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Interview   

Dropkick Murphys : l’esprit du passé


Il faut parfois un genre d’accident pour que des artistes prennent le temps de faire un pas de côté dans leur carrière, pour se donner le droit de tenter autre chose, parce qu’après tout, on n’a qu’une vie, et qu’une discographie en forme de long fleuve tranquille, c’est un peu ennuyeux.

Pour les Dropkick Murphys, l’accident, c’est Al Barr, chanteur du groupe, qui s’est provisoirement mis en retrait pour s’occuper de sa mère souffrante. Ses comparses en ont profité pour faire un disque différent, qui leur trottait dans la tête depuis fort, fort longtemps. A l’intérieur, on trouve les textes de Woody Guthrie, un chanteur contestataire des années 1940-1950, sur de la musique originale en format acoustique. Les gars de Boston se sont lancés à fond dans le projet, avec pour obsession de rendre hommage à ce punk avant l’heure sans renier leur approche musicale. A l’occasion d’une visio entre deux dates de tournée, emmitouflé dans un épais manteau et coiffé d’un chapeau de trappeur molletonné, Ken Casey, chanteur du groupe et préposé aux interviews, nous invite dans l’univers de cet album hors norme.

« Quand on a autant d’albums que nous dans sa discographie, je crois qu’on a besoin de se rendre la tâche un peu plus difficile, d’en faire un défi, et de repousser nos limites. C’est ce qui s’est passé avec cet album. »

Radio Metal : Avec ce nouvel album, intitulé This Machine Still Kills Fascists, vous avez opté pour un exercice délicat : mettre les mots d’un autre en musique – et qui plus est en musique acoustique. Pourquoi ce choix ? Étiez-vous fatigués de la musique électrique ?

Ken Casey (chant) : Oh, non. Il y a deux raisons. Au fil des années, beaucoup de gens nous ont dit que nous devrions essayer de sortir un album acoustique, et ça nous traînait dans la tête depuis un moment. Mais nous voulions aussi faire en sorte que les paroles de Woody Guthrie soient ce qui ressorte le plus sur l’album, or parfois, quand on joue de la musique électrique bruyante, les mots et la musique se battent un peu. Nous voulions vraiment montrer notre respect en faisant de ses paroles ce qu’on entend le mieux. Nous avions aussi le sentiment que faire de l’acoustique était un hommage à l’époque à laquelle Woody aurait enregistré la musique. Bien sûr, ça ne sonne pas vraiment comme du Woody Guthrie, ça sonne comme du Dropkick Murphys, mais nous voulions montrer notre respect pour lui et rendre hommage à cette époque de la musique acoustique. Il se trouve aussi qu’Al [Barr] fait une pause [pour s’occuper de sa mère malade], et nous ne voulions pas nous précipiter pour faire un album de Dropkick Murphys classique sans lui. Nous nous sommes dit que c’était un bon moyen de sortir un autre type de projet, pour dire aux gens que nous passions le temps en faisant quelque chose de différent. Nous sommes très heureux du résultat, mais nous ne le voyons pas comme un véritable album de Dropkick Murphys à proprement parler.

Est-ce très différent pour vous d’écrire des chansons acoustiques par rapport à des chansons électriques ?

Non, parce que la plupart du temps, nos chansons électriques sont écrites sur des instruments acoustiques à la base. Mais il y a eu des moments où, par exemple, nous savions que nous aurions normalement casé une partie puissante à la guitare à cet endroit, et nous avons dû arranger la chanson d’une autre façon, parce que nous n’avions pas la possibilité de nous appuyer sur une guitare électrique. Ça nous a forcés à réfléchir et à creuser un peu plus pour trouver une façon cool de donner de l’impact à la chanson.

Qu’est-ce que cela a changé en termes d’enregistrement ? J’ai lu quelque part que c’était une sorte de pèlerinage sur les pas de Woody Guthrie…

Nous sommes allés dans l’Oklahoma, d’où Woody est originaire, et nous avons enregistré dans un studio très connu, The Church, qui était le studio de Leon Russell. Il y a une salle géniale pour jouer en live, avec des plafonds très hauts. Si tu joues un accord de guitare acoustique dans cette salle, sans la moindre amplification, tu as l’impression que ça sort d’un ampli. C’était la salle parfaite pour enregistrer ce genre de chose. Nous n’avons utilisé aucun ampli, nous avons tout fait au naturel, et c’était un vrai défi. Nous voulions relever le défi d’enregistrer un album à la fois acoustique, intense et puissant. C’était très cool. Quand on a autant d’albums que nous dans sa discographie, je crois qu’on a besoin de se rendre la tâche un peu plus difficile, d’en faire un défi, et de repousser nos limites. C’est ce qui s’est passé avec cet album. Nous avons pensé à tous les gens de cette époque, les Johnny Cash, les Pete Seeger ou les Woody Guthrie, et nous nous sommes inspirés de cet esprit de création et du fait que la plupart des enregistrements se faisaient live dans une pièce avec un seul micro. Nous voulions nous transporter dans cette époque.

Vous avez déclaré : « Ce projet est en réflexion depuis longtemps. » Pourquoi avoir mis si longtemps à le réaliser ?

Comme nous sommes constamment en tournée et que nous sortons constamment nos propres albums, nous avions le sentiment de ne pas vraiment avoir de bon créneau pour ce projet. Mais ce qui nous a fait prendre le temps de le faire aujourd’hui, c’est le climat politique. Une bonne partie de ces paroles pourraient avoir été écrites hier, alors qu’elles l’ont été dans les années 30 ou au début des années 40. Elles nous paraissaient bien coller à ce qui se passe dans le monde actuellement, et nous nous sommes dit qu’il était temps que le monde entende ces chansons.

« La plupart des artistes prendraient comme un incroyable compliment le fait que leurs paroles soient toujours d’actualité quatre-vingts ans plus tard, mais dans cette situation, je crois que Woody Guthrie préfèrerait qu’elles ne le soient pas. »

Avez-vous l’impression que l’humanité est incapable de se débarrasser de ses problèmes et que tout est voué à se répéter encore et encore, génération après génération ?

J’aime à penser que non, mais dans ce cas précis, il semblerait que oui. La plupart des artistes prendraient comme un incroyable compliment le fait que leurs paroles soient toujours d’actualité quatre-vingts ans plus tard, mais dans cette situation, je crois que Woody Guthrie préfèrerait qu’elles ne le soient pas. On ne peut pas simplement se dire que ces problèmes n’arriveront plus. On ne peut pas simplement affirmer : « Oh, il n’y aura plus jamais d’Adolf Hitler. Il n’y aura plus jamais d’horrible guerre mondiale ou de dictateurs », parce qu’il y en aura si on ne se dresse pas contre eux. Je crois qu’il est important de chanter ces chansons et de rappeler aux gens que tout ceci est déjà arrivé. Il est facile de croire… Pas dans tous les pays, parce que certains pays ont déjà résolu ce genre de problèmes – mais en Amérique, où nous vivons, les gens ont tendance à penser que la démocratie américaine ne peut pas échouer. Et pourtant, on voit de gros obstacles se dresser sur le chemin de la démocratie américaine en ce moment. On a des élections la semaine prochaine qui pourraient déterminer le destin de la démocratie (interview réalisée juste avant les élections américaines de mi-mandat, NDLR).

Le titre de l’album est très fort. Il fait référence au message écrit sur la guitare de Guthrie dans les années 40, au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale. On assiste en ce moment à la montée de forces politiques qu’on a tendance à associer au fascisme, qui réussissent parfois à arriver au pouvoir. Est-ce une source d’inquiétude pour vous ? Est-ce quelque chose qui, selon vous, pourrait arriver dans votre pays ?

Tout à fait. On n’est qu’à quelques élections de ce résultat. Par exemple, nous donnons un concert en Arizona demain, et avant cela, nous allons jouer en acoustique à un rassemblement politique, parce que les opposants de ceux que nous soutenons ont prévu de rejeter les résultats de la prochaine élection s’ils ne leur conviennent pas. L’Arizona est un État-charnière pour les élections. Du coup, si l’Arizona décide qu’il se fiche pas mal du vote populaire et que les votes de l’État iront tout de même à Donald Trump, cela peut changer les résultats de l’élection et annuler le vote populaire. Et quand le vote du peuple n’est plus reconnu, il n’y a plus de démocratie. On vit une période délicate en Amérique.

Penses-tu que le mot « fascisme » au sens où on l’entendait pendant la Seconde Guerre mondiale peut être appliqué à ces forces politiques modernes ?

Bien sûr, et plus ils gagnent de pouvoir, plus ils sortiront de l’ombre pour aller dans la lumière. L’un des candidats en lice pour l’élection sénatoriale en Arizona, Blake Masters, a eu des réflexions ouvertement antisémites. Il a des sympathies avouées pour le fascisme. Plus ces gens accèdent au pouvoir, plus ils parlent ouvertement. Ils sont déjà en train de saper la confiance dans les médias en les diffamant, ils parlent d’arrêter leurs opposants politiques, ils tiennent des propos racistes et antisémites alors qu’ils ne sont même pas encore au pouvoir. Imagine ce qui se passera s’ils y arrivent. Je ne peux pas m’empêcher de me demander : « Est-ce que l’Amérique pourrait vraiment accepter un régime fasciste au gouvernement ? », mais d’une certain façon, elle l’a déjà fait, et ils veulent revenir au pouvoir. Et s’ils y arrivent, ils iront encore plus loin.

Penses-tu que la musique, comme celle de Dropkick Murphys, puisse changer les choses ?

Pas toute seule, mais elle peut changer de petites choses. C’est ce que le message « This Machine Still Kills Fascists » signifie : une chanson est plus puissante qu’une balle, parce qu’une chanson peut faire le tour du monde et avoir plus d’impact que la violence. Une chanson, la musique peut être un cri de ralliement dont les gens peuvent tirer de la force, qui peut les aider à ne plus avoir peur et à oser prendre la parole, parce qu’ils se disent : « Si des groupes comme Dropkick Murphys et d’autres gens parlent publiquement de ces sujets et s’élèvent contre ça, moi aussi je le peux. » C’est une musique inspirante qui aide les gens à se sentir moins impuissants. Je ne peux pas citer une seule chanson, mais les auteurs que j’admire, que ce soit Bruce Springsteen ou Joe Strummer, ou les gens qui nous inspirent, comme Woody Guthrie, Pete Seeger et les chanteurs protestataires américains… Je pense que le meilleur exemple de musique ayant encouragé les gens à se dresser contre l’idéologie fasciste est celle du mouvement pour les droits civiques. Des titres comme « We Shall Overcome » ont poussé les gens à sortir dans la rue et à s’exprimer. Je pense que ces artistes et leurs chansons ont changé la mentalité de beaucoup de ceux qui les écoutaient. Je sais que nous ne ferons jamais changer les extrémistes d’avis. L’extrême droite a déjà des idées bien arrêtées, et aucune chanson de Dropkick Murphys ou de qui que ce soit d’autre ne pourra rien y changer. Mais il y a des gens au centre qui peut-être ne savent pas pour quoi prendre position, et ceux-là peuvent entendre une chanson qui les inspirera d’une façon que des mots seuls ne pourront jamais égaler.

« Une chanson est plus puissante qu’une balle, parce qu’une chanson peut faire le tour du monde et avoir plus d’impact que la violence. »

Penses-tu que le problème, pour ainsi dire, vienne de ces gens au centre qui ne savent pas pour quoi prendre position ?

Non, je ne pense pas qu’ils constituent un problème. Je pense au contraire qu’ils sont la solution, parce que ce sont ces gens-là qui peuvent apporter un vrai changement, dans la mesure où ce sont eux qui font la différence. Malheureusement, il y a de moins de moins de gens au centre, et de plus en plus aux extrêmes. Si ceux du centre pouvaient réaliser… Par exemple, une personne qui aurait grandi dans la classe ouvrière américaine et qui gagne aujourd’hui beaucoup d’argent peut se dire : « Bon sang, je comprends que Donald Trump n’est pas bon pour ce pays, mais je paie beaucoup moins d’impôts avec lui aux manettes. » Cette personne doit se rappeler qu’on est confrontés à un problème bien plus important que ces quelques dollars qu’elle économise sur ses impôts. On parle de dignité, de gentillesse, du fait de traiter les gens avec respect et justice. Peut-être que cette personne peut se dire : « Je n’aime pas devoir payer des impôts, mais en toute conscience, je ne peux plus soutenir Donald Trump. » Ce sont ces gens-là que nous essayons de toucher.

Tu as évoqué le fait que les sujets abordés par Woody Guthrie sont intemporels. Selon toi, y a-t-il d’autres artistes – musiciens, auteurs ou autres – dont le travail résonne toujours dans le monde contemporain ?

Pour moi, les grands auteurs irlandais comme James Joyce avaient un don pour les mots et savaient parler de la détresse de l’humain lambda et des travailleurs. D’un point de vue musical, la plupart des artistes que j’écoutais quand j’étais jeune, les groupes de punk qui se dressaient contre les gens au pouvoir, qui étaient persécutés par la police ou même par leurs parents… J’ai l’impression d’avoir toujours été attiré par les gens qui chantaient de la musique rebelle. Mais il arrivait que ce soit de façon moins sérieuse. Aujourd’hui, quand on parle des libertés et des droits de pays entiers, il y a une connotation beaucoup plus sérieuse. Ma plus grande influence dans ce domaine est Woody Guthrie. On nous a appris à l’école que la chanson « This Land Is Your Land » était l’hymne national du peuple, pas celui des politiciens. Enfant, avant même de vraiment comprendre la musique, je comprenais ce message. Il y a le peuple, et puis il y a les gens au pouvoir. Et les gens au pouvoir ne travaillent pas toujours pour ce que veut le peuple. C’est la raison pour laquelle il est si important de protéger le droit de vote. Des gens en Amérique essaient de nous retirer le droit de vote ou le droit de faire compter notre voix – et c’est de la voix du peuple qu’on parle. C’est pour ça que je suis tellement impliqué là-dedans en ce moment. Je l’ai toujours été, mais à présent, c’est une réalité. C’est un fait : la semaine prochaine, l’Amérique pourrait changer à tout jamais si nos voix n’étaient pas entendues. Ça me fait très peur.

Plusieurs invités apparaissent sur différentes chansons. L’un d’eux, sur le dernier titre de l’album, est Woody Guthrie en personne. Comment avez-vous travaillé sur cette chanson ?

Oui. Évidemment, toutes les autres chansons que nous avons enregistrées n’avaient que des paroles et pas de musique, mais nous avons trouvé celle-ci, qui est un des rares enregistrements que nous ayons. La Bibliothèque du Congrès, qui rassemble tous les documents historiques, savait qu’il leur fallait un enregistrement de Woody pour la postérité. Je trouve ça incroyable que, même à l’époque, ils aient eu conscience qu’il s’agissait d’une future figure historique. Il a chanté un titre qui parle de l’Amérique se battant en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, et je me suis dit : « Est-ce que ce ne serait pas super que Dropkick Murphys lui serve de groupe ? » Nous avons expérimenté avec cette chanson en studio, en jouant par-dessus, et miracle, ça a marché ! Nous avons pris mon chant et nous l’avons vieilli, comme s’il avait été enregistré à cette époque. Et le mieux, c’est que le petit-fils de Woody Guthrie nous a rejoints sur la chanson. Il joue de la guitare et participe aux chœurs. Quand nous étions tous ensemble dans la salle d’enregistrement à chanter les chœurs, j’avais Woody dans les écouteurs, et en me tournant sur la gauche, je pouvais voir le petit-fils de Woody à côté de moi. Ça m’a donné la chair de poule d’entendre la voix de Woody, celle de son petit-fils, la mienne et celle des autres gars mixées en une seule. Avec ça, la boucle était bouclée.

La pochette de l’album ressemble beaucoup à une « vanité », le type de représentation artistique qui illustre la vacuité et la brièveté de l’existence à l’aide d’éléments comme des crânes, des bougies ou des instruments de musique. Quel message vouliez-vous faire passer avec cette mise en scène ?

Nous voulions en faire une espèce d’autel à Woody Guthrie, comme un fan pourrait le faire chez lui. Mais nous trouvions également que ces symboles sont des messages d’espoir, de foi, de mort, de vie, de fragilité – avec les fleurs mortes – et ce genre de choses. Pour nous, tous les éléments de cet autel à Woody Guthrie symbolisent la vie, la mort et tout ce qu’il y a entre les deux.

« Je suis croyant et je pense que ma foi joue un rôle important dans les valeurs qu’on retrouve dans nos chansons, mais je n’ai pas confiance en ceux qui ont autant de pouvoir que le Vatican. »

Loin des codes du punk rock, on reconnaît beaucoup d’éléments religieux sur cette photo. La religion a-t-elle une quelconque importance pour vous ?

Oui. Nous avons tous plus ou moins été élevés dans la religion catholique et avons fréquenté des écoles catholiques, et ma foi est importante pour moi. Je ne suis pas un grand fan de Rome et des décisions qui ont été prises par l’Eglise ou du pouvoir de celle-ci, mais la foi dans laquelle j’ai été élevé est importante pour moi. Je crois que c’est un élément important pour beaucoup de membres du groupe. Je suis croyant et je pense que ma foi joue un rôle important dans les valeurs qu’on retrouve dans nos chansons. C’est assez indirect, mais je vais toujours à l’église avec mes enfants, et je fais parfois des retraites religieuses, ce genre de choses. Ça fait partie des choses qui m’aident à garder les pieds sur terre en tant qu’individu. Mais je n’ai pas confiance en ceux qui ont autant de pouvoir que le Vatican. Quand je pense à ma religion, je pense à ma communauté, ma paroisse, mon église, les écoles que j’ai fréquentées enfant et qui m’ont inculqué de bonnes valeurs. Je ne pense pas vraiment à Rome, au Vatican et à la plus grande portée de l’Eglise catholique, parce que je me sens très éloigné de tout ça.

Tu as déclaré : « Woody Guthrie est le tout premier punk. » Comment définis-tu « être punk » ?

C’est un type qui parlait ouvertement de ses convictions. La plupart du temps, il ne chantait pas sur scène avec des vigiles face à lui. Il était dans un train, dans un coin, dans un couloir, et il chantait pour des gens qui la plupart du temps n’avaient pas envie d’entendre ce qu’il avait à dire. Il apportait ses convictions, son message et ses chansons directement aux gens, même si c’était au détriment de sa carrière musicale, et même si c’était au mépris de sa sécurité. Pour moi, ça, c’est punk. C’est le sens que je donne à ce terme encore plus aujourd’hui, parce que d’un point de vue musical, le punk est devenu très large. En termes de musique, ce n’est que du rock and roll. Blink 182 et The Clash sont qualifiés de punks, de même que tout ce qu’il y a entre les deux. Pour moi, les punks, ce sont des gens qui ont un message qui vient du cœur. Ça ne veut pas dire que je n’aimais pas les Ramones ou des groupes qui n’avaient peut-être pas un message aussi percutant, mais ceux qui me passionnaient le plus étaient ceux qui n’avaient pas peur de s’exprimer, même sur un sujet que les gens n’avaient pas envie d’entendre. Et Woody Guthrie disait ce qu’il pensait. C’est pour ça que nous sortons cet album. Nous ne nous contentons pas de ressortir de vieux titres de Bob Dylan ou des Rolling Stones. Nous faisons ça pour une raison, et cette raison, c’est Woody Guthrie.

T’arrive-t-il de regretter que le message du punk ait été un peu dilué avec le temps ?

Je crois que c’est inévitable. Les choses prennent des directions différentes. Il y aura toujours des gens pour apprécier le côté plus léger du punk, et c’est très bien. Simplement, ça n’a jamais été ma position. C’est comme dire : « C’est quoi, le rock and roll ? Tu aimes AC/DC ? » L’éventail est tellement large, de Chuck Berry à Metallica. Je ne sais même plus ce qui est considéré comme du rock and roll, c’est un peu la même chose. Il y aura toujours des catégories différentes qui parleront à des gens avec des goûts différents.

Boston est un autre point commun que vous avez avec Woody Guthrie. Il n’est pas de cette ville, mais les paroles de votre chanson la plus connue, « I’m Shipping Up To Boston », sont de lui…

Oui. C’est très intéressant de lire les paroles de Woody. Parfois, tu peux pratiquement deviner son humeur. Pas seulement dans le sujet, mais dans la façon dont les chansons sont écrites. Celles très remontées où il parle d’Hitler étaient très directes. Les paroles de « I’m Shipping Up To Boston » sont plus vastes. C’est presque comme s’il s’était amusé avec la façon dont il a simplement posé les mots sur le papier. Bien sûr, quand il dit « je vais à Boston pour trouver ma jambe de bois », je n’ai aucune idée de ce qu’il veut dire. Je ne pense pas que ce soit une de ses phrases les plus sérieuses, mais nous trouvions très ironique d’avoir une chanson parlant de Boston dans son catalogue. Il a écrit énormément de chansons. Il lui arrivait parfois d’indiquer la date et l’endroit où il se trouvait quand il écrivait, et plusieurs de ses chansons ont été écrites à Boston. Il a donc passé pas mal de temps là-bas, ce qui est intéressant.

« Woody Guthrie apportait ses convictions, son message et ses chansons directement aux gens, même si c’était au détriment de sa carrière musicale, et même si c’était au mépris de sa sécurité. Pour moi, ça, c’est punk. »

L’album est également disponible dans une édition vinyle spéciale. Beaucoup d’artistes optent pour ce genre de support à l’heure actuelle. Le vinyle est-il à la fois le passé et le futur de la musique ?

Avec le streaming, il est évident que les gens écoutent beaucoup plus souvent de la musique depuis leur téléphone, car c’est bien sûr plus pratique, mais pour moi, il est important de pouvoir tenir une œuvre dans mes mains. Nous restons très fiers de nos pochettes, des paroles imprimées dans le livret, du simple fait de pouvoir tenir le produit fini dans nos mains. Je pense que les gamins qui ont été élevés à l’ère du numérique et qui ne se souviennent pas des vinyles, peut-être même pas des CD, découvrent ce support pour la première fois. C’est tellement cool de voir des mômes acheter un vinyle pour la première fois de leur vie. Ça me redonne de l’espoir pour la musique. Je ne pense pas que ce soit la clé du succès commercial, mais je pense que c’est la clé pour que la musique redevienne quelque chose de concret, et pas seulement un bruit de fond dans la vie des gens.

Es-tu toi-même collectionneur ?

Oui. Mon Dieu, mon sous-sol est plein de disques que je n’ai malheureusement pas écoutés depuis longtemps. Je n’ai plus ma platine, mais oui, au fil des années – plus tellement à l’heure actuelle –, j’ai collectionné beaucoup de vinyles, et tous les membres du groupe continuent de passer tous les jours de libres qu’ils ont en tournée à en chercher. Ça a joué un rôle très important dans nos vies. Je reconnais que j’écoute la plus grande partie de ma musique en streaming aujourd’hui, mais mes enfants découvrent les vinyles, et pas les miens. Ils découvrent leur propre musique en vinyle. Quand ma fille veut absolument le dernier Taylor Swift en vinyle, ça me fait plaisir malgré tout [petits rires].

Comment cet album particulier a-t-il été reçu jusqu’à présent par les fans de Dropkick Murphys ?

Je crois que le public a vraiment aimé. Il ne faut pas oublier que Dropkick Murphys existe depuis vingt-six ans, ce qui veut dire que beaucoup de gens qui ont grandi avec le punk apprécient la musique acoustique aujourd’hui. C’est comme si le groupe avec lequel ils ont grandi se tournait vers quelque chose qui les attirerait peut-être davantage à cette période plus tardive de leur vie. Pour ces gens-là, c’est le meilleur des deux mondes.

Penses-tu qu’ajouter ces chansons acoustiques à la setlist apportera une jolie diversité à vos concerts ?

Oui, nous avons toujours fait ça. Nous étions en tournée en Europe tout l’été et nous avons joué un ou deux titres du nouvel album avant même qu’il soit sorti. Pour nous, il est important qu’un concert comporte des moments plus calmes. Les chansons rapides en mode électrique ont plus d’impact quand elles arrivent après un titre un peu plus lent. Et d’ailleurs, quelques-unes des nouvelles chansons rendent très bien en mode électrique, comme « All You Fonies ». Du coup, nous allons aussi proposer ce genre de chose : jouer des chansons de cet album acoustique en mode électrique.

Interview réalisée par téléphone le 4 novembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Fiche de questions : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Introduction : Claire Vienne.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Tiphaine Lombardelli.
Photos : Ken Susi (1), Emanuela Giurano (2, 5), Dave Stauble (3).

Site officiel de Dropkick Murphys : dropkickmurphys.com

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