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Interview   

Eths : le chant du phénix


Rachel & Staif - EthsRéaliser une oeuvre est toujours d’une manière ou d’une autre, un processus cathartique : on y laisse toujours une émotion, que ce soit de l’amour, de la tristesse, de l’enthousiasme, de l’énergie, etc. Mais il y a des œuvres pour lesquelles on ressent une sensation d’aboutissement. Celles pour lesquelles on pense « avoir tout dit ».

Pour Stéphane Bihl, alias Staif, unique rescapé du line-up emblématique de Eths, le nouvel album Ankaa est ce genre d’oeuvre. Ce disque a une saveur particulière pour le groupe et pour Stéphane. C’est le premier depuis le départ de Candice et l’arrivée de Rachel au chant, c’est le premier que Stéphane à la fois compose et produit et c’est le premier sur lequel il s’implique pleinement pour les textes. Au-delà donc du nouveau départ – suggéré d’ailleurs par son nom – que représente ce disque, Ankaa, c’est surtout le travail d’un musicien qui s’est retrouvé seul pour perpétuer l’esprit d’un groupe qui avait, selon ses dires, « encore des choses à dire ». Le résultat, avec ces nouvelles influences, ces invités prestigieux et cet investissement émotionnel de la part du guitariste qui a absolument tout donné, est tel que le disque aurait presque plus des allures de chant du cygne que du phénix.

Nous avons donc demandé à Stéphane comment il avait abordé cette tâche, comment il se sentait avant et après l’avoir réalisé et quels espoirs il fondait pour cette nouvelle mouture de Eths. En sus, dans un tel contexte, être un nouvel arrivant est plus que jamais compliqué, nous avons donc également tenu à connaître le point de vue de Rachel.

Eths 2016 by Nicolas Delpierre

« Nous ne nous sommes jamais posé de barrière mais parfois nous avions peut-être un peu peur d’aller trop loin sur certains trucs. Là, je ne me suis vraiment pas posé la question. Je me suis dit : ‘Allez, on y va et on verra bien !' »

Radio Metal : Ça fait déjà trois ans que Rachel a intégré le groupe, vous avez sorti un EP en 2014 mais ce n’est que deux ans plus tard que vous sortez un nouvel album. La conception d’Ankaa a mis beaucoup de temps. Comment cela se fait ?

Stéphane « Staif » Bihl (guitare) : Eh bien, simplement parce que j’ai quasiment tout fait [rires]. J’ai composé tous les titres, écrit tous les textes, sauf trois que j’ai écrit avec Faustine Berardo de La Nébuleuse d’Hima, et je me suis occupé de tous les enregistrements et de la production. Ce n’est vraiment que le mix et le master que je n’ai pas fait. Du coup, voilà pourquoi ça a pris tout ce temps, concrètement.

Ankaa représente une sorte de nouveau départ pour Eths, du coup comment as-tu abordé cet album en termes de composition par rapport aux albums précédents ?

C’est assez paradoxal. Je l’ai pris comme les précédents, c’est-à-dire que nous ne nous sommes jamais fixés d’idée préconçue. Nous ne nous sommes jamais dits avant tel album que nous allions faire un album comme ça. Ca a toujours été de la compo purement avec les tripes et l’album est ce qu’il est. Ça fait quand même depuis Tératologie que je compose en grande majorité voire en totalité les titres et la différence sur celui-là, c’est que j’ai vraiment attaqué par les arrangements. J’avais besoin de changer le processus parce que j’avais l’impression de tourner en rond en partant de la gratte. J’avais peur de retomber un peu dans le même riffing et tout. Je suis donc vraiment parti avec des instruments virtuels, pour commencer, et j’ai fait plein d’instrus différentes. Ensuite j’ai choisi celles qui me paraissaient les plus pertinentes. Et partant de là, j’ai composé les guitares, les batteries et tout ce qui a suivi derrière.

L’album s’ouvre à des choses différentes, comme des touches d’electro-indus et, de façon générale, il y a un grand travail dans les ambiances et arrangements. Est-ce que cet album était un peu l’occasion de rafraîchir et enrichir le style d’Eths ?

Oui, ça c’est vrai. Absolument. Il y avait ça, il y avait le fait aussi que, me retrouvant seul, je me suis dit autant aller jusqu’au bout de la démarche. Comme je le disais, nous ne nous sommes jamais posé de barrière mais parfois nous avions peut-être un peu peur d’aller trop loin sur certains trucs. Là, je ne me suis vraiment pas posé la question. Je me suis dit : « Allez, on y va et on verra bien ! » Du coup, je suis allé à fond sur les trucs électro, sur les trucs plus classiques ou plus orchestraux, etc. C’était très enrichissant pour moi de pouvoir me frotter à tous ces trucs différents et de pouvoir amener différentes couleurs que je trouvais sympas. Il y a aussi un double but, quelque part, qui est d’amener de nouvelles influences avec le metal mais, inversement, je trouve que c’est cool aussi d’avoir de l’électro avec de la gratte.

La musique d’Eths ayant été très marquée par le chant de Candice, Rachel, comment as-tu approché ton chant sur cet album ?

Rachel Aspe (chant) : Vu que j’ai fait des reprises de Candice depuis que je suis dans le groupe, j’ai quand même un peu l’habitude de ce style maintenant. Et à savoir si je voulais que ça ressemble, oui et non. Enfin, je voulais rester dans l’esprit et en même temps faire un truc un peu plus bourrin [petits rires]. Et vu que c’est Staif qui m’a un peu dirigée, je n’ai pas eu de mal à trouver la façon de faire. Et puis lui, il avait l’habitude et il m’a dit : « Non, ça serait mieux comme ci ou comme ça, etc. »

Cette fois, Staif, tu as produit toi-même l’album. Qu’est-ce qui t’as poussé à sauter le pas ?

Staif : Je me sentais prêt et puis, c’est vrai que sur la compo, j’avais tellement de choses en tête, j’avais une idée tellement précise du résultat que je voulais, que je me suis dit que c’est le moment d’y aller. Et puis c’est vrai que ça faisait un moment que j’avais envie. Le premier tir ça avait été avec l’EP Ex Umbra In Solem et là, j’avais envie de prolonger le truc et de montrer ce que je pouvais faire au-delà de la composition.

Et du coup, comment as-tu abordé la production ?

Pour moi, ça coule de source. Quand j’attaque les morceaux, ça paraît con à dire mais j’entends déjà dans ma tête le produit fini. C’est aussi simple que ça. Quand j’écoute un truc, je me dis : « Tiens, s’il y avait ci, ça ou ça, ce serait mieux. Si c’était comme si mais dans ce sens-là… » Et donc je travaille énormément à l’instinct. C’est comme sur la compo. Je vois la prod et la compo de la même façon. Et après, bien entendu, sur le mix, j’ai travaillé avec Nelson Leeroy qui est quand même une grosse référence du mixage, par contre pas du tout metal, c’était son premier mix de metal. C’est un très, très bon mixeur et du coup il m’apprend énormément. C’est lui, en fait, qui m’a donné toutes les premières bases de sons, etc. Et c’était aussi un honneur de travailler avec lui là-dessus. Et puis je ne peux pas ne pas citer Mobo de Conkrete Studio qui a masterisé et fait un travail remarquable aussi. C’est quand même grâce à eux que j’ai pu arriver au résultat que j’avais dans ma tête depuis deux ans [rires].

Pourquoi avoir fait le choix de confier les batteries à un batteur de session, en l’occurrence Dirk Verbeuren ? Au moment de l’enregistrement, R.U.L. n’avait pas encore intégré le groupe ?

Tout à fait, la réponse est dans la question. R.U.L. n’était pas encore dans le groupe à l’époque et avec Guillaume [Dupré], nous avions décidé d’un commun accord d’arrêter la collaboration. Et il fallait vraiment un session man parce qu’il y avait un très gros boulot et pas beaucoup de temps pour le faire. D’abord, j’ai contacté Franky [Costanza], le batteur de Dagoba que je connais bien, pour lui proposer le taf. Il m’a dit : « Ecoute, c’est vachement bien. Mais je pense que tu devrais aller vers un batteur comme Dirk Verbeuren. » Dirk, je n’aurais pas osé le contacter si on ne m’avait suggéré l’idée. Et j’ai été très agréablement surpris de sa réponse quand je lui ai envoyé les premiers titres. Il a directement adoré les titres, il a accroché. Il a aimé l’album entier. Je sais qu’il a pris beaucoup de plaisir à l’enregistrer, donc ça a été vraiment cool. Et comme c’est un musicien hors pair, il a vraiment amené un truc en plus. Une fois qu’il y a eu les batteries de Dirk, ça a amené la cerise sur le gâteau, le petit truc magique en plus.

Eths - Ankaa

« Je trouve ça très troublant, ce côté schizophrénique de l’être humain qui peut être à la fois formidable, créatif et avec beaucoup d’empathie mais qui peut aussi être tellement horrible et destructeur. »

Il avait sa liberté par rapport aux parties de batterie ?

Alors voilà, exactement, je lui ai envoyé des parties assez abouties en termes de cadence et de métrique mais après, bien sûr, moi en tant que guitariste, je n’avais pas travaillé, j’avais mis des breaks un peu aux endroits où je les voyaient mais tout n’était pas définitif. Donc il a quand même globalement respecté [la trame des parties que j’avais programmé] mais il a un jeu de cymbales qui est tellement expressif, ses breaks sont incroyables [petits rires]… Lui-même me disait que c’était vachement bien mais il a amené sa touche et pour moi, c’est quand même vachement mieux ce qu’il a fait. Nous avons procédé comme ça par échange. Il m’a envoyé une version de batterie, j’ai dit : « Ah ouais, c’est vachement bien mais peut-être que là on pourrait avoir un truc plus comme ci ou comme ça. » « Ah, ouais, ok, pas de souci, tu as raison. » Et puis voilà, après vraiment ça a été assez sporadique parce que tout ce qu’il m’a envoyé était excellent d’entrée.

Tu as mentionné le fait que tu avais contacté Franky de Dagoba et que ça avait l’air de lui plaire mais qu’il a quand même choisi de t’orienter vers Dirk. Pourquoi, finalement, lui n’a pas voulu le faire ?

Parce déjà, lui, il n’avait pas le temps, car il a plusieurs groupes dont Dagoba. Et puis il m’a aussi dit que mon album est tellement varié, diversifié que Dirk était plus approprié, car c’est un mec capable de jouer un truc ultra groovy comme d’autres choses très différentes. C’est pour ça que j’aime beaucoup Franky, le fait qu’il me dise, avec la grande humilité qu’il a toujours, qu’avec Dirk ce sera encore mieux que si c’était lui. Avant tout, il n’avait pas le temps mais aussi il me disait qu’il pensait que les morceaux avec Dirk, ça allait être énorme. Et il ne s’est pas trompé. Nous avons joué avec Dagoba justement il y a deux jours et je lui ai dit merci [petits rires], car c’est grâce à lui que nous avons eu Dirk. J’aime beaucoup Franky, donc j’espère quand même un jour nous pourrons se faire, pourquoi pas, un projet ensemble, ce serait vraiment un grand plaisir.

Dans Ankaa, en plus de Dirk Verbeuren, on retrouve d’autres invités, Sarah Layssac d’Arkan, Jon Howard de Threat Signal et Bjorn « Speed » Strid de Soilwork. Pourquoi avoir fait appel à tant d’invités ?

Tout simplement parce que Rachel n’ayant pas eu énormément d’expérience, les cris c’était vraiment terrible mais sur le chant, elle n’avait pas une palette aussi large que ce que moi je pensais il fallait pour ce disque. Donc ça me semblait plus judicieux justement de tout simplement aller chercher ailleurs et amener de nouvelles couleurs. Comme dans les instrus je suis allé sur les arrangements cherché de nouveaux trucs, je me suis dit que d’avoir aussi d’autres voix ça n’allait que faire du bien, au final, aux titres et à l’album, et amener une nouvelle vision de ce que peut être Eths aujourd’hui.

Est-ce que vous comptez faire ces titres avec les invités sur scène de temps en temps ?

Oui, c’est sûr que s’il y a l’occasion de faire le featuring sur scène, ce serait avec plaisir !

Et du coup, par rapport à ces parties de chant, Rachel, est-ce quelque chose sur laquelle tu es en train de travailler pour apporter ce côté-là avec ta voix ?

Rachel : Oui, après, il y a des chansons que je faisais mais c’était mieux avec d’autres timbres, tout simplement. Ce n’est pas qu’une question d’expérience. Sinon, oui, j’y travaille pour pouvoir les faire en concert, bien sûr. Mais c’est bon, je peux les faire [rires].

Comme tu le disais tout à l’heure, Staif, tu as écrit la majorité des textes tout en te faisant aider par Faustine Berardo. Donc Rachel n’a pas du tout participé aux textes ?

Staif : Non. Nous avons un peu essayé mais elle n’était pas vraiment à l’aise. Et dès la compo des titres j’avais déjà des idées de thèmes, je savais déjà un peu où aller. Donc pour elle c’était aussi plus simple de se focaliser sur l’interprétation parce que, rien que ça, c’était déjà un travail.

Rachel : Vu que Staif avait déjà tous les thèmes en tête depuis le début, c’est dur de faire quelque chose qui correspond à cent pour cent à ses idées. Et, en plus, mon style d’écriture n’était pas encore assez expérimenté. Moi, quand j’écris, c’est assez simple. « Ex Umbra In Solem », ce n’était pas non plus assez poétique, disons [petits rires].

Staif : Et puis pour moi, c’était un bon challenge parce que j’ai déjà écrit par le passé dans Eths mais c’était un morceau par ci, un morceau par-là. Donc là, quand même, de faire quasiment tout l’album, c’était un challenge mais je ne regrette absolument pas et même ça m’a donné envie de continuer à écrire. Ça fait du bien aussi !

Et pourquoi faire intervenir Faustine en particulier ?

Parce que je la connais depuis longtemps. Nous avons toujours eu un super feeling artistique ensemble et pendant la phase de compo des instrus, nous avons bossé ensemble sur un projet parallèle tous les deux où je faisais de la musique et elle les textes, et j’ai adoré les textes qu’elle a écrit. Du coup, tout simplement, quand j’ai commencé à écrire les paroles, je me suis dit : « Bon, il y a quand même dix entités, ça fait beaucoup. » Comme je te disais, ça avait déjà pris deux ans et il fallait quand même essayer de réduire un peu le temps. J’avais besoin d’aide et aussi d’amener une autre fraîcheur parce qu’il y avait des thématiques où j’avais le fond de ce que je voulais dire mais la forme, je ne savais pas par quel bout l’aborder. Et d’avoir son regard extérieur, ça a vraiment permis d’avoir une autre lecture des thèmes. Et surtout, ça a permis de la faire chanter parce que j’aime beaucoup la voix de Faustine. C’était vraiment sympa de travailler avec elle.

Eths - Staif 2016 by Nicolas Delpierre

« Ça fait vingt ans que je fais ça et que ça me plait beaucoup mais c’est dur de ne plus avoir mes amis du départ. C’est dur encore aujourd’hui. J’y pense parfois sur scène et tout, ça me manque parfois. »

Auparavant, les paroles c’était surtout le job de Candice, même si tu avais déjà écrit deux ou trois trucs, comme tu viens de le préciser. Est-ce que ça t’as permis de libérer des choses en toi que tu n’avais pas forcément l’occasion d’exprimer jusqu’à aujourd’hui ?

C’est vrai. Oui, effectivement. Les textes que j’avais faits par le passé, « Animadversion » (EP Samantha, 2002) ou « Animae Exhalare » (Tératologie, 2007), étaient des textes très personnels où je me livrais, où c’était quasi… comment dire [rires], je ne veux pas dire psychiatrique mais tu vois, c’était presque une auto-séance. Alors que là, c’était un autre exercice, c’était plus de libérer certaines décharges et j’avais aussi envie d’un certain esthétisme. Les mots ont été très pesés, très choisis, et je voulais qu’il y ait une certaine violence dans les textes parce qu’il y a des trucs dont je parle – comme, par exemple, l’infanticide dans « Nixi Dii », notamment que Faustine a écrit – qui me dérangent vraiment, j’avais besoin parfois d’arriver à faire passer ce malaise à travers les textes.

Quelles différences vois-tu au niveau des textes par rapport à avant, lorsque Candice était dans le groupe ?

Je pense que Candice avait un truc très artistique, quasi-mystique, en fait, qui ne ressemble qu’à elle. Je n’ai surtout pas voulu singer. Moi, j’ai une écriture, on va dire, plus rythmée. Etant un grand fan de Baudelaire et de poésie, j’ai plus axé mon écriture sur le rythme, là où Candice arrivait à créer des images, des choses incroyables, comme « mâcher mes mains », elle avait des formules qu’elle était la seule à pouvoir faire. Donc j’ai essayé d’amener les textes ailleurs, avec ma patte je pense plus rythmique, plus poétique, pas au niveau du sens mais vraiment de la forme du texte.

L’album comprend deux titres en anglais, dont « HAR1 » où tu as emprunté au poème Invictus de William Ernest Henkey. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

HAR1 est un groupe de gêne qui différence vraiment l’être humain des autres animaux. Donc pour moi, ce titre, c’était arriver dans ce morceau à exprimer ce que peut être l’être humain, c’est-à-dire quelque chose d’ignoble – c’est ce que je décris dans les couplets -, car des fois c’est complètement pourri quand on voit ce qu’on peut être capable de faire et surtout dans l’état dans lequel on a mis notre planète, mais aussi une magie et c’est pour ça que j’ai pris ce poème qui est, pour moi, magnifique. A chaque fois que je le lis, il me transcende. Ce texte a beau avoir plus de cent ans, je trouve qu’il est toujours d’actualité. Il représente aussi la beauté que peut parfois avoir l’âme humaine et je trouve ça très troublant, ce côté schizophrénique de l’être humain qui peut être à la fois formidable, créatif et avec beaucoup d’empathie mais qui peut aussi être tellement horrible et destructeur.

Cette fois vous avez fait le choix de faire des titres soit en français, soit en anglais, alors que par le passé, sur l’album III, vous aviez fait des doubles versions. Pourquoi et comment avez-vous déterminé que tel titre serait en français ou en anglais ?

Avant tout, pour revenir sur les versions, ça a été vraiment pour nous, intérieurement, une mauvaise expérience, clairement. Je sais que pour Candice c’était dur mais même pour nous, de les réenregistrer deux fois, tu ne peux pas remettre le même feeling. Donc nous l’avons fait parce que nous avions dit que nous essaierions mais aussi tôt après l’avoir fait, nous nous sommes dit que nous ne le ferions plus jamais, que dorénavant ce sera l’un ou l’autre. Après, pourquoi le choix s’est fait là, eh bien, tout simplement, ces deux titres-là, je trouve que musicalement, ils ont une consonance différente des autres, peut-être moins « pointue », si tu vois ce que je veux dire, plus ronde dans les articulations, et j’ai essayé d’écrire Français mais ça ne marchait pas, ça sonnait faux, alors qu’en anglais, tout de suite, ça allait mieux. C’est aussi l’envie d’avoir ces featuring-là, car c’est vrai que Jon, ça aurait été dur de le faire chanter en Français, ou comme Björn. Donc c’était aussi le biais de pouvoir travailler avec eux et dans leur langue.

« Ankaa » est le nom de l’étoile la plus brillante dans la constellation du phénix. Est-ce parce que tu as l’impression d’un groupe qui renaît de ses cendres ?

On peut le voir comme ça. C’est en partie ça mais c’est avant tout, encore une fois, personnel. Car c’est vrai que cet album est quand même assez personnel en termes de création et ce titre, c’est aussi par rapport à moi, à tout ce laps de temps depuis le split et même avant où, personnellement, j’ai eu des passes assez difficiles. J’étais dans une espèce de renaissance ces derniers temps et l’album en a fait partie aussi. Ça montre donc ça mais aussi un truc un peu plus global où je pense qu’il y a une renaissance nécessaire de notre civilisation qui est clairement en déclin. C’est un peu tout le temps la destruction et je pense qu’il y a un besoin de cette remise en question. Mais c’est aussi le paradoxe derrière ça qui m’a séduit, car qui dit renaissance dit forcément mort au préalable. C’est donc cette dualité qui peut par exemple se dégager de toutes les philosophies plus orientales, du bouddhisme et autre, cette notion cyclique des choses que je trouve assez passionnante. Quand on se penche sur l’histoire, ce côté cyclique et ce renouveau perpétuel est assez flagrant. C’est quelque chose qui me fascine.

Il est assez logique que le départ de Candice ait été assez difficile à vivre. Est-ce qu’à un moment l’idée d’arrêter le groupe t’a traversé l’esprit ?

Ah, oui. Absolument. Avant tout, il n’y a pas eu de clash. Comme nous l’avions annoncé, ce sont des raisons personnelles qui l’ont poussé à arrêter la musique. Car c’est sûr que ce n’est pas comme si elle était partie pour créer son propre groupe. Mais ça reste comme une déchirure, malgré tout. Donc ça, ça a été très dur. Je me suis demandé, comme tout le monde, comment ça allait pouvoir continuer. Moi, j’en avais envie. Bien entendu, nous en avons parlé, je lui ai demandé son avis ainsi qu’à Greg (Grégory Rouvière, guitariste parti en 2013, NDLR) quand il a aussi arrêté. Si eux m’avaient dit « non, pour nous, Eths doit s’arrêter », déjà, j’aurais arrêté, avant tout. Mais les deux m’ont dit : « On sait que ça fait partie de toi. » Car j’avais été à l’origine de la formation de ce qui est devenu Eths après ; nous étions encore au lycée à l’époque, en seconde [petits rires]. Mais c’était très dur et c’est vraiment l’entourage, concrètement, à la fois ma famille, mes amis mais aussi le tourneur, le management, je leur en ai parlé, en leur disant « je ne sais pas, je ne sais pas… » et on m’a beaucoup dit : « Mais non, il y a encore des trucs ! Ce groupe est bien et ce groupe, si tu es dedans, peut continuer, si tu y crois vraiment. » Donc voilà, j’ai tenté le pari et c’est pour ça que cet album j’avais tenu à cœur de le faire de façon personnelle et d’y mettre tout ce que j’aurais voulu mettre depuis toujours dedans.

Eths 2016 by Nicolas Delpierre

« Je suis resté sincère, par contre en me disant concrètement que peut-être ça ne marchera pas, c’est un risque, mais en ayant été sincère et donné tout ce que j’avais besoin de donner, c’était déjà une victoire personnelle. »

Tu es encore en contact avec Candice ? Est-ce qu’elle a vraiment totalement arrêté la musique ou bien elle continue de chanter un peu ?

Non, enfin, je ne sais pas. Nous ne nous appelons pas tous les jours non plus mais nous nous appelons quand même de temps en temps pour prendre des nouvelles. Mais je sais qu’elle ne fait plus de musique. En tout cas, la dernière fois que je l’ai eue, non, elle a arrêté, elle est passée à autre chose, concrètement. Après, j’espère quand même bien lui filer le dernier album et avoir son avis, si elle a envie. Parce qu’après, c’est vrai que c’est délicat. Moi je m’imagine… C’est sûr que c’est compliqué aussi. Même si je pense qu’eux sont contents et que j’ai pu continuer, je peux comprendre aussi qu’ils n’aient peut-être pas envie tout de suite d’écouter. Donc ça, on va voir mais quoi qu’il arrive, nous restons liés et nous le seront toujours parce que nous avons fait de la musique vingt ans ensemble, nous avons balancé nos tripes en étant tous ensemble sur scène et en studio. Donc ça ne s’efface pas, ça ne s’oublie pas.

Candice avait une patte bien à elle et que les gens associaient immédiatement à la marque de fabrique d’Eths, que ce soit au niveau des textes ou du chant. C’était compliqué de s’en détacher ? Est-ce que vous avez eu peur à un moment que les gens déplorent un manque ?

Oui et non parce qu’à l’époque nous travaillions toujours ensemble. Quand je faisais la musique, ça me tenait énormément à cœur d’avoir l’avis de Candice et de Greg, même si c’était moi qui créais. Et inversement, quand Candice écrivait ses textes, elle me les amenait toujours, nous en discutions, nous nous disions : « Ah ouais, ça c’est trop bien, on pourrait faire comme si… » Nous bossions vraiment tous ensemble. Du coup, non, ça ne m’a pas fait peur parce que je me suis dit qu’il fallait être sincère, tout simplement. Je suis resté sincère, par contre en me disant concrètement que peut-être ça ne marchera pas, c’est un risque, mais en ayant été sincère et donné tout ce que j’avais besoin de donner, c’était déjà une victoire personnelle. Et même si tout le monde avait trouvé l’album nul, je pense que ça m’aurait quand même fait un peu mal mais j’aurais quand même été content d’avoir pu vider tout ça.

Rachel, est-ce que tu as senti une forme de pression en prenant la place de Candice ?

Rachel : Oui, énormément mais en fait, ça m’a poussé parce que j’aime bien le challenge. Donc c’est un challenge que je me suis lancé. Il fallait que je rattrape je ne sais combien d’années d’expérience en trois semaines. Car le premier live s’est fait trois semaines après mon arrivée. Donc je me suis dépêché, dépêché. En fait, la pression, si je ne l’avais pas eue, je n’aurais pas autant avancé que je l’ai fait.

D’ailleurs, quel était ton rapport à la musique d’Eths avant d’intégrer le groupe ?

J’avais beaucoup écouté au lycée et après, j’ai complètement décroché [à partir] de Tératologie, en fait. Je n’accrochais plus. Et je suis retombé dessus un peu par hasard et c’est là que j’ai vu que Candice était partie. Avant je n’écoutais plus du tout depuis des années.

Et comment a évolué ton rapport à Tératologie ?

Du coup j’ai dû m’y intéresser davantage et au final, il me plait beaucoup. Et puis, en plus, maintenant, j’en chante plusieurs de cet album et j’y prends plaisir.

Staif, tu as déclaré qu’en cas d’échec de l’album, celui-ci pourrait être le dernier. Pourquoi conditionnes-tu l’avenir d’Eths au succès de cet album ?

Staif : Parce que, comme je te le disais, ça fait vingt ans que je fais ça et que ça me plait beaucoup mais c’est dur de ne plus avoir mes amis du départ. C’est dur encore aujourd’hui. J’y pense parfois sur scène et tout, ça me manque parfois, effectivement. J’avais besoin de faire cet album mais c’est vrai que, oui, si en plus il est mal reçu… Tu vois, à un moment, quand on ne veut plus de toi [petits rires], il faut savoir l’accepter et tirer sa révérence. Je ne sais pas de quoi demain sera fait mais je l’attends avec plaisir et volontiers. Mais oui, c’est plus une lucidité et d’avoir conscience qu’effectivement, Candice était beaucoup dans Eths. C’est donc plutôt cette lucidité-là qui me fait dire ça. Après, j’avoue que les premiers retours sont très bons, ça fait super plaisir. Donc on va voir où ça va tout ça.

Tu penses que les gens seront sympathisants et solidaires par rapport à ce que tu as traversé, la difficulté que ça a été de recréer une sorte de « nouveau Eths » ? Est-ce que tu as constaté que le public vous apportait son soutien par rapport à ça ?

Il y a des fans qui nous suivent depuis très longtemps et ensuite deviennent, je n’irais pas jusqu’à dire des amis mais des potes quand même qu’on prend plaisir à revoir. Donc il y en a qui connaissent un petit peu l’envers du décor. Après, ceux qui voient de loin, il y en a peut-être qui font des raccourcis rapides et qui se disent que si je continue, c’est parce que Eths ça ramène des millions [rires], alors que ce n’est pas du tout le cas. Cet album j’ai misé énormément dessus, j’ai tout mis, j’ai mis mon slip sur l’album [rires]. Non mais c’est vraiment une volonté, surtout artistique. Candice a dû arrêter mais, pour moi, il y avait encore des choses à dire. C’est pour ça que j’avais besoin de faire cet album et c’est pour ça aussi que j’ai dit que ça pourrait être le dernier parce que cela étant dit, maintenant, si je n’ai pas autre chose de pertinent à dire, je ne me vois pas refaire un album juste pour faire un album. Ce n’est pas du tout le style de la maison.

Rachel, as-tu le sentiment d’avoir été facilement acceptée par les fans ?

Rachel : Certains oui, certains non. Mais je pense que c’est aussi grâce à Incroyable Talents que j’ai été accepté plus facilement parce que j’avais déjà été repérée sur YouTube.

Malgré, évidemment, les différences de notoriété, est-ce que vous feriez par exemple un parallèle entre cette situation et celle dont on a entendu parler très récemment avec AC/DC qui s’est vu contraint de remplacer Brian Johnson ?

Staif : Disons que s’il y avait un parallèle, je le ferais plus avec l’époque de Bon Scott. Parce que déjà, pour les fans pur souches, Brian n’était pas vraiment légitime, en fait. C’est ça qui est dingue. Il y a cet accrochage des fans de la première mais, comme je le dis souvent, je comprends parce que moi-même, étant grand, grand fan de Sepultura, sans Max [Cavalera], pour moi, c’était toujours bien mais ce n’était plus Sepultura. Donc je ne peux vraiment pas en vouloir aux fans de la première heure de Eths qui ne retrouvent plus Eths sans Candice. Quoi qu’il arrive, je peux l’entendre. Mais je pense que c’est un peu de lot de tous les groupes qui sont amenés à changer de chanteur et pas que, parce que si tu regardes, même Metallica, Cliff Burton, on leur en parle encore [rires].

Interview réalisée par téléphone le 25 avril 2016 par Philippe Sliwa.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Nicolas Delpierre.

Site internet officiel d’Eths : www.eths.net



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