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Interview   

Evergrey : portrait d’un hyper-créatif


Tom S. Englund est une machine créative. En 2019, Evergrey sortait The Atlantic. En 2020, c’est au tour de son nouveau projet Silent Skies de dévoiler son premier album Satellites. En 2021, rebelotte avec Evergrey et l’album Escape Of The Phoenix. Et cette année, c’est la double dose : Nectar de Silent Skies suivi d’A Heartless Portrait (The Orphean Testament) d’Evergrey. Il faut dire que la pandémie est passée par là en suspendant les tournées : pas question de se tourner les pouces, et tant pis si le dernier album n’a pas vraiment pu être défendu en live, autant aller refaire un tour en studio.

C’est donc de ce treizième album d’Evergrey et de son contexte de création que nous avons discuté avec le chanteur-guitariste. L’occasion d’aborder divers sujets annexes, que ce soit son « cerveau hyperactif », sa formation en psychologie sociale, les réseaux sociaux – l’un des thèmes de l’album –, le mythe d’Orphée en tant que métaphore de l’humanité ou le réconfort dans l’obscurité…

« J’ai tous les jours un besoin de composer. Mon cerveau hyperactif est là : ‘Mec, sors de ton putain de lit et commence à composer des trucs, peu importe ce que c’est !’ […] Plus je compose, plus je suis inspiré, plus je suis créatif et plus je fais de choses. »

Radio Metal : Vous avez fait une série de concerts l’année dernière en Suède. Comment était-ce de retrouver la scène ?

Tom S. Englund (chant & guitare) : C’était il y a tellement longtemps, je ne m’en souviens plus ! [Rires] Les jours précédents, c’était genre : « Est-ce que je sais toujours faire ça ? Est-ce que j’ai oublié comment c’était de jouer live ? Qui suis-je ? » et ce genre de chose. Mais trente minutes avant le concert, quand tu entends le public dehors, là tu te souviens vraiment de qui tu es. A ce moment-là, c’est comme refaire du vélo. J’essayais juste de profiter du moment présent, pour ce qu’il était. Nous avons aussi fait quatre très bons concerts, avec des salles bondées. C’était agréable de voir les gens célébrer de nouveau la musique et la vie. C’était un moment spécial.

Comment analyses-tu les choix de la Suède par rapport à la pandémie, surtout en matière de culture et de divertissement, qui étaient un peu en décalage avec le reste du monde ?

Nous avons quand même eu des restrictions. Quand nous avons enregistré notre album live, seulement cinquante personnes avaient le droit d’être dans la salle, donc ça ne faisait pas beaucoup, mais l’an dernier, ils ont levé toutes les restrictions. Ceci dit, la Suède n’a jamais été fermée. Tout le monde sur le globe regardait la Suède en disant : « Ils sont idiots en Suède. Ils ne savent rien sur la pandémie, bla-bla-bla. » Mais il semblerait que ça a plutôt bien marché ! Nous n’avons jamais mis de confinement en place parce que les gens dans la santé savaient qu’on ne pourrait pas arrêter cette pandémie, que ça allait quoi qu’il arrive se répandre, donc autant garder les choses sous contrôle, mais tout en restant ouvert. Du coup, ça n’a pas affecté notre économie et ce genre de chose – en tout cas, pas comme dans d’autres pays. Je suis fier de la stratégie de la Suède, je pense que ça a fonctionné au final.

D’un autre côté, vous n’avez pas pu tourner pour défendre Escape Of The Phoenix en dehors de la Suède : n’avez-vous pas été inquiets que cet album tombe dans l’oubli ?

Non. D’abord, parce que nous avons simplement continué à écrire pour le nouvel album. Ça nous a permis de rester pertinents. Nous n’avons pas joué l’album dans le reste du monde, mais si tu regardes les chiffres des streams, en l’occurrence, on voit que cet album est toujours autant écouté que les nouveaux singles, ce qui est super, et ça veut dire qu’il est toujours d’actualité pour les gens, même s’ils ne l’ont pas vu en live. Avec un peu de chance, les gens auront une appréciation renouvelée pour l’album quand nous le jouerons en live. Pareil pour nous : nous revenons sur un album qui date un peu, mais en le réécoutant, nous avons une meilleure idée des chansons que nous devrions jouer en concert. Je trouve que c’est un luxe d’avoir ce dilemme maintenant. Il y a de plus gros problèmes que ça dans le monde, pour être honnête [rires]. Je pense que ça aura aussi un impact sur la façon dont les gens vont réagir à la musique, car ils ont eu plus de temps pour l’écouter et apprendre à connaître les chansons, ce qui fera aussi qu’ils seront plus bruyants et participeront plus aux morceaux en live. J’ai vraiment hâte d’être cet automne pour voir où en est le monde avec la musique live.

Escape Of The Phoenix est sorti en février 2021 et vous voilà de retour avec un nouvel album à peine plus d’un an après. Est-ce que ça veut dire que vous avez directement enchaîné sur la composition d’A Heartless Portrait ?

Le lendemain de la sortie de Phoenix, nous avons fait une réunion et j’ai dit aux gars que je ne nous voyais pas jouer en live pendant un bon moment, alors pourquoi ne pas continuer à composer et voir si l’inspiration était toujours en nous. C’est ce que nous avons fait. Nous sommes retournés dans notre studio de composition ; je suis revenu ici et tous les autres gars sont allés dans leur studio, et nous avons commencé à écrire de nouvelles musiques, ce qui était super. Nous n’avions jamais eu l’occasion de faire ça avant. C’était une expérience pour voir si l’inspiration serait toujours au rendez-vous. Il s’est avéré que oui. Enfin, maintenant, ça fait six albums que j’ai faits en vingt mois – si on comprend les albums de Silent Skies et celui de Redemption. C’est juste fou. Je suppose que l’idée de voir si nous étions encore inspirés, c’était plus pour les autres, car personnellement, j’ai tous les jours un besoin de composer. Mon cerveau hyperactif est là : « Mec, sors de ton putain de lit et commence à composer des trucs, peu importe ce que c’est ! » J’ai d’autres exutoires avec Silent Skies, Redemption, la musique de jeux vidéo, etc. J’ai déjà beaucoup de pain sur la planche, mais j’ai toujours faim !

« Pour nous, ça n’a pas changé depuis que nous étions gamins : nous voulons conquérir le monde. C’est tout. »

L’inspiration n’a-t-elle pas besoin de temps pour se renouveler ?

Apparemment elle a besoin de cinq heures de sommeil par jour. C’est à peu près tout [rires]. Je pense avoir vraiment découvert que mon cerveau neuropsychologique fonctionne de telle façon que plus je compose, plus je suis inspiré, plus je suis créatif et plus je fais de choses. Honnêtement, c’est parfaitement logique. Si tu joues beaucoup au football, tu seras meilleur dans ce sport et il est probable que tu y prendras plus de plaisir si tu te vois progresser, obtenir plus de reconnaissance, etc. C’est pareil pour moi, mais je suis surpris de pas l’avoir compris plus tôt [rires]. C’est aussi plus facile de s’y mettre parce que c’est quelque chose de très familier pour moi maintenant. Je crée tous les jours de la musique. Comme j’ai ce luxe, c’est sans cesse enrichissant. Et ce n’est pas comme si je me posais tous les jours pour vraiment essayer d’obtenir de la musique, mais tous les jours je fais des choses différentes. En ce moment, nous sommes en train d’enregistrer des reprises sympas pour Silent Skies, par exemple, juste de quoi éveiller notre esprit. J’ai le luxe de faire différentes choses maintenant et j’en suis extrêmement reconnaissant.

Tu as déclaré que ces dix chansons « ont émergé des cendres de deux années où [v]otre créativité a eu plus de temps que jamais pour se développer ». Est-ce que ça signifie que la façon dont l’industrie fonctionnait jusqu’à présent, poussant les groupes à tourner non-stop, a été une entrave à la créativité pour les groupes comme Evergrey ?

Oui, très clairement. Même s’il n’y a aucune chanson ou même de note, ou aucun rythme sur le moindre album que nous avons enregistré ou composé dont nous ne sommes à pas à cent pour cent satisfaits, il y a eu pas mal de fois où c’était à nos dépens en tant que personnes, car nous avons dû travailler quinze heures par jour et sacrifier la vie de famille et tout ce que nous pouvions avoir d’autre en cours pour finir un album. Alors que pour celui-ci, nous nous réveillions, faisions quelques exercices à huit heures du matin, commencions à enregistrer à neuf, terminions à dix-sept, et ensuite nous pouvions vivre notre vie de famille en marge de ça, ce qui permettait d’avoir un vrai équilibre de vie. C’est important aussi.

Est-ce que ça pourrait pousser les artistes comme vous, à l’avenir, quand on retrouvera une forme de normalité, à revoir leur approche de leur carrière et à s’accorder plus de moments privilégiés consacrés à la créativité ?

Je pense qu’il le faudrait, mais le problème, c’est que malgré tout il faut que quelqu’un le paye. C’est ce que les tournées permettent. Ça paye les factures plus que tout. C’est le dilemme paradoxal que nous avons : nous devons partir en tournée et jouer rien que pour gagner de l’argent, honnêtement. Nous devons jouer de la musique, pas seulement parce que nous adorons le faire, mais aussi pour vendre du merch et ainsi pouvoir maintenir cette créativité. C’est la vérité. Car les maisons de disques ne paieront pas pour deux années de composition sans tournée. Ça ne marche pas comme ça.

Il n’y a jamais eu autant d’albums sortis que depuis l’an dernier : n’as-tu pas peur que les artistes qui enchaînent les albums finissent par saturer le marché – si ce n’est pas déjà le cas ?

Réponse courte : non [rires]. La bonne musique arrivera toujours aux oreilles des gens. La seule chose pour laquelle j’ai des réticences, c’est quand les gens composent de la musique juste pour en composer. On devrait composer de la musique parce qu’on éprouve un besoin de le faire et avoir un plan stratégique sur ce qu’on veut en faire. Ça peut être simplement de la sortir, ça peut suffire si c’est le plan. Pour nous, ça n’a pas changé depuis que nous étions gamins : nous voulons conquérir le monde. C’est tout. Ceci est le troisième album et Evergrey a connu son plus grand succès commercial avec Escape Of The Phoenix et pourtant, comme tu l’as fait remarquer, nous ne l’avons même pas joué en concert. C’est une époque étrange, mais nous sommes très reconnaissants de pouvoir jouer.

En faisant deux albums d’affilée avec un écart de temps aussi court, j’imagine que le risque est qu’ils soient trop similaires. Pourtant, ce n’est pas vraiment le cas, A Heartless Portrait a ses propres caractéristiques, en étant peut-être un peu moins direct et un peu plus prog, même si vous avez conservé votre sens de la concision. Y avait-il un effort conscient pour différencier les deux ?

Non, il n’y a eu vraiment aucun effort pour quoi que ce soit d’autre que faire de bonnes chansons. C’est la seule approche de la composition que nous avons, surtout aujourd’hui. La seule chose que nous avons faite entre ces albums, ce sont des clips et nous avons pris quelques semaines de vacances, et le lendemain de la sortie d’Escape, nous avons commencé à écrire. Nous étions donc vraiment dans la même bulle créative, mais nous avons commencé à partir de rien, c’est-à-dire que nous n’avons rien utilisé des restes d’Escape Of The Phoenix. Nous nous sommes remis à composer. Je ne peux pas expliquer pourquoi il sonne différent, et je ne sais même pas si c’est le cas, car je n’ai pas une vision très claire de comment il sonne et comment il se compare aux autres, mais les gens comme toi disent qu’il est différent, donc je trouve ça super.

« Surtout aujourd’hui, alors qu’on est au bord de dégénérer en troisième guerre mondiale, c’est encore plus important pour moi de sortir la musique que j’ai en moi, car ma plus grande peur, je pense, est de mourir sans avoir fait tout ce que j’avais besoin de faire [petits rires]. »

Penses-tu que le fait d’avoir travaillé sur un album de Silent Skies entre les deux a rafraîchi ton esprit créatif ?

Oui, vraiment. Et c’est aussi comme ça que ça marche durant les semaines. Je fais par exemple un ou deux jours d’Evergrey, puis peut-être je fais un jour de pause, et ensuite je fais un ou deux jours de Silent Skies. Ça permet de réinitialiser mon cerveau pour penser d’une manière spécifique, car j’aborde la composition différemment suivant le projet. Même si Evergrey est très libre dans l’esprit, il a quand même des limites : il faut que ce soit metal, qu’il y ait un peu des influences prog, que ce soit toujours mélodique, etc. Alors que Silent Skies, c’est un jeune enfant, nous n’avons aucune idée de la direction qu’il va prendre et nous le laissons aller où il veut. Le premier album était très orienté piano acoustique. Ce dernier album est toujours orienté piano, mais avec beaucoup d’influences électroniques, mais aussi très orienté chant, beaucoup plus que ne l’est Evergrey. Ce sont deux univers différents. Enfin, c’est moi et ma voix, mais nous sommes des créateurs différents dans deux projets différents. J’ai l’impression de peindre un tableau avec le même pinceau, mais avec d’autres couleurs, si ça a du sens. On pourrait aussi mentionner Redemption, qui est lui aussi différent parce que je ne suis qu’un chanteur-outil, en un sens. Donc globalement, j’en suis arrivé à structurer mon travail de façon à ce que ça fonctionne pour moi.

Quand vous avez fait Escape Of The Phoenix, vous étiez déjà bien avancés dans la composition quand le monde a compris à quel point la pandémie était sérieuse, et c’était déjà prévu que vous fassiez l’album. Cette fois, le nouvel album a été entièrement fait durant la pandémie. Pas qu’Evergrey ait jamais été joyeux, mais A Heartless Portrait sonne assez lourd – lourd dans le sens de sérieux et sombre. Penses-tu qu’il reflète l’époque durant laquelle il a été conçu ?

Oui, mais je pense que c’est le cas de chaque album d’Evergrey. C’est exactement ce qu’est Evergrey. En ce sens, Evergrey est comme de la pop : c’est ancré dans l’instant présent et ça reflète les sentiments qui nous habitent au moment où nous écrivons la musique. Même si c’est rétrospectivement par rapport à quelque chose qui s’est passé, ça reflète quand même ma façon de voir le monde aujourd’hui ou comment je me vois, qui je suis devenu à cause de ces événements dans ma vie. C’est de l’introspection, mais au travers du prisme du présent, si ça a du sens. Donc il est clair que ça a dû affecter en partie la composition, surtout dans la mesure où nous ne prenons rien pour acquis. Je pense que c’est l’un des éléments clés, car nous ne prenons pas le succès pour acquis, mais nous ne prenons pas non plus le fait de jouer de la musique pour acquis. Surtout aujourd’hui, alors qu’on est au bord de dégénérer en troisième guerre mondiale, c’est encore plus important pour moi de sortir la musique que j’ai en moi, car ma plus grande peur, je pense, est de mourir sans avoir fait tout ce que j’avais besoin de faire [petits rires]. Je suppose que tout le monde a cette peur… Avec un peu de chance, j’aurai toujours besoin de faire quelque chose, mais peut-être qu’un jour je me réveillerai en me disant : « C’est bon ! Je vais rester silencieux le restant de mes jours maintenant » [rires].

Te qualifierais-tu d’éponge émotionnelle ?

Oui, mais dans la mesure où je permets à l’environnement, le contexte et d’autres choses d’influencer mon art. En 2012, j’ai commencé à me former pour devenir psychologue social, ce qui m’a aussi donné des outils pour me tenir à l’écart d’interférences extérieures. Pendant ces cinq années de formation, j’ai vraiment appris à prendre mes distances avec les choses avec lesquelles je voulais prendre mes distances. Donc c’est assez facile pour moi de me couper du monde quand j’ai l’impression qu’il est trop proche, trop énervant ou trop hostile, et de m’y rouvrir quand je juge bon de le faire. D’un autre côté, je ne suis pas seul à faire la musique, donc il y aura toujours un mélange. Je veux dire que si on parle des seules paroles, en l’occurrence, alors c’est peut-être vrai que le contexte m’a influencé, car c’est exactement ce sur quoi j’ai décidé d’écrire, mais musicalement, ce sont des influences en provenance de nous cinq. Même les membres qui n’ont rien composé sur une chanson donnée l’ont quand même affectée ainsi que les décisions, en pensant que ce n’est pas assez bon, ou qu’il faut améliorer, ou peu importe. C’est vraiment une cocréation, je ne suis pas le seul contributeur.

Tu as mentionné t’être formé à la psychologie sociale. Comment en es-tu arrivé à t’intéresser à ça ?

Je dirais que je me suis intéressé au fait de me comprendre, de comprendre pourquoi j’agis, je réagis et je m’implique dans certaines choses comme je le fais. C’était une longue formation, ça a pris cinq ans. J’ai commencé à étudier à quarante ou trente-neuf ans. C’était gratifiant de faire si tard dans ma vie quelque chose qui allait devenir plus important que la musique pendant un moment, car j’ai dû me consacrer entièrement à ça, mais tout en gérant le fait d’être en tournée – c’était une époque de dingue, pour être honnête, mais bref, c’est fini maintenant. Mais l’idée était de chercher à me comprendre moi-même, et je comprends maintenant après treize albums que c’est aussi ce que j’ai essayé de faire au travers de mes textes. D’une certaine façon, au moment où j’écrivais certaines chansons et musiques, je ne comprenais pas que je me racontais des choses à moi-même, ce qui peut devenir très troublant, en un sens, d’où le titre de ce nouvel album – A Heartless Portrait est vraiment un journal intime. Et parfois, j’ai vraiment été sans pitié envers moi-même. Sachant ce que je sais maintenant, peut-être qu’il y a dans certaines chansons des sujets que je n’aurais pas abordés, car j’avais besoin de mieux prendre soin de moi, mais à l’époque, je n’avais même pas conscience que j’écrivais sur moi. Evergrey parlera toujours de l’expérience humaine dans le monde et il faut que ce soit honnête, il faut parler avec sincérité. Dans le cas contraire, autant me mettre à écrire sur les donjons et les dragons à la place.

« En 2012, j’ai commencé à me former pour devenir psychologue social […]. L’idée était de chercher à me comprendre moi-même, et je comprends maintenant après treize albums que c’est aussi ce que j’ai essayé de faire au travers de mes textes. »

Vous avez invité vos fans à chanter sur le morceau d’ouverture, « Save Us », en utilisant des centaines de voix. Comment était cette expérience ?

C’était génial de voir les gens interagir avec autant de bonne volonté. D’abord, nous avons dû les relancer quelques fois, parce qu’ils avaient un peu peur de s’impliquer : « Oh mon Dieu, ma voix sera là-dedans ! » Nous étions là : « Mec, vous serez des centaines ! Vous ne pourrez pas reconnaître que c’est votre voix. » C’était juste une idée sympa que j’ai eue en me promenant. Tout sonne super enregistré sur un iPhone avec de la compression et tout, donc je me suis dit que ça pourrait fonctionner de mettre ça sur un album. Enormément de gens ont envoyé leur enregistrement et c’était aussi un moyen pour eux de comprendre que nous ne les avions pas oubliés pendant la pandémie. C’était aussi super pour nous afin d’avoir la preuve qu’eux-mêmes ne nous avaient pas oubliés [petits rires]. Maintenant, ils sont sur l’album et leur nom est dans le livret. C’est génial !

Trouves-tu souvent des idées en te promenant ?

Toutes mes idées, toutes mes paroles, tout, et c’est comme ça que ça vient, car généralement je chante là-dedans [montre son téléphone] et ensuite, quand je rentre à la maison, je suis là : « Bordel, c’est quoi cette idée ? Je ne comprends rien » car il n’y a pas de musique. Mais pour moi, ça a parfaitement du sens pendant que je me promène [rires]. Nous avons aussi interagi avec les fans sur « Midwinter Calls ». Nous avons enregistré un public live sur une chanson qu’ils n’avaient jamais entendue et nous n’avons même pas joué la chanson qu’on entend maintenant dans l’album, nous avons joué autre chose. Nous arrêtions de jouer et ils chantaient, et nous leur apprenions ça en direct… C’est aussi plutôt unique d’avoir un public live dans un album studio sur une chanson qu’ils n’ont jamais entendue ! Là encore, c’est des centaines de voix, ce qui est cool.

C’est un symbole fort de rassembler autant de gens sur deux chansons en ces temps de distanciation sociale…

Oui, c’est assez fort, je trouve ! Ça devient encore plus évident, en un sens. Nous, les metalleux, musiciens, mélomanes ou peu importe comment on veut nous appeler, nous nous unissons en une seule voix. Je trouve le message très fort. C’est vraiment une déclaration sur le pouvoir de la musique.

Tu as déclaré que la chanson « Save Us » parlait de ton constat que « notre esprit devenait otage dans un monde où le fait de dresser des portraits optimaux de nous-mêmes est plus important qu’être qui on est vraiment ». C’est une référence évidente aux réseaux sociaux. Penses-tu que la technologie nous détourne de ce qui est essentiel dans la vie ?

Si je devais répondre très simplement : oui. On en a la preuve tous les jours, mais si je devais développer, je dirais que c’est très inquiétant que l’on laisse les applications de divertissement dicter nos vies. D’autant plus dans le cas des jeunes gens qui ne sont pas formés pour critiquer les informations, les médias et la société, et qui n’ont pas cette culture en eux, et ce n’est pas de leur faute parce qu’ils sont jeunes. Ils sont élevés dans un monde où ils se comparent aux situations illogiques de gens super riches ou célèbres, et c’est malsain pour eux que ceci dicte ce qu’ils ont envie d’être. Découvrez qui vous voulez être, prenez TikTok, Facebook et ainsi de suite comme du divertissement, mais ne les laissez pas dicter huit heures de votre vie. Ce sera un scénario catastrophe dans vingt ans quand TikTok aura décidé de ce à quoi devrait ressembler le reste du monde. Je pense que ce sera un problème. Alors utilisez ça comme du divertissement, et moi-même je contribue aux réseaux sociaux, mais au moins j’ai conscience de qui je suis dans ce contexte, et j’ai conscience de ce que je poste là-dessus, et d’une certaine façon – j’espère – j’équilibre ça avec ma musique et, en général, la culture musicale, plutôt que de regarder les gens tomber dans la rue ou boire du Coca-Cola avec le nez.

On dirait qu’il n’y a pas moyen d’y échapper : les réseaux sociaux n’ont jamais été aussi importants que lors de ces deux dernières années pour maintenir un lien entre les gens quand ils étaient en confinement, et même un groupe comme Evergrey a besoin des réseaux sociaux…

Oui, et comme je contribue moi-même au problème des réseaux sociaux que je soulève, c’est important que je montre aux gens que j’en ai conscience. Je le critique durement, mais il faut que ce soit dit que j’y contribue aussi, et j’explique pourquoi j’y contribue. C’est aussi un paradoxe, d’une certaine façon, car c’est le côté business du boulot de musicien. Malheureusement, j’adorerais n’être qu’un musicien et ne pas du tout avoir à m’occuper de ces trucs sociaux, mais il faut le faire. Il faut vivre avec son temps ou alors perdre toute pertinence. Il s’agit d’être conscient et c’est ce dont la chanson « Reawakening » parle. Soyez sûr de ce que vous faites, tant que vous ne faites rien de nuisible. Si c’est votre choix et que vous savez que ce qu’on vous gave vingt-heures sur vingt-quatre est le point de vue de quelqu’un d’autre… Vous devez décider vous-même. Vous devez être très fort quand vous faites ça. Vous devez aussi être informé sur ce qu’est le monde, car c’est très puissant. Je trouve aussi que les réseaux sociaux sont de super outils pour faire connaître la vérité en ce moment sur les gens en Ukraine. Mais si vous demandiez aux Ukrainiens ce qui est important dans la vie, vous auriez une réponse très sincère sur ce que sont les valeurs et la morale, et ça n’a rien à voir avec TikTok, Instagram ou Facebook, c’est certain. Il s’agit de se secouer, et il faut le faire tous les jours. C’est un fait, et c’est en ce sens que l’on doit éduquer nos enfants et les plus jeunes d’entre nous aujourd’hui.

« La seule chose qu’Orphée devait faire était de marcher avec sa bien-aimée sans regarder en arrière car sinon elle mourrait, et c’est ce qu’il a fait. Il n’a pas pu s’en empêcher. Et tout le monde dit : ‘Oh, c’est tellement charmant. C’est une histoire d’amour.’ Non, c’est un putain de salaud égoïste qui a fait ça ! Et c’est ainsi que je nous vois, les humains. »

Es-tu parfois jaloux des groupes des années 70 et 80 qui n’avaient pas à avoir affaire à ça ?

Bien sûr ! Tout ce qu’ils avaient à faire était… S’ils obtenaient un contrat avec une maison de disques, c’était un miracle, et ensuite ils partaient en tournée et c’est tout. S’ils étaient suffisamment bons, ils prévalaient. Aujourd’hui, il faut tout faire. Il faut être un réalisateur de vidéos et un expert de plein de choses différentes, mais c’est aussi amusant. C’est aussi un aspect créatif de la vie. Je pense que la créativité fait partie des choses qui vont maintenant se développer en ces temps de pandémie. On a déjà été témoins de plein de manières de faire vivre la culture, de gagner de l’argent et d’utiliser les réseaux sociaux de manière positive.

La manière dont tu chantes « sauvez-nous » dans la chanson sonne comme un cri de désespoir, mais au final, c’est à nous de nous sauver…

Oui. Ça dépend de nous. C’est une construction sociale. C’est de ça que parle la chanson « The Great Unwashed ». Ça parle du fait que nous participons à être induits en erreur, en disant : « C’est bon. Je vais à un barbecue ce weekend. Je ne vais pas m’embêter avec le monde pendant au moins vingt-quatre heures », pendant que les gens en Ukraine sont en train de mourir. Je ne suis pas non plus en train de dire que je fais beaucoup mieux. Je ne fais qu’énoncer des faits sur notre mode de fonctionnement, mais en ayant conscience des choses et en les mettant en lumière, comme peuvent le faire les réseaux sociaux. C’est ainsi que ça devrait fonctionner, tandis que tous les autres aspects devraient juste servir de divertissement pas plus d’une heure par jour ou quelque chose comme ça.

Il y a plusieurs références aux difficultés à être libre, dans « The Great Unwashed », « Reawakening » ou « Blindfolded », et évidemment « Save Us » parle beaucoup d’être piégé. Escape Of The Phoenix parlait déjà d’une forme de libération. Y a-t-il un lien ? Est-ce la suite de ta réflexion ?

Je pense que c’est là qu’on se rend compte qu’on est dans la même période de temps qu’Escape Of The Phoenix, car j’ai les mêmes types de pensées sur ces deux albums. Même si Escape Of The Phoenix a lui-même pu être une forme de continuation, échoué sur les rivages de l’album The Atlantic, car c’est là que nous avons repris les choses et repris la marche, et que c’est pareil pour celui-ci, l’écart est plus réduit entre Escape The Phoenix et A Heartless Portrait. C’est logique car, comme je l’ai dit tout à l’heure, les albums d’Evergrey parlent de l’instant présent et sont typiquement des journaux intimes.

Dans la mesure où on a tous vécu des confinements et des restrictions de nos libertés – enfin, peut-être pas autant en Suède –, penses-tu que ça t’a poussé à réfléchir sur ta – et notre – liberté ?

Oui, mais je ne sais pas si ça a renforcé cette partie des thématiques. Mes pensées se sont davantage tournées sur le fait de ne rien prendre pour acquis, et ça va avec l’idée d’être responsable de sa propre liberté. Si tu possèdes un milliard de dollars, tu es libre de faire ce que tu veux, et au moins, tu pourrais être sur ton île au milieu de cette pandémie et rien ne t’affecterait. Mais personnellement, je n’ai pas les moyens de faire ça, alors qui suis-je ? Si le monde devait changer pour toujours, si on devait toujours porter ces masques et ne plus fréquenter des gens à des concerts ou ailleurs, qu’est-ce que je deviendrais ? C’est un peu l’idée inconsciente qui me trottait dans la tête à cette période. Donc ça, bien sûr, c’est lié à la libération et à la liberté. Ça te pousse vraiment à questionner : qu’est-ce que je devrais faire si je ne faisais pas ça ? Au moins, j’ai une formation maintenant, je peux toujours travailler en tant que thérapeute, mais je suis plus musicien que je ne suis thérapeute.

La situation a donc été source d’anxiété ou de peur pour toi par rapport à ton boulot de musicien ?

Honnêtement, j’ai vu ça comme une occasion d’être plus créatif. Mais les choses ne sont pas aussi simples, il y a toujours des idées et des pensées contradictoires. Je sais qu’à un moment j’étais très content d’être retiré du monde, parce que j’ai l’impression de ne pas tellement avoir envie de faire partie de ce monde, car il devient trop hostile, violent et égoïste. Et puis c’était une pause bienvenue de ne pas avoir à voyager et interagir avec les gens, pour être honnête. D’un autre côté, au bout de six mois, j’étais là : « Bon sang, qu’est-ce que je deviens maintenant ? Qui vais-je être ? » Enfin, si on avait su il y a deux ans qu’on serait encore là-dedans aujourd’hui, les gens se seraient suicidés ! C’est une décision consciente de la société et une manière très intelligente pour ne pas créer la panique. Mais en Suède, les experts de santé ont tout de suite dit que ça durerait entre trois et cinq ans. Tout le monde était là : « Putain, qu’est-ce que vous voulez dire par trois à cinq ans ? J’ai un barbecue lundi, moi ! » [Rires]. Mais on est toujours là !

« Ce que les enfants ne réalisent pas quand ils harcèlent d’autres jeunes enfants, c’est que ça peut avoir des répercussions à vie, quand on n’a vraiment pas de chance. Ça a été mon cas. Donc même si ce feu a disparu, ses flammes affectent toujours ma vie. »

Il y a beaucoup d’éléments dans le titre complet de l’album, en référence à deux chansons : « Heartless » et « The Orphean Testament ». Quel lien fais-tu entre ces deux chansons et comment englobent-elles tout l’album ?

La partie « Heartless », j’ai déjà expliqué. C’est le testament de ma vie. Mais la partie « The Orphean Testament » vient de l’histoire d’Orphée, je me suis demandé : « Orphée pensait-il autant sur le court terme que nous aujourd’hui ? », car c’est ainsi que je nous vois. On ne pense pas plus loin que trente secondes dans le futur et on a tout le temps besoin d’être à cent pour cent stimulés. La seule chose qu’Orphée devait faire était de marcher avec sa bien-aimée sans regarder en arrière car sinon elle mourrait, et c’est ce qu’il a fait. Il n’a pas pu s’en empêcher. Et tout le monde dit : « Oh, c’est tellement charmant. C’est une histoire d’amour. » Non, c’est un putain de salaud égoïste qui a fait ça ! Ensuite, il est là à chanter des chansons tristes pour les dieux qui pleurent. C’est lamentable. Et c’est ainsi que je nous vois, les humains, en un sens. Et quand je dis « nous », je m’inclus dedans. On est trop dans le court terme, à trop penser à nous. L’égo peut être quelque chose de super si c’est bien utilisé. Si on se sert de l’égo pour devenir la meilleure personne possible, on sera aussi la meilleure personne envers notre entourage, mais quand l’égo n’est là que pour répondre à nos propres besoins, alors c’est autre chose. Et ensuite, il y avait ce lien sympa avec le Phoenix, qui est aussi une entité grecque, comme Orphée.

Orphée est descendu au royaume des Enfers d’Hadès pour retrouver son épouse perdue Eurydice. Y a-t-il aussi un lien avec ton histoire personnelle ? Est-ce que ce pourrait être lié à la trilogie formée par Hymns For The Broken, The Storm Within et The Atlantic qui ont été écrits au moment de ton divorce ?

Ça aurait pu, ça aurait été une super histoire, mais non. Je ne suis pas allé aussi loin dans mon analyse. Je pense que c’était juste une super manière de montrer que même à l’époque, ce n’était peut-être que la beauté de l’amour qui l’a fait se retourner. C’était aussi une décision très égoïste et ça reflète un peu mes propres défauts dont je parle dans les autres chansons, comme quand je me tue à la tâche, mais pour quoi ? Je ne sais pas. Par exemple, dans « Wildfires » je parle de ça : on travaille encore et encore, mais pour quoi ? Est-ce que je le remarquerais si le soleil tombait et brûlait tout autour de moi ? Est-ce que je continuerais à cravacher pour quelque chose sans même savoir ce que c’est ?

On retrouve une chanson intitulée « Call Out The Dark » qui parle de faire appel à l’obscurité en soi. Votre musique est sombre et évidemment vient de l’intérieur : trouves-tu – peut-être paradoxalement – du réconfort dans l’obscurité ?

C’est exactement ce dont parle la chanson. On peut faire le lien avec le troisième morceau, « Ominous », qui parle d’être persécuté quand on est enfant. Ce que les enfants ne réalisent pas quand ils harcèlent d’autres jeunes enfants, c’est que ça peut avoir des répercussions à vie, quand on n’a vraiment pas de chance. Ça a été mon cas. Donc même si ce feu a disparu, ses flammes affectent toujours ma vie. Quand tu te retrouves dans un endroit isolé où tu te sens seul, alors l’obscurité est très présente, mais quand tu as longtemps vécu dans l’obscurité, celle-ci devient ton compagnon plutôt que quelque chose dont tu as peur. Ce que je décris, c’est comment dire à l’obscurité : « Sors de là, je te défie. Je vais te montrer que je n’ai pas peur de ça. C’est à toi de me suivre, pas à moi de te suivre. » Aujourd’hui, l’obscurité et la mélancolie sont des traits qui me donnent de la force, et non l’inverse. Et c’est sûr que ça vient du harcèlement dont j’ai été victime étant enfant, ainsi que d’autres événements dans ma vie, bien sûr – je vous invite à écouter tous les autres albums pour en savoir plus.

Dans cette chanson, tu chantes : « Tu es en sécurité quand tu es seul, car ton for intérieur est la seule chose sur laquelle tu peux compter. » Les gens ont beaucoup été seuls durant ces deux années de distanciation sociale et de confinement, et ils ont pour beaucoup eu du mal avec la solitude. Mais penses-tu que la solitude peut être une bonne chose pour nous et qu’on a désappris ses bénéfices ?

Ça a été mon cas, mais je ne parle pas de deux années de solitude. Je parle des bases structurelles qu’on acquiert en étant seul pendant des années, de quelque chose qui te fait devenir étranger dans un monde où la société te dit que la construction sociale veut que tu sois comme ci, que tu vives parmi les gens, etc. Je suis très sûr de moi et à l’aise quand je suis seul. Donc pour moi, la pandémie n’a fait aucune différence, si ce n’est que je n’ai pas pu voyager, c’est tout. Je vis aux abords de la côte ouest en Suède, je peux me promener ici pendant l’hiver, soit six mois de l’année, et ne pas rencontrer une seule personne durant toute la saison, sauf bien sûr mon épouse, mes enfants et mes amis, mais ça me convient. Je pense que le monde a appris de nombreuses leçons pendant l’isolement et qu’on a été forcé de rester seul. Evidemment, tout le monde ne le supporte pas, et tout le monde n’a pas trouvé que c’était une expérience enrichissante.

« Il y a des gens qui ont vécu sans connaître le moindre problème. Félicitations à eux ! [Rires] Je pense que ces gens qui n’ont jamais connu d’épreuve sont ceux qui ont eu le plus de mal pendant cette période. »

Quand on est seul, c’est le moment où on peut réfléchir sur soi-même, mais peut-être que certains ont peur de ça et de ce qu’ils peuvent découvrir en eux…

Bien sûr. Je dirais que c’est le cas de la plupart. Après, il y a des gens qui ont vécu sans connaître le moindre problème. Félicitations à eux ! [Rires] Je pense que ces gens qui n’ont jamais connu d’épreuve sont ceux qui ont eu le plus de mal pendant cette période.

Malgré les nombreuses composantes personnelles, comme on en a discuté, tu as inclus les fans dans deux morceaux, et tu utilises souvent le « nous ». Est-ce important pour toi d’inclure les auditeurs et de les rassembler autour de cette musique ?

Oui, mais c’est toujours le cas. Je pense juste que nous avons peaufiné cette approche au fil des années. Je veux dire que nous avons même un backdrop avec le slogan « solitude to multitude ». C’est mon but au final, en un sens, de créer une société d’âmes qui pensent pareil, ont envie de traîner les unes avec les autres et s’éclatent à écouter de la super musique. C’est aussi une question de résistance par rapport à : « D’accord, le monde ne veut pas de nous, alors créons un monde à nous. »

Tu as déclaré que ce sont « dix chansons qui, [tu] espères, feront partie de la bande originale de [nos] vies quand [nous] cré[ons] de nouveaux souvenirs et de nouvelles opportunités ». Considères-tu la musique comme étant plus que du divertissement et même de l’art, que c’est un moteur pour avancer dans la vie ?

Pour moi, ça l’est. J’ai aussi reçu un e-mail d’une jeune personne – c’était il y a peut-être trois semaines. Elle m’a dit : « Je t’écoute depuis que j’ai onze ans. Ce que tu m’as appris est qu’au final il y a de l’espoir. » C’est tout ce dont j’ai besoin. Je n’ai rien besoin de plus que ce gars qui sent qu’il a une raison de continuer. Donc, absolument, pour lui, la musique a été un vaisseau pour le transporter d’un état de profond désespoir à un état peut-être un peu moins désespéré maintenant. Pour moi, ça a été un véhicule pour prendre mon envol, peut-être, au début, mais maintenant c’est aussi ce que je suis devenu. Aujourd’hui, c’est synonyme de qui je suis. Quand j’étais gamin, c’était une manière pour moi de m’efforcer d’atteindre quelque chose. Je savais que si je commençais à faire ça, au moins je pouvais peut-être avoir la chance de quitter l’environnement dans lequel je me trouvais.

Vos albums sont toujours ancrés dans la réalité, en tant qu’exutoire personnel, même si tu caches ça parfois derrière des métaphores. A la fois, on dirait que cette musique est aussi une forme d’échappatoire. N’est-ce pas un autre paradoxe ?

Si. En fait, je pense que tout est paradoxal, mais je ne vois pas les paradoxes comme étant toujours problématiques. Pour moi, c’est les deux. C’est une échappatoire et c’est aussi une façon de répondre à quelque chose et d’être dedans à cent pour cent, tout en étant capable de m’en éloigner. Certaines chansons ont été écrites parce que j’en avais besoin et ensuite, je ne les rejoue plus forcément, mais pour mon bien, maintenant c’est sorti, c’est fait, je n’ai plus à m’en occuper.

A Heartless Portrait est le premier album d’Evergrey à sortir chez Napalm Records. Tu as déclaré qu’« un nouveau label égale de nouvelles possibilités ». Quels sont tes espoirs et attentes à cet égard ?

J’attends et j’exige toujours une totale attention. Je pense que, quand on livre de la musique que l’on trouve fantastique, c’est important d’avoir une équipe derrière soi qui est gonflée à bloc et a envie de conquérir le monde avec, car maintenant, ça ne dépend plus de nous. Ce n’est plus notre album. C’est le produit qui est vendu aux gens. En conséquence, il faut une équipe qui soit vraiment derrière nous et jusqu’à présent, ça se passe extrêmement bien. J’ai des espoirs très élevés mais réalistes quant à ce qui va se passer maintenant. Si nous pouvons monter d’un cran dans l’échelle du succès, c’est parfait. C’est ce que j’attends, mais je ne m’attends pas à des bonds de géants et à passer des clubs aux arènes, pas du tout. Nous avons fait quatre albums avec AFM, et après un certain nombre d’albums, quand ça commence à stagner, ralentir et qu’on ne sent plus la passion, c’est le moment de prendre une décision pour rester pertinent. Il faut injecter du sang et de l’oxygène neufs dans un énorme projet comme celui-ci. C’est un gros dispositif qui comprend une cinquantaine de personnes ; c’est ce qu’il faut pour sortir un album, si on compte les producteurs, toute notre équipe de scène, les artistes, les vidéastes, les journalistes, etc. Ça implique beaucoup de gens, donc il faut que ce soit bien fait. Si tu ne fais que sortir ça sur le pas de ta porte, alors autant faire de la musique juste pour toi.

Interview réalisée par téléphone le 31 mars 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Patric Ullaeus.

Facebook officiel d’Evergrey : www.facebook.com/Evergrey

Acheter l’album A Heartless Portrait (The Orphean Testament).



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