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Interview   

Intronaut : exigeant et gratifiant


La musique d’Intronaut se mérite. Cinq ans après The Direction Of Last Things, le groupe voulait marquer le coup et revenir avec « un album de metal complètement fou, un album de prog metal technique vraiment exagéré. » C’est chose faite avec un sixième opus, Fluid Existential Inversions, qui, s’il nuance davantage la composante jazzy d’Intronaut, saura vous malmener les méninges puis vous récompenser à la hauteur de vos efforts. Car derrière les dédales musicaux qui pourront paraître cacophoniques aux oreilles des non-initiés, se cachent des joyaux de riffs et de mélodies. C’est ainsi que Sacha Dunable, fondateur de la formation Californienne, aime son metal prog : exigeant et gratifiant.

Le guitariste-chanteur nous explique son approche et sa conception musicale, « confuse et absurde » comme la vie, dans l’entretien qui suit et plus particulièrement la réalisation d’un album pour lequel ils ont pris tout leur temps, faisant intervenir des collaborateurs de premier choix. Il revient également sur la décision de prendre une pause avec le groupe, après avoir frôlé le burn-out, alors vidé de toute envie de rempiler en studio, et sur le départ du batteur de longue date Danny Walker.

« L’idée de sortir un album et de repartir en tournée était vraiment rebutante, surtout pour moi. Je pensais que je ne voulais peut-être même plus être dans ce groupe. Nous en avons donc parlé et au lieu de nous séparer, nous avons décidé de faire une année de pause. »

Radio Metal : Fluid Existential Inversions sort cinq ans après The Direction Of Last Things, ce qui fait le plus grand écart entre deux albums d’Intronaut. Apparemment, le plan originel était de revenir en studio bien plus tôt, mais vous avez décidé de faire une pause pendant un an car le groupe était en burn-out. Quelle était l’origine de ce burn-out ?

Sacha Dunable (chant & guitare) : Je pense que nous avons été vraiment à fond pendant plusieurs années. Nous avons passé dix années d’affilée à… Pas que nous étions en tournée pendant dix ans non-stop, mais nous étions toujours au taquet sur des trucs liés au groupe, sans vraiment avoir l’occasion de ralentir et vivre une vie normale. Enfin, je ne pense pas que nous savions quel était le problème à l’époque, mais quand le temps était venu de nous remettre à écrire et enregistrer cet album, personne n’avait vraiment l’énergie pour le faire. J’étais un peu en burn-out… Nous venions d’enchaîner une tournée Européenne et une tournée US. C’était éreintant. C’était deux mois non-stop de concerts à l’international, tous les jours. Et c’est venu après deux ou trois autres mois de tournées aux Etats-Unis, et je pense que personne ne voulait vraiment se poser dans une pièce ensemble pour faire un album. Même l’idée de sortir un album et de repartir en tournée était vraiment rebutante, surtout pour moi. Je pensais que je ne voulais peut-être même plus être dans ce groupe. Nous en avons donc parlé et au lieu de nous séparer, nous avons décidé de faire une année de pause. Au cours de cette année, personnellement, je commençais déjà à écrire des trucs. C’était juste sympa de ne pas avoir la pression, de ne pas devoir faire un album ou quoi que ce soit de ce genre. Puis, dès que nous étions prêts à nous réunir à nouveau, un an après, nous avons eu un changement de batteur. Nous avons dû nous faire à l’idée d’écrire avec une nouvelle personne, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, cinq ans s’étaient écoulés et nous voilà !

On voit de plus en plus de groupes subir des burn-out de nos jours. Penses-tu que ce soit lié à la manière dont l’industrie a évolué ?

Je ne sais vraiment pas. Enfin, c’est possible que plus de groupes soient obligés de tourner maintenant ou doivent tourner plus souvent pour en vivre, je suppose, mais j’ai l’impression que ça a toujours été un problème, à moins d’être Led Zeppelin, Metallica ou autre. Pour être honnête, je ne sais pas. Dans Intronaut, nous n’avons jamais compté sur le groupe pour être notre source de revenu principale ou quoi que ce soit de ce genre, donc je ne suis pas tellement exposé à ce monde ou à comment ceci pourrait mener à un burn-out.

Tu l’as mentionné : votre batteur de longue date Danny Walker a été viré du groupe parce qu’il a été accusé d’avoir physiquement agressé son ex-petite amie, et on peut très bien peut comprendre votre position. Cependant, Danny a nié ces accusations, disant qu’elle « faisait tout ce qu’elle pouvait pour créer une campagne de diffamation » et qu’il ferait une action en justice. Je ne sais pas où en est cette histoire aujourd’hui, mais qu’est-ce qui vous a poussés à croire son ex-petite amie plutôt que votre collègue ?

Je le connais depuis plus de vingt ans, donc… Enfin, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais j’en sais bien plus que tout le monde. Disons que j’ai pris une décision en connaissance de cause. Mais il a été aussi viré pour d’autres raisons. En fait, c’était la dernière chose ayant mené à ça. Sans trop rentrer là-dedans… Je n’ai pas envie d’avoir l’air de lui mettre sur le dos plein de sales trucs ou quoi, mais je pense que c’était en grande partie lié au fait qu’il était exténué depuis un moment. Je pense qu’il avait besoin de temps pour se recentrer sur lui-même et probablement sur sa vie en dehors du groupe, et en conséquence, c’était de moins en moins compatible avec le groupe et la musique que nous essayions d’écrire. Rien qu’à un niveau personnel… Comme je l’ai dit, je connais le gars depuis plus de vingt ans, et à un moment donné, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre. C’est un super batteur. J’ai de l’amour et du respect pour lui et j’espère qu’il aura une belle carrière dans le futur, mais ça faisait un petit moment que ça ne marchait plus vraiment, et il a fini par y avoir ce que tu as mentionné. C’est compliqué, ce n’est pas comme s’il avait fait juste un truc et nous l’avons viré du groupe. C’est très compliqué et nuancé, je ne saurais même pas par où commencer [petits rires].

Du coup, quel était votre état d’esprit quand vous êtes revenus avec Intronaut après cette année de pause, revigorés mais sans batteur ?

Il n’a pas fallu longtemps avant que nous ne trouvions Alex. Dès que la nouvelle a circulé que nous n’avions plus de batteur, Alex nous a contactés en seulement quelques jours. Nous n’avons même pas eu l’occasion d’auditionner ou de parler à beaucoup d’autres gens. Nous savions presque instantanément qu’Alex conviendrait parfaitement, car personnellement, je voulais faire un album de metal complètement fou, un album de prog metal technique vraiment exagéré, et j’ai eu une conversation avec lui et j’ai pu voir que c’est aussi ce qu’il voulait faire. Il a fait beaucoup de sessions live, mais il n’a pas enregistré beaucoup d’albums qui le mettaient en valeur en tant que batteur. Je pense qu’il recherchait ce genre d’opportunité. Honnêtement, c’est aussi ce que je recherchais, surtout en revenant avec notre sixième album. Nous avons fait cinq albums et deux EP avec un batteur, et c’était un aspect de notre son qui était très identifiable. Donc nous ne voulions pas revenir avec quelqu’un qui ne déchire pas. Je savais qu’Alex serait du même niveau que Danny, voire même encore plus fou à certains égards. Ça a vraiment bien marché, mec ! Après avoir échangé et travaillé sur quelques chansons avec lui, j’ai su que… Enfin, nous avons tous su que c’était la bonne personne, c’est clair.

« Je ne peux pas décrire notre méthode, parce qu’il n’y en a pas. Ça se fait différemment à chaque fois. […] J’ai l’impression que si ça pouvait être expliqué, un tas de gens arriveraient bien plus facilement à écrire de la bonne musique, ou au moins de la musique intéressante. »

Est-ce que cette année de pause a permis de réinitialiser les paramètres par rapport à la direction musicale de l’album ?

Oui. Enfin, c’est sympa d’avoir du temps en plus, car on ne fait pas qu’expédier les choses, à écrire comme si on essayait de sortir un album tous les deux ans. Nous avons vraiment l’impression d’être à nouveau en train de sortir notre premier album, car nous avions tout le temps du monde. Nous n’avions même pas de contrat avec une maison de disques. Nous venions de terminer notre contrat de quatre albums avec Century Media, donc nous avons attendu que l’album soit terminé pour trouver un nouveau label, simplement parce que nous ne voulions même pas penser à sortir l’album avant qu’il soit prêt. Donc oui, le fait d’avoir tout le temps nous a permis de laisser reposer les chansons, les peaufiner et vraiment nous amuser avec le processus, au lieu de nous presser et de nous retrouver avec des choses sur l’album que nous regrettons de ne pas avoir fait autrement. Certaines de ces chansons remontent à un bail. Il y a trois chansons que nous avons d’ailleurs écrites ou commencé à écrire quand Danny était encore dans le groupe en 2016. Donc nous n’avons cessé de revenir sur toutes ces chansons jusqu’à les rendre spéciales.

Il y a des moments par le passé où tu as eu l’impression de précipiter la création d’un album ?

Oui, c’est clair. Peut-être pas complètement précipiter, mais il est arrivé que nous fassions un album sans réaliser que nous n’étions pas si inspirés que ça la plupart du temps et que peut-être certaines choses n’auraient pas dû être composées. Personnellement, je déteste la majorité de notre album Habitual Levitations. De la production aux chansons, c’est probablement l’un des albums dont je suis le moins fier. Il y avait une forme de précipitation, avec le label qui disait, vu que nous avions une tournée qui arrivait, que ce serait sympa que l’album soit sorti d’ici là. Donc nous nous sommes dépêchés pour qu’il soit enregistré à temps. Je ne sais pas, il y a simplement eu de mauvaises décisions dont, au final, j’assume la responsabilité. On apprend avec l’expérience à faire uniquement les choses d’une manière qu’on sait devoir fonctionner et ne pas nous porter préjudice sur le long terme.

Comme tu l’as mentionné, certaines des chansons remontent à 2016. Ça signifie que la composition a été étalée sur une longue période de temps. N’y avait-il pas un risque de finir avec un album décousu ou trop réfléchi ou, au contraire, penses-tu que ça a participé à sa richesse ?

Je vois ce que tu veux dire et je comprends comment ça pourrait poser problème, mais nous ne sommes pas du genre à trop réfléchir aux choses au point de ne pas les accomplir. Au mieux, la majorité du temps, nous l’avons passé à peaufiné des idées. Je veux dire qu’une grande partie des idées de l’album remontent effectivement à 2016, mais à ce moment-là elles n’avaient pas encore été écrites en groupe. Il s’agissait donc simplement d’assembler les morceaux. Enfin, c’est dur d’expliquer exactement le processus, comment nous composons les musiques. C’est un peu bizarre et il n’y a pas vraiment de méthode. Ça se fait un peu naturellement. Mais non, je ne pense pas… Il n’y avait aucun souci du genre : on y va, on fait le chant et ensuite on met tout à la poubelle et on recommence. C’était juste : « Voici notre ligne de guitare, voici notre ligne de chant, essayons cette harmonie sur cette partie de chant, essayons du clavier, essayons de mettre du mellotron sur cette partie… » C’était plus ça, à attendre que des idées nous viennent et les intégrer aux chansons. Nous ne sommes pas de gros psychopathes à ce niveau-là.

A propos de ce nouvel album, tu as déclaré : « Nous nous sommes poussés à être plus gros et meilleurs, musicalement parlant. » Mais qu’est-ce ça veut dire d’être « plus gros et meilleurs » pour un groupe aussi polymorphe qu’Intronaut ? Je veux dire qu’on peut comprendre comment AC/DC peut se pousser à être meilleur, car c’est un groupe qui a une formule très définie qu’il peut parfaire, mais un groupe comme Intronaut n’a pas vraiment de formule…

Dans le contexte d’un groupe comme Intronaut ou d’un groupe de metal prog… J’essaye juste de canaliser toutes ces choses que j’adore dans tant d’albums qui m’ont influencé, en essayant de réfléchir à ce qui était percutant là-dedans, quand je me suis intéressé pour la première fois aux premiers albums de Yes, aux albums de Neurosis, etc. J’essaye d’attendre que ces idées percutantes et qui sonnent énormes se présentent à moi. Et quand je dis ça, je parle d’harmonies de chant, des parties de synthé, des percussions en plus, du mixage, des sons… Il y a tellement de choses à examiner. Il s’agit juste de s’assurer que les chansons sont aussi bien composées que possible. C’est dur de décrire ce que ça veut dire musicalement parlant [petits rires], surtout parce que nous avons commencé presque comme un groupe de prog metal un peu punk rock, presque bourru. J’aime ajouter des couches et apporter de la profondeur au son. C’est tout ce que je veux dire par là. Mais encore une fois, je ne peux pas décrire notre méthode, parce qu’il n’y en a pas. Ça se fait différemment à chaque fois. Comme je disais, il s’agit de se poser en studio ensemble et d’essayer différents synthétiseurs, ou différentes harmonies vocales, ou différents matos de guitare, ou de petites astuces de production, ou simplement de nous forcer à penser hors de notre zone de confort en ce qui concerne les signatures rythmiques, les changements mélodiques et autres. Il s’agit de toujours rester frais et de ne pas toujours retomber dans nos vieilles astuces. J’ai l’impression que si ça pouvait être expliqué, un tas de gens arriveraient bien plus facilement à écrire de la bonne musique, ou au moins de la musique intéressante. Mais par exemple, sur l’album précédent, j’ai joué beaucoup de power chords agrémentés d’une neuvième, donc maintenant, à chaque fois que je vais écrire quelque chose avec un power chord agrémenté d’une neuvième, je vais m’arrêter et trouver autre chose à faire. Ce n’est qu’un exemple.

« Je trouvais que c’était un joli yin et yang, le fait d’avoir des accroches faciles dans le chant, simplement pour contrebalancer la folie de la musique [petits rires]. Il s’agit de donner aux gens une sorte de récompense pour tous les efforts qu’ils font pour écouter cette musique. »

D’ailleurs, quel genre d’exercice fais-tu pour enrichir ton jeu de guitare ?

Dernièrement, je vais juste apprendre la musique d’autres personnes. S’il y a une chanson que j’aime, que ce soit du AC/DC, du Yes ou autre, je vais me dire : « Hmm, pourquoi est-ce que je ne me poserais pas pour apprendre ça ? » Et alors ça pousse mes mains à faire quelque chose de différent de ce qu’elles ont l’habitude de faire. Je pense que parfois ça peut suffire pour se développer en tant que musicien.

Au final, dirais-tu que tu fais de la musique autant – si ce n’est plus – pour toi que pour l’auditeur ?

Oui. Enfin, il est clair que c’est pour nous, mais pour nous en tant qu’auditeurs. Nous faisons simplement la musique que nous voulons entendre. Je ne sais pas si je devrais dire que ce n’est pas du tout pour les auditeurs, parce que c’est pour les auditeurs, c’est pour nous en tant qu’auditeurs, et avec un peu de chance, je pense que ça se répercute chez les gens qui recherchent du metal ou de la musique heavy intéressante à écouter. Je pense que probablement, naturellement ça leur parlera aussi, car c’est fait avec honnêteté. Je pense que c’est important pour les gens, et les gens peuvent se rendre compte quand les choses sont honnêtes plutôt que forcées ou faites sans inspiration.

Vous avez ajouté un nouvel élément à votre son : le clavier. Quelle a été votre philosophie par rapport à ça ?

Depuis toujours nous écoutons de la musique contenant des synthétiseurs et honnêtement, si nous avions connu quelqu’un qui pouvait jouer du synthétiseur sur nos albums, nous en aurions probablement ajouté bien plus tôt que ça. Mais oui, Joe [Lester] et moi avons beaucoup expérimenté avec ces synthés et après avoir ajouté un peu de mellotron dans une partie, nous avons su qu’il fallait que nous explorions ça et que nous en mettions sur tout l’album. Il n’y a pas que du mellotron ou des sons de synthé vintage, il y a aussi des sortes de pads futuristes qui, je trouve, apportent une toute nouvelle profondeur à la musique. J’espère que nous développerons ceci à l’avenir et il se peut que nous recherchions un claviériste pour le groupe, je ne sais pas, on verra.

Tu as déclaré : « Quand [tu étais] adolescent et que [tu] absorbais des musiques comme celles de King Crimson, Gorguts, Yes ou Neurosis, le truc que [tu] adorais était que c’était presque inécoutable au départ. » Penses-tu que la musique qui offre l’expérience la plus profonde est celle qui est exigeante avec l’auditeur, qui nécessite qu’on la conquiert ?

Oui. Enfin, ce n’est pas obligé que ce soit comme ça mais je pense que la musique exigeante peut clairement être ça, oui. Je veux dire que ce sont encore des albums sur lesquels je reviens et que j’écoute constamment, en y trouvant à chaque fois de petits trucs marrants. L’album Obscura de Gorguts est clairement comme ça : au départ, on dirait juste du bruit, mais au bout d’un moment, on commence à réaliser qu’il y a des choses vraiment jolies qui se passent là-dedans. Enfin, Gorguts en général est un parfait exemple, tout comme Neurosis, et une grande partie de Yes ou de King Crimson. On pourrait aussi citer pas mal de groupes de math rock comme Don Caballero aussi, je pense. Même en allant dans d’étranges… Il y a des trucs dans plein de styles, y compris dans le jazz moderne voire du jazz pas si moderne, même dans le vieux jazz, ça peut donner l’impression d’être bruyant et cacophonique, mais quand on dissèque ce qui se passe, c’est super intéressant. Je ne dis pas que toutes les musiques doivent être comme ça, mais c’est ce que j’adore dans la musique progressive, c’est sûr. J’ai essayé de capturer cet esprit dans une grande partie de nos nouvelles musiques, comme dans la chanson « Cubensis » : à bien des égards, c’est une chanson très étrange, et il y a plein de trucs qui s’y passent qui ne paraissent pas très naturels, surtout au début de la chanson. A la fois, j’apprécie quand même Thin Lizzy, qui n’est pas forcément la musique la plus dure à écouter ; elle est instantanément gratifiante. Il y a du bon à prendre dans tout type de musique et tout ça m’inspire.

Penses-tu que l’auditeur doit être aussi dévoué à l’écoute de votre musique que vous l’êtes pour la créer ?

Oui, ils doivent probablement consacrer pas mal de temps à l’écoute. Ce n’est sans doute pas quelque chose qu’on voudrait mettre en fond sonore ou à une fête. Ce n’est pas forcément juste du rock n’ roll qui balance.

D’un autre côté, autant votre musique est complexe et technique, autant des mélodies et des riffs accrocheurs accompagnent ou guident presque toujours l’auditeur, et peut-être encore plus sur cet album que les précédents. Est-ce important pour vous de ne pas perdre l’auditeur dans vos digressions mais de lui offrir des prises auxquelles se raccrocher ?

Oui, c’est sûr ! C’est l’autre chose, je pense, que j’ai consciemment fait l’effort de faire sur cet album. Surtout avec le chant qui offre peut-être une mélodie plus simple à l’oreille et à laquelle se raccrocher. Je trouvais que c’était un joli yin et yang, le fait d’avoir des accroches faciles dans le chant, simplement pour contrebalancer la folie de la musique [petits rires]. Il s’agit de donner aux gens une sorte de récompense pour tous les efforts qu’ils font pour écouter cette musique.

« Je ne sais pas pourquoi je suis obsédé à vouloir encore faire ce type de musique. J’ai presque quarante ans et je suis obsédé par le processus de création musicale, et je crois que tout le monde dans le groupe l’est. En gros, nous avons consacré toute notre vie, jusqu’à présent, à faire cette étrange musique qui ne sera jamais acceptée par un grand public. »

Les éléments jazz dans la musique d’Intronaut semblent moins évidents dans cet album, surtout avec la basse de Joe qui sonne moins fretless et plus « métallique », voire industrielle sur une chanson comme « Speaking Of Orbs ». Est-ce parce que c’est un domaine que vous avez déjà largement exploré ou bien est-ce parce que vous avez abordé ça avec plus de subtilité ?

Oui, je suppose que c’est plus subtil cette fois, c’est sûr. C’est juste ainsi que l’album a été composé au final, pour être honnête. C’est dur de dire exactement pourquoi il n’y a pas un côté jazzy beaucoup plus proéminent dans l’album. Je pense que c’est là, mais peut-être que sur les deux derniers albums, ça a été un petit peu mis en retrait pour une raison ou une autre. Je ne peux pas vraiment l’expliquer. Ce n’est juste pas venu durant le processus de création. Mais pour ce qui est de la basse, oui, c’est une bonne remarque. Je pense que Joe voulait vraiment opter pour un son qui conviendrait aux deux approches. La basse fretless sonne super sur les parties claires mais elle peut sonner un petit peu décalée sur les parties plus heavy, je pense. Il voulait trouver un son qui soit un peu différent pour lui et, à la fois, conviendrait un peu mieux à la production, et je trouve ça vraiment cool. Il a passé beaucoup de temps là-dessus et ça s’intègre parfaitement. Mais ça reste entièrement de la fretless !

Tu as dit qu’avec cet album, tu as passé « beaucoup de temps obsédé par ce que [tu] voulais qu’il soit » et tu as aussi loué l’éthique de travail obsessive d’Alex Rudinger. Est-ce que « obsession » est un mot clé pour Intronaut et votre approche de la musique ?

Oui. Je ne sais pas pourquoi je suis obsédé à vouloir encore faire ce type de musique. J’ai presque quarante ans et je suis obsédé par le processus de création musicale, et je crois que tout le monde dans le groupe l’est. En gros, nous avons consacré toute notre vie, jusqu’à présent, à faire cette étrange musique qui ne sera jamais acceptée par un grand public. Mais je pense que c’est aussi la beauté de la chose, le fait que nous travaillons tous ensemble sur ce grand projet. Je trouve que ce que nous faisons est cool et spécial. C’est un truc amusant à faire avec des gens qu’on connaît depuis plus la moitié de notre vie. Mais oui, par exemple le fait que j’ai passé des années à examiner et modifier toutes ces chansons, c’est pas mal obsessif, j’imagine ! Le fait que je passe mes journées à penser à une chanson et à comment je peux faire la transition entre une partie heavy ayant un certain tempo et une certaine signature rythmique et une autre… Enfin, les gens normaux ne font pas ça. Je suis clairement obsédé par l’art et la science liés à la création de musique heavy metal. Et je suis pas mal obsédé par mon son de guitare. J’y prête beaucoup d’attention et j’essaye plein de matos !

En parlant d’Alex, même s’il était un batteur de session, il a apparemment joué un rôle clé dans la conception de l’album. Tu as un petit peu évoqué ça tout à l’heure, peux-tu nous parler de sa contribution au résultat obtenu ?

C’était un musicien de sessions mais c’était aussi… En gros, il a rejoint le groupe pour la conception de l’album. Nous avons quasiment tout écrit ensemble. Donc ce n’est pas juste comme si nous l’avions embauché et qu’ensuite nous ne l’avions plus jamais revu. Nous avons fait cet album ensemble comme une unité. Il ne va pas tourner avec nous mais c’était clairement un membre du groupe lors de la conception de l’album. Il était là à chaque étape, à peaufiner les structures des chansons et à avoir son mot à dire sur quelle partie devrait ou ne devrait pas avoir de chant. C’était l’un d’entre nous, et il m’a inspiré à être un meilleur guitariste parce qu’il est tellement bon à la batterie !

Pour la tournée, vous avez fait appel à Matt Lynch. N’avez-vous pas proposé à Alex d’intégrer le groupe à plein temps ?

Nous n’avons jamais vraiment eu l’occasion de le faire parce qu’il est maintenant pris à plein temps chez Whitechapel, ce qui n’était pas le cas à l’époque où nous avons commencé à faire l’album. Il sera trop occupé à tourner avec eux, je pense. Nous ne pouvons pas vraiment compter sur lui pour être disponible. Il a donc fallu que nous trouvions quelqu’un de disponible. Matt va jouer avec nous sur la tournée qui arrive et probablement sur la plupart de nos dates en festival et d’autres tournées, en partant du principe que nous ne lui faisons pas péter les plombs ! Il pourrait devenir un membre à plein temps, mais on verra. C’est trop tôt pour le dire mais j’espère que ça arrivera.

Vous avez collaboré avec Ben Sharp de Cloudkicker sur deux chansons, « Sour Everything » et « The Cull ». Vous avez déjà joué en live avec lui en 2014. Comment décrirais-tu votre lien avec lui ?

Nous sommes juste potes ! Ça fait un paquet d’années que nous nous connaissons. Nous nous sommes vraiment éclatés à jouer en tant que Cloudkicker et à passer du temps avec lui. Donc nous sommes toujours de bons amis et nous partageons constamment de la musique, nous traînons ensemble, etc. Je pense qu’à un moment donné, il a voulu nous offrir gracieusement des riffs ou autre chose. C’est comme ça que ça s’est passé. Je trouve ça super, car c’est un de mes musiciens préférés. Il est clair qu’il a eu une petite influence sur le groupe aussi. Je veux dire qu’ayant tous fait partie de son groupe, nous avons joué sa musique tous les soirs durant tout un mois, mais nous l’avons aussi beaucoup répétée, et je pense que ça aussi a un peu influencé notre manière de jouer et de composer.

A propos du producteur Josh Newell, tu as déclaré que vous aviez « peur de travailler avec quelqu’un d’autre aujourd’hui ». Comment ça se fait pour un groupe aussi aventureux qu’Intronaut ?

Nous sommes très à l’aise quand nous travaillons avec lui ! Ça fait plus de dix ans que nous travaillons avec lui, donc c’est devenu très confortable. Je pense simplement que nous lui faisons confiance pour ne pas foutre en l’air notre musique. Il fait presque partie du groupe, et c’est pour ça que nous travaillons avec lui. Aussi, je pense qu’il nous ferait du mal si nous allions travailler avec quelqu’un d’autre ! J’ai peur pour ma vie ! Je crois qu’il me tuerait si nous ne faisions pas appel à lui [rires].

« Faire de la musique en soi, c’est confus et absurde […]. Cette confusion et cette absurdité [de la vie], c’est un peu ce qui fait que c’est intéressant. Si on comprenait tout, ça serait probablement ennuyeux, exactement comme notre musique ! »

Vous aviez enregistré l’album précédent, The Direction Of Last Things, en quatre jours en live. Avez-vous conservé cette méthode ?

Non, nous avons fait tout l’opposé. A l’époque de The Direction Of Last Things, nous l’avons fait de cette manière à cause de la façon dont notre budget a été alloué et distribué. C’était plus simple de ne pas utiliser plus de temps de studio que nécessaire. Donc nous avons décidé d’enregistrer tous les instruments en live en quatre jours, en majorité, et ensuite de faire le chant séparément afin de pouvoir investir davantage de cet argent dans le mixage et de payer Josh pour ce qu’il vaut. Enfin, ce sont juste des considérations budgétaires ennuyeuses, ça ne va pas plus loin. Donc cette fois, nous avons fait chaque chose séparément parce que nous le pouvions. Nous n’étions pas obligés de faire tout en quatre jours. Alors nous nous sommes dit : « Pourquoi on s’embêterait ? » La situation est différente aujourd’hui. Je veux dire que notre batteur vivait plus loin, donc nous ne pouvions pas répéter autant. La dernière fois, nous avons répété pendant tout un mois, tous les jours, comme si nous étions en tournée et que nous avions ensuite été en studio pour enregistrer l’album. Cette fois, nous n’avions pas ce luxe. Et puis, nous avons suffisamment donné de trucs à pomper à Meshuggah, donc…

Vous avez choisi Kurt Ballou pour mixer l’album, et apparemment c’est quelqu’un avec qui vous vouliez travailler depuis longtemps. Il est connu pour ses productions à la fois très brutes et puissantes. Est-ce ce qui t’attirait chez lui, le fait que même si vous n’avez pas enregistré live, il pouvait quand même vous faire sonner comme un groupe live ?

J’ai toujours adoré ses productions, en remontant aussi loin que vingt ans en arrière quand il a enregistré l’album Until Your Heart Stops de Cave In, qui a été une vraie influence pour notre groupe, ainsi que tout ce qu’il a fait depuis. J’ai toujours su que ce serait super qu’il travaille sur un album d’Intronaut. Nous avons essayé de concrétiser ça par le passé, mais les emplois du temps ne coïncidaient pas, et ainsi de suite. Mais cette fois ça a marché ! J’ai donc été le voir pendant deux ou trois jours. Il a mixé et pendant ce temps je le regardais faire. Je veux dire, merde, ça sonne super ! Lui et Josh ont tous les deux joué un rôle là-dedans : Josh récupère le son brut et Kurt peut manipuler ces sons que nous lui donnons, d’une certaine façon. Je ne pense pas que ça sonnerait aussi bien si nous n’avions pas eu Josh pour nous enregistrer, mais il est clair que Kurt a un talent spécial pour tous ces trucs.

Le titre de l’album est une nouvelle fois énigmatique et invite à réfléchir. Vous avez trouvé ce titre lors d’une discussion « sur l’instabilité involontaire à laquelle les humains sont confrontés et sur l’évolution constante de toute vie sur terre en cette époque agitée et incertaine ». Avez-vous souvent ce genre de discussions existentielles au sein du groupe ?

Nous discutons de plein de choses différentes. Nous sommes de vieux amis, donc nous parlons de trucs divers et variés. Mais non, nous ne sommes pas spécialement obsédés par ce genre d’idées sombres et effrayantes. Je ne me souviens plus vraiment quand nous avons parlé de ça. Il est probable que nous discutions de quelque chose que nous avions vu à la télé ou un truc comme ça, je ne sais pas. Mais, tout d’abord, le sens littéral par rapport à ce que nous évoquons avec ce titre, c’est ce que tu viens de dire, mais c’est aussi une provocation. Pour moi, ce titre reflète le sentiment que me procure la musique. Je trouve qu’il colle parfaitement, et le sujet est pertinent.

Vous avez déclaré que l’on « sait que notre existence en soi est confuse et absurde ». Est-ce que le fait de créer cette musique très évolutive et complexe est votre manière de refléter la confusion et l’absurdité de la vie ?

Je ne sais pas si ça le reflète mais il est certain que ça coïncide. Enfin, faire de la musique en soi, c’est confus et absurde, comme tout, j’imagine. Et puis, je ne suis pas très intelligent, donc il y a beaucoup de choses qui sont confuses pour moi [petits rires]. Je ne sais pas si j’y ai beaucoup réfléchi mais oui, cette confusion et cette absurdité, c’est un peu ce qui fait que c’est intéressant. Si on comprenait tout, ça serait probablement ennuyeux, exactement comme notre musique !

Les textes sont l’œuvre en majorité de David Timmick. Etant le chanteur, ça ne t’intéresse pas de t’exprimer avec des mots ?

J’écris certains textes. J’ai écrit les paroles de « Contrapasso » mais oui, je ne suis pas tellement du genre à écrire des textes, pour je ne sais quelle raison. La musique m’intéresse plus et je n’ai jamais trop lu les textes de la plupart de mes musiques favorites. Il est clair que je préfère m’exprimer avec des notes plutôt qu’avec des mots, car elles sont plus ambiguës et elles n’imposent pas une narration à l’auditeur. Celui-ci peut juste interpréter les sons de la manière qui fait le plus sens pour lui, tout comme, je ne sais pas… Il est probable que les formes de musiques les plus primitives soient exactement comme ça, il n’y a pas de mots.

Interview réalisée par téléphone le 11 février 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel d’Intronaut : www.facebook.com/Intronaut.

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