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Interview   

Dropkick Murphys : vacciné au punk


Et de dix albums ! Un nombre tout à fait respectable pour le groupe de punk celtique qui a acquis en plusieurs décennies de carrière une stature internationale. Cependant, les kids de Boston n’ont pas renié leurs origines et restent fidèles à leur bonne ville du Massachussetts. Figure de proue et l’un des membres fondateurs du groupe, Ken Casey est l’incarnation parfaite de la philosophie du groupe, engagé dans sa communauté à travers plusieurs œuvres de charité notamment. Il est aussi très différent de l’image et des thèmes que renvoient les chansons de Dropkick Murphys. Si ces dernières peuvent glorifier d’une certaine façon les cuites au bar entre potes ou les bonnes bastons sur fond de sport, Ken Casey est rangé des voitures, sobre et clean depuis des années. Mais l’esprit de camaraderie est plus fort que ça, et voilà pourquoi le groupe sort Turn Up That Dial.

Turn Up That Dial est dans le plus pur esprit des DKM : celtique (what else ?), rock, entraînant et parfois légèrement subversif, même si la politique n’est pas le cheval de bataille du groupe. Non, dans cet album, il s’agit de jouer collectif, de rester soudés et de s’enjailler en attendant des jours meilleurs. À la faveur d’une sympathique session Zoom, Ken Casey nous parle de ce nouvel album, du changement de line-up consécutif à son accident il y a deux ans et de la façon dont le groupe traverse à sa manière la pandémie.

« Le groupe est désormais meilleur qu’il n’a jamais été. Les vingt-cinq premières années n’étaient qu’un échauffement pour les vingt-cinq suivantes ! »

Radio Metal : A l’époque de votre précédent album, 11 Short Stories Of Pain & Glory, Al Barr nous avait dit que vous aviez presque assez de chansons pour un autre album que vous alliez sortir à la fin de la même année. Au final, ce second album n’a pas vu le jour comme prévu. Turn Up That Dial serait-il cet album, mais avec quatre ans de retard ?

Ken Casey (chant) : Je crois que deux chansons étaient dans le lot. Les chansons que nous avions dont Al parlait sont très bonnes mais souvent, quand tu commences à écrire de nouveaux morceaux, avec un peu de chance, tu fais mieux que ce que tu avais. C’est ce qui est arrivé. Nous avons d’autres chansons que nous trouvons meilleures que celles que nous avions. Vu qu’elles ont été écrites à l’époque de 11 Short Stories Of Pain & Glory, certaines de ces chansons étaient peut-être plus sombres, or nous voulions que cet album soit exaltant. Nous prévoyons d’autres albums ; nous avons les Singles Collection 1 et 2, et nous avons quinze ans de retard sur le troisième. Nous allons prendre tout ce que nous avons fait pour des compilations et faces B et en faire un album. Nous avons dit que si nous faisions ça, nous sortirions au moins six ou sept nouvelles chansons avec, donc il se peut que nous utilisions ces chansons pour ça.

Tu as été impliqué dans un accident de moto en 2018 qui a nécessité une intervention chirurgicale et t’a fait perdre le sens du toucher dans tes doigts, te forçant à arrêter de jouer de la basse. La conséquence positive est que tu étais libre d’errer sur le devant la scène avec Al Barr. Comment est-ce que ça a impacté ta dynamique avec Al sur scène et pour l’album ?

Al et moi interagissons plus maintenant parce que je ne suis pas obligé de jouer de mon instrument. En conséquence, c’est beaucoup plus amusant parce que nous avons tous les deux quelqu’un d’autre sur qui nous appuyer. Ce que nous adorons là-dedans, c’est l’interaction avec le public. Quand je ne suis pas obligé de chanter une phrase, je peux établir un contact visuel avec le public et lui de même. Nous trouvons que ça permet de rapprocher le groupe des gens. C’était une chouette expérience. Je pense que ça se ressent aussi dans le nouvel album, surtout avec Al ; j’adore son chant dans l’album. Kevin [Rheault] va jouer la basse à partir de maintenant. C’est un de nos amis depuis toujours, déjà avant que le groupe n’existe. Nous n’imaginons pas lui retirer ça maintenant qu’il a fait la basse en live. Franchement, il est meilleur bassiste que je ne l’étais, et je pense que je chante mieux quand je ne joue pas de la basse, donc ça profite au groupe à tous les niveaux. Le groupe est désormais meilleur qu’il n’a jamais été. Les vingt-cinq premières années n’étaient qu’un échauffement pour les vingt-cinq suivantes !

Tu as déclaré que « sur cet album, le thème général est celui de l’importance de la musique ». Penses-tu que la pandémie, avec tous les confinements et la distanciation sociale, a d’autant plus surligné l’importance de la musique, de l’art et de la culture comme moyens d’évasion ?

Je peux seulement parler pour moi, mais je sais que durant la pandémie, j’ai très souvent pris ces petits écouteurs et j’ai fermé les yeux pour penser à des moments plus heureux, peut-être un concert que je suis allé voir ou un concert que nous avons donné ou juste du temps passé en famille. Je trouve que la musique est le moyen d’évasion ultime parce qu’il suffit de fermer les yeux pour partir. J’aimerais voir ce que disent les statistiques, pour savoir si les gens ont écouté plus de musique, en streaming par exemple. Je sais que j’ai écouté beaucoup plus de musique qu’habituellement, car en temps normal, je dois tout le temps courir, je suis constamment occupé, mais tout a ralenti avec la pandémie. Je suis un peu retombé amoureux de la musique et je pense que c’est ce que reflète cet album.

Quelle a été votre expérience à concevoir un album dans ces circonstances ?

Nous avons dû aller en studio à tour de rôle, un à la fois avec l’ingénieur. C’était un peu plus solitaire. Surtout que nous essayions de faire un album exaltant, alors que nous n’avions pas nos collègues du groupe à nos côtés, mais je pense que nous savions tous quel était notre objectif. Nous savions que nous faisions face à une pandémie, que ça ne serait pas aussi marrant que d’habitude de faire l’album car nous étions séparés, mais nous avons atteint notre objectif. Je suis content que nous soyons parvenus à mener ce projet à bien durant la pandémie. Le fait d’enregistrer l’album a entretenu notre santé mentale durant la pandémie car ça nous a donné quelque chose sur lequel travailler.

« Il y a toujours un petit côté politique dans notre musique, mais parfois nous ne voulons pas non plus que nos opinions gâchent le plaisir. »

Le titre de l’album, Turn Up That Dial, est une invitation à simplement écouter et profiter de la musique à fort volume, mais ça pourrait aussi être interprété comme un appel à se faire entendre…

Il est clair qu’il était prévu que l’album ait ce double sens. Turn Up That Dial signifie passer un bon moment, faire la fête, écouter de la musique et avec un peu de chance, de meilleurs moments nous attendent. C’est aussi Turn Up That Dial dans le sens « lève-toi et fais-toi entendre » parce que, sans même parler de l’horrible année de pandémie, l’Amérique sort de quatre horribles années avant ça, si tu veux mon avis, avec l’ancien président dont je n’essaye même plus de parler parce qu’on a longtemps entendu sa grande gueule. J’aime la manière dont notre nouveau président ne prononce même pas son nom. Il a un grand besoin d’attention, donc ne la lui donnons pas. A la fois, il faut s’assurer que ça ne se produira plus jamais. Ça pourrait se reproduire dans quatre ans et c’est effrayant d’avoir ce truc qui plane sur nos têtes. C’est important que les gens s’expriment et fassent ce qu’il faut. Je pense qu’il y a toujours un petit côté politique dans notre musique, mais parfois nous ne voulons pas non plus que nos opinions gâchent le plaisir. Nous faisons les funambules à cet égard.

Justement, dans la chanson « Chosen Few », vous critiquez « le gars aux responsabilités ». Penses-tu vraiment que tout ira mieux avec Joe Biden ? Nombreuses sont les personnes à dire que Trump n’était que le symptôme, pas la maladie…

Je pense clairement que les Etats-Unis, globalement, sont comme deux pays différents en un. Si tu regardes les votes, tu as cinquante pour cent du pays qui veut des choses drastiquement différentes des cinquante autres pour cent, mais Trump a enflammé cette maladie au point de nous montrer ce qu’il y avait vraiment derrière. Je pense effectivement que l’Amérique aura toujours ses problèmes tant que cinquante pour cent du pays pensera de cette manière. Je préfère juste que les cinquante pour cent des gens qui ont voté pour le président soient ceux qui prennent les décisions définitives. Joe Biden a de la compassion, mais au final, les politiciens sont juste des gens et je ne leur fais pas forcément confiance, qui que ce soit. Je sais que, déjà, les choses se sont nettement améliorées en Amérique, la tension a diminué. C’est intéressant que tu poses la question parce que c’est de ça que parle « Chosen Few », ça parle du regard du monde extérieur sur l’Amérique. On dit que ça semble bien mieux maintenant mais pour le reste du monde, les dégâts occasionnés sont bien plus durables, au-delà de la présidence de Trump.

D’une certaine façon, Turn Up That Dial peut être perçu comme un album rassurant, avec l’idée que tout ira mieux, qu’ensemble on s’en sortira. N’y a-t-il pas un peu de méthode Coué là-derrière ?

Parfois, il faut se dire que ça ira mieux pour croire que ça ira mieux – il faut que ça aille mieux ! –, c’est le pouvoir de la pensée positive. Peut-être que ça n’ira pas mieux mais au moins, ce sera mieux de regarder le bon côté des choses et d’espérer. Donc restons positifs.

Quand tu étais adolescent et que tout allait mal, avais-tu des groupes qui te rassuraient, avec lesquels tu appuyais le bouton « play » et retrouvais le sourire ?

Bien sûr ! Il y avait plein de groupes anglais comme les Clash, Stiff Little Fingers, Cock Sparrer, The Business… Et puis des groupes américains comme les Ramones, le hardcore américain, le hardcore de Bostom, SSD… Evidemment, il y avait la musique agressive et heavy, mais des groupes comme les Rolling Stones étaient tout aussi inspirants pour moi étant gamin. Le hard rock, le punk rock classique des années 70 et les groupes de hardcore américains étaient la bande-son de ma rébellion.

A propos de la chanson « Middle Finger » tu as déclaré que dans ta jeunesse tu te compliquais la vie plus que nécessaire et que tu payais encore aujourd’hui certaines de ces erreurs. Quelles sont ces erreurs que tu payes encore aujourd’hui ?

Je ne sais pas forcément si je les paye encore aujourd’hui. Comme plein de gens, j’ai choisi une voie beaucoup plus difficile : décrochage scolaire, problèmes avec la justice, alcoolisme, arrestations et le fait de devoir aller de l’avant avec un casier judiciaire. Mais ce sont des trucs d’adolescent, je n’ai pas bu une goutte d’alcool en trente ans. J’ai changé ma vie, mais parfois je pense encore avoir cet esprit rebelle en moi, même si je me comporte complètement différemment. Il y a toujours une part de moi qui veut encore faire ce qui était ma nature originelle, qui est de dire : « Si tu me dis de faire comme ça, je ferai l’inverse. » Parfois je me demande si ce n’est pas dans mes gènes. Il s’agit de combattre la nature avec laquelle on est né ou peut-être qu’on a apprise étant gamin. Ça se croise avec « Smash Shit Up » : autant il y a des choses qui sont bien meilleures à vivre étant adulte, autant il y a toujours une part de moi qui meurt d’envie d’être la personne rebelle que j’étais étant gamin. Ce n’était clairement pas une voie facile, mais parfois, c’était plus marrant [rires].

« Il y a toujours une part de moi qui meurt d’envie d’être la personne rebelle que j’étais étant gamin. Ce n’était clairement pas une voie facile, mais parfois, c’était plus marrant [rires]. »

Ça mène justement à ma question suivante, car dans « Smash Shit Up », vous chantez que vous voulez « être un rebelle ». Qu’est-ce qu’être un rebelle pour toi ?

Ça peut avoir plein de significations différentes aussi. Je suppose qu’on pourrait dire qu’être un rebelle, c’est avoir cinquante ans et se tenir derrière une barricade tous les soirs à chanter avec des fans. « Smash Shit Up », c’est revoir le passé en se disant : « Bordel, j’ai envie d’être comme ça à nouveau ! » Être rebelle aujourd’hui, c’est faire ce qu’on veut, ne pas forcément être ce que la société veut qu’on soit. Cette chanson parle de vouloir parfois évacuer sa rage intérieure. Je vais te dire, faire ce clip vidéo et tout démolir était le truc le plus amusant que j’ai jamais fait [petits rires]. Ça m’a fait comprendre que j’avais de la rage en moi à évacuer. Pouvoir démolir une maison durant le tournage du clip, qui de toute façon allait être démolie, était vraiment amusant. Je connais le propriétaire de l’engin et je pense encore qu’il était fou de me laisser rentrer dedans pour faire ça ! [Rires] Tout ce que nous avons fait sur cet album a été amusant. Faire le clip vidéo en dessin animé de « Mick Jones Nicked My Pudding » a été amusant et nous avons aussi fait un autre clip pour la chanson « L-EE-B-O-Y » en dessin animé. Cette chanson parle de notre joueur de cornemuse, Lee [Forshner]. Quand il a joué de la cornemuse sur l’album, nous ne lui avons pas fait écouter les paroles. Il ne savait pas du tout que la chanson parlait de lui. Ensuite, nous avons fait un meeting par Zoom tous ensemble et nous lui avons montré pour la première fois le clip. C’était tellement marrant de lui faire la surprise comme ça parce que c’est vraiment un bon gars et, évidemment, il était gêné [rires]. Nous sommes en ce moment en train de faire un autre clip avec des marionnettes et c’est extravagant et hilarant. Des cartoons et des marionnettes, on ne peut pas se tromper avec ça ! Nous nous éclatons à faire l’album et tout ce qui va avec, y compris te parler !

Tu as mentionné la chanson « Mick Jones Nicked My Pudding », en référence au membre des Clash. Quelle est cette histoire avec Mick Jones ?

Pendant que nous étions en train de travailler sur le nouvel album, notre producteur, Ted Hutt, qui est aussi britannique, nous a raconté cette histoire. Il était dans un studio en Angleterre une fois, c’était un gros studio avec de multiples salles d’enregistrement, et il y avait une zone commune pour déjeuner avec un réfrigérateur commun. Ted avait un pouding pour son déjeuner qu’il avait mis dans le réfrigérateur mais sans mettre son nom dessus. Quand il est revenu, Mick Jones était en train de manger son pouding. Il faut savoir que Ted est un gars sympa qui n’élève jamais la voix. Nous lui avons demandé : « Ted, qu’est-ce que tu as fait quand tu l’as vu manger ? » Il nous a dit qu’il avait hurlé : « C’est mon pouding ! Repose ça ! » Nous savions que ce n’était pas vrai [rires]. Evidemment, Mick Jones ne savait pas que c’était son pouding, mais nous avons très drôle la manière dont Ted avait raconté l’histoire. Le groupe était en train de faire une pause déjeuner et j’ai décidé de rester derrière parce que j’avais une idée. Dès qu’ils sont revenus du déjeuner, « Mick Jones Nicked My Pudding » l’attendait. C’est une histoire drôle sur cette situation, mais il y a aussi un peu le côté : « Ne rencontrez pas vos idoles, ils pourraient vous décevoir. » Pas que Mick Jones l’ait déçu. Je n’ai d’ailleurs jamais parlé avec Mick Jones, mais j’ai fumé un joint avec lui une fois avant que j’arrête les stupéfiants, il y a des années quand il était dans Big Audio Dynamite. Rien que le fait qu’il ait fumé un joint avec un gamin et ses amis à l’arrière d’un club, j’ai trouvé que c’était assez cool. J’ai aussi eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois Joe Strummer et il était divin dans sa manière d’être très terre à terre et proche des gens. Si Mick est la moitié du gars qu’était Joe, alors Mick est également un as. Mais dans la chanson il sert un peu de métaphore, car nous avons rencontré beaucoup de gens que j’aurais souhaité ne jamais rencontrer parce qu’ils m’ont brisé le cœur tellement c’était des connards. Nous avons aussi rencontré un grand nombre de nos idoles, comme Jake Burns de Stiff Little Fingers et Colin McFaull de Cock Sparrer, qui sont des gars extraordinaires. De même, Bruce Springsteen, un mec extraordinaire qui a les pieds sur terre. C’est un coup de poker quand on rencontre ses idoles musicales parce que si elles sont super, leur musique devient encore meilleure, mais il y a quelques albums que j’ai jetés à la poubelle quand j’ai découvert comment elles étaient en personne. Je ne vais pas faire de ragots et dire qui sont les méchants. La vie est ainsi faite, tout le monde n’est pas comme on l’imagine.

Il y a un côté nostalgique dans l’artwork de l’album, avec ce vieux radiocassette en noir et blanc. Le bon vieux temps te manque-t-il parfois ou, au moins, as-tu une nostalgie pour cette manière plus « primitive », pour ainsi dire, et peut-être plus dévouée qu’on avait de consommer la musique il y a vingt-cinq, trente ou quarante ans ?

Le gros radiocassette représentait la manière dont j’écoutais une grande partie de ma musique quand j’étais gamin. Je pense que peut-être on respectait un petit peu plus la musique parce qu’on la tenait dans nos mains, on ne faisait pas que l’écouter en passant sur un ordinateur. On peut aimer un album mais on ne l’aime pas vraiment comme on l’aime quand on possède un vrai album physique. Le vinyle revient et c’est super mais enregistrer ses propres cassettes et faire des compilations pour des amis… La musique c’était autre chose à l’époque. Evidemment, la forme que prend la musique aujourd’hui a beaucoup d’avantages, comme le fait qu’on peut aller sur Spotify ou autre et trouver de nouveaux groupes qu’on n’aurait peut-être jamais trouvés aussi facilement. Mais quand on découvrait un groupe qu’on aime il y a trente ans, on y tenait fermement, ce n’était pas accessoire. On se sentait reconnaissants quand quelqu’un nous faisait découvrir de la musique. Ce n’était pas comme si on l’avait entendu dans une publicité. J’avais treize ans quand quelqu’un de mon équipe de baseball – l’un des gars qui avaient quinze ans – m’a fait une compilation avec les deux premiers albums des Clash ; ma vie a changé à tout jamais, heureusement qu’il a fait ça. Je ne suis pas juste tombé dessus via Apple Music.

« C’est un coup de poker quand on rencontre ses idoles musicales parce que si elles sont super, leur musique devient encore meilleure, mais il y a quelques albums que j’ai jetés à la poubelle quand j’ai découvert comment elles étaient en personne. »

Dropkick Murphys célèbre un quart de siècle d’existence. Tu as déclaré qu’« il y a vingt-cinq ans, quelqu’un a parié trente dollars avec [toi] que [tu] ne pourrais pas jouer dans un groupe d’ici trois semaines pour faire la première partie de son groupe ». Comment es-tu finalement parvenu à relever le défi ?

C’était il y a vingt-cinq ans, je travaillais dans le bâtiment, je tenais un bar et j’allais à la fac. L’un des gamins avec qui je tenais le bar était allé à l’école de musique de Boston baptisée Berklee. Il m’avait toujours entendu parler du fait que je voulais créer un groupe – je voulais le faire juste pour m’amuser, genre jouer des reprises dans le sous-sol – donc il a dit : « Mon groupe a un concert et je te mets au défi de faire notre première partie. » Notre premier chanteur et moi-même n’avions jamais fait partie d’un groupe avant. Notre guitariste avait déjà été dans des groupes, donc lui faisait ça en se disant juste que ça pourrait être marrant. Notre batteur originel, Bill Close, était guitariste dans le légendaire groupe de hardcore du Massachusetts qui s’appelait The Freeze et c’est lui qui m’apprenait à jouer de la basse. Il savait un peu jouer de la batterie mais ce n’était son premier instrument. Donc notre groupe était composé d’un talentueux guitariste qui jouait de la batterie, d’un autre talentueux guitariste nommé Rick Barton et ensuite, il y avait moi et mon ami Mike [McColgan]. Nous étions un quatuor et nous jouions six chansons – trois originaux, trois reprises – et nous jouions ces six chansons deux fois pour faire un set de douze chansons. J’ai remporté mon pari et environ cinquante de nos amis qui étaient venus rien que pour se moquer de nous. Nos amis se sont tellement amusés à se payer notre tête qu’ils ont demandé : « Quand est-ce que vous rejouez ? C’était amusant ! » Nous l’avons refait deux ou trois fois, nous avons commencé à prendre un peu forme et ensuite, le groupe de Bill, The Freeze, faisait une reformation et il a dit qu’on devrait faire leur première partie. Nous l’avons fait et c’était la première fois que nous jouions devant des étrangers, car les autres fois, il n’y avait personne d’autre que nos amis. A notre grande stupéfaction, les gens ont semblé apprécier ce que nous faisions et on connaît la suite. Un public très indulgent, Dieu merci ! C’est la beauté du punk rock, les fans s’intéressent plus à ce qu’il y a derrière qu’à la qualité du jeu. C’était plus facile de jouer face à eux, car si tu connaissais mes amis, ils étaient capables de te balancer des trucs à la figure [rires].

Après vingt-cinq ans, un tas de tournées et dix albums, le plaisir de jouer de la musique ensemble est-il toujours intact, comme au premier jour ?

Assurément. Parfois, les voyages et le fait d’être loin de chez soi, c’est dur. Ce sentiment quand on est sur scène et qu’on noue des liens avec un public passionné… Je ne sais pas comment c’est d’être dans un autre groupe, ceci est le seul groupe auquel j’ai jamais appartenu, mais je ressens une connexion avec notre public qu’à mon avis peu de groupes ont avec leur public. Nous en sommes très reconnaissants.

Il y a deux ans, tu as eu une altercation avec quelqu’un dans le public, et tu as été frappé à la tête par une canette de bière qui t’a fait saigner. Pour toi, n’y a-t-il aucune séparation lors des concerts entre le groupe et le public ? Te sens-tu aussi concerné par ce qui se passe sur scène que dans le pit ?

Il y a des barricades dans la plupart des salles, mais nous essayons de faire en sorte que le public soit le plus proche possible de la scène. Si ça ne tenait qu’à nous, il n’y aurait aucune barricade. Dans ce cas particulier, un gars dans le public était en train de frapper une fille, et je pouvais le voir de ma hauteur contrairement aux agents de sécurité, car ça se passait quelques rangées en arrière. Quand je suis descendu pour essayer d’arrêter ça, l’ami du gars a balancé une canette de bière qui m’a percuté et m’a ouvert le crâne. Mais ce n’est certainement pas la première fois que je m’ouvre le crâne. Il ne nous restait plus que quelques chansons, donc je me suis dit autant terminer le concert et on me fera des points de suture après. Nous voyons le public comme des gens, donc si quelqu’un dans le public blesse un autre spectateur, nous nous en mêlons. Nous aimons cette connexion et quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, cette connexion est positive, mais nous n’allons pas non plus regarder quelqu’un dans la foule se faire taper ou se faire manquer de respect sans rien faire. Ce qui est drôle dans cette histoire, c’est que ça s’est passé à Boston, ils ont arrêté le gars et il se trouve qu’il venait de New York. Il a été emmené à un poste de police et devine quoi ? Le policer qui l’a coffré quand il est arrivé au commissariat était mon meilleur ami quand j’étais plus jeune. Il a demandé : « Pourquoi il est là ? » « Oh, il a balancé une canette de bière et a ouvert le crâne de Ken Casey. » « Oh, vraiment ?! Tu as de la chance qu’il y ait des caméras dans les cellules maintenant » [rires].

En mai 2020, vous avez joué sur le terrain de Fenway et Bruce Springsteen vous a rejoints sur l’écran géant pour deux chansons et a partagé le chant avec toi. Comment as-tu vécu ce moment ?

Bruce a chanté sur deux chansons avec nous sur album. Il a joué avec nous sur scène auparavant et nous avons joué sur scène avec lui de nombreuses fois. Il est vraiment cool, tout l’E-Street Band est super, il est tellement terre à terre. Même si c’est Bruce Springsteen, quand tu fais des choses avec lui, tu n’as pas l’impression de : « Oh mon Dieu, c’est Bruce Springsteen ! » parce qu’il est tellement normal ! Je pense que Bruce et Dropkick Murphys sont très fiers d’avoir réussi à faire ce que nous avons fait à Fenway d’un point de vue technologique, car c’était très difficile. Ça a requis énormément de travail et de répétitions. En fait, je pense que si nous avions essayé de le refaire neuf fois d’affilée, ça n’aurait pas marché, nous aurions eu des désynchronisations avec les connexions et tout. C’était un miracle de la technologie moderne. Bruce est très amusant, idem pour le Fenway Park – nous y avons joué de nombreuses fois – c’était super cool. La manière dont ce genre de chose se fait, c’est : notre manageur a demandé au manageur de Bruce si Bruce serait partant et ce dernier a dit : « Oui, demande à Ken de m’appeler. » En fait, c’est même Bruce qui m’a appelé ce coup-ci et m’a demandé [imitant sa voix] : « Ken, vous faites quoi ? Qu’est-ce que vous voulez faire ? » Ce sont des expériences extraordinaires. En débutant un groupe pour plaisanter et en jouant pour tes amis vingt-cinq ans en arrière, jamais tu ne te serais attendu à te retrouver à parler avec Bruce Springsteen pour réfléchir à comment mettre en place cette idée.

« Nous voyons le public comme des gens, donc si quelqu’un dans le public blesse un autre spectateur, nous nous en mêlons. »

Tous les ans, Dropkick Murphys célèbre la Saint-Patrick. Cette année ne fait pas exception, mais tout comme l’an dernier, le concert sera diffusé en live-stream. Certains groupes refusent de jouer tant que les conditions ne sont pas réunies. En l’occurrence, ils refusent de jouer si le public est assis ou s’il n’y a pas de public physique comme actuellement. Penses-tu qu’avec Dropkick Murphys, il est important de jouer à tout prix et peu importe les conditions ?

Nous trouvons que les live-streams sont importants pour amener notre musique directement chez nos fans. Nous sommes fiers d’avoir été l’un des premiers groupes à faire un live-stream lorsque le confinement est arrivé à la dernière Saint-Patrick. Nous sommes fiers du concert de Fenway. Nous pensons que cette configuration et tout ce que nous faisons pour ce live-stream de la Saint-Patrick est vraiment cool et unique, et ce sera aussi bien que les précédents, si ce n’est meilleur. Pour ce qui est de jouer face à un public assis, ça ne nous ressemble pas. Il faudra que nous prenions une décision quand le moment viendra. S’ils disent : « Dropkick Murphys, vous pouvez jouer devant cinq mille personnes dans une salle de trente-cinq mille et ils doivent tous être assis », je ne sais pas. Je suppose que si les gens le veulent, comme une sorte de compromis avant le retour à la normale, peut-être que nous le ferons, mais ce serait étrange. Le live-stream est étrange mais nous essayons d’imaginer que les gens de l’autre côté de la caméra sont trempés de sueur. Mais quand tu vois des gens physiquement assis, tu as l’impression de ne pas faire ton boulot [rires]. Nous aimons imaginer que tout le monde saute sur son canapé chez soi quand c’est en live-stream. Si par exemple nous avions la possibilité de venir en France et de faire des concerts assis, rien que le fait de pouvoir aller en France et de faire un concert serait un pas dans la bonne direction, donc nous accepterions probablement. Mais si nous jouons et que c’est un concert où le public est obligé d’être assis, bonne chance pour essayer de garder tout le monde assis ! [Rires] Le groupe n’a pas envie de faire la police avec ça, c’est dur. J’ai juste envie que tout le monde soit en sécurité et que ce truc dégage une bonne fois pour toutes. Nous ferons aussi notre part du boulot pour ne pas encourager les rassemblements avant qu’ils ne puissent avoir lieu. Parfois, ça peut être une décision de notre part, pas forcément du gouvernement. Il y a des Etats en Amérique où on peut déjà faire des concerts, comme au Texas, mais ce n’est pas parce que le gouvernement du Texas dit qu’on peut le faire qu’on va le faire.

Vu que l’idée de cet album, c’est l’importance de la musique dans notre vie, parlons un peu des groupes qui ont fait de toi qui tu es. Quel est le groupe que tu as le plus écouté ?

Ce serait incontestablement les Clash.

Celui dont tu avais le plus de posters dans ta chambre ?

Je n’ai jamais eu de posters de groupes. J’ai toujours trouvé que c’était un truc de vénération de héros, or ça allait à l’encontre de ce que j’aimais chez les groupes. J’avais probablement des posters de joueurs de hockey. Les Bruins, Bobby Orr ! En grandissant à Boston, on avait une passion pour le hockey, de la même manière que les Européens ont une passion pour le football.

Celui que tu écoutais en secret ?

J’adore les Go-Go’s. Je ne pense pas que c’était un secret ou quelque chose qu’il fallait vraiment cacher, mais c’était clairement le groupe le plus différent que j’écoutais. J’aimais même un tas de trucs R&B du début des années 80. New Edition était un groupe de Boston, on peut en être fier parce qu’ils viennent de Boston, mais musicalement, ils étaient très différents de ce que j’écoutais.

Celui que tu as le plus vu en concert ?

Si c’est un groupe local, ce serait probablement Gang Green, un groupe de hardcore de Boston. En termes de gros groupe qui tourne, probablement AC/DC. Je les ai vus peut-être huit fois ou quelque chose comme ça.

Celui dont tu rêverais qu’ils t’appellent pour faire une chanson avec eux ?

Disons les Rolling Stones.

Celui dont tu aurais adoré faire partie ?

Ça aurait aussi été les Clash.

Interview réalisée par téléphone le 15 mars 2021 par Claire Vienne.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Dropkick Murphys : dropkickmurphys.com

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