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Interview   

ENSLAVED : ENTRETIEN AVEC IVAR BJORNSSON



Radio Metal : La dernière fois que nous avons rencontré Grutle, il était très timide. Est-ce une caractéristique des Scandinaves en général ?

Ivar Bjørnson
: C’est effectivement un trait caractéristique des Scandinaves, et surtout des Norvégiens – plus particulièrement des Norvégiens de l’ouest, comme nous. C’est quelque chose que nous avons hérité de la tradition luthérienne : nous sommes très centrés sur la honte et l’inhibition. Montrer trop d’émotions, ce n’est pas bien vu. Si vous recevez une bonne nouvelle et que vous avez besoin d’exprimer votre joie, alors il faudra vous calmer très vite après ! C’est une caractéristique particulièrement frappante quand les Scandinaves se déplacent dans d’autres pays. Mais vous n’avez qu’à leur offrir deux bouteilles de bière pour les voir changer !

Sur Internet circule une vidéo de toi et Grutle en train d’essayer de capturer un mouton. Votre objectif est apparemment de dénoncer une tentative de légalisation du téléchargement illégal. Peux-tu nous donner davantage de détails ?

Au début, ce n’était qu’une plaisanterie. Nous voulions faire passer le message que légaliser tous les types de téléchargement était un peu extrême, autant que rendre tous les types de téléchargement illégaux. Quand nous avons débuté, au début des années 90, nous échangions des cassettes et recevions des recommandations pour d’autres groupes. Lorsque l’on discute avec les gens, on se rend compte que tous font la différence entre le téléchargement privé et le téléchargement organisé. Le problème avec ce type de téléchargement, c’est que ça touche directement les groupes. Les gens qui téléchargent ont un boulot, vont à l’école – ils n’ont pas besoin de l’argent qui vient de la musique. Tout le monde n’est pas METALLICA : tous les groupes ne peuvent pas se permettre de mettre des billets de concert en vente à 200$ et de remplir la salle malgré tout. Le téléchargement est dangereux pour les groupes qui ne cherchent qu’à enregistrer un album et à partir quelques mois en tournée. Les gens veulent aussi écouter ces groupes, pas seulement les vieux mastodontes du metal. J’ai une anecdote pour vous : aujourd’hui, quand de jeunes musiciens partent en tournée pendant un mois ou deux, ils doivent déménager, parce qu’ils ne sont pas sûrs de faire assez d’argent pour garder leur appartement. Ce n’était pas le cas avant. Evidemment, tous les musiciens se sont retrouvés à court d’argent, mais ils n’avaient pas besoin de déménager. Aujourd’hui, ces jeunes doivent vivre dans des chambres d’hôtel et trouver un nouvel appartement chaque fois qu’ils reviennent de tournée. Mais pour en revenir à la vidéo…je la trouve très bien !

La vidéo est très drôle en effet : au début, vous tentez de capturer le mouton, puis vous l’emmenez au supermarché. Voilà qui tranche avec l’image très calme qu’ENSLAVED dégage d’habitude ! Même si le message est sérieux, on dirait que vous vous êtes amusés comme des gamins !

Effectivement, nous nous sommes beaucoup amusés, ce jour-là ! La vidéo montre un côté plus personnel d’ENSLAVED. La musique, les paroles et la philosophie du groupe sont très sérieuses, à tel point qu’il est important que nous nous amusions un peu de temps en temps. Nous sommes de grands blagueurs. Dans le bus, les films que nous diffusons sont toujours des films comiques, comme les Monty Python. Si nous étions sérieux tout le temps, nous finirions blasés.

Vous n’avez pas pensé à faire monter le mouton sur scène ?!

Non, ce serait trop compliqué ! Les règles sont très strictes en ce qui concerne la présence d’animaux sur scène, il faudrait passer outre le règlement. Quand nous étions en tournée aux Etats-Unis, quelqu’un a apporté en concert le poster d’un mouton qui avait l’air très triste et qui disait : « S’il vous plaît, ne me kidnappez pas ! » C’était vraiment drôle.



(Ivar) : « La musique, les paroles et la philosophie du groupe sont très sérieuses, à tel point qu’il est important que nous nous amusions un peu de temps en temps. Nous sommes de grands blagueurs. Dans le bus, les films que nous diffusons sont toujours des films comiques, comme les Monty Python. Si nous étions sérieux tout le temps, nous finirions blasés. »

Votre nouvel album s’intitule « Vertebrae » – un titre très intriguant. Que signifie-t-il ?

C’est le nom médical latin des os qui constituent la colonne vertébrale, des os que nous partageons avec de nombreux animaux. Quand nous avons commencé à travailler sur les paroles et sur le concept de l’album, nous avons fait ressortir le thème de l’individualisme, et le fait que ce qui importe le plus, de nos jours, c’est de faire partie d’un groupe. Qu’il s’agisse de religion, de politique ou d’amitié, vous n’êtes rien si vous ne faites pas partie d’un groupe. Ces groupes sont de plus en plus extrémistes et hostiles envers les autres. Avant, les gens développaient leur propre mode de pensée, puis ils développaient un esprit de groupe. Aujourd’hui, ils ont tendance à zapper la partie individuelle. Ils suivent les règles que d’autres ont écrites pour eux, et puis ils meurent, c’est tout. Ce serait la même chose si nous étions tous des animaux et que nous nous contentions de suivre la meute. L’être humain est capable de tellement plus… C’est ce que nous voulions dire avec cet album, et nous cherchions une bonne métaphore pour l’illustrer. La vertèbre est la caractéristique physique la plus ancienne de l’être humain. D’un côté, c’est une caractéristique brute, ancienne, mais de l’autre, elle est extrêmement développée. C’est grâce aux vertèbres que le cerveau et le reste du corps communiquent. Ce sont elles qui font le lien entre l’esprit poétique et métaphysique et le corps primitif.

Cet album est un très bon mix entre la chaleur des années 70 et la clarté du son d’aujourd’hui. Peux-tu nous donner les ingrédients qui composent un tel album – que ce soit au niveau de la production, du mixage ou des instruments ?

Notre philosophie de production a joué un très grand rôle. Joe Barresi a commencé à mixer l’album avant même que nous ne l’ayons créé ! Nous étions très satisfaits du mixage des albums précédents, mais il y avait trop de « couches ». Joe voulait supprimer tout ça. Pour nous, c’était un changement, car nous ne pouvions rien corriger. Nos premières tentatives étaient aussi les dernières. Mais nous avons fait confiance à Joe. Par exemple, nous n’avons utilisé aucun outil électronique pour corriger la batterie, tout est fait à l’ancienne. Enregistrer l’album de cette façon était un vrai défi, mais nous sommes très satisfaits du résultat. Cet album est l’illustration de notre position sur la scène metal : ENSLAVED est un groupe extrême, mais nous aimons aussi le bon vieux son des années 70, une époque à laquelle tout était nouveau. Comme je le disais tout à l’heure, c’est peut-être un peu lourd et pompeux, mais en même temps, il y a un côté humoristique. Les groupes des années 70 avaient vraiment quelque chose. Le but n’était pas de devenir le meilleur joueur du monde, mais de créer quelque chose de grand.


La musique de l’album est unique et navigue entre prog et extrême. L’album était-il censé avoir ce son et cette chaleur ? La composition a-t-elle été difficile, ou était-ce un phénomène naturel ?

C’était une étape naturelle pour ENSLAVED. Nous n’avons pas beaucoup réfléchi à ce que nous faisions. Nous nous sommes arrêtés à peu près dix secondes sur une ou deux chansons, mais après nous être demandé si nous n’avions pas écrit quelque chose de trop rock, nous avons décidé de les garder. C’est arrivé comme ça, c’est tout. Le particularité du son vient surtout de la façon dont Joe a mixé l’album. Après tout, ce type a commencé à bosser dans un studio dans les années 70, quand on se servait encore de cassettes et de ciseaux.

Le début de certaines chansons n’est pas « net ». Sur « To The Coast » et « New Dawn », on peut entendre des grésillements avant que la chanson ne commence vraiment. Le riff principal de « New Dawn » fait également même penser à du DARKTHRONE. Malgré la sophistication de vos chansons et vos talents de musiciens, vous gardez un côté très rock’n’roll…

C’est effectivement le mélange que nous recherchons. Les concepts de nos albums sont très profonds et nos paroles sont souvent à double sens, mais dans le même temps, il est très important pour nous de conserver ce côté rock’n’roll. C’est également une caractéristique du groupe : nous avons des centres d’intérêt très différents. Moi, c’est le côté psychédélique et spirituel de la musique. En revanche, Ice Dale, notre deuxième guitariste, n’a jamais dû prêter attention à nos paroles, il s’intéresse plus à SLASH ou à MÖTLEY CRÜE ! Ça nous permet de conserver un équilibre, on n’est jamais trop sérieux.

Comment expliques-tu que tant de musiciens de metal extrême aient des side-projects orientés rock ? Je pense notamment à Ice Dale avec Audrey Horne et Shagrath de Dimmu Borgir avec Chrome Division…

Je ne sais pas trop. Quand on fait du metal extrême, on développe une vision très analytique de la musique. Les premières années, vous n’écoutez que ça. Par la suite, vous commencez à chercher autre chose. Quand vous commencez à écouter les ROLLING STONES, FAITH NO MORE ou LED ZEPPELIN, vous vous rendez compte que votre musique s’inscrit dans une progression historique. Il est naturel de vouloir revenir à ses racines. Quand vous avez un boulot spécial, il est normal de vouloir en savoir plus sur l’origine et les traditions de ce boulot. Ça fait partie de l’instinct humain. Ou alors, ils pensent peut-être qu’ils plairont davantage aux filles en faisant du rock !

Es-tu toi-même intéressé par l’idée de faire du rock ?

Pas vraiment. J’aime écouter du rock, mais je ne suis pas du tout dans le trip « sex, drogue et rock n’roll ».

L’auditeur doit être dans un certain état d’esprit pour apprécier votre musique, qui peut parfois être carrément glauque. Dans quel état d’esprit êtes-vous lorsque vous composez ?

Nous sommes très concentrés. Ça s’apparente un peu à de la méditation. A l’avant du cerveau se trouve la zone qui vous permet de penser à des problèmes quotidiens, comme le manque d’argent, votre prêt étudiant ou ce que vous avez fait la veille. Avec de l’entraînement et de la concentration, il est possible « d’ouvrir » cette zone et d’entrer en contact avec les rêves et les idées. Pour moi, c’est de là que vient la musique. Je n’ai pas besoin de grand-chose pour composer, juste d’un endroit où je peux être seul, sans source de distraction comme un téléphone portable. Après quatre ou cinq heures, je suis généralement capable d’enregistrer quelque chose. Puis je laisse reposer le tout jusqu’au lendemain. Si j’ai la chance de trouver la chanson idéale, j’éprouve un sentiment génial. C’est presque terrifiant, la façon dont on peut se retrouver plongé dans une chanson au point qu’elle donne l’impression de s’être créée toute seule…

Le compositeur classique estonien Arvo Pärt s’enfermait trois jours dans le noir complet avant de composer. Pourrais-tu faire pareil ?

Si j’en avais le temps, je le ferais. « Ruun » a été composé dans un cottage suédois que nous avions emprunté, et où nous n’avions aucun réseau pour faire marcher nos portables. J’adore faire ça. Si j’en avais le temps, je louerais une chambre d’hôtel quelque part, juste pour le plaisir d’être dans une ville différente.

As-tu des conseils à donner aux fans concernant l’état d’esprit dans lequel ils devraient écouter l’album ?

Il paraît que les écouteurs sont un très bon moyen de découvrir des aspects cachés de l’album. S’ils peuvent se détendre, s’isoler dans une pièce calme où ils pourront écouter l’album dans son intégralité et utiliser des écouteurs, ils entendront beaucoup de choses.

Quatre minutes après le début de la première chanson, « Clouds », on peut entendre des sons qui ressemblent à un chant de baleine. Que sont ces sons ?

C’est de la guitare, interprétée par le guitariste du groupe de rock T.N.T. Il est venu en studio avec nous, et nous lui avons demandé s’il pouvait jouer quelques notes sur l’album. C’est un vrai guitar hero, pour nous. Il a apporté son équipement des années 70, ce qui a produit un son totalement psychédélique.

Avez-vous pensé à utiliser des sons inhabituels, comme un véritable chant de baleine ?!

Nous pourrions le faire. Jusqu’ici, nous n’avons expérimenté qu’avec des effets de voix, mais nous pourrions effectivement faire ça.

La dernière fois que nous l’avons interviewé, Grutle a déclaré que vous adoriez la France, et que c’était pour cette raison que vous donniez plus de concerts ici que n’importe où ailleurs. En quoi la France est-elle si différente ?

Cette relation particulière avec la France dure depuis des années. Le public s’est intéressé très tôt à nos albums, dans la mesure où les premiers ont été édités par Osmose Productions. A un niveau plus personnel, nous adorons la France pour la nourriture et le vin. S’il y a une boisson que les membres de ENSLAVED consomment plus que tout autre, c’est le cognac. Il n’y a qu’ici qu’on en trouve du bon. Le cognac américain est infect. Et puis, grâce à Osmose, nous avons également des contacts ici depuis quinze ans.

La dernière question est une question de fan : j’ai lu dans un magazine que tu ressentais le besoin de tatouer des pochettes d’albums sur tes bras ou tes jambes. C’est la pochette d’un album de KING CRIMSON, que j’aperçois. Peux-tu expliquer pourquoi tu ressens ce besoin de te faire tatouer des pochettes d’albums ?

Pour moi, un tatouage est un moyen de capturer le temps pour toujours, de se rappeler quelque chose jusqu’à la fin de tes jours. Lorsque des événements très particuliers se sont produits dans ma vie, je me suis fait tatouer. Ainsi, je peux regarder mes tatouages et me souvenir. Comme je voudrais me rappeler de cette tournée, j’ai rendez-vous avec un très bon tatoueur dès notre retour en Suède.

Entretien réalisé le 20 novembre 2008
Traduction par Saff’

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