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Interview   

Enslaved : bastion des géants du black prog


Le changement, ça a parfois du bon. Ce n’est pas Enslaved qui dira le contraire : la longévité des Norvégiens, qui fêteront bientôt leurs trente ans, repose en grande partie sur un point de bascule artistique majeur, celui qui a eu lieu autour de l’année 2000, lorsque le groupe a adopté une posture beaucoup plus ouverte et progressive. Plus récemment, ce sont deux changements de line-up, avec l’arrivée successive du claviériste Håkon Vinje et de leur ancien coproducteur Iver Sandøy à la batterie et au chant clair, qui offrent aujourd’hui au groupe un enthousiasme renouvelé et de nouvelles perspectives.

Le résultat est ce quinzième album intitulé Utgard qui, s’il poursuit sa route sur les sentiers du black metal progressif voire expérimental, puise une partie de son inspiration dans les premières années du groupe. Utgard, c’est aussi un voyage – autant pour le groupe que pour l’auditeur – dans un lieu à la fois terrifiant et enchanteur. Enslaved s’illustre une nouvelle fois en fin connaisseur et interprète des mythes nordiques. Nous discutons de tout cela avec le guitariste-compositeur Ivar Bjørnson.

« Quand j’ai commencé à composer les premières chansons pour cet album en novembre 2018, l’atmosphère était assez semblable à celle de nos débuts, ça me rappelait quand je composais Vikingligr Veldi ou Frost. »

Radio Metal : Le cycle de l’album E a été le plus intense que le groupe ait connu jusqu’à présent. Dans quel état physique et mental étiez-vous à la fin de ce cycle ?

Ivar Bjørnson (guitare) : C’était effectivement très intense, il nous a amenés à faire le tour le monde et puis plein de choses se sont passées dans le groupe. L’une des dernières choses que nous ayons faites était une tournée en Russie fin 2017, vers Noël. Au cours de cette tournée, Cato [Bekkevold], notre batteur depuis 2003, a dit qu’il allait quitter le groupe. Il allait sans doute continuer à jouer de la batterie, mais il n’était plus à l’aise avec la quantité de concerts que nous faisions et l’emploi du temps chargé d’Enslaved. Il était en train de devenir père, il avait une famille et ça faisait depuis 1979 qu’il jouait de la batterie, ce qui est assez extrême. Nous lui avons dit que c’était totalement compréhensible et que ce serait super s’il pouvait assurer les concerts restants jusqu’à début 2018 – ce qu’il a fait. Ça nous a laissé un peu de temps pour chercher un nouveau batteur. Nous n’avions qu’une seule option, en gros, et c’était Iver Sandøy qui a été notre coproducteur pendant plusieurs années, et qui avait aussi déjà remplacé Cato à certains moments par le passé. Nous trouvions que ça faisait tellement longtemps que nous existions et nous étions tellement soudés en tant que groupe que selon nous, aller chercher des batteurs et faire passer des auditions ne fonctionnerait pas. Il y a de merveilleux batteurs partout, nous en connaissons un certain nombre d’entre eux et il est certain qu’ils nous auraient aidés, mais pour intégrer un nouveau batteur permanent dans le groupe, il fallait que ce soit lui, il n’y avait pas d’autre choix. Heureusement pour nous, il a accepté de relever le défi et a rejoint le groupe.

Nous avons fait quelques concerts et le changement a eu lieu entre le Copenhell et le Hellfest – Cato a fait l’un et Iver a fait l’autre. Le changement a eu lieu dans le feu de l’action, en quelque sorte. Je dois dire que même si c’était une période difficile à cause de cette situation – nous avons fait énormément de concerts et ensuite, il y a tout ça qui s’est passé –, c’était très inspirant parce que ça m’a appris que rien ne pouvait arrêter ce groupe. Nous avons presque trente ans maintenant, nous procédions à un nouveau changement line-up, mais nous avons eu exactement le batteur que nous voulions et Håkon était déjà dans le groupe suite au départ de Herbrand [Larsen]. Il y avait une atmosphère très positive dans le groupe, il y avait cette impression que nous pourrions survivre à n’importe quoi. Quand j’ai commencé à composer les premières chansons pour cet album en novembre 2018, l’atmosphère était assez semblable à celle de nos débuts, ça me rappelait quand je composais Vikingligr Veldi ou Frost, rien qu’en raison de l’ambiance qui régnait dans le groupe.

La composition d’Utgard a d’ailleurs démarré sur une importante salve d’inspiration, durant deux soirs où tu t’es posé dans ton salon avec ta guitare acoustique. C’est donc ça la source de cet élan d’inspiration ?

Oui ! C’est cliché de dire ça mais je pense que parler de « l’œil du cyclone », ça décrit bien la situation. Il se passait tellement de choses avec le groupe, certaines qu’on pouvait contrôler et d’autres qu’on ne pouvait pas contrôler, mais une chose que l’on contrôle vraiment, c’est notre propre musique et comment on la compose. Ça nous a donné un énorme sentiment de liberté et d’inspiration. Cette fois, j’étais posé dans mon salon, sans partir ailleurs, juste assis là à envoyer tous ces riffs, avec tout ce qui se passait autour de moi, ma famille qui vivait là, et en vivant notre vie normalement. J’ai enregistré les riffs que je trouvais sur mon téléphone parce que j’ai réalisé que ça allait très vite, j’avais plein d’idées et peut-être que j’allais m’en souvenir le jour même mais qui sait si j’allais m’en souvenir le lendemain ! Il fallait que je documente ça, donc j’ai un téléphone plein d’enregistrements de moi en train de jouer de la guitare acoustique.

Utgard est donc le premier album avec Iver Sandøy en tant que batteur du groupe, mais comme tu le disais, ça faisait une dizaine d’années qu’il collaborait avec Enslaved en tant que producteur. Comment c’était pour lui de passer de l’autre côté du miroir et pour vous de l’avoir en tant que membre à part entière du groupe cette fois ?

C’était extraordinaire. Nous n’avions jamais vécu ça avant, c’était une situation très inhabituelle. C’est l’un des éléments qui ont fait que l’album est ce qu’il est – selon moi, en tout cas. Il nous a constamment donné ses impressions et la transition a été très douce. Je réalise maintenant qu’il se conduisait en tant que coproducteur comme un membre du groupe, car c’est ainsi qu’il fonctionne en tant que producteur. On peut le voir avec d’autres enregistrements qu’il a faits avec Einar Selvik ou des groupes locaux comme Seven Impale, tout le monde a vécu ça avec lui ; il assume son rôle, et très souvent, il se retrouve à jouer non seulement de la batterie mais aussi peut-être du clavier sur l’album. Il s’implique complètement et il s’immerge dans le processus. Avoir ça dans un groupe fait que les choses passent plus vite de l’idée à la réalisation. Avec les concerts en streaming que nous faisons maintenant, avoir la connaissance d’un producteur au sein du groupe est un gros atout pour nous.

« Comme on ne nous donne pas le temps de réfléchir comme il faut sur ce que c’est que d’être en vie et sur ce qui ce passe, des choses peuvent se produire à des niveaux inconscients – c’est l’Utgard de notre esprit, en un sens. »

L’album contient une certaine variété de chants clairs : est-ce aussi quelque chose qu’Iver a apporté ?

Il fait la majorité du chant clair dans l’album, l’autre moitié c’est Grutle. Håkon chante encore mais il fait plutôt les harmonies – avec Iver et Grutle. C’est aussi ce qu’Håkon voulait. Quand nous l’avons intégré au groupe pour l’album E, c’était en premier lieu en tant que claviériste. Je dois admettre qu’il a été un peu dupé, d’une certaine façon, parce que nous l’avons embauché en tant que claviériste et ensuite nous lui avons dit qu’il devait aussi faire du chant clair. Imagine le pauvre gars… Il n’avait jamais chanté avant, il avait juste fait quelques chœurs dans son autre groupe et maintenant il fallait qu’il fasse du chant clair lead sur tout l’album. Il a énormément bossé, il a pris des cours de chant de manière très intensive pendant une période avant d’enregistrer E. C’était donc aussi Håkon qui voulait qu’Iver prenne ce rôle quand ce dernier a rejoint le groupe, car lui avait de l’expérience, ayant été chanteur en voix claire pendant de nombreuses années dans d’autres groupes, il était à l’aise avec ça. Une fois que nous avons commencé à travailler là-dessus avec les nouvelles chansons, il était tout simplement évident qu’il fallait que nous en profitions davantage. Je pense que ça a aussi beaucoup inspiré Grutle et Håkon de voir l’assurance d’Iver sur ce type de chant. Pour lui, ce n’est pas un truc qu’il fait à côté, c’est son premier instrument, avec la batterie. J’ai l’impression que sur cet album, nous avons mis en valeur un plus grand potentiel pour le chant clair et nous lui avons donné plus d’espace, mais il y a clairement encore plus à faire à l’avenir avec ça.

La chanson « Urjotun » est assez inattendue, même pour Enslaved. Ça ne sonne comme rien que vous ayez fait auparavant, avec son côté synth-rock des années 80, rappelant presque le vieux Killing Joke, et c’est en partie grâce au clavier d’Håkon. Comment une telle chanson a vu le jour ?

C’est le résultat de l’arrivée d’Håkon dans le groupe, nous avons commencé à pas mal travailler ensemble sur les parties de synthé. Au début, avant qu’Herbrand n’arrive dans le groupe, j’ai joué les synthés sur les premiers albums. Je fais aussi de la musique électronique en dehors d’Enslaved avec mon projet Bardspec, en utilisant de vieux séquenceurs et synthétiseurs. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, l’idée est en fait venue d’un de ces synthétiseurs. C’était une idée que j’ai eue avec le séquenceur et quand je l’ai montrée à Håkon, il était totalement emballé et a trouvé que c’était une bonne base pour écrire une chanson. C’était probablement la chanson qui a pris le moins de temps à composer pour cet album ; la chanson a été écrite dans mon studio et a commencé avec un motif de synthé, et nous avons ajouté les guitares et tout le reste. J’étais excité à l’idée de voir ce que le reste du groupe allait en penser. Nous leur avons fait écouter la démo et ils étaient tous sur la même longueur d’onde. Ils ont tous partagé cet amour pour ce côté électronique et dark wave des années 80 – certains qualifient ça de gothique – façon Killing Joke, Joy Division et bien sûr les maîtres allemands de la mouvance krautrock. J’étais très content de voir que le reste du groupe aimait ce truc plutôt spécial. Quand nous le jouerons en concert, vous verrez qu’il y a bien plus de choses comme ça, avec moi et Håkon qui jouons du clavier ensemble. Ça ouvre énormément les possibilités. Il faut évidemment que je travaille avec mes pieds, donc je ne peux pas faire la majorité des trucs les plus sophistiqués, vu que je joue déjà de la guitare, mais notre collaboration fonctionne super bien côté électronique. Je ne suis pas en train de dire que nous allons devenir un groupe d’électronique demain, mais nous avons plus d’options maintenant.

Enslaved est né dans les années 90, mais quel est ton regard sur les années 80 ?

Je ne suis pas le genre de gars à aller à ces fêtes à thèmes sur les années 80. Je trouve qu’il y avait plein de sottises dans les années 80, dont je ne suis pas très fan. Je n’ai jamais été un fan de Bon Jovi ou ce genre de trucs. En tant que musicien, je ne suis pas trop dans le trip nostalgique, j’écoute tout le temps la musique pour ce qu’elle est. Il y a plein de super trucs issus des années 80, comme tous ces groupes dont on vient de parler. J’aime aussi la transition dans les années 80 quand les gens ont commencé à expérimenter avec l’électronique. Des artistes plus populaires, comme David Bowie, faisaient plein de choses super à l’époque, en expérimentant avec le son. Puis, évidemment, il y avait aussi le heavy metal. Certaines personnes trouvent que les années 80 étaient la meilleure époque, mais pour ce qui est du metal, je suis plus du genre à me tourner vers les années 70 ou même 90 ; le glam, ce n’est pas pour moi.

Ces chansons sont parmi les plus courtes que vous ayez faites depuis longtemps. Durant les quinze dernières années, vous avez rarement fait des chansons de moins de cinq minutes, or vous en avez quatre sur Utgard, tandis qu’aucune ne dépasse les sept minutes. Y avait-il un effort conscient d’être plus concis et d’aller droit au but ?

Pas vraiment ! Je dois dire que j’étais surpris par la longueur des chansons. D’une certaine manière, j’ai effectivement voulu que les chansons aillent davantage droit au but, je voulais que le message passe. Quand je commençais à travailler sur une idée de chanson et une fois que je trouvais le cœur et l’essence de la chanson, je voulais qu’on arrive plus rapidement à ces derniers. Je ne sais pas exactement pourquoi, ce n’est pas parce que je voulais que les chansons soient plus courtes – j’ai l’habitude des chansons plus longues, comme tu l’as dit – c’était plutôt un souhait de faire monter le niveau d’intensité. J’ai moi-même été surpris de le constater, j’attendais que les longues chansons arrivent, mais une fois que j’avais composé « Distant Seasons », j’avais le sentiment que c’était la fin de l’album. Toutes les chansons étaient terminées, il n’y avait pas de chanson longue, donc c’est comme ça !

« Je ne comprends pas trop quand les gens disent qu’ils adoreraient déménager quelque part où il y a toujours du soleil. J’adore aller au soleil pendant quelques semaines et nager dans l’océan, mes enfants s’éclatent, etc. mais arrive un moment où j’ai vraiment hâte de retrouver la pluie. »

L’album s’intitule Utgard, en référence au bastion des géants dans la mythologie nordique. Utgard est un endroit très effrayant où même les dieux d’Asgard n’ont aucun contrôle. Les mythes nordiques peuvent toujours être vus de manière métaphorique voire interprétés à un niveau psychologique. Qu’est-ce que cet endroit, Utgard, représente pour toi ?

D’un côté, ça représente un territoire étranger, quelque chose de bizarre et de différent, comme la part d’ombre de ce qu’on appellerait la normalité. Pour moi, ça représente les parts de moi où je sais devoir aller ; je dois aussi me connecter à ces parts de moi pour entretenir un équilibre. Comme tu peux le voir sur la pochette de l’album, avec la métaphore des deux corbeaux Huginn et Muninn – « la pensée » et la « mémoire » -, Odin les a envoyés pour survoler Utgard et lui rendre compte de ce qui s’y prépare et s’y passe. C’est beaucoup trop facile de répondre « oui » aux questions : « Es-tu heureux ? Es-tu satisfait de ta vie ? » Il se passe tellement de choses dans notre vie, durant notre jeunesse mais aussi dans le présent, qu’on ne se laisse pas le temps et l’espace pour pleinement réagir. On est sans arrêt bombardés de choses fantastiquement positives et fantastiquement horribles qui laissent leur empreinte sur nous, mais aussi de compétitions et de stimulations constantes.

J’ai parlé à beaucoup de gens qui ont dit au début de cette phase de Covid-19 que ça faisait du bien de voir le tempo ralentir un petit peu. Bien sûr, ce n’est vrai que quelques semaines et maintenant, tout le monde a de nouveau envie de sortir. Comme on ne nous donne pas le temps de réfléchir comme il faut sur ce que c’est que d’être en vie et sur ce qui ce passe, des choses peuvent se produire à des niveaux inconscients – c’est l’Utgard de notre esprit, en un sens. C’est important d’avoir cette vue d’ensemble et de voir ce qui se passe, de façon à être préparés et à pouvoir y faire face, prendre notre temps et, parfois, ressentir ces sentiment étranges et plus négatifs. D’un autre côté, ça représente aussi un lieu d’opportunité, de créativité et d’impulsivité, un lieu où on peut faire de l’humour et un lieu pour l’inattendu. Pour résumer, c’est un lieu étrange, merveilleux et dangereux, avec un énorme potentiel d’essor.

Grutle, de son côté, a dit qu’« Utgard représente quelque chose qui est dur à complètement maîtriser, peut-être même impossible. C’est dangereux, chaotique, incontrôlable. Pourtant il y a quelque chose d’enchanteur dans un endroit comme celui-là. » Est-ce que ça ne pourrait pas être la description même de la musique d’Enslaved, que ce soit de ton point de vue en tant que compositeur ou du point de vue de l’auditeur ?

Oui, absolument. Je pense que c’est une très bonne description qu’a faite Grutle. Ce paradoxe et cette dualité, c’est exactement ça toute l’idée. Je suppose que c’est aussi pourquoi on veut regarder des films d’horreur ou faire des choses qui paraissent étranges, bizarres ou mauvaises. Il y a un magnétisme puissant, on veut voir ce qu’il y a derrière la porte, même si on sait que ça pourrait nous effrayer. Dans l’ensemble, si on a l’esprit clair et qu’on ose y aller, après ces expériences, je pense que dans la plupart des cas, c’est très gratifiant de voir ce qui se trouve en nous.

Tu as déclaré que pendant la création de cet album, vous aviez « presque l’impression d’être tout le temps à Utgard » et vous étiez « très investis dans ce concept ». Comment l’idée d’Utgard a-t-elle guidé ou façonné le processus ?

C’est un phénomène psychologique intéressant qu’ils appellent la synchronicité. D’un côté, si tu commences à te focaliser sur une chose comme nous l’avons fait avec Utgard et le concept, tu vois des choses autour de toi qui confirmeront que c’est partout, en un sens. Il faut prendre ça en considération, mais si tu rentres dans un mode de pensée trop scientifique, la vie devient ennuyeuse. Nous avons embrassé l’idée que nous étions à Utgard, donc quand nous avons commencé à enregistrer l’album à Bergen, vers octobre 2019, la saison obscure venait tout juste de démarrer en Norvège. Il faisait sombre quand nous allions au studio, quand nous y travaillions et quand nous rentrions chez nous. C’était une saison très lugubre et sombre en Norvège – en tout cas à Bergen où nous nous trouvons. Nous avions l’impression d’être dans une bulle à travailler au sein même d’Utgard. Puis nous sommes allés en Suède, au studio de Jens Bogren et l’hiver était très rude là-bas. Vers la fin de l’album, quand nous sommes sortis du studio – je crois que le dernier jour d’enregistrement a eu lieu vers le 12 décembre –, nous avons eu ce sentiment que nous avions passé les quelques derniers mois ailleurs. C’était vraiment fantastique et je pense que ça a influencé le feeling de l’album. Il dépeint ce voyage à travers les ténèbres, tout en ayant une atmosphère pleine d’espoir et optimiste, comme si ce voyage nous menait quelque part. Je pense aussi que ce sentiment d’être isolé du reste du monde était très bon pour le processus créatif, c’était une période spéciale.

Est-ce que l’environnement dans lequel tu te trouves, en général, joue un rôle important dans ton inspiration et ton humeur quand tu crées de la musique ?

Absolument. C’est l’un des facteurs clés pour écrire de la musique. Je suis quelqu’un qui adore vraiment et se sent privilégié de vivre où je vis à Bergen. La météo me correspond parfaitement. Quand tu te lèves, c’est l’été. Puis tu travailles plusieurs heures avec ta guitare et quand tu ressors, c’est l’hiver ! [Rires] Puis il pleut la nuit quand tu vas de coucher. Ça te donne l’impression de faire partie d’un système très dynamique, que la nature est vivante en quelque sorte. Le fait de pouvoir voir la nature autour de nous, avec les montagnes et les forêts, au milieu de toutes les variations climatiques, c’est très spécial. Je ne comprends pas trop quand les gens disent qu’ils adoreraient déménager quelque part où il y a toujours du soleil. J’adore aller au soleil pendant quelques semaines et nager dans l’océan, mes enfants s’éclatent, etc. mais arrive un moment où j’ai vraiment hâte de retrouver la pluie. Il y a ces super applications sur les téléphones qui permettent d’écouter le son de la pluie ou du tonnerre, c’est bien d’avoir ça quand on est en tournée et qu’il fait trop beau temps [petits rires].

« Surtout quand nous avons commencé à travailler sur Below The Lights, nous avions l’impression que ce pourrait être une manière consciente de stopper le succès du groupe. Nous avions déjà connu beaucoup de succès à travers le monde – surtout avec Frost. Affronter ça, tout en ne démordant pas de ce que nous voulions faire, faisait très peur. »

Grutle a également dit que cet album parlait de « conquérir la peur et vivre avec les êtres qui se trouvent en ce lieu ». Quelles sont les plus grandes peurs que tu aies conquises dans ta vie ?

C’est une bonne question ! Je dirais que c’est l’idée derrière tout le projet d’Enslaved, ainsi que le fait de pouvoir dévoiler de manière ouverte nos pensées enfouies et notre vie intérieure. Je dois dire que le changement qu’Enslaved a vécu – surtout la période autour de Below The Lights – et le fait de partir dans une direction plus progressive avec le groupe correspondent à une grosse peur. Nous avons vu, une fois que nous avons commencé à incorporer d’autres éléments à partir des albums Monumension et Mardraum, que les retours avaient changé. A l’époque, internet n’était pas aussi interconnecté qu’aujourd’hui, mais nous rencontrions en tournée et ici en Norvège beaucoup de gens qui se faisaient beaucoup entendre à ce sujet, disant que si Enslaved continuait à changer, ils allaient ne plus jamais nous écouter. Pour eux, Frost, Eld et Blodhemn étaient le vrai son d’Enslaved et nous étions en train de détruire le groupe, pour ainsi dire. Parfois, les chroniques se moquaient de manière agressive de la manière dont nous avions changé de son. Surtout quand nous avons commencé à travailler sur Below The Lights, nous avions l’impression que ce pourrait être une manière consciente de stopper le succès du groupe. Nous avions déjà connu beaucoup de succès à travers le monde – surtout avec Frost. Affronter ça, tout en ne démordant pas de ce que nous voulions faire, faisait très peur je dois dire. Je suis très content que nous ayons décidé de continuer sur notre lancée et de faire notre propre truc. Je ne pense pas que nous aurions existé pendant trente ans si nous avions cédé à cette peur du changement à l’époque.

Cette transition ou ce changement s’est en fait passé il y a tout juste vingt ans, au tournant du millénaire. C’est effectivement en sortant presque dans la même foulée Mardraum et Monumension que vous avez commencé à emprunter la voie musicale plus progressive, psychédélique et ouverte que vous suivez encore aujourd’hui. A quel point cette époque a été cruciale pour Enslaved et sa carrière ? Qu’est-ce qui a déclenché cette transition ?

Ça a été très crucial. Je pense que c’est LE moment crucial pour Enslaved. L’idée est venue du plus profond de nous-mêmes, c’est arrivé pendant que nous étions en train d’écrire les chansons et de travailler dans la salle de répétition, mais c’était plus quand nous étions en studio que nous avons réalisé l’ampleur qu’allait avoir le changement. C’était une question de survie pour le groupe parce que nous avions l’impression que nous prenions une direction qui pourrait ne mener nulle part si nous continuions avec ce son purement black metal – qui fonctionne bien ceci dit. Je suis un grand fan de Marduk, qui a continué à faire la même chose. J’imagine qu’un groupe comme ça aurait un point de vue très différent ; pour eux, c’était nécessaire de continuer comme ça pour survivre en tant que groupe. Quand je parle de survie, ça sonne très dramatique et j’en suis désolé, mais la survie signifie avoir de l’inspiration. Pour moi, un groupe est mort à l’instant où il n’est plus inspiré. Nous avons décidé que nous devions aller dans cette direction parce que ça nous inspirerait, et ça n’avait plus d’importance si ça signifiait avoir du succès ou pas, il fallait que nous le fassions.

As-tu l’impression que le Enslaved des années 90 et celui qui est plus ou moins né entre Mardraum et Monumension sont deux groupes différents ?

Si c’était une personne, on pourrait clairement dire que c’est une nouvelle personne, mais ça reste le même groupe pour moi. Surtout maintenant, quand j’écoute Utgard et que je vois toutes ces références qui remontent jusqu’à l’époque des démos, je peux nous entendre être inspirés par ces premières années. Je pense que c’est clairement un groupe qui a changé son regard sur le monde et qui a en conséquence lui-même beaucoup changé, mais ça reste le même groupe à cent pour cent.

Vous avez justement joué l’album Frost en intégralité l’an dernier. Est-ce que ça a eu un impact sur Utgard ?

Absolument ! Comme je l’ai mentionné, je peux entendre de nombreuses inspirations de nos débuts. Le choix délibéré que nous avons fait en 2016 de vraiment creuser dans l’histoire du groupe pour le vingt-cinquième anniversaire était un bon choix, et ça a beaucoup influencé Utgard. Nous avons joué des interprétations de Vikingligr Veldiand et de Frost en intégralité quand nous étions en train de commencer à penser à ce nouvel album, donc c’était assurément une grosse source d’inspiration. C’était il y a tellement longtemps que ça devient presque comme un autre groupe. On peut écouter ces vieux albums et être inspiré comme si c’était un autre groupe, et c’est un énorme privilège. Je recommande vivement à tous les groupes d’essayer d’exister pendant trente ans, parce qu’alors on peut aussi puiser de l’inspiration dans sa propre discographie [petits rires].

L’année prochaine marquera les trente ans d’Enslaved, et je me souviens en 2016, tu disais que le vingt-cinquième anniversaire d’Enslaved était très important pour vous et pour les fans. J’imagine donc que ce trentième anniversaire sera encore plus important, mais pourquoi y attaches-tu de l’importance ?

Je pense que nous avons beaucoup appris avec le vingt-cinquième anniversaire. Pour être honnête, plein de gens autour de nous, des gens qui nous ont suivis depuis le premier jour, nous ont dit que nous devrions prendre le temps. Nous avions toujours été très préoccupés par la réalisation d’un album, par le fait de partir en tournée et tout ça. Ils nous ont dit que nous devrions prendre le temps et célébrer ça avec toutes les merveilleuses personnes qui ont suivi le groupe. Ça a été une révélation. Nous devrions être touchés par notre histoire et célébrer ce qui a été accompli. C’était aussi très important pour nous de célébrer les fans, les gens, vous les journalistes et tous ceux qui ont suivi le groupe et ont donné de leur temps pour écouter ce que nous faisons. Nous voulions dire merci et mettre de la musique à la fête. D’un autre côté, je ne sais pas ce qui va se passer pour le trentième anniversaire. Nous avons attendu vingt-cinq ans pour faire la première célébration en bonne et due forme, donc peut-être que la prochaine grosse célébration aura lieu pour le cinquantième anniversaire [rires]. Nous voulons clairement faire quelque chose pour les trente ans, mais probablement pas aussi poussé que pour les vingt-cinq ans.

Interview réalisée par téléphone le 11 août 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Roy Bjørge.

Site officiel d’Enslaved : enslaved.no

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