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Chronique   

Emptiness – Vide


La trajectoire des Belges d’Emptiness ne ressemble à aucune autre. Après s’être fait connaître avec un black death relativement conventionnel, ils ont commencé à délaisser les sentiers battus pour tracer leur propre route avec Nothing But The Whole en 2014. Album qui conservait des fondations metal extrême mais les soumettait à des expérimentations dissonantes et tortueuses, il prouvait que le groupe n’avait pas peur de bousculer son public, voire qu’il cherchait activement à le faire, et ce avec un talent certain. Le disque leur a valu de nombreux nouveaux fans, un succès d’estime mérité, une signature sur Season Of Mist, et Jeordie White – Twiggy Ramirez sur scène – en renfort à la production de son successeur, Not For Music (2017). Continuation logique des expérimentations de Nothing But The Whole, l’album mobilisait des éléments de black voire de death metal, mais s’écartait du genre dans les grandes largeurs pour explorer le monde angoissé et gelé de la dark wave. Les revirements sont donc pratiquement attendus de la part des Belges, qui semblent plus fidèles à une certaine manière d’instiller le malaise qu’à un son, et l’effet de surprise pourrait s’émousser. Pourtant, Vide, son sixième opus, parvient à désarçonner, aliéner et fasciner : la reconnaissance n’a pas érodé la créativité du combo, loin de là…

Cultivant son sens du paradoxe, Emptiness a choisi pour premier extrait « L’ailleurs », qui referme l’album. Les changements sautent aux yeux : titres et paroles en français, disparitions des derniers éléments metal, atmosphère à la fois éthérée et étouffante… Les aficionados de blast beat et de guitares saturées passeront leur chemin, mais les autres trouveront un univers à la fois familier et radicalement nouveau, plus clair dans la forme, abyssal dans le fond. Plus encore que sur Not For Music, les Belges mobilisent ce que les années 80 ont fait de plus froid et de plus triste et prouvent la modernité radicale de ces arpèges désolés et de ces lignes de basse entêtantes. La cold wave de « Détruis-moi À L’amour » est glaciale façon Joy Division, et « Vide, Incomplet », avec son clip-fête foraine lugubre, a quelque chose de « La Fête Triste » de Trisomie 21. Le tout est noyé de guitares vaguement shoegaze, le fuzz en moins, qui rappellent Meat Heart, projet parallèle de Jérémy Bézier nommé d’après une chanson d’Emptiness – la boucle est bouclée.

Pour autant, ce qui frappe, c’est l’impression de continuité avec ce qui a précédé dans la carrière du groupe : à cet égard, le choix du titre, Vide, à la fois paradoxal (il y a beaucoup à entendre) et complètement redondant (c’est la traduction d’Emptiness) dit bien que c’est l’essence d’Emptiness qu’on retrouve ici. Un certain son de guitare, la voix susurrée et hantée, la manière spectaculaire de couper court à la fin, et surtout une atmosphère étrange, liminale et inconfortable semblable à celle des albums précédents, mais obtenue par d’autres moyens. Les superpositions de guitares noyées d’échos, la pulsation lointaine de la batterie, les samples presque imperceptibles et les murmures angoissés donnent tous l’impression d’être dans une sorte de demi-sommeil fiévreux et cauchemardesque peuplé de visions.

C’est bien là le point fort de l’album : alors que les éléments musicaux les plus ouvertement déplaisants ont disparu, Emptiness s’y fait plus perturbant que jamais. Revendiquant une filiation pop, trip hop ou lounge, styles easy listening s’il en est, en effet indéniable à l’écoute – la mélodie de guitare d’« On N’en Finit Pas » ou celle qui émerge à la fin de « L’ailleurs » –, il les utilise à rebours pour un résultat étouffant. On pense parfois à Diapsiquir, qui s’est lui aussi peu à peu détaché du seul metal extrême pour un style composite, sorte de forme faisandée de chanson française qui crée un malaise durable et demande pas mal de persévérance à l’auditeur. Angoissant, avec une structure vaporeuse, presque amorphe, étrangement similaire aux longues journées désarticulées par le confinement et à laquelle il est difficile de se raccrocher, Vide est d’abord presque hostile, mais se révèle captivant au fur et à mesure des écoutes pour peu qu’on se prête à son rythme particulier. Il est la retranscription sonore de ses conditions d’enregistrement, à l’étroit et en comité extrêmement réduit dans une Belgique en quarantaine. Fouillé et très intelligemment construit – le livret est aussi blafard, intriqué et composite que la musique –, Vide dépeint une solitude peuplée de fantômes, la claustrophobie de journées trop vides, de villes trop peuplées, de cerveaux trop actifs, d’enveloppes corporelles trop étroites. Pas d’échappée possible, à part une contemplation fascinée du néant.

Clip vidéo de la nouvelle chanson « Vide, Incomplet » :

Clip vidéo de la nouvelle chanson « Le Mal Est Chez Lui » :

Chanson « L’ailleurs » :

Album Vide, sortie le 12 février 2021 via Season Of Mist. Disponible à l’achat ici



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