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Live Report   

Enslaved : soleil noir


Après nous être nourris pendant des mois au hard rock de papa avec les passages à Lyon d’Alice Cooper, Scorpions ou encore Thin Lizzy, on avait besoin de notre dose d’extrême. Car même si les vieilles légendes montrent qu’elles sont encore vertes, on a aussi parfois besoin d’étancher notre soif de sang jeune et frais. Quoi de tel, donc, qu’un concert de black « made in Norge », accompagné de deux groupes de moins de dix ans pour apporter un peu de fraîcheur à tout ça ?

Allier black metal et boire du sang, vous trouvez qu’on s’amuse avec des clichés ? Pas faux. Car même si les compositions aux accents mélancoliques de Ghost Brigade ne vont pas atténuer l’image de dépressifs que Papa et Maman se font de vous, la performance qu’a offert Enslaved au public du CCO de Villeurbanne vendredi dernier est à l’opposé de certains clichés sur le black metal.


Artistes : EnslavedGhost BrigadeLodz
Date : 2 mars 2012
Lieu : Villeurbanne
Salle : CCO

Il est 19h20 et quelques petites minutes et Lodz entre sur scène. La salle n’est pas encore pleine, le public ne se précipite pas pour occuper les premiers rangs, les photographes ont donc toute latitude pour dérouler de la pellicule (ouais, je sais, aujourd’hui, il n’y a plus que des cartes SD mais foutez la paix à mon romantisme). Lodz est le nouveau groupe de deux anciens Kemet, un groupe qui s’est fait connaître sur la scène lyonnaise il y a quelques années, Éric et Vincent pour ne citer qu’eux.

Éric (Lodz)

Avant le concert, au moment d’entrer dans la salle nous avions traversé, comme de coutume, le rite traditionnel de la distribution des flyers et nous nous étions retrouvés avec un petit 15×10 entre nos pognes nous vantant la disponibilité du premier EP du quatuor lyonnais (And Then Emptiness, sorti l’été dernier) avec, au verso, son lot de citations extraites de quelques bonnes critiques dans différents médias, et, deux fois sur cinq, au rayon des comparaisons, on y trouve le nom de Ghost Brigade.

Et, oui, il faut l’avouer : ça crève les tympans dès les premières minutes. Lodz nous offre un menu Brigade Fantôme avant même que les Finlandais débarquent. Ce n’est pas un défaut en soi mais c’est un sévère handicap quand on nous promet la même recette (mais avec des ingrédients d’une autre qualité) juste après. Et alors que Ghost Brigade nous a pondu trois chefs-d’œuvre en une poignée d’années, notre groupe local avec son unique EP n’est pas encore à même de rivaliser.

Ben (Lodz)

Ça joue, ça joue bien même. Même quand, à quelques moments, la voix du chanteur n’a pas l’air tout à fait juste, on trouve que ça ajoute quelque chose, la petite fêlure sur le vase artisanal qui fait plus authentique… Mais quand au deuxième morceau on a l’impression que le groupe est encore en train de jouer le premier, on se dit déjà qu’on aimera sans doute mieux les revoir quand ils auront étoffé leur catalogue. Nous retournerons alors voir Lodz (et son bassiste dont les articulations, surtout dans la colonne vertébrale, semblent avoir été remplacées par des ressorts) mais pas si le groupe repasse encore avant Ghost Brigade ; ces derniers ont trop d’avance, ils n’en tireront guère d’avantages.

Après une grosse demi-heure avec les Lyonnais, on prépare la place pour Ghost Brigade. La salle n’est pas encore pleine ; malgré le succès (d’estime, au moins) que se forge le groupe année après année, ce soir, les Finlandais ne sont jamais qu’un groupe de première partie avant une tête d’affiche d’âge plus vénérable et ça ne se bouscule pas encore dans les premiers rangs quand le quintette met les pieds sur scène. Pourtant, avec ses atmosphères froides, Ghost Brigade va réchauffer l’ambiance.

Janne Julin (Ghost Brigade)

En tournée pour promouvoir l’excellent Until Fear No Longer Defines Us, c’est presque naturellement que cet album se retrouve au centre de la setlist du groupe – notamment avec un « Traces Of Liberty » apparu très tôt dans le set et qui nous a filé des courbatures dans la nuque pour les jours à venir – mais aussi dans la construction de ses ambiances. Ainsi, à plusieurs reprises, avant certains morceaux, comme un gimmick narratif, on ré-entendra le bruitage introduisant le titre « Breakwater » qui, couplé avec l’éclairage à dominante bleue, nous donnera souvent l’impression de nous noyer dans une épave dont la charpente craquerait autour de nous, ou au fond d’un marécage, avec les différents bruits produits par la faune à sang froid qui peuple ce milieu.

Est-il nécessaire de parler de la performance musicale en elle-même ? Le groupe reproduit à merveille ce qu’il a créé en studio, la voix de Manne Ikonen ne souffre d’aucun défaut et l’alternance des chants hurlés et clairs nous replongent immédiatement dans les ambiances, les sensations éprouvées avec leurs albums. On adore d’ailleurs observer les veines de son cou se gonfler à outrance quand il pousse certaines notes. Seule la guitare de Wille Naukkarinen nous offre quelques sonorités différentes mais on ne va pas à un concert pour retrouver exactement la même chose que sur CD, non ?

Manne Ikonen (Ghost Brigade)

Scéniquement aussi, le groupe est irréprochable, le bassiste Janne Julin est totalement habité par la musique qu’il interprète, emporté par le rythme qu’il produit et le visage perdu dans sa chevelure. Naukkarinen, comme tout bon guitariste soliste armé d’une Gibson SG rouge ne tient pas en place dans son coin de scène. Ikonen, présidant au devant de la scène, chamanique, accroché à son pied de micro comme à un bâton de chaman, semble capter les énergies telluriques à travers ce mât, lui donnant force et l’agitant en permanence.

On a crié, on a applaudi, on a plané (merci pour cela à l’instrumental « 22:22 Nihil »), on a aussi pas mal tournicoté de la nuque mais au bout d’une demi-heure, le groupe nous apprend qu’il ne lui reste qu’un morceau à jouer provoquant quelques cris de refus dans le public : « Encore ! » entend-t-on autour de nous (et nous entendons-nous, nous-mêmes) hurler. Mais le chanteur nous affirme qu’un retard les empêche de nous en offrir plus. Ce sera « Soulcarver », conclusion de leur dernier opus, qui conclura aussi ici à merveille ce set. Au terme de son interprétation les membres du groupe quitteront un à un la scène – chanteur et guitaristes en premiers – laissant Janne Julin et Veli-Matti Suihkonen nous achever façon drum’n’bass, puis sur un solo de batterie parfait de ce dernier. Ghost Brigade ne devrait pas s’apprécier à aussi petite dose mais cette dégustation a quand même été délicieuse et on ne demande pas mieux que de les retrouver pour un festin plus copieux. Et peut-être que cette fois nous aurons droit à un « Concealed Revulsions ».

Grutle Kjellson (Enslaved)

Comme évoqué en introduction, Enslaved n’est pas un groupe qui soit facile à ranger dans la case black metal dans laquelle on l’a pourtant confortablement installé. Dès l’entrée en scène des Norvégiens, on est à l’opposé d’une quelconque attitude grave ou sinistre, les gars sont débonnaires plus que patibulaires. Pour cela, on leur accolerait plus l’étiquette de metal viking mais là encore la classification est bien trop réductrice. Et ce n’est même pas à la mythologie scandinave, qui est pourtant bel et bien un des grands thèmes du groupe, que nous pensons en observant le groupe sur scène mais plus à un modèle inspiré de la mythologie gréco-latine.

Enslaved est tout sauf du genre à s’exalter dans l’adoration de quelques divinités infernales ou macabres. En fait, et sans vouloir s’enfoncer dans un nietzschéisme de bas étage, dès les premiers instants passés par le groupe sur scène, on pense à la cohabitation d’Apollon et de Dionysos dans l’art. Apollon étant de toute évidence incarné ici par Ice Dale, qui, tel un héros brandissant la version moderne de la lyre du dieu soleil, dans son pantalon de cuir, torse nu, sa musculature bientôt luisante de sueur et sa belle gueule, a tout d’un Phoebus venu du froid. A contrario, le frontman Grutle Kjellson, buvant à notre santé entre chaque morceau, rendant hommage à notre cognac national et déversant un breuvage houblonné dans la bouche des spectateurs du premier rang est un parfait avatar blond du dieu de l’ivresse et de la fête. Et pendant ce temps-là, Ivar Bjørnson joue les Héphaïstos, tissant, concentré derrière son imposante barbe et sa chevelure qui lui masque le visage, la trame métallique de cette épopée.

Ivar Bjørnson (Enslaved)

Côté public, pas besoin de se poser la question, il est là pour eux, tout le cérémoniel et les danses païennes propres au metal sont de sortie spécialement pour ce groupe : headbanging effréné, hélicoptères capillaires, pogos tournant presque à la mêlée, slam… l’énergie d’Enslaved fait tourner les premiers rangs à plein régime. Cette partie-là de l’audience n’avait donc pas l’air de se plaindre ou de faire attention à quelques problèmes de sons. Car, Enslaved a de toute évidence souffert du syndrome de la tête d’affiche qui veut que les héros de la soirée jouent plus fort que les groupes précédents. Par conséquent, au sortir des enceintes, les voix de Grutle et du claviériste Herbrand Larsen n’étaient pas seulement noyées mais carrément submergées par les instruments, nous empêchant de profiter du jeu de question-réponse en hurlements et chants clairs des deux vocalistes.

Côté setlist, comme pour Ghost Brigade avant eux, elle tourne essentiellement autour du dernier album du groupe, Axioma Ethica Odini, avec d’abord une entrée sur scène sur « Axioma » avant de nous balancer la purée en pleine face avec un « Ethica Odini », parfait pour exciter une foule qui ne demande qu’à partir à cent à l’heure. L’interprétation magistrale de « Giants » fut aussi l’un des temps forts du concert. Mais Enslaved n’est pas pour autant du genre à ignorer le passé, ce qui aurait probablement été une erreur vis-à-vis des fans. Après avoir essentiellement ratisser la dernière décennie, les Norvégiens sont aussi aller retrouver leurs origines avec un « Allfǫðr Oðinn », venu de leurs tout débuts, à la fin de la partie principale de leur set et conclu par un solo de batterie sur lequel Bekkevold finit par jongler avec Larsen qui arrêtait pour lui les pêches sur les cymbales.

Ice « Chippen » Dale (Enslaved)

Mais quand Enslaved part explorer le passé, il va aux origines des origines. Après un voyage musical dans le black viking durant la partie principale du concert, c’est presque un juste retour des choses que les Scandinaves, au moment des rappels, rendent hommage aux riffs du « plus grand pilleur de musique black » (dixit Homer Simpson) en reprenant la première grande épopée viking du hard rock : « Immigrant Song » de Led Zeppelin. Un parti-pris génial de la part de ce groupe, non pas en raison des thèmes communs avec leur musique, mais par rapport à ce que nous disions quelques paragraphes plus haut : Enslaved renoue avec quelque chose d’apollinien et de dionysiaque qui nous vient aussi de l’âge d’or du hard rock, une ère où Led Zep rayonnait tel un soleil. Avec cette reprise (qui n’est vraiment une reprise fidèle que pendant la première moitié avant que le groupe ne la modèle à son image), il donne un nouveau sens à la pochette de leur dernier album : cette sphère noire rayonnante, c’est le black metal qui ravive la nature solaire originelle de notre musique préférée. C’est le don d’Enslaved.

Setlist :

Axioma
Ethica Odini
Raidho
Fusion Of Sense And Earth
Ground
Giants
Ruun
Return To Yggdrasil
As Fire Swept Clean The Earth
Allfaðr Oðinn

Rappels :
Immigrant Song (reprise de Led Zeppelin)
Isa
Slaget I Skogen Bortenfor

Photos : Nicolas « Spaceman » Gricourt

Galerie photos du concert d’Enslaved : lien.
Galerie photos du concert de Ghost Brigade : lien.



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  • On aurait pu faire le même descriptif pour le concert auquel on a eu droit à Paris, le 6 mars, quelques jours après vous 🙂
    Un petit moment privilégié, hors du temps, de la folie furieuse.
    Les 2 groupes ont littéralement brillé, et ton petit rapprochement greco/latin est pas mal vu 😉 On était bien loin des enfers pendant cette soirée !!
    La bonne nouvelle c’est qu’on remet ça le 17 juin au Hellfest mouahahah !!

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