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Interview   

Enter Shikari explore le champ des possibles


Le nouvel album d’Enter Shikari se nomme Nothing Is True & Everything Is Possible. Cela aurait pu être un extrait ou même un titre d’un discours de motivation donné par un coach sportif ou un entrepreneur en informatique lors d’une conférence. Mais à l’heure actuelle – qui plus est à l’heure de la pandémie et du confinement –, on n’est plus si excité que ça par le champ des possibles. L’excitation a laissé la place à la peur de l’inconnu. Roughton « Rou » Reynolds exprime à travers cet album son inquiétude vis-à-vis d’un retour en puissance du nationalisme, de la dégradation de l’environnement et, plus généralement, de l’homme, qui semble bien vite oublier ses erreurs du passé.

Côté musique, le mot d’ordre était simple : que cet album soit celui qu’on fait écouter à celui qui veut découvrir le groupe. On en parle avec le frontman dans cette interview et on évoque « l’agilité musicale » d’Enter Shikari qui touche autant au rock qu’à l’électro, et s’inspire notamment des artistes de musique classique qui ont le plus cassé les codes et modernisé la musique.

« La possibilité est devenu quelque chose d’assez effrayant, au lieu d’être une promesse, quelque chose d’intriguant et de positif. »

Radio Metal : Votre nouvel album s’intitule Nothing Is True & Everything Is Possible. Je ne pense pas que c’était l’intention mais le message comme quoi tout est possible pourrait très bien s’appliquer à la situation actuelle…

Rou Reynolds (chant & divers instruments) : Oui, c’est un peu ça toute l’idée de l’album… Tout l’album parle de possibilité. Avant, la possibilité était principalement une idée positive, le futur était possible. C’était presque une motivation : « Que peut-on concevoir en tant qu’espèce ? Comment peut-on avancer ? » Alors qu’aujourd’hui, les cinq dernières années ont été complètement folles. On a vécu tellement de chocs, politiquement, socialement, et maintenant, ce qui se passe avec le coronavirus n’est que le dernier choc en date. La vie n’a plus aucune notion de normalité. La possibilité est devenu quelque chose d’assez effrayant, au lieu d’être une promesse, quelque chose d’intrigant et de positif. Ça a beaucoup changé.

Que s’est-il passé, selon toi ? Qu’est-ce qui a pu déclencher ce glissement de l’optimisme vers un sentiment de peur ?

Toutes sortes de choses se sont produites. Politiquement, la nouvelle montée du nationalisme a joué un grand rôle. Tout le monde pense de manière bien plus égoïste à nouveau et parle de protéger les frontières et de toutes ces sortes d’idées politiques qu’on pensait être mortes avec la Seconde Guerre mondiale et les nazis. On pensait que c’était la fin de ce mode de pensée. Or on le voit désormais réapparaître, ce que je trouve effrayant. Nous avons vu un manque de confiance envers l’expertise et des gens ne pas se fier à la science et à la logique. C’est dur de déterminer ce qui est vrai. C’est tellement difficile de déchiffrer ce qu’est la vérité. La vérité est devenue quelque chose de très glissant, c’est comme un poisson. Tout le monde, en tant qu’individus, entreprises, gouvernements, a des préférences, on va tous exagérer des choses pour soutenir nos propres idéologies et opinions. On est tellement investis émotionnellement dans ce en quoi on croit qu’on n’écoute pas vraiment les autres gens. C’est devenu très dur d’avoir une conversation, il s’agit tout le temps de débattre et d’avoir raison. Ça crée une atmosphère publique vraiment désagréable. Toutes ces choses ont joué un rôle, ainsi que la malchance, je suppose, avec la pandémie que l’on vit actuellement.

Qu’est-ce qui t’effraie le plus dans tout ça au sujet du monde actuel ?

Oh mon Dieu… Il y a tellement de choses, n’est-ce pas ? Je pense qu’il y a énormément de sujets d‘inquiétude mais par-dessus tout, il y en a un qui affectera chaque problème qu’on aura et qui les empirera. Il s’agit du changement climatique. On peut essayer de s’adapter et de résoudre les problèmes qu’on a mais dès que le changement climatique commencera à devenir catastrophique au cours de ces cinquante prochaines années, dès qu’on commencera à en voir les vrais effets néfastes partout sur la planète, alors ça rendra nos autres problèmes encore plus difficiles. Ce sera très dur de faire quoi que ce soit parce qu’on enchaînera les catastrophes et il y aura énormément de réfugiés et de migrants qui s’enfuiront des zones les plus touchées par le changement climatique. On verra probablement apparaître toute sorte de violence… La société sera déstabilisée à un point jamais vu auparavant. C’est probablement la chose qui m’inquiète le plus.

Penses-tu que la crise du coronavirus pourrait quelque part, indirectement, aider à une prise de conscience sur le changement climatique ?

Ça pourrait peut-être inspirer plus d’actions, en tout cas, je l’espère profondément. Dans le meilleur des cas, si le virus se calmait et ne revenait pas pour une seconde et troisième vague, et si les gens n’avaient pas peur du retour du virus à la fin de l’année pour l’hiver, et si ce n’était pas trop dramatique, et si on trouvait un vaccin, alors ce serait étonnant la vitesse à laquelle la société reviendrait simplement à la normale. Elle oublierait ce qui s’est passé et on n’apprendrait pas les leçons. Il suffit de regarder à travers l’histoire pour voir quelles sont les leçons que nous n’avons pas apprises. Nous n’avons cessé de faire des erreurs desquelles nous aurions dû apprendre. Ça ne me surprendrait pas s’il n’y avait aucune action sur le changement climatique, mais j’espère qu’il y en aura.

Ce nouvel album se veut être un reflet de notre société moderne mais aussi de votre propre carrière. Qu’est-ce qui t’effraie le plus concernant la carrière d’Enter Shikari ?

C’est une question intéressante. Nous sommes à un assez bon niveau en tant que groupe ; nous sommes à un niveau moyen. Nous ne sommes pas des célébrités, donc nous n’avons aucun des aspects négatifs de la célébrité. Être dans ce groupe n’est pas si difficile, nous pouvons encore avoir une vie privée, une vie qui n’est pas difficile à vivre à cause des médias qui nous harcèleraient constamment. A première vue, il n’y a rien qui m’effraie tellement avec Enter Shikari. C’est difficile parce que personne ne sait ce qui va se passer avec cette pandémie l’année prochaine. Si les salles ferment et si les festivals sont annulés, alors ça deviendra difficile pour les artistes de gagner de l’argent pour survivre, parce que l’argent que nous recevons des concerts est vraiment notre principale source de revenus. Evidemment, on ne gagne pas beaucoup d’argent avec le streaming, les CD et les vinyles, donc c’est assez effrayant. Encore une fois, nous avons la chance d’être dans une position où nous ne dépendons pas trop des tournées immédiates, mais si les choses venaient à durer longtemps, alors nous aurions des problèmes. Ce sera surtout difficile pour les plus petits groupes qui n’ont pas d’autre boulot et qui dépendent des tournées. En dehors de ça, je trouve généralement qu’être dans un groupe est une échappatoire à certaines des choses effrayantes de la vie. Je me considère chanceux d’être dans Enter Shikari.

« Je n’ai jamais vraiment voulu n’être qu’un rockeur ou un punk qui n’aimerait rien d’autre. Pour moi, la musique a toujours été un incroyable spectre et je voulais tout connaître. […] L’agilité musicale est le pilier central de ce que fait Enter Shikari. »

Tu as déclaré que cet album était votre album qui ferait le plus autorité à ce jour et qu’il contient un peu de chacun de vos autres albums. Est-ce quelque chose que vous aviez en tête quand vous avez commencé à écrire la musique ?

Plus ou moins. C’était à moitié conscient. J’ai écrit un livre intitulé « Dear Future Historians » qui contenait toute notre musique et tous nos textes, et chaque chanson est accompagnée d’une petite dissertation décrivant de quoi elle parle. Quand j’ai écrit ce livre, ça m’a forcé pour la première fois à repenser à ce qu’Enter Shikari avait fait, à notre carrière, et à me replonger dans les albums et la musique. J’ai dû faire des recherches sur la musique, surtout les premiers albums, pour me souvenir de quoi ça parlait. Enter Shikari était un groupe novateur, nous nous enorgueillissons d’être progressifs, nous ne regardons jamais derrière nous. Or là, c’était la première fois que je contemplais le passé et ça m’a donné envie de faire un album qui encapsulait tout ce que nous avions fait. Je voulais que l’album soit influencé par chaque époque du groupe. Si un fan parlait à un de ses amis et disait : « Il faut que tu écoutes Enter Shikari », je voulais que cet album soit celui qu’il recommande à son ami. C’est celui avec lequel il faut commencer, il y a tout ce qu’Enter Shikari a été au cours des quinze dernières années. Je voulais à la fois qu’il se démarque artistiquement parlant et que ce soit l’album le plus varié que nous ayons jamais fait, c’était très important pour moi. Enter Shikari est un groupe qui est fier de créer de la musique variée mais je pense que nous voulions aller plus loin encore sur cet album. J’espère que ce sera un album qui marquera les esprits dans notre carrière.

Penses-tu que faire un album qui va dans une direction particulière peut être frustrant pour les fans qui préfèrent peut-être une direction prise sur un album précédent plutôt qu’une autre ? Est-ce aussi pourquoi vous avez fait un album qui encapsule chaque direction que le groupe a prise depuis le début, pour satisfaire tout le monde ?

J’essaye de ne pas penser comme ça. Evidemment, ça m’affecte quand les gens donnent leur avis et espèrent que nous refassions de la musique comme ci ou comme ça. Mais le fait est qu’il y aura toujours quelqu’un d’autre qui dira tout l’opposé. C’est très difficile de satisfaire tout le monde. Même si ça peut donner l’impression que c’est ce que nous essayons de faire, en faisant un album qui contient un peu de chacun de nos autres albums, il y aura quand même des gens qui ne l’aimeront pas [petits rires]. Il faut juste ignorer ça et essayer de faire la meilleure musique qu’il nous est possible de faire. Je pense que c’est ce que nous avons toujours essayé de faire. Je me rallie à Oscar Wilde, c’est lui qui l’a le mieux formulé : « Un vrai artiste ne prête aucune attention au public », ce qui veut dire que le public devrait être inexistant [petits rires]. C’est assez comique, mais je trouve que c’est vrai. Parfois le public, ou ton audience, ne sait pas vraiment ce qu’il veut. Ils peuvent dire : « Vous devriez faire un album comme ça ! » Mais ensuite, tu peux sortir un album qui sonne complètement différent et certaines personnes se retrouvent à le préférer. Parfois, il faut prendre les devants et être audacieux. On ne peut pas toujours essayer de satisfaire les gens.

Le single « Thē Kĭñg » parle du « désir ardent, hâtif, de revanche que nous, les humains, avons souvent, c’est presque une leçon de patience et de pardon ». As-tu déjà eu cette soif de revanche et fini par réussir à pardonner ?

Je pense que c’est quelque chose que nous ressentons, surtout en tant que réaction immédiate. Ça peut être une émotion très immédiate et souvent, les gens agiront sous le coup de cette émotion ou bien leur logique arrivera à prendre le contrôle de leur cerveau et à dire : « Attends, attends, tu n’es pas obligé de faire ça. C’est absurde. C’est une réaction hyperémotive. » Je pense que c’est quelque chose qu’on a tous et avec cette chanson, j’essayais de m’en moquer parce qu’on est tous faibles et vulnérables, à certains égards, et c’est drôle qu’on essaye de jouer les durs à cuire. On fait tous comme si on allait avoir notre revanche, alors que généralement on ne l’obtient pas parce que quelque chose tourne mal, ou qu’on réalise que c’est absurde. C’est presque une chanson comique, c’est ironique. C’est pourquoi on lit dans le texte : « J’attrape et brandis mon épée, mais je me fais un claquage à la cuisse. » Parfois on peut essayer et on obtient cette revanche, mais parfois ça va mal se passer ou on va réaliser plus tard que c’était une mauvaise décision.

Cette chanson a été particulièrement dure à faire à cause de la production de la batterie et des étranges sons de guitare. Et puis, tu as été jusqu’à faire cinq refrains différents avant de trouver le bon !

Parfois une chanson peut être écrite en trente minutes, tu as les contours principaux de la chanson et elle est presque terminée. Parfois certaines chansons peuvent prendre des mois voire des années pour obtenir quelque chose qui semble bien. Celle-ci est l’une de ces chansons… En fait, c’était la dernière à être finie. Pendant un moment, nous pensions qu’elle ne serait pas terminée à temps pour la deadline, mais je travaillais dessus et je pensais qu’il fallait vraiment qu’elle soit sur l’album. Il fallait juste que je trouve le bon refrain parce que le reste était bien avancé. Comme tu l’as dit, nous avons enchaîné cinq refrains, nous sommes arrivés au sixième et celui-ci semblait être le bon. J’adorais les autres refrains mais ils n’avaient pas l’air d’être logiques dans la chanson. C’est une expérience intéressante, psychologiquement parlant : tu peux avoir un refrain que tu aimes beaucoup, tu trouves qu’il est accrocheur, mais tu dois songer à ce qui convient le mieux à la chanson. Parfois tu dois refouler ton instinct et dire : « Il vaut mieux que j’y réfléchisse comme il faut et que j’y passe un peu plus de temps. » Je pense que ça valait la peine d’y passer tout ce temps. Le refrain que nous avions à la fin était bien mieux. Ce morceau était un de ceux, dans l’album, qui ont pris le plus de temps à produire, avec la production de la batterie, du son de guitare, etc. C’était un processus très amusant, mais c’était aussi beaucoup de boulot.

« C’est assez dur de prendre plaisir avec ce que nous faisons, ce n’est pas la musique la plus facile d’écoute qui soit. Surtout aujourd’hui où les gens s’attendent à des chansons pop de trois minutes qui sont faciles à comprendre. Notre musique n’est pas facile à comprendre. »

Dirais-tu que cette chanson est représentative du boulot que vous avez abattu sur cet album ?

Tout cet album est de loin celui sur lequel j’ai passé le plus de temps. Cet album a impliqué plus de temps, plus d’efforts, plus de sueur, plus de larmes que n’importe quel autre de nos albums. Deux exemples. J’ai écrit le morceau classique « Elegy For Extinction » pour un orchestre complet, donc ça a pris énormément de temps ! Ensuite, nous avons eu la chance de prendre l’avion pour Prague et d’enregistrer avec l’Orchestre Symphonique de Prague. C’était une expérience incroyable et irréelle. J’ai aussi mixé ce morceau, donc la production et le mixage ont été très difficiles, car en gros, tu mixes quatre-vingts instruments. Nous avons aussi souvent enregistré des pistes en double, ce qui fait jusqu’à cent soixante instruments et il faut aussi ajouter les guitares, les pads et l’électronique… Un autre exemple serait « Apøcaholics Anonymøus ». Juste parce que c’est de l’électronique, il y a plein de détails… C’est une sorte de petit interlude amusant. A première vue, on peut l’écouter et c’est fini au bout d’à peine une minute trente, mais ça a nécessité beaucoup de travail pour ce qui est de produire les sons de batterie, les synthés, etc. C’était énormément de temps et d’efforts, mais tout a été une expérience très amusante et incroyable, donc ce n’est pas comme si je me plaignais ! [Rires] Ça valait le coup !

Vous avez apporté des éléments classiques sur des morceaux comme « Marionettes », « Waltzing Off The Face Of The Earth » ou « Elegy For Extinction », comme tu viens d’en parler. C’est intéressant de voir que vous mêlez des éléments très modernes, comme de la musique électronique ou des sons dubstep, à des concepts classiques. Comment parvenez-vous à fusionner ces deux univers ?

Je suppose que c’est quelque chose que nous faisons depuis toujours. Quand nous avons débuté, nous mélangions principalement de la musique électronique avec du rock, du punk et du hardcore. Nous avions des influences de drums and bass, de house music, mais déjà là nous avions aussi des influences classiques. Nous sommes devenus plutôt bons dans le domaine, j’imagine. Je trouvais que j’avais de la chance d’être né dans un endroit au Royaume-Uni où il y avait beaucoup de styles musicaux et de choses pour s’inspirer. Je n’ai jamais vraiment voulu n’être qu’un rockeur ou un punk qui n’aimerait rien d’autre. Pour moi, la musique a toujours été un incroyable spectre et je voulais tout connaître. Je pense que ça reste essentiel dans ce que fait Enter Shikari. Nous nous enorgueillissons d’être musicalement agiles. L’agilité musicale est le pilier central de ce que fait Enter Shikari. C’était quelque chose de très important pour l’album. Pour ce qui est de mélanger les genres, je pense que c’en est désormais à un point où je n’ai plus vraiment à y réfléchir. Je vois ça comme une couleur. C’est comme peindre avec des bleus et des verts et ajouter un peu de rose… C’est devenu très naturel, c’est une seconde nature et instinctif d’avoir tous ces éléments. Au bout du compte, nous essayons de transmettre différentes émotions. Quand on essaye de transmettre différentes émotions, on a envie d’avoir une vaste palette de choix, on veut choisir parmi plein d’instruments, afin de pouvoir communiquer comme il faut toutes ces émotions.

C’est le compositeur classique et de musiques de film George Fenton qui a arrangé « Elegy For Extinction ». Comment décrirais-tu votre collaboration ?

C’était extraordinaire ! C’est l’un de mes compositeurs préférés. Il a réalisé tant d’œuvres incroyables au cours de sa vie en termes de musiques de film et de documentaire sur la nature. Il a réalisé la musique de certains des meilleurs documentaires britanniques sur la nature, c’est vraiment une légende. Nous avons beaucoup de chance qu’il soit venu à l’un de nos concerts à Londres. Il était épaté et a beaucoup apprécié le concert. Il était très intrigué et excité par ce que notre groupe fait, c’est-à-dire – comme on vient d’en parler – le mélange de tous ces différentes styles. Je lui ai demandé qu’il nous rencontre. Nous nous sommes rencontrés et nous avons réfléchi à comment nous pourrions faire quelque chose ensemble. J’ai dit que j’avais toujours voulu écrire un morceau classique et il a dit qu’il adorerait nous aider. Etant à nos côtés pour composer le morceau, il a pu nous aider à nous assurer que toutes les parties pour tous les instruments individuels étaient bonnes, à traduire les choses de la meilleure manière possible pour chaque instrument et ensuite, à orchestrer ça comme il faut. Le résultat final est bien plus classe que s’il n’avait pas été impliqué. Il a été d’une énorme aide. C’était un honneur qu’il participe à ce morceau.

Il y a des morceaux dont les noms ont l’air de pièces classiques mais qui n’ont rien à voir avec la musique classique, comme « Apøcaholics Anonymøus (main theme in B minor) » : quand on lit ça, on s’attendrait à un morceau classique, mais on se retrouve avec un vrai bazar électronique expérimental. Ceci étant dit, dirais-tu que, d’une certaine façon, la musique électronique expérimentale est la nouvelle musique classique ?

Il est possible que tu aies raison. Quand on y repense, la plupart de mes compositeurs préférés étaient des compositeurs qui repoussaient les limites de la musique. L’un de mes préférés est Tchaïkovski et ce n’est peut-être pas le meilleur exemple, mais quand Wagner et Stravinski – qui lui est mon compositeur préféré de tous les temps – ont commencé à jouer de la musique, les gens ne comprenaient pas, ils n’appréciaient pas. Maintenant, évidemment, on peut comprendre et beaucoup apprécier, mais à leur époque, ils repoussaient les limites. Je ne pense pas que « Apøcaholics Anonymøus » soit hyper-nouveau ou original. Ce morceau utilise des techniques intéressantes mais quand même, on a déjà entendu une grande partie de ces sons auparavant. C’est un morceau de musique très progressif. Dans le contexte de l’album, c’est incroyablement détonnant. L’album est un sacré voyage, on est tiré dans tous les sens. C’est assez dur de prendre plaisir avec ce que nous faisons, ce n’est pas la musique la plus facile d’écoute qui soit. Surtout aujourd’hui où les gens s’attendent à des chansons pop de trois minutes qui sont faciles à comprendre. Notre musique n’est pas facile à comprendre.

« La musique classique est une mine d’or en termes de techniques de créativité. Je trouve qu’il y a beaucoup plus de créativité dans la musique classique que dans bien des musiques modernes. »

Quand on écoute Steve Reich, par exemple, c’est de la musique classique, c’est un orchestre, mais ça sonne vraiment comme de la musique électronique ambiante. Il y a là clairement un lien…

Absolument, Steve Reich est en fait une grosse influence pour nous. Terry Riley, un autre compositeur minimaliste, a un morceau intitulé « In C », c’est en gros un morceau où on ne nous donne pas vraiment de note spécifique, on nous donne plein de petits riffs et on peut les jouer aussi longtemps qu’on veut, et on est normalement dans un orchestre et tout le monde joue l’un de ces petits riffs. Quand on rejoue ce morceau, il est légèrement différent à chaque fois. Ce genre de chose est très intéressant. C’est aussi comme ça que j’écris de la musique : je fais tourner une boucle, je joue quelque chose par-dessus et je réécoute pour voir s’il y a quelque chose d’intéressant là-dedans, puis je réessaye, etc. La musique classique est une mine d’or en termes de techniques de créativité. Je trouve qu’il y a beaucoup plus de créativité dans la musique classique que dans bien des musiques modernes.

As-tu entendu « Music For 18 Musicians » de Steve Reich? Il y a un riff en boucle et une super progression avec l’orchestre. C’est très moderne pour quelque chose qui est sorti en 1977…

Oui, c’est génial ! Cette capacité à trouver ces concepts mais aussi cette assurance qui fait dire : « Personne n’a fait ça avant, donc je vais le faire. Il n’y a aucune raison pour qu’on ne le fasse pas », c’est parfois ce qu’il y a de plus difficile à avoir. Ces gens étaient des pionniers.

Sur un tout autre sujet, vous avez aussi sorti un documentaire, Further East, sur la tournée que vous avez effectuée en Russie. A ce sujet, tu as dit : « A une époque où, lorsque l’on parle de la Russie et de son régime, c’est souvent teinté de connotations négatives, nous espérons que ça serve de rappel opportun que les jeunes du pays ne sont pas différents de ceux plus à l’ouest. » Comment décrirais-tu ton expérience à tourner en Russie ? Comment comparerais-tu ça aux autres régions du monde ?

La première chose à dire est que ce n’est pas vraiment si différent au niveau humain. Peu importe où on va, dès qu’on noue des liens sur la musique, on se rend compte qu’on est tous humains et très semblables. On aime croire qu’on est tous spéciaux et individuels, mais le fait est qu’il y a d’énormes similitudes. La musique est probablement l’une des meilleures manières pour nous de tous nous connecter, même si on vient de différents pays, différentes cultures, si on a différentes idées sur les choses. On peut quand même se connecter grâce à la musique et lors des concerts : on crée une communauté le temps d’une soirée. C’est ce qui fait que c’est si spécial. Tourner en Russie est quelque chose que je n’aurais jamais pensé faire, je n’avais même pas rêvé qu’un jour j’irais dans un endroit comme Satin Pétersbourg, et encore moins faire la tournée que nous avons faite lors de laquelle nous avons donné huit concerts et avons été jusqu’à tout à l’est de la Russie. Le plus loin que nous avons été était une ville qui s’appelait Irkutsk, qui était magnifique, juste au bord de cet extraordinaire lac Baïkal, qui est le plus profond et le plus vieux lac du monde, avec un paysage incroyable et magnifique. Les gens étaient tellement accueillants et sympathiques. C’était une super expérience. Evidemment, je pourrais préciser que ce sont les gens que nous adorons, ce n’est pas le gouvernement [petits rires]. Il y a plein de choses qui ne vont pas en Russie, tout comme il y a plein de choses qui ne vont pas en Angleterre. Ça ne signifie pas que nous ne devrions pas jouer dans ces pays et se connecter à ces gens. Je trouve que c’est très important.

Tourner, ce n’est pas que faire des concerts, c’est aussi voyager. La Russie est un vaste pays ayant d’incroyables paysages et des conditions météo rudes. Dirais-tu que c’était une expérience encore plus puissante pour cette raison ?

C’était très différent. Notre bus de tournée n’allait pas plus loin que Saint-Pétersbourg. Après avoir fait ces concerts, nous devions ensuite poursuivre en prenant l’avion et le train, ce qui était étrange. Evidemment, le pays est tellement grand qu’on n’a pas vraiment le choix. Si tu faisais ça en tour bus, ça prendrait trois jours pour atteindre certaines villes. C’était une expérience très différente et heureusement, la météo a été clémente pour nous quand nous y étions, donc ça allait.

Interview réalisée par téléphone le 16 mars 2020 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tom Pullen (1) & Derek Ridgers (2, 4 & 5).

Site officiel d’Enter Shikari : www.entershikari.com.

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