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Interview   

Evergrey largue les amarres


La vie, on la pratique tous sans vraiment la connaître. On nous a jetés bébés dans le grand bain sans mode d’emploi. Et certains passent une vie entière à étudier… la vie. Tom S. Englund est certainement de ceux-là, utilisant l’art, et la musique en particulier, comme support de travail et d’étude de lui-même, de sa propre vie, « à un niveau académique », pour reprendre ses mots. Si toutes les œuvres d’Evergrey, sans exception, ont toujours traité de « l’aventure de la vie », ce n’est que depuis Hymns For The Broken qu’Englund le fait intentionnellement, allant jusqu’à considérer la nécessité d’un changement de cap personnel. C’est de ce changement, sous la métaphore d’un périple à travers le vaste océan Atlantique, qu’il est question dans l’album The Atlantic.

C’est donc un Tom S. Englund à la démarche introspective plus consciente que jamais que nous avons rencontré, nous expliquant les enjeux de celle-ci sur sa vie, dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître, voire puiser une inspiration pour eux-mêmes se jeter à l’eau, dans leur quête d’épanouissement. En tout cas, épanoui, Englund l’est aujourd’hui dans Evergrey, malgré la malchance qui s’acharne, avec un cambriolage de leur quartier général ayant chamboulé le planning de l’album… Tom S. Englund nous raconte.

« La musique est mon amour le plus grand et le plus profond mais c’est aussi la chose qui m’a apporté le plus de douleur et de détresse, ainsi que le plus de joie. C’est une épée à double tranchant. »

Radio Metal : Vous avez été victimes d’un cambriolage dans votre quartier général durant la conception de The Atlantic. C’est en fait quelque chose qui est déjà arrivé au groupe puisqu’on vous avait volé votre matériel en 2010. N’as-tu pas l’impression que le groupe est maudit ?

Tom S. Englund (chant & guitare) : [Rires] Ouais, évidemment. Mais j’ai aussi le sentiment que le groupe est béni, car nous sommes encore là après vingt-quatre ans, à réaliser des albums qui comptent et à faire de la musique que les gens en viennent à adorer. C’est donc plus une bénédiction qu’une malédiction. A la fois, la musique est mon amour le plus grand et le plus profond mais c’est aussi la chose qui m’a apporté le plus de douleur et de détresse, ainsi que le plus de joie. C’est une épée à double tranchant. Avoir été volé et puis avoir été cambriolé durant une carrière de vingt-cinq ans pourrait bien être ce sur quoi il faut compter [petits rires]. Ils ont volé des guitares, mais avant tout, l’ordinateur sur lequel j’ai chanté les trois premières chansons de l’album. C’était horrible parce que j’avais environ dix jours pour terminer l’album avant de partir à Los Angeles pour travailler sur un autre projet. Bien sûr, quand ils ont volé l’ordinateur avec tous les fichiers, je n’ai pas pu finir. Donc j’ai dû écrire l’album pendant que j’étais à Los Angeles… Ce qui, en fait, je pense, a été bénéfique pour l’album, The Atlantic, car j’avais le temps… Je me levais le matin à sept heures et je commençais à écrire, et j’écrivais pendant cinq heures tous les matins, et ensuite je commençais à travailler sur les trucs de Redemption. C’était un boulot à plein temps, sauf que je travaillais quinze heures par jour.

Même s’il y a des moments où, par le passé, tu as presque tout laissé tomber, penses-tu qu’au final, tous les coups durs que le groupe a traversés au cours de sa carrière l’ont rendu plus fort et ont renforcé ta détermination ?

Pour te donner une réponse courte : oui ! Bien sûr. C’est comme n’importe quelle relation, tout ce qui est un processus continu, quand tu survis après avoir traversé des épreuves… Enfin, c’est un cliché de dire « ce qui ne te tue pas te rend plus fort », mais à la fois, c’est la putain de vérité, car si tu traverses des obstacles dans la vie, en privé, et les surmontes, car il le faut, généralement ça fait de toi une personne plus grande et plus forte, et plus important encore, plus résistante envers les obstacles à venir. Donc, pour notre part, quand nous avons été victimes du cambriolage à ce moment de nos vies, alors que nous n’avions pas le temps pour ça, notre routine et les années d’expériences que nous portons avec nous nous ont donné la force de nous reconcentrer, genre : « J’emmerde ça, c’est arrivé, mais qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Alors que quand nous avions vingt et un ou vingt-cinq ans, quand on est jeune, on n’a pas l’expérience pour se dire que quoi qu’il arrive ça va aller. Il faut restructurer sa façon de penser, et revenir plus fort.

The Atlantic est le troisième album d’une trilogie sur l’aventure de la vie que tu as initiée avec Hymns For The Broken, le second album étant The Storm Within. Etait-ce prévu dès le départ que ce soit une trilogie ou bien est-ce que ça s’est fait de façon organique ? Car je ne me rappelle pas que tu aies mentionné cette idée de trilogie avant aujourd’hui…

Le truc est que, tu sais pourquoi on ne mentionne pas ce genre de chose ? [Petits rires] Parce qu’on n’est pas sûr qu’on va parvenir à l’accomplir ! On n’a pas envie d’avoir l’air d’un trou du cul après le second album, en réalisant que « bon, on a dit qu’on allait faire une trilogie, mais on ne va pas parvenir à accomplir ce qu’on a entrepris ». Ceci étant dit, il y a un autre truc : oui, c’est le troisième chapitre d’un voyage en cours pour moi, en tant que personne, mais personne n’a dit que c’était une trilogie et que la conclusion était à la fin de la trilogie. Il pourrait même y avoir un quatrième album !

Comme on en a déjà discuté par le passé, tous vos albums ont plus ou moins parlé de l’aventure de la vie, étant écrits à partir de ton dialogue intérieur mais souvent enrobant ça dans une histoire fictive. Du coup, qu’est-ce qui reliera plus encore ces trois albums que les albums précédents ? Je veux dire, Evergrey n’est-il pas en soi un vaste concept sur l’aventure de la vie ?

Ouais, c’est sûr. Mais je pense qu’avec ces trois albums jusqu’à présent, il y avait une découverte en moi qui s’est faite, qui est que j’avais besoin de m’échapper de ma situation actuelle dans la vie et divorcer de ma femme. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle n’est pas sur cet album, et c’est le premier album où elle n’apparaît pas. Pendant l’album Hymns For The Broken, j’ai découvert que j’avais besoin, apparemment, de faire évoluer ma vie personnelle afin de rester heureux. Pendant ce temps, j’ai continué à écrire des chansons à ce sujet et sur la frustration que je ressentais à cette époque, et ceci a débordé sur l’album The Storm Within, qui d’un autre côté parlait aussi de la prise de conscience que j’étais en train de procéder à un changement en abandonnant ma situation actuelle, mais aussi avec toute la peur, les doutes et le sentiment de doute de soi que ça implique. Voilà pourquoi The Storm Within est devenu un album si sombre. Et The Atlantic parle en fait d’embarquer dans ce voyage qui t’emmène loin d’une position de ta vie pour atteindre la suivante.

« Il y avait une découverte en moi qui s’est faite, qui est que j’avais besoin de m’échapper de ma situation actuelle dans la vie et divorcer de ma femme. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle n’est pas sur cet album, et c’est le premier album où elle n’apparaît pas. Pendant l’album Hymns For The Broken, j’ai découvert que j’avais besoin, apparemment, de faire évoluer ma vie personnelle afin de rester heureux. »

Avant, quand j’écrivais des albums sur certains sujets, quel que soit l’album, peu importe, je me rendais compte avec le recul que je pouvais revenir dessus et réaliser : « Merde, c’est à propos de moi que j’ai écrit ! J’ai écrit au sujet de choses qui me sont arrivées durant cette époque. » Mais là, pour cet album, ces trois albums, j’ai écrit quelque chose délibérément. Ça fait une différence. L’intention a été découverte à la suite d’une des chansons que j’ai écrites pour Hymns For The Borken. C’était extrêmement évident à mes yeux que j’étais en train d’écrire à mon sujet. A partir de là, nous en avons discuté, parce que d’autres gens dans mon groupe traversaient la même chose au même moment, donc c’était facile pour nous d’adapter ces sentiments à là où nous en étions. Donc, le fait d’écrire avec une intention, le fait de savoir que j’allais écrire à propos de ceci, tout en vivant la situation pendant les années d’écriture, était une expérience très spéciale pour moi, par rapport à lorsque j’écrivais à mon sujet sur l’album Solitude, Dominance, Tragedy sans même m’en rendre compte, pas avant d’entendre l’album après coup.

The Storm Within était un album d’amour placé dans un contexte intergalactique, tandis que ce nouvel album établit une analogie entre la vie et un voyage à travers l’océan. Ce sont donc deux façons très différentes de présenter les choses. Comment lies-tu les deux ?

Je ne sais pas si j’ai envie de te le dire ! D’accord, vous pouvez voir Hymns For The Broken comme étant l’album du feu, et The Storm Within celui du vent, et The Atlantic est l’album de l’eau, et ensuite, je vous laisserai comprendre. Quand j’ai nommé l’album The Atlantic, c’était plus pour planter un décor : comment ce serait si je sautais dans un plus petit bateau et traversait un vaste océan comme l’Atlantique ? Enfin, ça voudrait dire que je rêverais d’avoir un grand bateau, ça voudrait dire que je serais seul dans une étendue obscure, et ça voudrait dire que les vagues s’écraseraient sur moi, ça voudrait dire que je ne serais pas en sécurité, et ça voudrait dire que j’aurais le sentiment de quitter quelque chose pour trouver quelque chose de nouveau. Voilà en gros l’analogie sur laquelle se base cet album.

Le dernier morceau, « This Ocean », se termine de façon très sombre, dramatique et même brutale, tout du moins musicalement. N’y a-t-il pas de fin heureuse pour toi, pas de lumière au bout du tunnel ?

Peut-être que ça signifie que ce n’était pas la fin ! C’est la fin de cet album. C’était la fin d’un des chapitres, mais peut-être que ce n’est pas la fin de l’histoire. Et peut-être que ça veut dire que là où on atterrit n’est pas là où on pensait se retrouver. Peut-être que ça veut dire qu’on a besoin de se reconstruire afin de réaliser qui on est. Peut-être que ça veut dire qu’il faut plus de temps qu’on imaginait nécessaire, et que ça demande des efforts et une conscience de soi pour construire une nouvelle personne à partir de rien. Dans la chanson, je chante : « J’ai pleuré cet océan. » Ça parle donc de chagrin, ça parle de comprendre la nécessité de quitter ce que l’on quitte, mais à la fois, on le pleure.

Comme cette chanson est la fin du voyage, on pourrait l’interpréter comme une mort…

Ouais, absolument. Ça peut aussi parler de la mort d’une époque ou de la mort d’une période de ta vie, ou même d’une renaissance. Même si c’est sombre et effrayant, peut-être est-ce exactement ce qu’est une renaissance, ou carrément une naissance. Imagine-toi en train de quitter le ventre de ta mère et entrer dans la blancheur du monde et être touché par des mains quand tu nais ! Si ceci avait été conscient, j’imagine que ça serait la chose la plus effrayant qui soit !

Crois-tu qu’il y a quelque chose après la mort, quoi qu’on mette derrière ce mot ?

Je ne sais même pas si je crois en la mort ! Car s’il y a une vie après la mort, il n’y a pas de mort, et si la mort n’existe pas, on ne vit pas, n’est-ce pas ? Donc… Je ne sais pas ! J’aimerais croire qu’il y a quelque chose. Je suis convaincu que ce n’est pas quelque chose que nous, en tant qu’êtres humains, sommes en capacité de comprendre. Ça n’a rien à voir avec la vérité que nous essayons de prétendre connaître au travers des religions. Mais je pense qu’il y a quelque chose de plus grand que moi, oui.

« Ça peut aussi parler de la mort d’une époque ou de la mort d’une période de ta vie, ou même d’une renaissance. Même si c’est sombre et effrayant, peut-être est-ce exactement ce qu’est une renaissance, ou carrément une naissance. »

Quelle est ta relation à l’océan en général ?

J’ai grandi en faisant de la voile avec ma mère et le mari de ma mère quand j’étais enfant. Mais aujourd’hui, je vis à cent mètres de la mer Skagerrak. Je peux voir la mer depuis ma chambre, mon salon, ma salle de bain, mon sauna, partout. J’adore, car elle n’est jamais la même, c’est comme un tableau qui change constamment et ça me donne une nouvelle énergie chaque jour. Il n’y a rien de plus cool que de s’asseoir dans un sauna un jour d’hiver, en regardant la tempête se déchaîner et l’océan submerger la terre. C’est la puissance, c’est la vie, c’est l’obscurité, mais c’est aussi la beauté, un réconfort, une chaleur… Donc ouais, j’ai une relation très étroite à l’océan. Je pense que l’océan représente tout ce que nous sommes, ça représente la vie. Evidemment, nous venons de l’océan au départ. Je pense qu’instinctivement, si tu demandes aux gens où ils aimeraient vivre, s’ils pouvaient choisir ce qu’ils veulent, nombre d’entre eux répondront que ce serait près de l’océan, inconsciemment, sans savoir pourquoi. Ma relation à l’océan est que ça me fait me sentir vivant et proche du nerf de la nature.

L’artwork et tout le thème de l’album semblent découler d’un imaginaire fort, rappelant beaucoup la littérature classique. Et on se souvient qu’In Search Of Truth était lui-même un album inspiré par le livre Communion de Whitley Strieber. Etablirais-tu un lien entre la littérature et Evergrey ?

Il est certain que pour In Search Of Truth, comme tu viens de le mentionner, j’avais trouvé l’inspiration en écrivant à propos d’enlèvements extraterrestres mais aussi en y appliquant ma propre sensibilité, mes sentiments et mes expériences d’avoir été induit en erreur, défié, désorienté et blessé. C’étaient donc plus mes sentiments intégrés à une histoire fictive, basée sur la littérature. Mais je ne considère pas Evergrey comme étant tellement lié à la littérature. Je lis beaucoup, j’aime lire, j’aime écrire, et je retire plus de fierté… Je dirais que je retire autant de fierté à inventer, créer et écrire des phrases dans mes textes qu’à composer de la musique et des notes. Pour moi, inventer des phrases qui se suivent et expliquent, sans être trop direct, où j’en suis à un moment donné me procure une extrême satisfaction. J’aime ça, ça me permet de me sentir comblé et comme si j’avais accompli quelque chose, j’imagine. A la fois, je n’aspire pas à devenir comme Albert Camus ou quelqu’un comme ça, mais j’apprécie les mots.

Tu as déclaré que « les mots écrits viennent directement en toute transparence et avec une lucidité encore jamais vécue auparavant ». Te sens-tu mieux après avoir vidé ton sac ? Te sens-tu vide ou bien libéré ?

Les deux. Je pense que la libération et le vide vont de pair. Et ensuite, il faut remplir ce vide avec le nouveau toi. Et puis il faut s’assurer que la libération ne… que tu ne redeviennes pas cette personne. Mais je pense qu’à la fois, c’est inévitable de… Car c’est le paradoxe d’être dans une relation et être une personne souhaitant être seule mais, à la fois, qui a besoin de gens autour d’elle parce qu’on est des animaux sociaux. Nous avions une chanson qui s’appelle « Paradox Of The Flame », que j’ai chantée avec mon ex-femme sur le dernier album, qui parle exactement de ça, du besoin de la proximité et de la flamme, mais tout en voulant se déconnecter de ça.

Après avoir accompli cette trilogie, penses-tu mieux te comprendre et comprendre ta vie maintenant ?

Je pense que ça vient naturellement avec l’âge. J’espère que c’est le cas pour tout le monde, mais ouais, absolument. J’ai fait un réel travail sur moi-même et je me suis étudié à un niveau académique. J’ai beaucoup fait sur moi-même pour me permettre de mieux me comprendre, mais ça ne doit pas forcément être que dans ce sens-là. Je dirais que ça fonctionne dans l’autre sens : ces études m’ont donné la connaissance de qui je suis, me montrant ainsi que j’étais quelqu’un qui était peut-être malheureux de qui j’étais.

Musicalement, on peut entendre des sons d’ambiance, comme un sonar qui démarre l’album ou le bord de mer à la fin de « Departure », mais aussi des hommes fredonnant au début de « A Secret Atlantis » comme des chants de marins, ou certains solos qui peuvent rappeler le chant des baleines, comme dans « All I Have » ou « Currents ». Etait-ce un des défis pour cet album de consciemment matérialiser musicalement le thème marin afin d’immerger l’auditeur dans l’histoire ?

Bien sûr. Il n’y a aucun intérêt de faire un album conceptuel et une histoire conceptuelle si… Nous avons fait la même chose avec Hymns For The Broken, nous avions une intro avec les sons d’une révolution dans le fond et ce genre de choses. C’est ce que nous avons toujours l’intention de créer avec Evergrey, une sorte d’expérience cinématographique par l’écoute de notre musique. Nous voulons nous en rapprocher autant que possible sans non plus le forcer. Je trouve que c’est super, en l’occurrence, quand on a les sons des mouettes qui arrivent avec une reverb sur l’avant-dernière chanson, « The Beacon », ça crée un sentiment étrange dans notre musique, mais ça connecte aussi l’auditeur, j’espère, à l’océan Atlantique. Et évidemment, c’est un énorme défi de matérialiser ça dans la musique. Enfin, faire de la musique en soi est un énorme défi. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons avec aisance. Si on devait calculer le temps que ça nous prend de faire un album, ce serait dans les dix semaines par chanson. C’est beaucoup ! C’est deux ans. Ce qui fait que c’est étrange quand les gens jugent après avoir écouté deux minutes sur Spotify [rires]. « Bon, merci. Merci d’avoir passé ton temps avec moi. » Non, mais je veux dire que c’est ainsi. Il est important pour moi que les gens aient conscience du temps que nous passons là-dessus. Donc je serais content si tu l’écrivais. Car c’est un fait.

« Faire de la musique en soi est un énorme défi. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons avec aisance. Si on devait calculer le temps que ça nous prend de faire un album, ce serait dans les dix semaines par chanson. C’est beaucoup ! C’est deux ans. Ce qui fait que c’est étrange quand les gens jugent après avoir écouté deux minutes sur Spotify [rires]. »

Est-ce une frustration pour toi que, parfois, les gens écoutent sans vraiment prêter attention ?

Ça l’était avant mais plus maintenant. Mais je pense que ça va aussi de pair avec là où en est soi-même dans la vie. Si on se sent mal, stressé, en colère et frustré, on le répercute sur tous les aspects de sa vie. Quand la transition du CD vers le monde digital est arrivée, évidemment, ça n’a pas bénéficié aux musiciens et aux artistes. On devait faire plus de concerts et augmenter les prix de ses T-shirts et autres choses du style afin de se faire de l’argent pour survivre. Alors qu’avant, on était payé pour vendre des CD. L’un des bénéfices d’être un groupe comme nous le sommes, qui existe encore et a toujours des contrats datant d’il y a vingt ans qui nous rapportent de l’argent, est que nous pouvons survivre grâce à ça aujourd’hui. Nous en sommes reconnaissants, et ensuite, nous nous contentons de suivre la transformation du monde et d’essayer de nous y adapter.

Tu as décrit The Atlantic comme étant votre album le plus heavy et sombre à ce jour, ce qui n’est pas du tout éloigné de la vérité. Il possède probablement votre morceau le plus doom avec « All I Have », on retrouve « The Ocean » qui se conclut presque en black metal, et tu as toi-même déclaré que « A Silent Arc » contient des « guitares qu’on pourrait s’attendre à entendre chez un groupe tel que Behemoth, mais certainement pas chez [vous] ». Etait-ce le concept qui vous a menés dans une telle direction ou bien est-ce plutôt le reflet de votre état d’esprit et de vos inspirations aujourd’hui ?

Je pense que chaque album, sur chaque riff et chaque note qu’on écrit… Et c’est le côté cool dans le fait d’être un musicien depuis si longtemps, c’est qu’avec le recul, je peux dire que ces sons et ces mots et cette musique étaient la marque de l’époque où je ressentais ci et ça. C’est comme un journal intime sonore, si tu veux, de cette période de ma vie. C’est pareil aujourd’hui. Ce n’est pas comme si nous nous posions et disions : « Faisons en sorte de sonner comme Behemoth. » C’est juste que nous écrivons en fonction de là où nous en sommes dans la vie et de ce que nous ressentons, et je pense que c’est aussi ce qui fait d’Evergrey un bon groupe : nous écrivons la musique que nous, nous-mêmes, ressentons comme étant sincère. Nous n’essayons pas de fabriquer des sentiments ou quoi. Nous écrivons à partir de là où nous sommes et c’est ainsi que la musique ressort. Comme le riff de « All I Have », c’est un riff d’Henrik [Danhage] et il représente là où il en était au moment de la production de cet album. La fin de « The Ocean », je crois que ça venait de moi, Henrik et Jonas ensemble, nous nous sommes posés et voilà ce qui en est sorti.

Vous êtes-vous vous-mêmes surpris avec ces influences plus extrêmes ?

Nous avons vécu avec cette musique pendant presque deux ans, en la respirant, en dormant avec et en la mangeant. Nous l’avons façonnée pour qu’elle rentre dans notre moule, notre son, notre époque et notre cadre. Donc non, ça ne nous surprend pas, mais je comprends que… En effet, aujourd’hui, nous avons sorti « A Silent Arc » et le premier riff de guitare de cette chanson est extrêmement brutal. Pour un fan d’Evergrey qui aime « Broken Wings » ou « A Touch Of Blessing », évidemment, c’est un grand écart, mais à la fois, ce n’est qu’une partie de la chanson, et qu’une partie de ce qu’est Evergrey. Le metal extrême, c’est d’ailleurs de là que nous venons : j’ai joué du death metal dans le passé, Henrik a joué du metal à la Meshuggah dans son passé, Jonas [Ekdahl] a été élevé avec tout ça, Johan [Niemann] joue de la basse dans un groupe qui s’appelle Sectu, en l’occurrence. C’est dans notre ADN, je dirais.

Tu as produit l’album avec Jonas. Des musiciens nous ont souvent dit que la batterie est l’instrument le plus important dans la production, et comme le batteur a un peu cette position centrale dans un groupe, penses-tu que Jonas ait une oreille particulière, qu’il entend des détails que tu pourrais ne pas entendre ou qu’il a une meilleure vision d’ensemble ?

Ouais. Tout d’abord, ce n’est pas un batteur, c’est un musicien extrêmement bon. Lui et moi composons, je dirais, les fondations de toutes les musiques ensemble, et la plupart d’entre elles sont basées sur ses idées. Et ensuite, lui et moi passons à travers des filtres ; je suis le filtre de ses idées et il est le filtre de mes idées. Ensuite, nous faisons venir les autres gars. Et oui, il a une très grande vue d’ensemble de l’écriture des chansons, des riffs et ce genre de choses sous la perspective d’un musicien. Je dirais que j’ai une vue d’ensemble de l’aspect production de la conception, avec Jonas, des chansons qu’on entend aujourd’hui.

« Je ne me soucie pas tellement de qui nous sommes aux yeux des autres, je me soucie plus de qui je suis face à moi-même. »

Cette année marque les vingt ans du tout premier album d’Evergrey, The Dark Discovery. Vous avez toujours été un groupe à la croisée du power metal, du progressif et du gothique. Avec ce style unique, est-ce que ça a été difficile de construire une carrière ou bien avez-vu pu facilement trouver votre place et vos fans ?

Ce n’est pas comme si nous cherchions notre place et nos fans. C’est plus des gens comme toi qui nous casent dans un style ou auprès d’un type de fans. Oui, ceci a été une des choses qui ont été difficiles pour Evergrey, le fait que nous n’avions pas de position. Nous jouons un peu de tout et ça faisait qu’il est difficile pour les gens de nous mettre une étiquette et ils avaient du mal à savoir ce qu’ils écoutaient. A la fois, c’est aussi un des aspects dont je suis le plus fier, car ça nous rend uniques et j’ai l’impression que nous faisons quelque chose de cool. C’est cool d’être dans un groupe comme Evergrey et d’encore profiter du respect que d’autres groupes nous témoignent pour les années que nous y passons. Je suis extrêmement fier d’être encore musicien, dans le même groupe qu’en 98, ou 94 quand nous l’avons formé. C’est absurde. Des années sont passées depuis et, d’un, nous faisons encore de la musique qui sonne contemporaine et, de deux, nous continuons à grandir en tant que groupe. C’est comme ça que je vois les choses. Je suis fier que nous existions toujours. C’est un accomplissement incroyable. Nous sommes de bien meilleurs musiciens et avons bien plus confiance en nous-mêmes en tant que personnes, et ça se reflète vraiment dans la composition. La composition, pour moi, est ce que nous sommes et mettons dans la musique. Je ne me soucie pas tellement de qui nous sommes aux yeux des autres, je me soucie plus de qui je suis face à moi-même.

La dernière fois qu’on s’est parlé, en 2016, tu nous as dit que « peut-être » vous célébreriez vos vingt ans en tant que groupe qui sort des albums avec les vingt ans de votre premier album. Mais on approche la fin de l’année et je n’ai pas souvenir que vous ayez célébré quoi que ce soit cette année. Tu n’es pas très anniversaire, n’est-ce pas ?

[Rires] Non. Ne célébrons pas ceci. Célébrons plutôt ce qui est à venir et pas ce qui a été. Voilà le genre de personne que je suis. Je pense qu’on devient meilleur si on s’efforce d’atteindre quelque chose, au lieu de revenir sur ses pas, s’en satisfaire et être confortable.

The Atlantic est le troisième album d’affilée enregistré avec le même line-up. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé dans l’histoire d’Evergrey. As-tu l’impression que le groupe est aujourd’hui dans la meilleure situation qu’il ait jamais connue ?

Absolument ! Enfin, pas seulement grâce à ça mais en gros, et surtout, en raison du fait que nous sommes cinq gars qui comprennent et respectent le sens musical de chacun, et qui ont conscience que Jonas et moi sommes les producteurs de l’album ; les gens viennent et écrivent leurs trucs, nous les donnent et nous en faisons des chansons. Faire les meilleures chansons que nous pouvons est la préoccupation première de tout le monde et c’est pour ça que nous sommes là. Tout le monde est content de fonctionner ainsi, enfin ! Ça n’était pas du tout le cas autrefois, parce que c’était important pour les gens que leurs riffs ou leurs chansons, peu importe leur qualité, se retrouvent sur l’album. Le respect est une chose, et je pense qu’il a toujours été là, mais vouloir à tout prix placer sa musique, « je dois mettre ce riff ici parce que j’ai besoin de ressentir que je fais partie de l’album », ça, ça a changé. Tout le monde a le sentiment de faire partie de l’album, même quand ils n’ont rien composé.

Plus tôt cette année, tu as sorti ton premier album en tant que nouveau chanteur de Redemption. Comment a été cette première expérience, où tu étais pour la première fois le frontman d’un autre groupe professionnel qu’Evergrey ?

Tout d’abord, je suis ami avec Nick [Van Dyk] depuis très longtemps, dans les dix-huit ans, depuis presque autant de temps qu’Evergrey existe. C’était donc une première chose à surmonter, le fait que nous n’étions plus amis mais partenaires de business. C’est une bénédiction pour moi de jouer de la musique avec des gens que je connais et avec qui je suis ami. C’est vraiment génial de pouvoir se diversifier et se mêler à la musique de l’un et l’autre. Il y a dix-huit ans, j’ai fait une remarque, du style : « Si jamais tu as besoin d’un chanteur, je serai partant. » Dix-huit ans après il a fini par me demander, le timing était juste horrible. J’avais deux albums à faire cette année. Mais c’était très important pour moi de lui dire que je n’allais rien écrire – c’est lui qui écrit mes lignes mélodiques –, et il ne veut pas non plus que Redemption sonne comme Redemption avec le chanteur d’Evergrey. Il voulait que Redemption reste Redemption. L’art de Nick reste son art. Ce n’est pas important que je sois dedans et que je l’influence. Ce qui est important pour moi est de comprendre sa vision et de m’assurer que je ne la modifie pas trop. J’ai un énorme respect pour lui et je suis là pour servir sa musique. Et je pense que chaque aspect de l’inspiration et des nouvelles choses que je fais m’influence consciemment et inconsciemment. Ça me fait grandir en tant que personne mais aussi en tant que musicien. Mais maintenant, nous allons enregistrer un DVD de notre premier concert, en faisant venir Ray [Alder] sur scène pour chanter une chanson ensemble. C’est super ! C’est juste une continuation de ma carrière musicale.

Interview réalisée par téléphone le 23 novembre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Evergrey : www.evergrey.net

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