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Interview   

Evanescence : la fin des contes de fées


Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attente fut longue. Certes, le projet Synthesis était paru en 2017, permettant à Evanescence d’expérimenter et de se changer les idées en reprenant sous des arrangements électroniques et orchestraux leurs tubes passés, mais pas sûr que ça ait suffit aux fans qui rongeaient leur frein depuis la sortie de l’album éponyme en 2011. Il aura fallu dix ans, mais ceux-ci peuvent désormais souffler : la bande à Amy Lee revient avec The Bitter Truth. Exit les grandes expérimentations, c’est presque un retour aux sources qu’Evanescence nous offre, avec un album foncièrement heavy et sombre, lorgnant vers les années 90 et où les guitares reprennent le pouvoir.

Amy Lee va jusqu’à voir un parallèle entre les émotions qui lui ont servi de moteur sur The Bitter Truth et celles du classique Fallen (2003). The Bitter Truth est un album profondément introspectif, mais qui devrait parler à tous, sur cette nécessité d’avaler la pilule et de regarder les choses en face, et surtout de se regarder soi-même en face. D’où un entretien aux réponses parfois passionnées de la chanteuse sur la musique, ses remises en question intérieures, la place des femmes dans le rock ou sur le succès.

« Je n’ai pas toujours envie d’être accablée par les traumatismes de la vie et les moments difficiles. A la fois, si je fais comme si ça n’existait pas et j’anesthésie la douleur, je ne peux pas non plus apprécier la vie car il y a toujours ce truc en dessous qui me bouffe, auquel je ne veux pas faire face. »

Radio Metal : Dix ans se sont écoulés depuis votre dernier album entièrement constitué de nouvelles chansons. Entre-temps, vous avez sorti Synthesis, un album principalement orchestral et électronique. Penses-tu que cela vous a donné une plus grande soif de chansons heavy, brutes et orientées guitares pour The Bitter Truth ?

Amy Lee (chant) : Oui ! Il fallait que le pendule repasse de l’autre côté après Synthesis. C’est intéressant, car nous avons trouvé au fil du processus que Synthesis, à sa manière, était véritablement heavy, mais ce n’est pas le genre de heavy au sens littéral, c’est-à-dire par rapport à des guitares qui envoient et de la batterie grandiloquente, c’était de manière émotionnelle, c’était très lourd. Sur le plan musical, nous savions vers la fin du projet Synthesis que nous étions prêts à revenir sur de la musique heavy, c’est certain. Il est clair que j’entends les influences des années 90, qui sont – si je suis honnête – le cœur de mon inspiration, ces années formatrices lorsque je grandissais. Je l’entends vraiment dans « Wasted On You » et dans « The Game Is Over ». Ceci dit, je ne pense pas que ça résume toute l’atmosphère de l’album. Une autre manière de le décrire est que, même s’il y a des passages metal sur cet album, c’est un petit peu plus rock que metal. Je pense que c’est naturel, c’est ce que nous sommes, c’est notre son et le feeling autour duquel je gravite de nos jours. C’est dur à résumer complètement. Je trouve que c’est un album assez varié. Certaines chansons sont très différentes les unes des autres.

Ce qui est intéressant, c’est que le côté heavy et sombre ne vient pas seulement des guitares mais aussi, parfois, en grande partie des arrangements électroniques. On peut aussi noter qu’il n’y a quasiment pas, voire pas du tout, d’arrangement de cordes sur la majorité des chansons. Est-ce le signe d’un changement de philosophie dans votre manière d’arranger les chansons et d’aborder le côté sonore ?

Peut-être. Encore une fois, c’est en partie lié au fait que nous sortions tout juste de Synthesis. Vu que les cordes de l’orchestre et cet aspect des choses avaient vraiment été mis en lumière, je voulais partir sur un rock plus brut et heavy pour cet album, donc l’absence des cordes faisait un peu partie de l’idée. J’ai toujours adoré la musique électronique et c’est présent dans notre musique depuis le début. Tout comme le reste, ça a progressé. Nous avons travaillé avec un nouveau programmeur pour une bonne partie de l’électronique cette fois. Il s’appelle Tiago Nuñez et son style est très sombre. C’est d’ailleurs très cinématographique, à la manière des films d’horreur, et c’est quelque chose que j’adore là-dedans. Il utilise plein d’effets de sons dans sa programmation, et ça aussi j’ai toujours adoré, le fait d’utiliser des machines, des bruits de portes qui claquent et ainsi de suite. Il modernise et renouvelle ce côté horrifique, ce qui apporte une forme d’obscurité étrange. J’aime ne pas pouvoir tout le temps discerner quel instrument fait quoi, je trouve ça sympa quand la musique devient un tout. Ces trucs électroniques sombres et cool permettent de faire ça.

Même si c’est un album radicalement différent, se pourrait-il que les arrangements électroniques sur The Bitter Truth soient aussi le résultat de votre expérience à travailler sur Synthesis ?

Au fil de ma carrière et des dix dernières années, pendant cette période où nous n’étions pas en train de travailler sur un album d’Evanescence, j’ai passé beaucoup de temps rien qu’à explorer différentes pistes et jouer avec la musique dans différents domaines. J’ai fait de la musique de film, j’ai travaillé sur quelques BO indépendantes sympas avec différents collaborateurs. J’ai vraiment beaucoup appris durant cette période. Je m’occupe moi-même d’une partie de la programmation, car parfois tu as un son spécifique en tête et tu sais ce qu’il faut mais c’est trop dur à expliquer. Je suis une ingénieure depuis 2003. J’aime créer des sons et faire émerger des choses à partir de sons qui sortent de mes synthétiseurs, ou bien en enregistrant avec un micro des choses qui se passent, puis en les mettant en boucle, les changeant, les déformant et jouant avec. C’est amusant ! C’est aussi chronophage [petits rires] et maintenant, ayant un enfant, je n’ai plus tellement le temps de faire ça, mais c’est clairement quelque chose sur lequel je n’ai cessé d’apprendre au fil du temps. Un autre collaborateur que j’adore et avec qui j’ai fait plein de trucs en solo, c’est le producteur de Synthesis. Il s’appelle Will Hunt, mais ce n’est pas notre batteur, c’est un autre Will Hunt. Lui et moi avons beaucoup travaillé ensemble et il m’a beaucoup appris au sujet de cet univers, sur la création de micro-rythmes, sur l’assemblage, etc. – rien qu’en le regardant, pas nécessairement en masterisant moi-même et en sachant faire. J’ai toujours envie de travailler avec des gens qui sont meilleurs que moi dans ces domaines, mais tout en comprenant comment ça fonctionne et comment on peut changer une chanson grâce à cette créativité technique.

« C’est intéressant parce que cette fois, il y a des similitudes avec ce que je ressentais quand j’étais en train d’écrire Fallen. L’agressivité, l’angoisse, la douleur et toutes ces choses qui sont là-dedans sont très réelles, récentes et brutes. »

L’intention originelle pour l’album était de travailler avec plusieurs producteurs. Quel était votre objectif avec cette idée et comment finalement vos plans ont-ils changé ?

Nous avons abandonné cette idée à partir du moment où nous nous sommes réunis avec Nick [Raskulinecz]. Honnêtement, faire un album complet, c’est un peu intimidant, c’est une énorme entreprise. Je sais que ça ne l’est pas autant pour d’autres artistes, mais ça l’est pour moi. Je me donne vraiment à cent pour cent et j’ai le sentiment qu’avec notre son et nos albums précédents, surtout vu l’espacement dans le temps, il y a un standard à respecter. Je ne peux pas me permettre de faire moins bien, il faut au contraire que nous passions un nouveau palier à chaque fois. Nous en sommes à un stade dans notre vie où nous tournons, nous avons tous des enfants – tous sauf Jen [Majura] – et je voulais utiliser notre temps du mieux possible. Donc je m’étais dit qu’au lieu d’essayer de faire tout le truc en une fois, comme nous le faisons habituellement, peut-être que ce serait sympa de réserver un peu temps à chaque fois que nous en avons pour travailler avec quelqu’un et enregistrer des chansons jusqu’à obtenir une grande collection de musiques diverses qui pourraient faire office d’album. Quand nous nous sommes mis à travailler avec Nick en janvier de l’année dernière, nous avions initialement prévu de faire seulement deux chansons, mais ça s’est tellement bien passé que nous en avons fait quatre. Nous nous sentions très productifs et créatifs, c’était un super environnement de travail avec Nick, nous avions une si bonne alchimie que nous avons tous su que nous n’allions pas travailler avec quelqu’un d’autre pour l’album. Nous avons voulu tout faire ensemble. Je suis contente que nous ayons eu cette idée, ceci dit, car ça nous a poussés à enregistrer ces quatre chansons que nous avons pu sortir au fil de l’année dernière, alors qu’après nous n’en aurions pas eu la possibilité pendant un bon moment à cause de la pandémie.

Comment c’était d’ailleurs de faire un album en période de pandémie ? Quelles ont été les implications logistiques et émotionnelles ?

Logistiquement, il s’agissait vraiment de faire preuve d’imagination, d’être créatifs et de réfléchir à la façon dont nous pouvions faire que ça fonctionne. Ce qui est intéressant à ce sujet, c’est que ça me ramène à l’époque où je commençais à faire de la musique. Il fallait être ingénieux, nous n’avions pas la possibilité de faire tout et n’importe quoi, avec tous les outils à notre disposition, car nous n’étions que des gamins. Tu dois réfléchir ne serait-ce qu’à la promo, comment se réunir, comment faire ceci seule, etc. Il a fallu que nous apprenions et nous adaptions tous. C’est un challenge mais tu l’as accompli, c’est très gratifiant, tu en ressors avec un sentiment de valorisation, comme si tu avais un nouvel outil que tu n’avais pas auparavant. Il y a quelque chose là-dedans qui te donne un vrai coup de jeune. Cette période a été pleine d’anxiété et de déprime pour plein de gens, y compris pour nous. C’est dur, tout paraît plus dur, et ça s’éternise, on ne sait pas si et quand les choses reviendront à la normale. Ce sentiment faisait partie de ne notre motivation. « On ne va rien laisser nous arrêter » est devenu notre devise. « On ne va gaspiller aucun jour. On ne sait pas de quoi demain sera fait. On va faire cet album. Allons de l’avant et sortons une chanson et ayons foi dans le fait qu’on trouvera le moyen de composer et enregistrer le reste de l’album d’une façon ou d’une autre, et continuons jusqu’à ce qu’on ait un album complet. » Il a fallu une foi aveugle. Nous l’avons fait ; ce n’était pas facile, mais nous l’avons fait. Ça nous a à tous procuré beaucoup de fierté. Nous sommes excités à l’idée que les fans entendent tout l’album.

Est-ce que le fait de se concentrer sur la musique a été une manière pour vous aussi de vous échapper un peu de la morosité et de l’anxiété de la situation, comme un refuge ?

Tu l’as dit : oui. La musique a toujours été là où je me réfugiais pour créer mon propre joli univers. J’ai passé des heures et des heures à jouer avec des sons qui soignent mon cœur et à écrire des textes, à déverser mes plus profondes douleurs et peurs, et aussi l’espoir et la beauté. Le fait de donner libre cours à toutes les plus grandes émotions au sein de ce monde magique où les choses peuvent être tout ce qu’on veut qu’elles soient est une chose incroyable. Je pense que les gens ont plein de manières différentes d’accéder à ce monde, surtout dans un espace créatif. Pour ma part, c’est globalement au travers de la musique. Ça fait beaucoup de bien de l’avoir et de le savoir, et ça fait énormément de bien que des fans veuillent l’entendre. Ce n’est pas comme si je le faisais seulement pour moi. S’il n’y avait pas les fans, il est probable que je le ferais quand même, mais ce ne serait pas aussi cool et nous n’aurions pas le budget pour que ça sonne aussi gros et génial [rires]. Le fait que des gens veuillent entendre la musique est aussi motivant, car autant ça me fait du bien, autant ça fera aussi du bien à d’autres. Alors qu’on ne peut pas faire de concert et voir la satisfaction des fans qui pètent un câble et réagissent en temps réel, on peut quand même leur apporter de la musique en sachant que ça procurera de la joie à quelqu’un d’autre en ces temps difficiles.

« C’est drôle parce que notre musique peut être très dramatique et ensuite les gens qui me connaissent dans la vraie vie ont l’impression que c’est un monde parallèle, car je n’ai pas l’air d’être la personne qui a écrit ces mots. »

Thématiquement, The Bitter Truth s’inspire des réalités de notre monde au vingt et unième siècle, et parle d’affronter ces réalités et qui on est, même si ce n’est pas joli. Penses-tu que ce soit l’un de nos principaux problèmes en tant qu’êtres humains et société : on n’arrête pas d’ignorer la dure réalité ?

Absolument. Il y a plein de gens qui préfèrent dire que tout va bien et ne pas admettre le problème, or ça ne fait qu’empirer le problème. On ne peut se tenir sur de la glace en train fondre qu’un temps limité avant qu’elle ne fissure et qu’on ne se noie tous. Je pense que si l’on peut regarder la réalité en face concernant certaines choses qui vont mal dans notre société – comme le changement climatique, le racisme systémique, le sexisme, et toutes ces choses qui sont en train de s’empiler et s’accumuler – au lieu de les passer sous silence et de faire comme si elles n’existaient pas pour simplement passer une bonne journée, alors on pourrait avoir un meilleur futur qui durerait plus longtemps qu’une journée. J’en ai ras le bol des mensonges, surtout quand on voit qu’une grande partie des personnes qui répandent les mensonges ne servent que leurs propres intérêts. Je pense qu’on a besoin de plus servir nos intérêts mutuels. Le monde est comme ça, mais le parallèle peut être fait avec comment je suis à l’intérieur, car c’est une lutte qui a lieu dans mon propre cœur. Je n’ai pas toujours envie d’être accablée par les traumatismes de la vie et les moments difficiles. A la fois, si je fais comme si ça n’existait pas et j’anesthésie la douleur, je ne peux pas non plus apprécier la vie car il y a toujours ce truc en dessous qui me bouffe, auquel je ne veux pas faire face. De même, on ne peut pas connaître le grand amour sans risquer une grande douleur, et sans au final ressentir une grande douleur, mais ça vaut la peine. La vie vaut la peine. Je le crois sincèrement. Je pense que c’est là où l’espoir transparaît dans mes paroles : aussi dur que cela puisse être, ça vaut la peine. Mais il faut tout ressentir, tout affronter.

Tu as déclaré qu’il y a « un grand thème sur le désenchantement [te] concernant. Rien qu’en grandissant et en constatant que les contes de fées ne sont pas réels. Et c’est dur d’être une adulte ». Y a-t-il eu un tournant pour toi à cet égard ?

Oui. J’ai perdu mon frère en 2018. Il a lutté pendant des années contre une grave épilepsie et être sa sœur était une part importante de mon identité. Le fait de digérer cette perte et mon chagrin a en grande partie consisté à essayer de remettre les pieds sur terre et redécouvrir qui je suis. Ce processus est partout dans cet album. C’est intéressant parce que cette fois, il y a des similitudes avec ce que je ressentais quand j’étais en train d’écrire Fallen. L’agressivité, l’angoisse, la douleur et toutes ces choses qui sont là-dedans sont très réelles, récentes et brutes.

Tu as dit que la chanson « The Game Is Over » est « une promesse à [toi-même] dite haut et fort comme quoi [tu seras] davantage [ton] véritable [toi] intérieur à l’extérieur car elle ne peut plus être contenue ». Comment comparerais-tu la personne que tu affichais à l’extérieur jusqu’à présent et celle que tu étais à l’intérieur ?

Ce n’est pas aussi simple. C’est très dur à expliquer mais il s’agit d’arborer sa douleur. C’est la question de se sentir brisé à l’intérieur tout en devant quoi qu’il arrive afficher un sourire pour les personnes qu’on aime, ou même socialement, parce qu’on n’a pas envie de gérer le fait d’être la personne qui, quand quelqu’un demande si ça va, lui répond l’horrible vérité. C’est dur, donc on finit très souvent – c’est mon cas – par enfermer nos émotions. C’est pourquoi la musique est aussi curative pour moi car c’est là où je déverse tout. C’est drôle parce que notre musique peut être très dramatique et ensuite les gens qui me connaissent dans la vraie vie ont l’impression que c’est un monde parallèle, car je n’ai pas l’air d’être la personne qui a écrit ces mots. C’est dur à résumer, mais je pense que cette chanson parle de réalisation de son potentiel, de s’efforcer d’être mon moi entier en une seule fois. Je n’ai pas la réponse à la question de savoir comment on fait ça, mais j’y travaille.

La chanson « Use My Voice » – une chanson qui globalement encourage les gens à utiliser leur voix et à voter – comprend en invités Lzzy Hale, Sharon den Adel et Taylor Momson, trois des femmes les plus fortes actuellement dans le hard rock et le metal, avec toi. C’est très symbolique. Quelle importance ont pour toi ce soutien mutuel et cette idée de sororité entre les chanteuses de rock et metal dans cette industrie très masculine ?

C’est très représentatif. Encore une fois, c’est un parallèle entre le monde des femmes dans le rock et ma vie ; dans ma vie, en tant que femme, la « sororité » – un super mot – ça compte énormément pour moi. Mes sœurs, mes amies, mes alliées… les femmes ont besoin les unes des autres. La chanson ne parle pas précisément d’émancipation des femmes, ça en fait partie parce que c’est mon point de vue – je parle en tant que telle, j’en suis une – mais ça va au-delà de ça. Montrer cette unité que nous avons réellement – toutes les personnes qui ont chanté sur cette chanson, soit dit en passant, sont mes vraies amies – paraît être la bonne chose à faire, ça fait beaucoup de bien. C’est magnifique d’afficher une unité. C’était vraiment magnifique pour moi de pouvoir demander à toutes ces personnes si elles prêteraient leur voix à une partie de la chanson et qu’elles acceptent toutes. Rien que le fait d’avoir ce soutien, c’est magnifique, ça me remplit de joie. Pour ce qui est des femmes dans le rock, c’est sûr que nous sommes une minorité et ça fait que nous nous aimons. Nous sommes des femmes qui travaillons dur dans le milieu du rock parce que nous aimons ce genre de musique et nous voulons appartenir à ce milieu, et pas juste être là : « Eh, je suis une femme, regardez-moi et pensez au fait que je suis une femme. » Il existe une sororité au sein du rock et particulièrement dans le milieu du hard rock parce que nous avons besoin les unes des autres. Nous avons besoin les unes des autres rien que sur le plan humain, mais ça nous fait aussi nous sentir valorisées de nous voir réussir les unes les autres. Le fait d’exprimer ce sentiment dans cette chanson et d’avoir ainsi ce soutien a beaucoup compté pour moi, surtout quand ça parle de quelque chose dont il est difficile de parler parce que ça peut diviser les fans. C’est dur de parler de politique, nous n’avions jamais fait ça avant.

« J’ai eu du mal avec la célébrité dans ma vie et c’est en partie la raison pour laquelle nous n’avons pas enchaîné les albums, passé notre vie en tournée et fait ça non-stop. Je ressens le besoin de m’en échapper. »

Depuis les récents mouvements servant la cause des femmes, as-tu vu un changement dans la manière dont ces dernières, toi y compris, sont traitées dans cette industrie et, de manière générale, dans les comportements ?

J’ai vu un énorme changement durant le temps que j’ai passé dans cette industrie, rien que par le fait qu’il y ait plus de gens qui font attention, font preuve de respect et prennent position. C’est en partie difficile à expliquer parce que ce serait facile de regarder le milieu de la musique et de dire : « Les femmes ont toujours été là, depuis le début, de quoi parle-t-on ? » C’est effectivement le cas, mais il y eu une zone morte dans le rock, à partir du tournant du millénaire, environ. Les femmes, c’était pour la pop. Si tu étais une femme, tu portais une minijupe, tu montrais ton corps et quelqu’un d’autre écrivait tes chansons. C’est l’impression que ça donnait, je ne suis pas en train de dire que c’était le cas tout le monde. Evidemment, il y a des exceptions à toutes les règles, mais c’était ça notre place. Dans le rock, ce sont des mecs en jeans. Ce sont eux qui sont authentiques et rock. C’était une idée reçue, le fait que ce n’était pas ce que les nanas voulaient faire ou ce qu’elles étaient capables de faire. Je trouvais ça étrange parce que j’ai grandi dans les années 90, en adorant des femmes dans le rock qui m’inspiraient, comme Garbage, Shirley Manson est l’une de mes héroïnes. Je ne réfléchissais jamais à ça, ça ne me venait jamais à l’esprit, genre : « Oh, c’est une femme, c’est différent », c’était complètement normal. Mais ensuite, il y a eu cette période où le rock est devenu très masculin, en tout cas par ici. C’était une période où je me suis sentie très différente et quand j’étais en tournée, nous étions sur des festivals où très souvent, j’étais la seule femme dans les parages, pas seulement sur scène, mais en dehors des gens qui faisaient la cuisine, il n’y avait que moi. Les manageurs, les ingénieurs, les gens en charge des boulots techniques, il n’y avait pas beaucoup de femmes dans ce milieu. Je ne crois pas que ce soit parce que les femmes n’étaient pas intéressées, je pense simplement qu’elles n’étaient pas vues comme étant bonnes pour ça. C’était faux. Aujourd’hui, au fil du temps, je vois de plus en plus de femmes et je ne me souviens plus de la dernière fois où j’étais la seule fille à faire quelque chose lié à notre musique. Je ne sais pas si je peux l’expliquer ou m’attribuer du mérite – je ne le fais pas –, c’est juste quelque chose qui a changé pour le mieux et qui me rend très fière et heureuse !

« Yeah Right » est une chanson pleine de sarcasme et de cynisme sur ton expérience à être dans un groupe et dans la lumière. Il y a une phrase qui est déjà considérée comme étant parmi tes paroles les plus emblématiques, qui dit : « Je suis une rock star, je suis une reine ressuscitée, tout aussi paumée qu’avant. » Ça t’est déjà arrivé que le succès te monte à la tête ou es-tu toujours parvenue à garder les pieds sur terre ?

Ça ne m’est pas monté à la tête mais j’ai vu ça se produire chez d’autres gens. C’est étrange, je n’ai même pas envie de dire que c’est le succès, c’est l’argent. L’argent change les gens. J’en ai souvent été témoin. Je ne vais pas tout détailler et lâcher des noms, mais dans cette chanson je fais précisément référence aux gens qui ont été empoisonnés. J’ai eu du mal avec la célébrité dans ma vie et c’est en partie la raison pour laquelle nous n’avons pas enchaîné les albums, passé notre vie en tournée et fait ça non-stop. Je ressens le besoin de m’en échapper. C’est plus sain pour moi. En fait, j’aime bien notre position aujourd’hui parce que je sais que nous avons une énorme communauté de fans, ils sont partout dans le monde et nous pouvons faire des concerts. En ce moment, nous n’en faisons pas, mais typiquement, nous pouvons tourner et faire des concerts n’importe où et quand nous sortons un album, il y aura toujours des gens que ça intéresse, mais je peux quand même marcher dans la rue sans être systématiquement reconnue. Fut un temps où c’était plus dur. J’étais très jeune et j’avais du mal. Certaines chansons dans The Open Door traitent directement de ça, en essayant de gérer ce que ça fait quand un tas de gens ont l’impression de te connaître personnellement alors que tu ne les connais pas. C’est un petit peu effrayant, mais dans l’ensemble, je m’y suis fait. Ce n’est jamais vraiment facile, surtout quand on a un enfant et qu’on veut protéger sa famille, mais c’est aussi quelque chose que j’apprécie. C’est une épée à double tranchant, à certains égards.

La tournée avec Within Temptation a déjà été repoussée deux fois et il y a toujours une incertitude pour septembre quant à savoir si ça pourra avoir lieu ou pas. Evanescence et Within Temptation sont deux groupes avec d’énormes productions live qui, j’imagine, ne sont pas très flexibles : à quel point est-ce difficile de gérer cette incertitude et ces reports ?

Ça craint. Avancer dans la vie avec cette incertitude est dur pour tout le monde, pas seulement dans l’industrie musicale, mais à tous les niveaux. C’est particulièrement dur pour notre équipe live, car c’est leur gagne-pain. Il y a plein de gens qui sont au chômage actuellement car ils ne peuvent pas exercer leur travail. Ça craint. Nous allons faire cette tournée. Je n’ai pas la certitude, personne ne l’a, que nous serons là en septembre. Pour l’instant la date est maintenue. J’espère que ça pourra se faire, mais je ne sais pas parce qu’aucun être humain n’a vraiment le contrôle sur ça actuellement. C’est nul d’avoir à gérer ça. Ce que nous essayons de faire, c’est de trouver un moyen de garder le contact et de maintenir l’élan de cet album au fil de l’année avec nos fans par d’autres moyens. Ça implique de beaucoup réfléchir de manière créative et de nous impliquer comme nous pouvons jusqu’à ce que nous puissions repartir sur les routes, faire ce que nous savons faire le mieux et jouer ces chansons en live. Cette tournée sera géniale quand elle se fera ! Nous avons vraiment hâte d’y être.

Interview réalisée par téléphone le 2 mars 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Eric Ryan Anderson (1) & Nick Fancher (4, 5).

Site officiel d’Evanescence : www.evanescence.com

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  • Quel interview 😕 On voit que ce n’est pas facile pour une femme le monde de la musique. C’est apparemment plus facile pour les hommes. Les producteurs s’arrêtent sur le fait que ce soit des femmes et donc incapables de … Alors que si. Elle est tellement magnifique dans ses paroles tout le long de l’interview.

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