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Chronique   

Enslaved – Utgard


L’épithète « progressive » qualifie bien souvent davantage une forme générique qu’une réelle force évolutive. Cependant, malgré une identité esthétique affirmée, il est indéniable qu’Enslaved a su, au cours de sa longue carrière, conserver sa capacité non seulement à se repenser mais aussi à repenser ses perspectives d’évolution. Tandis qu’E cherchait à dépasser le départ de Herbrand Larsen et, par là même, une stylistique largement parcourue au sein des précédents albums, Utgard entend davantage poursuivre un élan premier ; celui du renouvellement musical en tant que tel. Or une telle entreprise ne saurait être triviale pour un groupe qui s’est abondamment replongé dans ses origines en jouant Frost en intégralité. Une tournée qui verra d’ailleurs le départ de son batteur Cato Bekkevold remplacé par leur ancien coproducteur Iver Sandøy. Des changements et des perspectives qui attendaient donc de s’incarner artistiquement.

La force de cet opus réside assurément dans sa capacité à être davantage qu’un émulateur accompli d’influences, et les premiers titres de l’album l’affirment rapidement. Les motifs mélodiques connus sont ainsi fracturés de sonorités et de rythmiques qui, sans déliter le canevas caractéristique du groupe, établissent de nouvelles ambiances et constituent autant de nouvelles pistes à explorer. Incarnation vibrante de cette nouvelle apparence sonore, le morceau « Urjotun » entraîne l’auditeur au sein d’un espace mélodique nouveau, rythmé par les roulements des toms et sublimé par les sonorités électroniques qui font largement écho tant au rock gothique qu’au krautrock. Car les claviers d’Håkon font ici merveille, et la stylistique d’Enslaved se dote par ses adjonctions d’une nouvelle ornementation – un ornement fondamental loin d’être trivial – qui dévoile un champ de perspectives nouvelles et inattendues.

Malgré l’assise black metal, l’agression n’est assurément pas le mot d’ordre ici, et l’album abandonne volontiers les fulgurances rugueuses pour esquisser de sombres visions oniriques que l’abondance d’arpèges et le retrait régulier des saturations savent porter au premier plan. Moins percutant en cela qu’il mise avant tout sur sa capacité à envoûter, quitte à délaisser les démonstrations rythmiques incisives et tranchantes, Utgard propose une immédiateté assez rare dans les dernières œuvres des Norvégiens qui ont ici fait le choix de proposer des morceaux plus concis. Si l’on aurait alors pu regretter que certaines compositions ne mettent pas leur relief à profit lors de titres plus amples, l’album n’en est assurément que plus accrocheur. La dernière partie de « Sequence » se présente par exemple comme une douce folie enivrante, là où ses arythmies et ses assonances – qui côtoient lascivement les scansions rythmiques – auraient pu devenir aliénantes. Un équilibre, naturel plus que calculé, semble de fait habiter chaque titre de l’album. Un équilibre que la production et le mixage, exemplaires par leur clarté, renforcent avec justesse.

La propension d’Enslaved a être versatile tout en demeurant mesuré s’exprime par ailleurs nettement dans le chant. Si la multiplicité des voix, véritables émanations sonores, invoquent de prime abord les réminiscences de la discographie du groupe, Utgard se montre bien plus prolixe que ses ascendants et, à partir de « Homebound », les nuances du chant se déploient pleinement. Car le changement principal de cet album découle indubitablement de l’arrivée d’Iver Sandøy à la batterie et, surtout, au chant clair. Sur ce dernier point, son apport est significatif puisque, là où Håkon Vinje se contentait plus simplement de reproduire et émuler le style de Larsen, Sandøy injecte une vision plus personnelle, chargée d’une affectivité nouvelle, qui permet aux textes de se déployer sous des angles nouveaux (Iver donne particulièrement de sa personne sur le final de « Homebound »). Un apport qui autorise la musique de l’album à se faire volontiers et alternativement plus langoureuse et plus froide, bien qu’elle demeure au besoin entraînante et puissante (la célérité de « Flight Of Thought And Memory » qui en devient presque régressive par moments, les articulations rythmiques tempétueuses du bien nommé « Storms Of Utgard »). L’ouverture « Fires In The Dark » réussit ainsi à mêler des ambiances de cérémoniel païen, héritage des aspects nordiques qui caractérisaient par exemple un titre comme « Heavenless », avec des atmosphères oniriques, que le jeu entre le chant de Sandøy et Grutle Kjellson met admirablement en valeur.

Quoiqu’il procède finalement d’une démarche similaire, Utgard réussit bien davantage, et complète même, ce que l’album E entreprenait ; le renouvellement d’une identité construite sur de longues années. Ce nouvel opus parvient en effet simultanément à émuler la poétique du groupe et à l’accorder à des nouvelles expérimentations, non seulement bienvenues, mais qui épousent parfaitement le propos musical. Œuvre de nuances, Utgard esquisse un univers irréel et assurément contemplatif, suspendu – comme ses sonorités le donnent à entendre – entre différentes temporalités qui s’entrechoquent sans jamais s’opposer. Enslaved continue d’évoluer en s’assurant une continuité musicale indéniable. Le retour introspectif que la rétrospective autour de Frost a provoqué est perceptible, mais le groupe est loin de proposer ici une synthèse musicale de sa carrière : les éléments nostalgiques, comme les expérimentations, ne servent jamais qu’un seul objectif : la mutation perpétuelle. Ainsi, à l’instar du lieu mythologique Utgard, l’album incarne un horizon de multiplicités étonnantes, saisissantes, et finalement remarquables pour un quinzième album.

Clip vidéo de la chanson « Urjotun » :

Clip vidéo de la chanson « Jettegryta » :

Clip vidéo de la chanson « Homebound » :

Album Utgard, sortie le 2 octobre 2020 via Nuclear Blast. Disponible à l’achat ici



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