec du super rock n’ roll, pour ainsi dire. C’était tout à fait naturel, c’était ce qu’il fallait faire à ce stade, c’est certain, après quelque chose d’aussi mastoc et grandiose que The Astonishing.

Avez-vous d’ailleurs compris les avis partagés des fans à l’égard de The Astonishing ?

John : Oui. Absolument. Je veux dire que nous l’avons anticipé. Nous savions qu’il y aurait un large pourcentage de nos fans qui seraient vraiment ouverts à ce genre de chose, car nous aimons un peu les mêmes choses, nous sommes tous un peu geeks, nous adorons Star Wars et Game Of Thrones, nous sommes prédisposés à apprécier des choses grandioses et dramatiques. A la fois, ceci est notre quatorzième album, et nous avons beaucoup de musique à notre actif, plein de facettes différentes, et certaines personnes qui sont peut-être plus dans le côté metal, le côté prog metal, ou peu importe, nous savions que peut-être elles n’allaient pas accrocher, que ça n’allait pas être leur album préféré ou même qu’elles n’allaient pas du tout l’aimer – il se peut que ça fasse trop Broadway pour certains –, mais c’était quelque chose qui, d’un point de vue créatif, était très satisfaisant et nécessaire. Nous savions que ça allait marquer le public : soit tu vas aimer, soit tu ne vas pas aimer. Mais tu sais quoi ? C’est comme ça quand on avance, quand on est progressif. On tente notre chance, on prend des risques, on fait des choses pour l’amour de l’art, qui est la raison pour laquelle on fait cette carrière, parce que nous sommes tous des créatifs. Ça marquera les gens de façon différente à chaque fois. Je suis certain qu’autant cet album, comme tu l’as dit, est un retour aux sources et est très Dream Theater, autant tu auras des gens qui diront : « C’est nul, bla, bla, bla… » C’est ce qu’il va se passer, n’est-ce pas ? Donc on ne peut pas vraiment penser à ça parce qu’autrement, ça influencera l’art, et alors tu ne seras pas sincère. Tu dois y aller et prendre des risques.

Je ne sais pas si vous avez toujours cette vieille tradition du « coin inspiration » quand vous créez vos album, mais je parie que Megadeth et Metallica étaient très présents dans vos esprits quand vous avez composé une bonne partie des riffs et leads de « Fall Into The Light », qui est le morceau le plus thrash old school que vous ayez fait jusqu’à présent… Ai-je tort ?

Ah oui, c’est très Metallica ! Tu sais quoi ? Il n’y avait pas de coin inspiration, pas d’album de référence, mais ce qui est marrant… J’imagine que voilà le lien, et c’est vraiment pour les geeks de guitare : l’ampli Mesa-Boogie avec lequel Metallica a enregistré Master Of Puppets s’appelle le Mark IIC+, c’est le Saint-Graal des amplis Boogie. Et aujourd’hui, des années plus tard, il se trouve que j’ai le premier ampli Mesa-Boogie signature qui est une réédition de cet ampli, mais en version modernisée – et c’est mon ampli signature – et il a cet extraordinaire… On ne peut faire autrement que de jouer des trucs heavy avec ! J’étais donc backstage, je crois que c’était durant le G3, j’avais mon ampli, j’étais en train de régler un son, j’avais ce son qui était génial et j’ai spontanément commencé à jouer le riff de « Fall Into The Light ». J’étais là : « Ça sonne un peu à la Metallica… » J’ai alors allumé mon téléphone et je l’ai enregistré, et c’était une petite idée. Tu as absolument raison, c’est quasiment inspiré par un son, et ça renvoie totalement à Metallica, à ce son metal du milieu des années 80. Ça ne vient pas tant du fait d’avoir écouté un tas de ces albums, mais plus d’avoir été inspiré par la façon dont ça sonnait à la guitare. Je vais essayer de te retrouver ce riff ! [Il regarde dans son téléphone]. D’accord, ça te dit t’écouter ce riff ? Attends, je crois que c’est celui-là. [Il joue l’enregistrement du riff sur son téléphone.] Ça, c’est moi en backstage en train de jouer avec mon ampli. Ça ne sonne pas carrément comme Master Of Puppets ?! J’étais là : « Bon sang, ça sonne trop bien, il faut que je l’enregistre ! » Quand nous étions en studio, j’étais là : « Hey, les gars, j’ai ce riff ! », et c’est devenu cette chanson.

Distance Over Time est un album très équilibré en termes de production et de mixage, et ce qui est frappant est qu’on n’a jamais aussi bien entendu la basse de John Myung !

Ouais, à fond John Myung ! Tout d’abord, nous avons fait appel à un autre ingénieur d’enregistrement, et c’est un bassiste [petits rires]. Il a vraiment obtenu un son de basse génial ! Je crois que c’est aussi dû à la façon dont Ben Grosse a mixé l’album et dont les chansons sont orchestrées : il y a plus d’espace, donc il n’y a pas énormément de guitares rythmiques et autres. Quand je joue un solo de guitare, il n’y a que la basse et le clavier en dessous, et donc on peut vraiment entendre ce que John joue. J’en suis vraiment très content, c’est un super son de basse, il tue !

« Comment maintient-on un équilibre entre qui nous sommes en tant qu’êtres humains et ce que la technologie nous apporte ? Elle peut améliorer ou enrichir nos vies, peut-être nous apporter une meilleure compréhension, mais à la fois, elle peut aussi nous diviser et nous éloigner de ce qu’est réellement l’essence de l’humanité. On peut facilement se perdre là-dedans. »

Le titre de l’album, Distance Over Time, ainsi que l’illustration qui relie le passé au futur de l’humanité amènent l’idée du temps et vraisemblablement d’un regard sur nos origines sous une perspective moderne. Pensez-vous qu’il soit important, autant pour vous en tant que groupe, comme vous le faites un peu sur cet album, que pour l’humanité de façon globale, de ne pas perdre de vue ses racines et de se reconnecter à elles de temps en temps ?

James : C’est toute l’idée, quand tu regardes cette illustration. Je suis sûr qu’on peut aussi y voir une référence à Hamlet, n’est-ce pas ? « Être ou de pas être ? » Mais, à la fois, ce que ça nous dit, ou en tout cas ce que ça me dit, quand je regarde cette illustration, c’est que oui, il s’agit des origines de l’humanité rencontrant notre époque, l’ère très technologique que nous vivons aujourd’hui. C’est très facile pour nous de nous perdre de vue, et nous laisser absorber par le bruit ambiant, si tu penses à toutes les critiques et le cynisme qui existent dans notre monde, ainsi que par notre fascination pour les distractions – les téléphones, la télévision, les réseaux sociaux… Il y a tellement de choses aujourd’hui qu’on est un petit peu dépassés. C’est marrant, nous avons fait une interview radio, et l’animateur parlait également de l’illustration, il disait : « Je vois le monde dérailler, on est en train de perdre la boule ! » [Petits rires] Le truc est que ça pourrait facilement être le cas. Donc comment maintient-on un équilibre entre qui nous sommes en tant qu’êtres humains et ce que la technologie nous apporte ? Elle peut améliorer ou enrichir nos vies, peut-être nous apporter une meilleure compréhension, mais à la fois, elle peut aussi nous diviser et nous éloigner de ce qu’est réellement l’essence de l’humanité. On peut facilement se perdre là-dedans. Et est-ce que ça deviendrait la nouvelle race ? Est-ce la robotique deviendrait la nouvelle race qui nous effacerait à terme ? Il y a tellement de niveaux de profondeur dans ce sujet. Et si tu lis les textes dans cet album, nous parlons tous de qui nous sommes et de ce que nous sommes au quotidien, et des choses qui nous influencent, des choses qui nous inondent, et de la façon dont tout ceci façonne ce que nous sommes et qui nous sommes aujourd’hui, individuellement et collectivement, en tant que société. Il y a un tas de transformations qui ont lieu en permanence, à un rythme accéléré, exponentiel. On peut se sentir perdu là-dedans. Donc, est-il en train de tenir le crâne, et va-t-il broyer ce crâne, ou bien est-ce que ça va rester en équilibre ?

« Room 137 » marque la toute première contribution de Mike Mangini à des paroles pour une chanson de Dream Theater. Est-ce que ça signifie qu’il lui a fallu trois albums pour se jeter à l’eau et se sentir tout aussi légitime que n’importe quel autre membre, et ainsi contribuer de façon plus personnelle ?

John : Ça fait huit ans qu’il est dans le groupe, c’est son quatrième album, il a fait deux albums live avec nous, donc c’est son sixième album avec nous, et ouais, c’était la première fois qu’il [proposait un texte]. C’était dû en partie à l’environnement et au fait que nous étions tous ensemble. C’était très chaleureux, tout le monde était vraiment le bienvenu pour contribuer et s’impliquer. Mike était génial, il a apporté plein d’idées sympas. Il avait son ordinateur portable derrière son kit de batterie, et il avait préparé des grooves de batterie avec des riffs qu’il a joués sur un clavier avec un son de guitare. Le riff de « Paralyzed » est venu de lui. Je l’ai changé pour qu’il soit un petit peu plus, disons, modal – sa version était un peu plus blues – mais bref, c’était grosso modo son riff. Il était là : « Oh, attends, j’ai une super idée ! » Il regardait sur son ordinateur et proposait quelque chose. Il était donc incroyablement impliqué, plus que jamais auparavant. Et une de ses contributions est qu’il avait ce concept pour cette chanson, « Room 137 », et un beau jour, James et moi avons reçu un e-mail de Mike : « J’ai écrit un texte pour cette chanson. Vous pouvez vous en servir si vous voulez, je ne sais pas ce qu’il vaut. C’est basé sur la physique et cette histoire de dingue. » Nous étions là : « Wow, c’est vraiment cool ! » C’était vraiment super que Mike mette les mains dans le processus créatif. Je trouve vraiment que ça a permis d’obtenir un meilleur album.

La dernière chanson, « Pale Blue Dot », est vraiment la chanson où vous vous lâchez sur la technique et le côté instrumental. Voyez-vous cette chanson comme le feu d’artifice final de cet album, dans la plus pure tradition de Dream Theater ?

Oui, exactement. Même quand nous l’avons composée, rien que par la nature de son son, la forme qu’elle commençait à prendre, c’était très dramatique, elle avait cette introduction menaçante, cette atmosphère cosmique, interstellaire, à la Star Wars, nous savions que nous allions l’emmener vers un passage instrument de dingue. Nous savions, en gros, que nous étions en train de composer le morceau de fin de l’album, car ça faisait vraiment, comme tu l’as dit, ce feu d’artifice à la fin de l’œuvre, comme la dernière scène culminante du film, avec ce type de jeu, ce style qui nous ressemble et qui est tellement amusant. Le riff principal vient d’un rythme de batterie que Mike a trouvé, qui est en 19/8 ou je ne sais quelle signature rythmique étrange…

James : Tu vois, de la physique ! Maintenant tu comprends pourquoi il nous [a retourné la tête avec son texte pour] « Room 137 ». Oh mon Dieu…

John : Je sais ! Mais là, ça vient d’un moment où nous faisions des balances pour un concert. Nous enregistrons les balances quand nous avons une idée sympa, et nous nous sommes souvenus de ça lors de ces balances, et nous l’avons emmené en studio.

« Pale Blue Dot » est inspiré de Carl Sagan et de son message d’être « plus aimables les uns envers les autres et de chérir le “petit point bleu” qui est la Terre ». Avec tout ce qui se passe actuellement, partout dans le monde, politiquement ou écologiquement, avez-vous encore de l’espoir ?

Oui ! J’ai vraiment de l’espoir. Je veux dire qu’on pourrait assurément être plus sympas les uns envers les autres. Même si on a des opinions différentes sur quelque sujet que ce soit, il n’y a aucune raison pour être irrespectueux. Carl Sagan avait raison quand il a dit ça, peu importe quand c’était, dans les années soixante-dix, ou ça pourrait bien avoir été dans les années quatre-vingt. Mais bon sang, on se doit à nous-mêmes d’être bien plus sympas. On peut être en désaccord, on peut avoir des points de vue différents, on peut voir le monde différemment, mais ça ne signifie pas qu’on doit être des connards les uns envers les autres.

« [Scenes From A Memory] était un énorme album pour nous. Nous sortions d’une tournée et d’un cycle d’album où nous cherchions de nouveau qui nous étions et ce que nous étions, nous voulions être juste un groupe, qu’on nous laisse tranquilles avec nos propres affaires. Ce que ça a engendré, c’est l’assurance que nous n’étions pas près de nous arrêter, que nous avions tellement plus à offrir. »

L’album commence avec « Untethered Angel » qui est une chanson de responsabilisation qui incite à se détacher « du sentiment de peur qui nous empêche de faire des choses » car vous avez vu que « plein de gens, surtout parmi notre jeunesse, hésitent à emmener leur vie dans certaines directions à cause de la peur ». Pensez-vous qu’il s’agit là du secret d’une vie réussie, et plus spécifiquement de votre succès en tant que groupe sur plus de trente ans ?

C’est effectivement un des secrets du succès. Quand tu as commencé à faire des interviews avec des groupes, tu as peut-être eu peur pour la première, peut-être es-tu allé rencontrer les gars de Slayer. Et si tu avais dit : « Non, je ne vais pas le faire. Pas moyen », tu ne l’aurais jamais fait, tu ne serais jamais rentré dans ta profession, tu n’aurais jamais eu ta carrière ou je ne sais quoi. Il faut surmonter cette peur ! Il y a plein de raisons, j’imagine, pour lesquelles les jeunes ont peur aujourd’hui, parce qu’on vit une époque tellement encline au jugement, et les gens voient les réactions en temps réel avec les réseaux sociaux et tout ce qui existe. Donc, certains gamins ont peur ! Ils ont peur de s’exposer. « Et si je disais la mauvaise chose ? Et si je faisais la mauvaise chose ? Et si je portais la mauvaise tenue ? » C’est comme si tu franchissais une ligne, et soudainement, tu passes du mauvais côté et on te descend en flèche et on te critique. Comment ne pas avoir peur ? Si tu laisses ça avoir raison de toi, alors tu ne prendras jamais de risques, tu ne feras jamais ce que tu as envie de faire. Il faut lâcher prise.

James : La vie peut être tellement dirigée par la peur, elle peut être tellement paralysante, et il existe tellement de gens qui n’atteignent jamais leur plein potentiel. Ça arrive très facilement à cause de la société dans laquelle on vit aujourd’hui, car même si tu dépasses cette peur, tu sais aussi que si tu vises ce pour quoi tu penses être à juste titre qualifié, une fois que tu monteras sur le ring, avec toute la compétition qui a lieu, là encore tu te retrouveras dans une situation qui te dépassera. Donc « Untethered Angel » est très parlante par rapport à ce que vivent les jeunes. Nous avons tous des enfants qui ont cet âge aujourd’hui, qui ont la vingtaine, et nous sommes directement témoins de ce qu’ils doivent affronter.

John : Ça commence même plus jeune ! Je ne sais pas comment ça se passe ici en France, mais en Amérique, quand les gamins sont au lycée et songent à l’université, ils flippent : « Et si je ne suis pas accepté ? » Il y a toute cette pression sur les épaules des gosses qui n’ont même pas quatorze ans, pour penser à quelle Université ils vont aller, etc.

James : Je ne sais pas pour toi, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que je voulais être… Enfin, si, je savais ce que je voulais être à quatorze ans, mais si je n’avais pas su que je voulais être un musicien, ou être dans un groupe, je peux imaginer, à quatorze ans, qu’on me demande : « Du coup, qu’est-ce que tu as envie de faire ? Parce qu’il faut commencer à y réfléchir maintenant ! » « Quoi ?! Tu te fous de moi ? »

John : « Tu dois candidater, tu dois prendre tous ces cours préparatoires et tu as intérêt à être prêt… » C’est beaucoup de pression.

James : Alors que t’es encore un gosse !

John : Ce n’est pas étonnant qu’ils aient peur.

Pour finir, la prochaine tournée sera du type « An Evening With », pendant laquelle vous jouerez un peu du nouvel album, un peu d’anciennes chansons, mais aussi vous célébrerez les vingt ans de Scenes From A Memory, en jouant l’album en intégralité. L’album était une énorme étape dans votre carrière à bien des égards. Comment cet album a-t-il façonné ou au moins impacté le reste de votre carrière ?

James : C’était un moment vraiment charnière pour Dream Theater. C’était le premier album conceptuel, le premier avec Jordan [Rudess] dans le groupe, et je pense qu’il a amené le groupe à un tout autre niveau, musicalement. Il a été adopté par les fans dans le monde entier, c’était un énorme album pour nous. Nous sortions d’une tournée et d’un cycle d’album où, à un certain niveau, nous cherchions de nouveau qui nous étions et ce que nous étions, nous voulions être juste un groupe, qu’on nous laisse tranquilles avec nos propres affaires. Ce que ça a engendré, c’est l’assurance que nous n’étions pas près de nous arrêter, que nous avions tellement plus à offrir. Et musicalement, c’était brillant. A ce moment précis, j’ai pensé que c’était le second chapitre de Dream Theater qui commençait tout juste, car les albums qui ont suivi étaient fantastiques. Le fait de se nourrir de ce succès et de cette réassurance auprès de tous que nous étions qui nous étions est une situation vraiment unique, musicalement.

Interview réalisée en face à face le 7 décembre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Julien Morel.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Dream Theater : dreamtheater.net

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