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Chronique   

Drudkh – All Belong To The Night


Chaque style possède ses groupes emblématiques, et une sortie de Drudkh fait toujours frissonner le petit monde du black metal atmosphérique, tout comme les amateurs de sonorités païennes. Avec pour porte-drapeau le guitariste Roman Saenko, ces Ukrainiens nous servent depuis une vingtaine d’années des riffs hypnotiques dressant des portraits truffés de références historiques et poétiques. Si les noms des membres sont aujourd’hui connus, leur refus persistant de donner le moindre concert (et ne parlons même pas des interviews) préserve l’aura de mystère qui les entoure. Encore en Ukraine, le groupe a pu, malgré le conflit qui fait rage, dévoiler ce nouvel album, avec le soutien de la section « Underground Activists » de Season Of Mist. Trois quarts d’heure, découpés en quatre titres ; la routine pour cette formation. Non que Drudkh ne puisse se passer de longs morceaux pour nous transporter dans leur monde : quelques notes et une poignée de secondes suffisent généralement pour que les premiers effets se fassent ressentir.

Le communiqué officiel a des airs de pamphlet s’attaquant aux médias et réseaux sociaux qui façonnent, « par la force même de leur ubiquité », ce qui fait aujourd’hui office de culture dominante. Le groupe en profite pour rappeler qu’ils n’ont jamais attendu les guerres pour plaider la cause de leurs terres : il ne faut pas voir cet album comme le simple fruit d’un contexte, mais comme la continuation de leur parcours. All Belong To The Night se base au moins pour moitié sur l’œuvre du poète Yakiv Savchenko, dont les vers décrivent des menaces qui pesaient sur l’Ukraine en son temps et rappellent à s’y méprendre l’invasion actuelle. Le groupe fait résonner à nouveau les mots de cet artiste qui, comme tant de sa génération, finira exécuté sous les ordres de Staline. Drudkh se veut ainsi vecteur d’espoir. Cet espoir que Yakiv Savchenko insufflait à ses compatriotes ; une notion déjà mise en avant il y a huit mois, lorsque le groupe révélait « The Nocturnal One », détourné dans l’urgence de son habituelle réserve.

Drudkh fait souvent fi des introductions : à peine arrivés, nous voilà accueillis par un riff solide, bientôt épaulé par des notes de claviers aux lointains accents de clavecin. Cette combinaison va se décliner subtilement sur cinq bonnes minutes, avant un saut dans l’inconnu. La seconde moitié du morceau nous propose des touches d’un minimalisme jazzy porté par une basse ronde et affable. Le retour aux ténèbres s’opère bien vite, et des râles traînants accueillent une guitare acoustique qui colore les complaintes de leurs sœurs saturées. « Windmills » est mise en piste par des chœurs masculins plus profanes qu’il n’y paraît. Viennent alors des riffs ramenant à des albums tels que Blood In Our Wells ou Microcosmos : mélodies entêtantes, cycliques et fleurant la désolation, qui poussent le morceau comme le roulis grinçant d’une charrue ayant traversé plus d’âges que de raison. Ici, le groupe attire en particulier notre attention sur l’exil qui, loin d’être une solution, consiste trop souvent à passer « d’un danger à un autre ». Drudkh excelle dans ces parallèles entre les ères, et effleure le passé pour mieux nous montrer le présent. Est-ce un biais de confirmation lié au canevas géopolitique ? Le chant (toujours aux bons soins de Thurios) semble plus virulent que jamais, et se hisse sur les épaules de l’instrumentation. Il se fait parfois aussi déchiré que déchirant (« Windmills ») ; tendez l’oreille et une foule de nuances vous tendront les bras en retour. « November » présente d’ailleurs une gamme d’ambiances, certaines s’appuyant sur des instrumentations assez inédites mais restant indéniablement du Drudkh.

Une mise en jambe idéale pour le dernier volet : « Till We Become The Haze » clôt cette œuvre automnale dans un quart d’heure intense. La température chute drastiquement, avec une ligne mélodique initiale très sobre confrontée à une rythmique pétaradante. Des trémolos impétueux viennent, à leur guise, briser à de multiples reprises le riff principal, le noyant sous des bourrasques soudaines. Après déjà quatre minutes, le rythme se détend, ouvrant un terrain plus propice à l’expression vocale. Un riff décharné s’expose alors à nous dans un dénuement extrême, se répétant envers et contre tout, jusqu’à être enfin rejoint par des accords sourds et monocordes sonnant comme de funestes cloches. Des percussions d’approche tribale représentent la dernière pièce de cet échiquier. La fin de toute chose semble annoncée et inéluctable, et pourtant on n’arrive là qu’à l’entracte. Le morceau repart – au trot puis au galop – mais abandonne le chant derrière lui. Ce bouquet final est un trophée de plus, au sein de la discographie de Drudkh, démontrant une grande maîtrise des longs passages instrumentaux, qu’ils soient simplement atmosphériques, ouvertement ambiants, ou plus progressifs et dévastateurs. Cette section achève, par ses pointes de guitares et les roulements de Vlad, d’enfoncer les clous du spectacle. Le riff dépouillé et esseulé rencontré plus tôt fait alors son retour, plus languissant que jamais, et se charge de balayer la scène, nous laissant aussi hagards que lui.

All Belong To The Night est une ode et un appel à la résilience. Tous les peuples – et individus – à travers leur histoire auront l’impératif de se dresser contre des envahisseurs, tangibles ou non. Retranscrite musicalement, cette lutte occasionne une expérience déroutante, mêlant contemplation salvatrice et transcription efficace de douleur et de peine. S’attendre, à ce stade, à un changement stylistique radical chez Drudkh est assez vain ; néanmoins, le dynamisme de cet opus mérite d’être salué, en particulier après un They Often See Dreams About The Spring (2018) qui, bien que réussi, s’exprimait au sein d’un canal quelque peu monochrome. Drudkh garde une production plus léchée, moins lo-fi qu’il y a une dizaine d’années, qui profite notamment aux expéditions atmosphériques. La négociation de ce virage appartient dorénavant au passé, et le peu qui a été perdu en rusticité s’est converti en émotions et en immédiateté.

Album en écoute :

Clip vidéo de la chanson « November » réalisé par Guilherme Henriques :

Clip vidéo de la chanson « The Nocturnal One » réalisé par Valnoir du studio Metastazis :

Album All Belong To The Night, sorti le 11 novembre 2022 via Season Of Mist. Disponible à l’achat ici



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