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Interview   

L’essence purificatrice d’Immolation


Avec Immolation, on sait toujours à peu près à quoi s’attendre, le chanteur-bassiste Ross Dolan défendant lui-même l’idée de ne pas franchir une limite qui pourrait déboussoler les fans. Pourtant, à une époque où, dans le death metal, on entend souvent l’argument commercial du « plus brutal » ou encore « plus rapide », des groupes qui ont de la bouteille tels qu’Immolation – presque trente ans au compteur ! – font du bien en remettant sur la table une dynamique essentielle, et pourtant parfois oubliée par de plus jeunes groupes. Le nouvel opus des Américains, Atonement, est, à cet égard, exemplaire.

Au delà de la musique, Immolation n’étonnera pas non plus, autant qu’il fait preuve de savoir-faire, dans les thématiques abordées. Allant titiller la religion mais aussi des sujets politiques qui ne sont pas sans rappeler l’opus conceptuel précédent, Kingdom Of Conspiracy inspiré du célèbre 1984 de George Orwell. Nous parlons de tout ceci avec Dolan, qui évoque également en fin d’entretien son double poste de chanteur et bassiste qui peut parfois lui donner du fil à retordre.

« Nous avons toujours voulu créer quelque chose de puissant, sombre et envoutant, avec un accent sur le feeling et la passion plutôt que les éléments individuels qui constituaient la musique, comme la vitesse ou la lourdeur ou le côté extrême. »

Radio Metal : Le communiqué de presse fourni avec l’album insiste sur le fait que vous avez essayé de repousser les limites depuis votre premier album en 1991. A quel point est-ce un challenge de toujours aller plus loin pendant vingt-six ans ?

Ross Dolan (chant & basse) : Tu sais quoi ? A chaque fois que nous démarrons le processus d’écriture d’un nouvel album, nous essayons de ne pas y aller avec de grandes attentes. Nous nous contentons d’essayer d’écrire un bon album parce que je pense que si tu essayes de surpasser ton dernier album et l’album avant ça, je pense tout ce que tu fais, c’est te vaincre toi-même. Donc nous entamons toujours le processus en voulant un album plus sombre, meilleur et plus intense, mais au bout du compte, la créativité possède un esprit propre. Donc à la fin du processus, parfois, tu ressors ailleurs par rapport à là où tu as peut-être commencé. Le processus est comme ça, tout simplement, c’est très bizarre. Le processus te contrôle, pour ainsi dire, ce n’est pas toi qui contrôle le processus [rires]. Ceci dit, nous essayons vraiment de rendre chaque album meilleur. Nous essayons, à chaque album, de nous occuper de problématiques dont nous voulions nous occuper avec des albums passés. Par exemple, lorsque nous avons commencé le processus d’écriture pour Atonement, et la date d’entrée en studio se rapprochait, nous savions que nous voulions corriger des soucis liés à la production que nous avions avec Kingdom Of Conspiracy, surtout avec la batterie. Nous voulions que la batterie sonne mieux sur cet album ; nous voulions qu’elle ressorte de façon puissante sans sonner trop mécanique. Donc de petites choses comme ça, nous voulions essayer des choses avec le son de guitare… Donc, au niveau production, tout ceci, ce sont des choses que nous avons essayé de façonner avec chaque album, mais pour ce qui est de la composition, je n’ai pas vraiment d’autre réponse que : nous faisons vraiment toujours tout notre possible pour obtenir quelque chose de meilleur, plus sombre et plus extrême. Parfois ça ne fonctionne pas, mais avec cet album, je suppose que nous avons eu de la chance. Je trouve que c’est un album vraiment fort. Je trouve qu’il possède vraiment tous les éléments que le groupe a eus depuis le premier jour, tous ces éléments que nos fans apprécient tant, que ce soit les couches de guitares, les grandes sections épiques, les parties très sombres, envoûtantes, lourdes et hypnotiques, et les sections très rapides, explosives, intenses et écrasantes. Donc cet album, et toutes les chansons dans cet album, possède tout ça. Je pense que c’est probablement ce qui rend cet album si unique et le met à part par rapport à nos derniers albums. Mais à la fois, il fonctionne très bien avec l’ensemble de la discographie. C’est clairement un album d’Immolation. Nous n’avons pas pris de virage, rien qui surprendra négativement les fans, ce ne sera que positivement ! [Rires]

Apparemment le processus a été plus long pour cet album…

Oui, vraiment. Nous avons commencé à composer l’album début 2015, ce qui fait putain de longtemps pour nous ! Habituellement, nous terminons tout le processus en quatre ou cinq mois, mais celui-ci a pris beaucoup de temps parce que nous avons, en cours de route, été frappés par le syndrome de la page blanche et nous avons dû arrêter et mettre un peu la composition de côté pendant un moment. Notre batteur Steve [Shalaty] s’est cassé la cheville droite en septembre 2015, donc il a dû être opéré, faire de la rééducation pendant six mois, réapprendre à jouer et marcher avec sa jambe droite, etc. C’était donc un long et fastidieux processus pour Steve, et donc ça aussi, ça nous a un peu retardés. Mais je pense que le côté positif de tout ça, c’est que nous avions plus de temps pour vraiment confectionner les chansons et tout peaufiner pour en faire exactement ce que nous voulions. Steve a eu plus de temps pour comprendre les musiques et vraiment travailler ses parties. C’était un processus plus long, mais je pense qu’en fait, ça nous a aidés à créer un meilleur album au bout du compte.

Tu as mentionné le syndrome de la page blanche. La seule façon de surmonter ça est-elle de simplement mettre l’album de côté pendant un moment ou bien y a-t-il d’autres méthodes ?

Tu n’as pas le choix, tu as absolument raison. Tu dois le mettre de côté. Tu n’as aucun contrôle là-dessus. Tu ne peux pas le forcer. Si ce n’est pas là, ce n’est pas là, et tu dois juste faire autre chose. C’est frustrant, surtout lorsque tu as des dates butoirs qui sont imminentes, mais heureusement, nous avions du temps, et Nuclear Blast a toujours été super cool avec nous et très accommodant, et ils ne nous mettent jamais la pression. Nous leur avons donc simplement dit : « Ecoutez, il va falloir que nous repoussions tout à plus tard parce que nous sommes tombés sur un obstacle et nous avons besoin de plus de temps. » Et ils étaient là : « Ouais, pas de problème ! Ça ne sert à rien de précipiter les choses. Si vous avez besoin de plus de temps, prenez votre temps et faites un album qui soit vraiment solide. » Donc voilà, mec ! Tu dois juste attendre que ça vienne, donc Bob [Vigna] a dû prendre ses distances avec la musique pendant un moment. Tu ne sais pas d’où va venir l’inspiration, c’est le problème. Ça vient à des moments étranges et parfois, ça ne vient pas du tout [rires].

Votre musique possède tout, de parties brutales jusqu’à des parties doom, et les parties lentes ont tendance à mettre en valeur les parties rapides et vice versa. Dirais-tu que c’est la clef pour maintenir l’intérêt et l’excitation de l’auditeur, le fait de ne pas être juste unidimensionnel ?

Absolument ! Nous avons toujours dit ça, depuis le premier jour. Ce n’est pas qu’une question d’aller vite ; ce n’est pas qu’une question d’aller lentement. Ces choses ne sont que des outils pour créer une bonne dynamique au sein de la chanson. La chanson doit porter l’auditeur, et l’emmener plus loin. Bob écrit les albums comme un long morceau de musique, un long mouvement, ce n’est pas onze chansons, c’est un long truc pour lui. Et chaque pièce de ce puzzle doit fonctionner avec les pièces qui la précèdent et la succèdent. Donc ça devient un peu plus compliqué que ce que je pense que les gens s’imaginent à notre sujet, car non seulement tu crées une chanson, mais tu crées aussi des parties d’un plus grand tableau, et c’est cette dynamique qui vraiment porte, non seulement les chansons, mais tout l’album, et il ne faut pas avoir un album unidimensionnel. Je repense à lorsque je me suis intéressé au metal au début, et j’ai toujours adoré cette dynamique. J’adorais les chansons qui contenaient des surprises et des parties qui te décrochaient la mâchoire, genre : « Wow, putain, c’est génial ! Quelle super idée, quelle super partie, quelle super section ! » J’ai toujours aimé la musique comme ça. J’imagine qu’au cours des vingt-cinq dernières années, nous avons appris comment écrire une chanson, et nous apprenons toujours ! C’est un peu un processus d’évolution lent pour nous, mais nous nous améliorons à chaque sortie, et je crois qu’avec cet album, nous avons vraiment réglé certaines de nos erreurs passées. Mais ouais, la dynamique est putain de cruciale pour notre musique, nos chansons, pour que l’auditeur reste attentif et que la chanson reste excitante. Donc tu as absolument raison.

« C’est un peu ce que la musique a toujours représenté pour moi, c’était une forme d’échappatoire, c’était une façon de sortir de la réalité et un peu disparaître dans un autre monde, un monde qui te consumait. Nous avons toujours voulu recréer ce genre de musique, dans laquelle les gens pouvaient se perdre, être absorbés. »

En fait, on dirait qu’avec les groupes de metal extrême et death metal modernes, c’est souvent une question d’être toujours plus brutal, aller plus vite, etc. Penses-tu que ces groupes sont à côté de la plaque ?

Non. La musique, c’est de l’art et tout le monde interprète son art différemment, et je ne regarde jamais les choses ainsi. Chacun fait son propre truc, chacun a sa propre interprétation et sa propre vision. Donc il se trouve juste que nous pensons qu’il faut cette dynamique, au moins pour notre musique. J’écoute un tas de groupes qui sont plus dans la rapidité ou certains groupes qui sont majoritairement lents, et il y a de la place pour tout ça. Je suppose qu’on s’attache à une musique suivant notre humeur, au cours d’une journée ou au cours de notre vie. Je m’attache à certain types de musiques suivant mon humeur. C’est donc quelque chose d’individuel et je ne jette aucune pierre. C’est une vision créative que différents groupes ont, et c’est très bien, mais pour nous, c’est très important d’avoir cette dynamique. J’ai toujours dit ça en interview depuis le tout début, nous ne nous sommes jamais focalisés sur le fait d’aller vite et nous n’avons jamais eu la mentalité qui consiste à aller vite juste pour aller vite ou aller lentement ou être heavy juste pour ça. C’est tout ceci combiné ; tu utilises chacun de ces éléments comme un outil pour créer une bonne dynamique. C’est un peu ce qui a toujours importé pour nous.

Tu as dit plus tôt que cet album « possède vraiment tous les éléments que le groupe a eu depuis le premier jour, tous ces éléments que [vos] fans apprécient tant. » Est-ce important de rester fidèle à ce pour quoi Immolation est connu et ne pas trop en dévier ?

Oui ! Absolument ! La limite est ténue entre le fait d’expérimenter, essayer de nouvelles choses, et aller sur des territoires que les fans n’apprécieront pas. Nous avons toujours été très conscients de ce que nous avons créé en 1988. Nous avons toujours été conscients de cette essence brute de ce qu’est Immolation et ce que ça a toujours signifié pour nous, et nous avons toujours voulu créer quelque chose de puissant, sombre et envoutant, avec un accent sur le feeling et la passion plutôt que les éléments individuels qui constituaient la musique, comme la vitesse ou la lourdeur ou le côté extrême. C’était plus une question de feeling et de passion. Donc l’astuce, c’était d’essayer d’utiliser ces éléments pour créer presque comme un monde différent pour l’auditeur, quelque chose qui allait les sortir de leur réalité présente et leur permettre de s’échapper dans un autre monde. C’est un peu ce que la musique a toujours représenté pour moi, c’était une forme d’échappatoire, c’était une façon de sortir de la réalité et un peu disparaître dans un autre monde, un monde qui te consumait. Nous avons toujours voulu recréer ce genre de musique, dans laquelle les gens pouvaient se perdre, être absorbés. Et je pense que rester fidèles à cette essence, ces fondations que nous avons posées en 1988, a toujours été intentionnel, et ça a toujours été le but. Nous ne sommes pas contre expérimenter, cependant, il y a une façon de le faire sans perdre ta fan base, sans franchir la limite qui mène dans des territoires inexplorés où tes fans pourraient te tourner le dos. C’est très important de suivre ces règles et essayer de créer quelque chose de nouveau, frais et différent, sans aller sur ce terrain dont tu sais qu’il te posera problème pour avancer [rires].

L’année dernière, Immolation a connu un changement dans ses rangs. Pourquoi Bill Taylor a-t-il quitté le groupe et comment Alex Bouks a-t-il été recruté ?

Malheureusement, Bill Taylor a eu une année difficile sur un plan personnel, avec sa petite amie et sa famille. Il a dû gérer beaucoup de choses chez lui, ce qui a un peu interféré sur sa capacité à beaucoup tourner avec nous. C’était une décision à laquelle il a réfléchi pendant un moment. Il a été une part cruciale et importante du groupe pendant seize années, et la dernière chose que nous voulions à ce stade était de subir un changement de line-up. C’était très malheureux, je ne crois pas que c’était vraiment quelque chose qu’il voulait faire, et ce n’est pas une décision qu’il a prise à la légère. Nous en avons longuement parlé avec lui, et nous l’avons beaucoup soutenu. Il a aussi eu des soucis physiques qui l’empêchaient un peu de se sentir à l’aise sur scène. Donc il y avait pas mal de problèmes, personnels et physiques, qui ont contribués à sa décision. C’était un départ amical ; nous sommes évidemment toujours bons amis avec Bill. Il sera toujours une part importante d’Immolation à mes yeux, et aux yeux de Bob et Steve, sans l’ombre d’un doute. Mais nous avons été de l’avant et nous avons trouvé quelqu’un pour prendre sa place, et Alex Bouks était le parfait… C’était le seul choix, vraiment ! C’était le seul à qui nous avons pensé. Nous sommes amis avec Alex depuis vingt-huit ans, c’est un énorme fan d’Immolation, c’est un très bon gars, un mec humble, un bon ami, et il a fait partie de tant de super groupes, il a été dans Goreaphobia, il a été dans Incantation, il a tourné avec Master plusieurs fois ici aux Etats-Unis, et il a aussi son propre groupe qui s’appelle Ruinous, qui est putain de phénoménal, c’est du super death metal old school, c’est génial ! Donc Alex était vraiment celui qu’il nous fallait, et il était aux anges quand nous lui avons demandé. Je pense qu’à l’avenir, Alex va beaucoup apporter au groupe, sans aucun doute.

Ça fait pas moins de quinze ans et huit albums que vous travaillez avec le producteur Paul Orofino. Penses-tu qui faille une telle relation de proximité et durable pour aboutir au résultat auquel vous avez abouti avec Atonement ?

Ouais, absolument ! Paul est comme le cinquième membre du groupe. C’est simplement un ami de longue date, comme tu le sais, nous avons fait chaque album avec Paul, excepté Dawn Of Possession et Here In After, donc nous avons une longue histoire avec Paul. Au bout du compte, nous sommes très à l’aise à travailler avec Paul. C’est simplement l’une des personnes les plus sympas que tu pourrais rencontrer. Je pense qu’avoir un environnement confortable et amical est l’une des clefs pour créer et enregistrer tes parties ; en étant à l’aise dans cette situation, il n’y a aucun stress. Je trouve que la combinaison de Paul Orofino et Zack Ohren, qui a réalisé tout le mix et mastering des quelques derniers albums, c’est comme une dream team pour nous. Ils fonctionnent vraiment bien ensemble. Je crois que Paul vient plus de la vieille école rock traditionnelle, du rock n’ roll, du blues, du jazz, de ce monde-là, et ça correspond très bien au son recherché lorsqu’on enregistre. Donc il obtient les tonalités et les sons dont nous avons besoin. Ensuite, une fois que Zack reçoit la matière dont il a besoin de la part de Paul, il peut vraiment tout peaufiner et en faire ce que nous voulons au niveau dynamique et sonore. Nous sommes très contents et chanceux d’avoir ces mecs phénoménaux qui travaillent avec nous. Avec cet album, je trouve que leurs talents se sont parfaitement soudés, et nous avons obtenu une production dont nous sommes extrêmement contents et, jusqu’ici, tous ceux qui l’ont entendu en sont très contents et ravis.

N’avez-vous jamais pensé à essayer un autre producteur pour voir s’il pourrait apporter un regard et une approche neufs à votre son ?

Ouais, nous y avons pensé. Avant, Paul faisait tout le travail de production jusqu’à Majesty And Decay, et lorsque nous l’avons enregistré, nous avons décidé d’essayer autre chose et nous avons fait appel à Zack Ohre, pour faire le mix et le mastering de cet album. Ensuite, nous avons fait appel à lui pour l’EP, pour Kingdom Of Conspiracy et pour le nouveau. Donc nous avons essayé quelque chose de différent à ce moment-là, et je trouve que la combinaison des deux a vraiment amélioré le son et la dynamique du groupe, au niveau sonore et de la production. Nous sommes le genre de gens à dire : si ce n’est pas cassé, ne le répare pas. Si tu as une combinaison ou une équipe gagnante, reste avec cette équipe.

« Nous ne sommes pas contre expérimenter, cependant, il y a une façon de le faire sans perdre ta fan base, sans franchir la limite qui mène dans des territoires inexplorés où tes fans pourraient te tourner le dos. »

Tu as déclaré qu’Atonement « commentait le côté plus sombre de l’humanité et du monde d’aujourd’hui. » Plus particulièrement, l’extrémisme religieux semble être l’un des thèmes principaux, surtout si l’on considère le titre de l’album et la chanson éponyme. Du coup, qu’as-tu voulu exprimer avec cet album ?

Oui, tu as raison. Tout l’album ne parle pas d’extrémisme religieux mais la chanson « Atonement », oui. Nous avons eu le concept pour l’artwork et le titre de la chanson, et nous avons pensé qu’ « Atonement » collait parfaitement en tant que titre d’album, car chaque chanson sur l’album varie par rapport à ce dont nous parlons en termes de sujet, mais elles ont toutes une ligne directrice, dans le sens où elles touchent toutes à différents aspect du monde d’aujourd’hui, la face sombre et, bien souvent, le côté caché de la face sombre de l’humanité. Ça parle vraiment de ça. En termes de sujets, il englobe un large spectre, donc ce n’est pas spécifique à un sujet donné. Je ne sais pas si tu as les paroles, mais si tu les lis, tu comprendras. Mais généralement, ça évoque la face sombre de l’humanité, et je pense que tous nos albums ont vraiment ce même thème depuis le premier album. C’est juste que nous l’abordons différemment, et nous y parvenons de différentes façons. Les premiers albums étaient très focalisés sur la religion, cet aspect de l’humanité. À partir d’Unholy Cult, nous avons élargi nos horizons pour les paroles. « Atonement » fonctionne bien parce que ça parle vraiment de pardon et de réconciliation dans un sens religieux, mais je pense que si tu l’appliques à un sens plus large dans ces chansons, ça marche parfaitement, car ça parle de toutes les choses vraiment horribles et sombres dont l’humanité est capable, et lorsque tu balances « Atonement » là-dedans, qui parle donc de pardon et de réconciliation, c’est un peu ironique. Dans la dernière phrase de la chanson « Atonement », il n’y a pas d’expiation (traduction du terme « atonement », NDT), donc ça s’en nourrit et ça s’applique au monde. C’est simplement comment nous voyons les choses, et je pense que tout le concept est un peu absurde lorsqu’on l’applique à l’humanité [rires].

Tu as déclaré que la chanson « Destructive Currents » parle de « la mentalité de troupeau/foule et de comment elle est nourrie, manipulée et exploitée par des forces extérieures. » Est-ce une suite directe du concept que vous avez fait pour Kingdom Of Conspiracy qui était très largement inspiré par le livre 1984 de George Orwell ?

Oui, absolument ! Et il y a quelques chansons qui sont inspirées par le dernier album, si tu veux. Elles poursuivent dans la même direction. « Destructive Currents » est totalement l’une de ces chansons, à l’instar de la toute première chanson de l’album, « The Distorting Light », qui parle également de comment notre perception d’événements et de choses qui se produisent dans le monde changent suivant l’éclairage qu’on leur donne. Ça parle de manipuler les opinions des gens, le consensus et la direction que l’on prend dans nos vies. Ça parle de manipuler via ces ressources extérieures, que ce soit les médias, ou de la fausse propagande, ou le fait de nous mettre en tête des choses que nous entendons chaque jour de nos vies. « Destructive Currents » parle également de ça, pas dans le sens de courants destructeurs spécifiques, comme j’ai dit, ce sont des forces extérieures qui poussent les gens dans cette mentalité où ils voient de la sournoiserie dans le monde et ils regardent leurs voisins, ou d’autres gens, d’autres nations, de façon négative. Il y a donc beaucoup de cette obscurité intérieure de l’être humain dans l’album. La troisième chanson, « Fostering The Divide », parle aussi de la sournoiserie du monde et c’est probablement l’une des chansons les plus sombres de l’album parce qu’elle traite d’un sujet très réel qui existe depuis la nuit des temps, ça parle de diviser pour mieux régner. Donc chaque chanson touche à différents aspects de cette même chose, mais à sa façon, et certaines de ces chansons étaient très difficiles à articuler au niveau des paroles. Nous avions des concepts abstraits. Comme « Destructive Currents », c’est un peu un concept abstrait, nous savions de quoi nous voulions que ça parle mais l’articuler et le développer dans des paroles qui avaient du sens, qui ne tenaient pas l’auditeur par la main… Tu sais, nous voulons toujours que les paroles soit un peu ambiguës afin que les gens en retirent différentes choses. Lorsque je parle des paroles, j’essaie d’en parler dans un sens général. Je ne veux pas gâcher le plaisir de l’auditeur [rires].

Kingdom Of Conspiracy était le premier album conceptuel du groupe. Est-ce que cette expérience a eu un impact ce nouvel album ?

Kingdom était unique, car lorsque nous avions tout le concept de l’album, avant d’aller en studio et commencer à développer les idées, clairement, conceptuellement, nous nous sommes rendus compte que tout était plus ou moins lié, et nous avons donc ressenti que ça aurait du sens de poursuivre dans cette voie et en faire complètement un album concept, basé sur les idées de 1984 de George Orwell, et à quel point ce mec était un visionnaire à la fin des années 40 et dans les années 50, et comment tu pouvais prendre ce livre et l’appliquer à ce qui se passait aujourd’hui. Donc ça a très bien fonctionné. Donc lorsque nous nous sommes mis sur Atonement, il restait plein de sujets que nous n’avions pas pu mentionner sur Kingdom parce que nous n’avions pas eu le temps, donc il y a plein de choses que j’avais en tête pour Kingdom et que j’ai dû remettre à plus tard. Donc nous nous sommes mis sur Atonement et j’étais déjà très inspiré, entre ce que nous avions mis de côté par rapport à Kingdom, la vie de tous les jours et ce qui se passait dans le monde. Donc je pense que cet album regarde bien plus en profondeur dans certaines de ces idées que nous avions pour Kingdom, et nous empruntons des directions légèrement différentes pour certaines d’entre elles. Donc c’est très froid et sombre mais, effectivement, ça s’inscrit dans la continuité de nos quelques derniers albums, car nous avons abordé nombre de ces sujets sur plein d’albums depuis Unholy Cult, donc c’est un truc qui est en constante évolution.

Comme tu l’as dit, ces thèmes, que ce soit l’extrémisme religieux ou la mentalité des foules, ont été récurrents dans votre carrière. Comment votre vision de ceux-ci a-t-elle évolué ?

Evidemment, ça a évolué. Nous avons évolué en tant que personnes, nous avons beaucoup gagné en maturité au cours des vingt-neuf dernières années, j’espère, d’une façon ou d’une autre [rires], mais ta perception du monde est ce qu’elle est mais elle est constamment en train de se transformer, suivant ce qui se passe sur le moment. Tu vois toujours les choses sous un jour différent, ton vécu change également. Donc je pense que la façon dont nous voyons le monde entre vraiment en jeu. Si tu nous avais demandé d’écrire cet album il y a vingt ans, avant le 11 septembre et avant toute cette folie que nous voyons se produire dans le monde, et avant que nous soyons aussi connectés que nous le sommes, je pense que ça aurait été un album complètement différent. Mais de nos jours, tu as tellement accès à l’information que nous sommes sur-stimulés. Du coup, il y a toujours quelque chose qui te parvient, que ce soit sur internet, ou via les médias papier, ou le bouche à oreille, qui t’inspire ou qui oriente vraiment le chemin que tu empruntes. Donc, ouais, tout ça joue.

« Toutes les forces perfides [comme la religion et la politique] empêchent les gens de vraiment s’unir et opérer les vrais changements dont nous avons besoin dans le monde, […] et ceci ne sera jamais possible si on permet à toutes ces forces perfides de séparer les gens et les pousser à se montrer du doigt les uns les autres. »

Comme tu l’as dit plus tôt, vos premiers albums étaient bien plus anti-religion que maintenant. Est-ce que ça signifie que ton regard sur la religion a changé avec le temps ? Comment comparerais-tu la façon dont tu percevais la religion à l’époque et maintenant ?

C’est exactement pareil ! J’étais athée à l’époque et je suis athée aujourd’hui. Je voyais la religion comme une force qui avait le potentiel d’être positive pour certaines personnes mais je pense, malheureusement, qu’elle a davantage de potentiel pour être négative, comme on peut le voir. Et ce n’est pas qu’aujourd’hui, c’est à travers l’histoire. La religion a toujours été un moyen de contrôler les gens, et si tu portes ça à l’âge moderne, il y a d’autres manières de contrôler les gens maintenant. Donc la religion s’est un peu mise en retrait, d’une certaine façon. Nous avons un moyen très puissant maintenant, nous avons internet, nous avons toutes ces manières de contrôler les gens et leur indiquer une direction qu’ils n’auraient peut-être pas normalement choisie. Mais la religion a toujours fait partie de ça, et nous parlons toujours de religion en ce sens, et encore une fois, c’est notre opinion, c’est mon opinion, il est évident que je ne m’attends pas à ce que tout le monde apprécie ou soit d’accord avec ce que je dis mais ce n’est de toutes façons pas le but. C’est juste regarder objectivement le monde et partager notre commentaire, parler de ce que nous voyons comme un problème et aborder tous ces aspects de notre réalité que nous voyons comme étant très négatifs. Et la religion est une de ces choses, comme la politique, comme toutes les forces perfides qui empêchent les gens de vraiment s’unir et opérer les vrais changements dont nous avons besoin dans le monde, pas des réparations temporaires mais de vrais changements positifs, et ceci ne sera jamais possible si on permet à toutes ces forces perfides de séparer les gens et les pousser à se montrer du doigt les uns les autres. C’est tout ce que nous voyons aujourd’hui, c’est tout ce que nous voyons sur les médias. C’est pourquoi je pense que certaines chansons sur cet album, comme « Fostering The Divide », tape dans le putain de mille, font mouche et parlent de vérité et de la réalité que nous voyons aujourd’hui. C’est pourquoi c’est un album très sombre, je pense.

Dans le dernier trailer officiel, tu parles de comment tu t’es retrouvé à jouer de la basse et chanter en même temps. Et tu mentionnes que « les deux s’entraident mutuellement. » Peux-tu nous parler de comment ton chant et ton jeu de basse interagissent ?

Avant, lorsque j’ai commencé et rejoint le groupe, je n’avais été que bassiste depuis un an ou deux, donc je n’étais pas vraiment un très bon bassiste [petits rires]. Donc lorsqu’ils ont décidé que j’allais être le chanteur, j’étais là : « Oh super ! Maintenant je dois apprendre à très bien jouer ET chanter en même temps ! » C’était donc un vrai défi pour moi, mais ce que j’ai découvert était que, par exemple, surtout pour le timing, je ressentais pendant que je jouais que les deux ensemble m’aidaient beaucoup à être bien en place. Les lignes de chant, je sais où elles sont censées se placer parce que je sais où je suis sur le manche de la basse, et vice versa, je sais que ce motif vocal arrive ici, je sais que cette section commence là à la basse, donc… Au début, ces deux choses m’ont beaucoup aidé à devenir un meilleur bassiste et un meilleur chanteur. Et puisque j’ai été balancé à cette position, j’ai vraiment dû me dépêcher et faire en sorte que ça marche en seulement quelques semaines avant notre tout premier concert. Et je trouve qu’avec les années, ouais, les deux fonctionnent bien pour moi, une fois que tu les as séparés dans ta tête… Et je pense que la partie la plus compliquée, c’est le fait de les séparer, et comprendre que je fais quelque chose avec mes mains et en parallèle je chante autre chose de complètement différent par-dessus. Donc c’est un défi, mais je pense qu’une fois que tu as fait la séparation dans ta tête, ça marche et ça a du sens.

Tu as aussi mentionné le fait que lorsque tu as enregistré un album, tu dois ensuite y revenir et apprendre les nouvelles musiques, parce qu’évidemment, tu enregistres la basse et le chant séparément. Y a-t-il eu des moments où tu as eu de grosses difficultés à apprendre une de tes propres chansons parce que les deux parties, le chant et la basse, étaient dures à combiner ?

Oui ! Tu sais quoi ? C’est marrant que tu dises ça parce qu’il y a quelques parties maintenant, environ deux parties dans deux des nouvelles chansons… Et ce sont des parties très faciles ! Genre, si je devais les jouer uniquement à la basse, je pourrais les jouer les yeux fermés, mais lorsque tu balances les paroles par-dessus, celles-ci se retrouvent à des endroits bizarres, ce qui fait qu’elles ne coïncident pas avec les parties, du coup, c’est là qu’est le challenge, et ça a été un sacré défi ! J’ai aussi rencontré ça lorsque nous avons fait l’album de Gospel Of The Witches et que nous avons donné des concerts pour ça. La musique était bien plus simple que celle d’Immolation, mais c’était un plus grand challenge pour ce qui est de faire rentrer le chant [rires]. Donc, ouais, j’ai encore mes défis ici et là, et j’en ai déjà rencontré deux en me préparant pour la tournée en soutien de cet album.

Quelles sont ces parties ?

L’une d’entre elles était la partie dans « Fostering The Divide », la section centrale, le breakdown très heavy avec les couches de guitare. Cette section était un peu épineuse pour moi. Et la partie de refrain de « Destructive Currents ». Nous avons une guitare old school, la partie de guitare bien vilaine, et puis nous avons la section de refrain avec les couches. Car la basse fait quelque chose de très simple ici, c’est presque comme une pulsation et, mec, pour une quelconque raison, c’était très difficile pour moi de balancer mon chant en faisant cette pulsation et en la maintenant dans le temps [rires]. Et c’est un truc facile ! Ce n’est pas du tout difficile pour moi mais lorsque tu combines les deux, ça devient très délicat.

Penses-tu que tu es devenu un meilleur bassiste et chanteur que tu n’aurais pu l’être autrement parce que tu fais les deux en même temps ?

Absolument ! Car j’ai dû passer bien plus de temps à apprendre les chansons après le studio et pour me préparer pour les tournées. Environ un mois, un mois et demi avant que nous fassions une quelconque tournée, je commence à répéter, chaque jour, de mon côté. Je sais que j’ai besoin de ce temps parce que je ne veux pas me retrouver sur scène en ne me sentant pas à l’aise avec quoi que ce soit. Je veux être à l’aise sur scène et je veux jouer comme si c’était une seconde nature pour moi, sans y réfléchir. Il faut donc que j’en arrive là pour me sentir à l’aise. Ca requiert énormément de temps chez moi à m’entraîner, et ceci, bien sûr, fait de toi un meilleur musicien, et aussi, je pense que la meilleure chose que n’importe quel musicien puisse faire, c’est jouer en live. Après une tournée, je pense que tu es à cent vingt pour cent de tes capacités, car tu as joué tous les soirs, et tu dois gérer le live et toutes les choses bizarres qui peuvent arriver en live, et tu t’adaptes à mesure que ça se passe, et je pense que c’est ce qui, au final, fait de toi un meilleur musicien.

Interview réalisée par téléphone le 11 janvier 2017 par Nicolas Gricourt.
Fiche ce questions : Nicolas Gricourt & Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Page Facebook officielle d’Immolation : www.facebook.com/immolation

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