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Chronique   

Ethereal Shroud – Trisagion


« Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, Aie Pitié De Nous. » Ainsi se présente traditionnellement le trisagion, littéralement « trois fois saint ». Si l’aspect saint de l’œuvre ici considérée sera discutable à loisir, on a sans conteste affaire à une trilogie ambitieuse et massive, qui mérite que l’on s’attarde sur ses composantes comme sur les chapitres d’un roman… ou d’un livre sacré. Pas moins de six ans séparent cet album de They Became The Falling Ash, et Joe Hawker, unique membre officiel d’Ethereal Shroud, en aurait même commencé la composition quinze ans avant la sortie, traversant diverses épreuves mentales qui ont fait de ce parachèvement un triomphe personnel.

Joe Hawker prend certes son temps mais n’abuse pas pour autant de notre patience. Il revendique une volonté d’éviter les répétitions, ce qui est un challenge en soi dans de copieuses pistes de black metal atmosphérique. Le caractère presque symphonique de certaines orchestrations retranscrit sa volonté d’avancer, de lutter. L’inquiétante introduction de l’album se limite à des tambours dignes de ceux des gobelins tapis dans l’ombre dans le premier volet du Seigneur Des Anneaux. Tout un panorama se dévoile progressivement, de manière très cinématique, avant que l’irruption mémorable du chant ne nous fasse plonger en son cœur tête la première. « Chasmal Fires » – vingt-sept minutes au compteur – s’achève sur une note triomphale, et pourtant les péripéties ne font que commencer. « Discarnate » ne remise nullement la vigueur acquise lors de la première piste. L’attention de l’auditeur est fréquemment renouvelée grâce à l’introduction de nouveaux éléments, à l’instar de ces quelques touches d’un chant presque susurré. Une voix féminine avait d’ailleurs fait son apparition au cours de « Chasmal Fires », mais comme pour tout outil, Joe Hawker n’en abuse pas. « Discarnate » dure exceptionnellement moins d’un quart d’heure, et en profite pour se doter d’un équivalent de refrain, sous la forme d’une mélodie de guitare entêtante et immédiatement reconnaissable.

Les pistes ont, du reste, une certaine personnalité, ce qui n’est pas toujours gagné dans ce style. Des notes de piano apportent la touche finale à « Discarnate », annonçant les accords plus doom d’« Astral Mariner ». Des cris déchirants, d’une intensité inédite pour Ethereal Shroud, amorceront bientôt la conclusion de ce singulier trisagion : un bouquet final combinant les nuances entrevues dans l’album, avec panache mais sans surenchère. La piste bonus, « Lanterns », originellement absente de la version numérique, a été ajoutée pour compenser le retard d’expédition (dû à un succès dépassant de loin les espérances de l’auteur) et permettre à tout un chacun d’immédiatement écouter l’œuvre dans son incarnation la plus complète : près de soixante-dix-huit minutes. Il ne faut pas se flageller si on ne se passe pas toutes les pistes en une fois : cela peut aider les plus distraits à profiter de l’intensité de chacune de ces incantations. Certains revers sont difficilement évitables dans une œuvre ainsi proportionnée. Ainsi, certaines jonctions restent apparentes, voire pourront sembler précipitées, même si des fils conducteurs maintiennent un degré de cohésion bienvenu.

Trisagion est un pot-pourri de bonnes idées trouvées, pour beaucoup, dans l’existant. Ethereal Shroud leur appose une bonne couche de personnalité, à défaut d’avoir vocation à révolutionner le genre. Ainsi, les plus attentifs trouveront des airs d’Elderwind. Avec un peu d’imagination, on pourrait associer certains usages d’instruments à cordes à Saor et Panopticon ; les parties de chant plus grave peuvent quant à elles pencher du côté d’Eneferens, et l’occasionnelle légèreté, sublimée par certains claviers, donne un air d’Unreqvited à l’ensemble. Ce disque trouvera sa place sur les étagères comme une encyclopédie de ce qui a pu se faire de plus immersif dans le black atmosphérique – à la sauce plus ou moins dépressive – ces dernières années, et Dieu sait à quel point cette scène est fournie, pour ne pas dire saturée. On en arriverait presque à oublier que dans cette encyclopédie sont racontées, en filigrane, nombre d’années de la vie de Joe Hawker.

Même si, dans les parties les plus fournies, Trisagion pourrait évoquer un épais miasme marécageux, il reste relativement aisé d’en extraire les différentes composantes. Le mixage et le mastering ont été sous-traités, afin de donner toutes ses chances à ce qui s’est révélé comme le projet le plus ambitieux d’Ethereal Shroud, et divers interprètes ont donné de leur personne pour l’enregistrement. Le chant est parfois effacé, noyé dans la brume ; Joe Hawker ne recherche pas pour autant une déshumanisation : au contraire, sa voix résonne autour de l’auditeur, se fait familière et enveloppante. Cette production est le reflet des illustrations conçues pour l’album : elle se veut « ambiguë mais frappante ». Joe Hawker élabore sur ce sujet en déclarant que « ce qui se trouve dans le brouillard ne perd pas pour autant sa forme, ni sa grandeur terrifiante ». They Became The Falling Ash, en comparaison, représentait une approche bien plus cauchemardesque, en accord probable avec l’état mental qui était celui de Joe Hawker à l’époque.

Joe Hawker estime que ce projet-ci a maintenant dit tout ce qu’il avait à dire. Ethereal Shroud est parti des tréfonds, de l’underground le plus pur, et a pris son envol – un envol reflété par les titres donnés à « Chasmal Fires » et au conclusif « Astral Mariner ». Joe Hawker a alors disparu derrière l’horizon, mais reviendra probablement sous une forme ou une autre : a priori, contrairement à un certain Icare, il ne s’est pas brûlé les ailes, bien au contraire. Lui-même ne semble pas savoir de quoi son avenir sera fait, mais il a déjà prouvé qu’il disposait d’autres ressources, avec Wisp, projet de doom étonnamment apaisant, né pendant une insomnie…

L’album en écoute intégrale :

Album Trisagion, sortie le 10 décembre 2021 en indépendant. Disponible à l’achat ici



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  • La chronique après un peu après la guerre, mais c’est pas dérangeant du tout à vrai dire. L’album est excellent, c’est étonnant de refaire du neuf avec du déjà fait, je recommande 100x! Par contre je ne connaissais rien de l’auteur, merci !

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    Après la guerre car c’était un test de candidature. xD Merci pour le retour en tout cas.

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